Revue de l'histoire des Religions, juillel-aoùt
Rotrancliés dans leurs montagnes, ils conservèrent leur paganisme, malgré le triomphe du christianisme et plus tard de l'islam. Ils reçurent au xii^ siècle, sans doute malgré eux, les Ismaélis qui avaient du quitter leur résidence éphémère de Banéas et qui s'installèrent dans un certain nombre de châteaux forts, d'où, sous le nom d'Assassins, ils répandirent au loin la terreur. Après les victoires deBaïbars et la destruction de la puissance ismaélie, les Musulmans cherchèrent à convertir les Nosaïris : les exterminer, comme le voulaient quelques fanatiques, aurait été une mesure contraire à l'intérêt de l'Islam. Du reste, ils savaient maintenir leur indépendance et, jusqu'à nos jours, ils vécurent divisés en clans, souvent en guerre les uns contre les autres. Au milieu du xix® siècle, il s'éleva parmi eux un chef, Isma'el bey, qui imposa son autorité, se fit reconnaître comme gouverneur du pays par les Turks, à «jui il payait un tribut annuel de 300.000 francs ; il jouit d'une autorité absolue, et, comme Râchid eddin Sinân, devint le héros de légendes dont M. Dussaud donne des spécimens. Mais c'est à tort qu'il semble les croire « conçues par le même cerveau depuis des siècles » (p. 34). L'une d'elles, les voleurs de concombres (p. 37), n'est qu'un résumé incomplet de la fable bien connue : V Aveugle et le Paralytique, telle que la présentent les versions orientales (hébraïque et arabe) ^ Grâce
\ . Cf. mon miJmoire sur le Mythe d'Orion et une fable de Florian. Revue des Traditions populaires^ t. XV, 1889, p. 616-621 ; Israël Lévi, L'Aveuqle elle Culde-jntle, Revue des Etudes Juives, octobre-déceiubrç 1891, y. 199-205,
LES NOSAIRIS 827
à sa perspicacité, Isnia'el bey y joue le même rôle que Jésus, clans la même légende racontée en Egypte, et Sidi Bou Medin à Tlemcen. Après la mort d'Isma'el bey, le gouvernement turk parvint à établir sur le pays son autorité directe, dont les résultats, comme on devait s'v attendre, furent la ruine et la persécution.
La seconde partie est consacrée à l'élude de la religion des Nosaïris, d'après un certain nombre de textes, dont le plus important, le Kitàh el MaâJmoii' est publié et traduit en appendice. Une des bases du vieux culte est le chiffre fatidique sept : le temps étant divisé en sept cvcles, correspondant chacun à une manifestation <le la divinité, sous le nom de Nàtiq, accompagné d'un Asas, le premier des sept prophètes inférieurs qui confirment sa loi. Des idées semblables se remarquent dans les croyances des Ismaélis, mais, où les Nosaïris se séparent de ceux-ci, c'est quand ils donnent à l'Asas la prédominance sur le Nâtiq que les premiers, comme aussi les Druzes, reg-ardent comme l'incarnation de la Raison universelle. Ils ne font d'exception que pour 'Ali qu'ils placent au-dessus de Mohammed, son asas. Des raisons politiques avaient amené sous les Omayades les mécontents à prendre 'Ali et sa famille comme point de ralliement : elles se combinèrent chez les Ismaélis et surtout chez les Nosaïris avec d'anciennes croyances en un 'Ali el A'Ia en qui M. Dussaud croit reconnaître la vieille épitliète de la divinité sémitique 'Elioun. La formule de la croyance est : j'atteste qu'il n'y a pas d'autre Dieu qu'Ali ben Abi
Tàleb 1. Il a pour symbole Ma'ana, le sens, et Mohammed Ism (le nom). La troisième personne de cette trinité est Salman el F'ârisi qui est le Bàb (la Porte). M. Dussaud est d'avis que cette triade, désignée pour les initiés par les lettres ' Aïn^Mim^ Sia (initiales de 'Ali. iMohammed et Salman) n'est pas une imitation de la Trinité chrétienne. Salman créa les cinq Incomparables qui créèrent le monde à leur tour et portent le nom de cinq des compag-nons de Mohammed. Le Kiiàh el Bàkourah donne un curieux récit des sept apparitions de 'Ali où, M. Dussaud doit le reconnaître, on retrouve un écho des légendes juives et chrétiennes 2.
L'auteur recherche ensuite, en étudiant les croyances des Kalazis et des Chamalis, qui ont mieux échappé aux influences étrangères que les Haidaris, quelles divinités anciennes sont recouvertes aujourd'hui par Mohammed, Ali et Salman : 'Ali étant le Ciel, Mohammed le Soleil et Salman la Lune. Ils représentent la vieille Triade syro-phénicienne, celle qu'on connaissait à Palmyre, sous le nom de Ba'al Samim, Malakbel et Aglibol. Il est à remarquer que la secte des Kalazis donne la
1. Il ne me semble pas qu'il faille chercher une cause mystique au surnom i^émir des abeilles donne à 'Ali. J'ai montré ailleurs que le miracle des abeilles annonçant rélévation d'un personnage était très répandu. CI'. Histoire de la conquête de VAbyssinie, trad. fr. Paris, 1897, in-8, p. 26-28, note, et yédromah et les Traras, Paris, i9H, in-8, p. 93-94. Dans le roman de basse époqtie, Rds el Ghoul (Le Qaire. 1286 hég. pet. in-8), 'Ali est encore surnommé Vimdm des abeilles (p. 148). J'en verrais plutôt l'origine dans ce fait que la société des abeilles est considérée comme l'état monarchique par excellence.
2. P. 70. Es Sa/'ra ne peut pas signifier « du Saphir ». Cf. d'autres corrections dans un article de M. Goldziher, Arrhiv ft'ir Religionsicissensrhnft. !!)0(). p. 01. 9. T.
LES NOSAIRIS
prééminence à la Lune, dont l'emblème est le vin, tandis que chez les Chamalis, c'est l'emblème du Soleil. Une autre secte, les Ghaïbis, adorent l'air.
Toutes les religions orientales sont amies du mystère ; l'initiation se rencontre donc chez les Nosaïris qui l'ont sans doute renouvelée sous l'influence des Ismaélis. Ici, M. Dussaud établit fort judicieusement une distinction fondamentale. Tandis que les Ismaélis initiaient à une doctrine, les Nosaïris initient à des mystères et surchargent l'initiation d'éléments rituels dont le cérémonial varie quelque peu suivant les sectes, mais où le vin joue un rôle. Un trait capital est l'importance du lien spirituel créé entre l'initiateur {Seyyid) et l'initié. Dans la traduction des textes qui y sont relatifs, M. Dussaud a commis quelques erreurs qui ont été relevées par M. Goldziher (p. 19.3) dans l'article cité plus haut.
Un des dogmes caractéristiques de la relig-ion des Nosaïris est la métempsychose, et l'on y retrouve l'ancienne doctrine gnostique de l'ascension de l'ame à travers les sept cieux. Nous sommes ramenés ici aux vieilles croyances babyloniennes et perses, dont la religion dos Nosaïris contient des résidus, plus ou moins influencés par le christianisme et l'ismaélisme. Le culte de Kliodhr (Khidhr ou Khadhir Elie S. Georges), ce personnag-e singulier qui traverse le paganisme babylonien, le christianisme et l'islamisme pour aboutir à la conception relativement moderne du Juif Errant, est un exemple curieux de la façon dont les croyances des
Nosaïris ont été pénétrées par rinfliience et rang-ère *.
Les fêles des Nosaïris sont d'orig-ine arabe et persane et ont remplacé chez eux les fêtes chrétiennes qui recouvraient les cérémonies païennes. On peut signaler celle du 10 de Moharram, en commémoration de la mort de Hosain à Kerbelah et qui a donné lieu à la formation d'un théâtre national en Perse et aussi la fête de la nuit de Noël 2.
Comme toutes les religions naissantes et les sectes secrètes, les Nosaïris ont été l'objet d'accusations de toute sorte : les Ismaélites, les Druzes les ont combattus par les rivalités de secte ; les historiens des croisades se sont faits les échos des calomnies répandues par les Musulmans et dont M. Dussaud fait bonne justice. Le livre se termine par la traduction du Kitàl) el Madjmou\ extrait du Kitàh el Bakourah^ du au Nosaïri renégat Solaïmân Efendi et dont une partie avait déjà été traduite par Salisbury. La rareté de cet ouvrage donne du prix à cette addition.
On peut regretter que les traductions faites sur le texte arabe soient trop souvent défectueuses, mais la publication des textes permet d'y remédier. Sous réserve de cette critique, le livre a une grande
1. On trouvera p. 131 une version du récit bien connu de l'Ange et l'Ermiîe qui n'est pas signalée dans le travail, incomplet d'ailleurs à d'autres égards, que vient de publier M. Schônbach, Mittheilungen ans altdeutschen Handschriften, VII, Die Légende vom Engel und. Walbruder. Vienne, 1901, in-8. On sait que les légendes musulmanes mettent en rapport Alexandre et Khadhir.
"2. La traduction (p. 147) « le Messie naquit de la femme de Lazare » est un lapsus. Le texte porte min es sagidal el 'Adzrah « de Notre-Dame la Vierge »,
LES NOSAIRIS 331
valeur et une importance capitale. Il est à souhaiter que des travaux de ce g-enre soient entrepris sur les sectes religieuses de la Syrie * et viennent s'ajouter aux mémoires de Sacy, de Guyard, de Salisbury, de De Goeje ; à ces noms, on devra désormais joindre celui de M. R. Dussaud.
1. Je no crois pas inutile iJe rappeler qu'en ce qui eoncerne les Druzes, i'éfuHe rie leur secte vient d'être considérablement aidée parla publication d'un de leurs principaux livres : le Kitdb en Xoqat, par .\l. F.-C. Seybold. Die Driixenxr/irjft, Kitdb alnoqnt iraldairair, Kirchain, p. 2, 1902. in-i.
ÉTUDES PERSANES i
Th. Nœldeke, Persische Studien, H, Vienne, 1892, in-8.
Le premier chapitre de celte seconde série d'Études persanes du savant professeur à l'Université de Strasbourg- est consacré d'abord (| 1) à des recherches sur l'épopée nationale de la Perse. Tout le monde connaît, au moins de nom, le grand poème de Firdaousi, le Chah Nàmeh dont Lamartine en France, Gœrres et Riickert en Allemagne, Ella Sykes en Angleterre ont popularisé des épisodes. On sait que Firdaousi eut à sa disposition des matériaux amassés exprès pour la rédaction an Livre des Rois, sans parler de ses devanciers dont les essais sont aujourd'hui presque entièrement perdus; mais il reste à rechercher, s'il existe encore dans la littérature pehlvie des fragments correspondants à des épisodes duCiiâh-Nâmeh et dans quels rapports ils sont avec ceux-ci. Déjà M. Nœldeke, non moins compétent dans ce domaine que dans celui des lang-ues et littératures sémitiques, avait publié et traduit le texte pehlvi de la légende d'Ardéchir Babeg-an (Artaxerxès), le fondateur de la dvnastie sassanide^^. Cette fois, d'après la publication de M. W. Geiger^ il étudie le livre de