DANS L'ŒUVRE D'UNE RÉFORME SOCIALE
ses dons les plus généreux soient autre chose que des échanges. Il y a des sacrifices impossibles. Il n'est aucun but qui puisse compenser ni justifier le sacrifice de l'existence morale, de l'individualité. La gloire, la fortune, la vie, l'honneur même, on peut tout donner ; mais s'immoler dans les dernières profondeurs de son être, s'effacer du nombre des vivants, consentir à ne compter pour rien ni devant soi-même ni devant Dieu, se nier à soi-même sa réalité, ne plus connaître que celle du genre humain, être abstrait, idéal, irresponsable, qui n'a par lui-même aucun rapport avec Dieu, et qui, dans son sein, comme dans un gouffre sans fond, absorbe notre infini et notre
éternité cet holocauste sur un autel sans Dieu,
l'homme qui se respecte, c'est-à-dire qui révère Dieu en soi, ne peut l'offrir à personne, pas même à l'humanité, vînt-elle se présenter à lui forte de tout son passé, armée de tout son avenir.
Demandez tout à l'homme au nom de l'humanité, ou, si ce langage vous plaît mieux, au nom des intérêts humanitaires, tout, excepté sa dignité d'être responsable et ses rapports personnels avec Dieu. Si vous lui déclarez que sa présence est imperceptible, craignez qu'il ne vous réponde : Mon absence Test donc aussi. Pour se dévouer il faut, jusque dans l'extrême abnégation, être certain de se retrouver soi-même. Que vos religions ou vos philosophies enseignent le dévouement, elles le doivent; mais qu'elles commencent par le payer. Le dévouement ne peut fleurir que sous les rayons de la joie, et le
dévouement dans toute sa vérité, le dévouement, à l'état et avec le nom de charité, ne peut jaillir que d'une âme heureuse. Rendez parfait le bonheur de Tâme à qui vous demandez un dévouement parfait. Mais cette vérité demande quelque développement.
Le bonheur est présenté, d'ordinaire, comme la récompense du dévouement. A nos yeux, il en est tout premièrement la condition et la source ; et la société, qui a besoin du dévouement de ses membres, a besoin d'abord qu'ils soient heureux.
Au premier aspect, cependant, il n'y a pas dans cette vie du bonheur pour tout le monde. Le poète s est trompé, ce semble :
Chacun de nous n'a pas place au soleil.
A prendre le mot dans son acception vulgaire, à chercher le bonheur dans les circonstances, on peut dire que bien des personnes ne le connaissent que par ouï-dire, et n'ont vu tomber sur elles, de cette douce rosée, que quelques gouttes rares, et pour ainsi dire égarées. On dirait que toute prospérité suppose une adversité correspondante, comme tout plein suppose un vide. Quel remède à offrir à la société qu'un bonheur essentiellement exclusif, un bonheur qui, doué d'impénétrabilité comme la matière, ne peut s'approprier qu'aux dépens d' autrui