Histoire des Musulmans d'Espagne, t. II, p. 4S
rien conclut : «Il arriva en Espag-ne ce qui arriva dans tous les pays que les Arabes avaient conquis ; leur domination, de douce et d'humaine qu'elle avait été au commencement, dégénéra en un despotisme intolérable. Dès le IX» siècle, les conquérants de la Péninsule suivaient à la lettre le conseil du khalife 'Omar qui avait dit assez clairement : Nous devons manger les chrétiens, et nos descendants doivent manger les leurs tant que durera l'islamisme. » On voit ce qu'on doit penser de la tolérance qui, au dire de M. de Castries, semblerait avoir été pratiquée de 711 à 1492 ; il a eu tort de tirer de quatre ou cinq anecdotes une théorie que l'étude des faits restreinte sa juste valeur'.
La polygamie (ch. m) a été reprochée à tort à l'islam, comme le dit fortjustement M. de Castries, mais ce qu'on doit lui reprocher, c'est de l'avoir rég-ularisée et de l'avoir fait entrer dans les mœurs, ainsi que le concubinag-e. Ici, Mohammed a cédé à ses propres penchants et la loi qu'il a établie et que lui-même a plus d'une fois violée, n'a eu d'autre but que de les justifier. Non seulement en tolérant quatre femmes légitimes, mais en autorisant le fidèle à conserver comme concubines, esclaves ou libres, autant de femmes qu'il peut en entretenir, le Prophète, qui manqua tout le premier à la prescription, — bien large cependant — qu'il
1. Quant à l'anecdote citée p, 87 et qui est empruntée à El Tortouchi, j'estime que Dozy avait mieux compris le sens que Si. de Castries et puisque l'auteur donne p. 91, note 1, la bibliographie de la persécution de Gordoue au temps d'Kuloge, je lui rappellerai qu'il aurait dCi ajouter l'ouvrage c&'pWàX dQ^a.\iA\ss,\n, Eulogius iind Ali^ar, Leipzig, 1872, in-8. La lecture du premier chapitre (Die Christen unter der Maurenhevrschaft) rectifierait bien des appréciations erronées.
avail établie, n'apporta aucun frein à la dissolution qui aurait régné dans l'Arabie anté-islamique. Quand M. de Gastries aura étudié de près et dans les textes cette société calomniée par les apologistes intéressés de l'islam, il verra quel abaissement a subi la condition de la femme sous l'empire de la loi musulmane *. De plus il est inexact de dire (p. 120-121), d'après des auteurs sans critique comme Tornauw et Eschbach, que le Prophète « établit d'une façon relative l'indissolubilité du mariag-e qui ne peut être rompu que par la répudiation et le divorce soumis à de sévères formalités d. C'est un auteur musulman, pris au hasard, qui se charg-era de rectifier cette assertion erronée parce qu'elle part d'une conception a priori, en contradiction avec les faits. Je conseillerai à M. de Gastries de lire dans le récit des voyages d'Ibn Battoutah, le Marco-Polo de l'islam, l'histoire des unions temporaires qu'il contracta légalement partout où il séjourna et qu'il dénoua avec la plus grande facilité. Et Ibn Battoutah était, au point de vue musulman, un homme vertueux et instruit, un magfistrat (il exerça les fonctions deqàdhi) faisant bâtonner ceux qui ne se rendaient pas à la mosquée pour la prière du vendredi (t. IV, [>. 151-1.')2). Qu'on jug"e desautres ! Je suis encore en désaccord avec M. de Gastries
i. On citp llaritli et Gliailàn comme ayant eu dix épouses : le fait a paru assez rare pour être rappelé: faut-il observer combien ce nombre est inférieur à celui des femmes parquées aujourd'hui encore dans les harems des souverains musulmans les plus orthodoxes. L'histoire nous fournil une preuve de cette démoralisation ; dans la dynastie des khalifes abbâsides, lidéal de l'orthodoxie musulmane, sur les 23 premiers, dix-huit sont nés de femmes esclaves, cinq seulement de l'une des quatre femmes légitimes, Où est le progrès ?
sur la démoralisation qu'entraîne pour toute une classe de population, dont aucun sentiment moral ne peut réprimer les passions, le célibat forcé ; cette démoralisation existe dans tout pays musulman et les prescriptions pénales qui sont citées en note (p. 119) sont restées lettre morte (celle indiquée dans le Qordn, IV, 20, est du reste très lég-ère). Pour cette question, je me contenterai de citer l'opinion d'un officier qui a vécu longtemps au Maroc '.
En ce qui concerne le paradis musulman, l'auteur semble croire que les félicités matérielles qui y sont promises ne sont que des allégories. Ici, le désir de réhabiliter l'islam l'a encore entraîné trop loin. Toutes les interprétations sont permises, mais je doute fort que l'immense majorité des Musulmans y voie autre chose que des jouissances charnelles, conformes d'ailleurs aux goûts du F*rophète. Pour défendre son interprétation, M. de Castries a recours à celle qui a été donnée du Cantiquedes Cantiques, où des exégètes timorés, scandalisés de quelques expressions, ont cherché à donner à ce livre un caractère symbolique (on a été jusqu'à y voir l'union de l'Eglise et de Jésus-Christ l) C'est vouloir expliquer ohscurum yer ohscurhis ^.
i. Erckmann, Le Maroc moderne, Vàr\s, 188b, in-8, p. 170. M. Kocher, dans son travail sur La criminalité chez les Arabes au point de vue de la pratique médico-judiciaire , Paris, 1884, in-8, n'a faitqu"effleurer le sujet; il aurait trouvé des matériaux plus abondants dans les archives des tribunaux, des cours d'assises et des conseils de guerre ; encore, la justice française n'intervient-elle que lorsqu'il y a violence et lorsque l'affaire n'est pas étouffée; cependant il en dit assez pour réfuter M. de Castries.
2. Ces efforts d'imagination chez certains interprètes sont dignes de ceux ilii curé qui dans le conte de l'abbé de Voisenon, La Bulle, commente en chaire uue chanson grivoise substituée à son iusu à la bulle i'nigeni (us-
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Je passerai rapidement sur les derniers chapitres : dans celui qu'il a consacré au fatalisme fcli. v), M. de Gastries a fait lui-même la critique de l'islam, en remarquant qu'il retranche de la vie un puissant levier moral. Celui où il est question de l'extension de cette religion dans les temps modernes est trop sommaire (rien sur l'Inde et l'Australasie) *. C'est une croyance aussi fausse que généralement répandue, qu'il n'y a pas d'apostats dans l'islam-; ils sont moins nombreux dans cette religion qu'ailleurs, parce qu'à l'exception de l'Espag-ne et du Portugal, les nations chrétiennes, France, Ang-leterre, Hollande Russie, Autriche, Allemagne, qui comptent des sujets musulmans, ont toujours pratiqué envers eux la tolérance la plus large. Au contraire, en Espagne et en Portugal, tout ce qui n'émigra pas (et ce fut d'abord le petitnombre) fut obligé de se convertir et les apostats furent nombreux. D'un autre côté, dans les états musulmans qui ont conservé leur autonomie, la conversion d'un fidèle à un autre culte serait punie de mort, exemple à ajouter à ceux de la tolérance musulmane. En revanche, M. de Gastries est
1. L'étymologie de Madagascar par Madécasses bar (!) est absolument sans valeur. Sur la présence de coutumes musulmanes (et non de pratiques religieuses) M. de Gastries aurait pu consulter l'ouvrage de M. G. Ferrand, Les Musulmans à Madagascar, Paris, 1891-1892, in-8.
2. Faut-il citer au hasard Djabalah, le contemporain du Prophète ; Léon l'Africain; les descendants de la famille royale des Hafsides de Tunis; le fils de Selim et Teumi, chef d'Alger et des Thà'aliba ; le moine qui fournit à W'alter les renseignements sur Mohammed.
Suum (Jptinuit aliquanlo lempore quenulam
Oui Macliomis patriHiii ijesUque dixil ei. Qui de progeaie iieiitill nalus et altus.
Chnsli baplisraum acceperal atque fidetn
On comprend que je ne puis en dresser une liste complète dans cette note. Une chronique arabe sur les guerres d'Abyssinie, dont je prépare l'édition, en cite un grand nombre rien <iue dans ce pays [//isloire de la Conquête de l'Abyssinie, Paris, 18'J7, 2 v. in«8].
'2:A MKLANGES AFRICAINS ET ÛRIK.NTALX
absolument dans le vrai lorsqu'il signale, dans le dernier chapitre, le danger que les confréries religieuses font courir à la pacification en Algérie, pacification qui s'impose par la force des choses. Ce n'est pas impunément que, pendant un demi-siècle et plus une fraction de la société musulmane a vécu cote à côte avec la société française; une évolution sociologique en est résultée et, contrairement à l'opinion de M. de Gastries, cette évolution est un bienfait. C'est le commencement de l'assimilation qui se fera à la longue, par la communauté des intérêts, si elle n'est pas retardée par les folles entreprises des esprits impatients ou ignorants ; c'est ce qui a été compris des missionnaires catholiques eux-mêmes qui ont su s'abstenir de tout prosélytisme ; c'est ce qui doit diriger la politique de la France en Algérie et non une sentimentalité de mauvais aloi et l'application d'utopies, plus dangereuses qu'une insurrection.
Carra de Vaux, Le Mahométisme, Paris, 1898, iii-l-â (1).
On a beaucoup écrit en France sur l'isIàm et son fondateur, mais il n'existait pas d'ouvrage qui, composé par un orientaliste et destiné au grand public, présentât la sûreté d'information et la justesse d'appréciation de celui que vient de faire paraître M. Carra de Vaux. Je ne rechercherai pas si des sentiments personnels ont contribué à la seconde de ces qualités ; il sufht que l'auteur ait rencontré juste et mis
1. Reçue de l'histoire des Religions, seplembre-oclobre 1898.
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en lumière des faits que de récents apolog'istes de lislàm, autant par ignorance que par parti-pris, avaient laissés dans l'ombre. Cette étude s'ouvre par un tableau animé de l'Arabie anté-islamique au moment de la prédication de Mohammed ; viennent ensuite les débuts du Prophète et sa vocation où M. Carra de Vaux reconnaît, après Spreng-er, Muir et Nœldeke « les accès d'une névrose plus ou moins voisine de l'épilepsie ». L'auteur suit l'histoire de Mohammed jusqu'à sa mort ; peut-être aurait-il du consacrer quelques lignes aux doutes et aux disputes qui l'assaillirent à sa dernière heure et qui furent étouffés sous la main brutale de 'Omar. Des considérations sur les premiers temps qui suivirent la mort de Mohammed, les luttes pour sa succession en vertu de ce principe musulman a qu'en matière politique la force fonde la lég-itimité », la fixation de rédaction définitive du Qorân par le procédé arbitraire de 'Otlimân,la réglementation de la tradition qui complète le Livre sacré, la réaction de l'esprit de raison et de liberté contre la tyrannie du dogme et en particulier du fatalisme; l'écrasement de la doctrine du libre arbitre; le triomphe fatal pour l'avenir de l'Islam des doctrines d'El Ghazâli que M. Carra de Vaux compare à saint Thomas d'Aquin ; la naissance du mysticisme si étranger à l'esprit primitif de rislâm et la création des ordres religieux qui en fut la conséquence, sont exposés successivement d'une manière nette par M. Carra de Vaux qui termine par cette conclusion : « Si on compare sa pensée et son œuvre (de Mohammed) aux institutions existant alors dans les autres états, on les juge presque bar-
bares. Son défaiil principal comme celui de l'islam, fut de laisser en toute chose trop d'empire à la force. » Il était bon que cela fut dit par un orientaliste compétent pour détruire la légende fabriquée par des Orientaux peu scrupuleux et des Occidentaux ignorants, de l'islam présenté comme une religion de douceur et de tolérance.
Dans la seconde partie, « les Réactions aryennes » M. Carra de Vaux présente un tableau d'ensemble d'un sujet qui n'a encore été abordé que sur quelques points isolés. Il faut reconnaître que Littré, qui n'est pas cité, avait déjà étudié la question du choc de l'arjanisme et du sémitisme pour l'empire du monde, au temps de Carthag-eet de Rome. L'histoire de l'hétérodoxie dans l'islam a son importance, car c'est là que fut, comme souvent dans le christianisme, le dernier refug^e d'une nationalité politiquement détruite. C'est ainsi que les prétentions chiites, bientôt érig-ées en dogme, trouvèrent un asile en Perse, et que le gendre de Mohammed, le représentant de la légitimité arabe, servit, comme le dit très justement M. Carra de Vaux, « de signe de ralliement à toutes les hérésies » (à son insu). L'auteur passe en revue les luttes entre les Oma jades et les 'Alides, luttes qui se compliquèrent lorsque les doctrines professées par les non-conformistes, haïssant également l'un et l'autre parti, apportèrent un nouvel élément de trouble et de confusion. Le chiisme adopta la croyance persane* d'un dernier prophète,
1 . Je crois qu'il y aurait lieu d'accorder une plus grande place que ne fait M. Carra de Vaux, à l'inlluence des doctrines apocalyptiques juives et chrétiennes sur les croyances malidistes ; on connaît le rôle que, suivant les Musulmans, Jésus jouera à la fin du monde.