DANS L'OBUVRE D'UNE RÉFORME SOCIALE
c'est vouloir emprunter à la pauvreté et s'appuyer sur la faiblesse. Pour tirer bon parti de la plante humaine, il la faut laisser croître, autant que possible, dans sa direction propre ; il faut laisser à l'homme le sentiment de sa valeur intrinsèque ; il ne faut pas commencer par l'annuler à ses propres yeux ; il ne faut pas lui dire, comme M. de Lamartine, ce qu'il « n'est autre chose qu'un moyen ou qu'un obstacle. » Chaque individualité est un talent, chaque talent est une richesse ; c'est de gaieté de cœur appauvrir le trésor commun que d'y verser des âmes dépouillées de la substance qui faisait leur vraie richesse. On ne saurait trop le redire : l'homme réel, l'homme vivant, c'est l'homme concret, c'est l'individu.
Tandis qu'on fait à Dieu l'injure gratuite de supposer qu'ayant embrassé dans un même dessein l'homme et la société, il n'a pas su ensuite les assortir l'un à l'autre, les plaintes de la société ellemême rendent justice au Créateur, et témoignent que la société ne s'enrichit pas des pertes de l'individualité. En effet, on gémit de ce que toutes les libertés abondent excepté la liberté de l'âme; de ce que, tandis que les hommes d'art aspirent à l'originalité et l'exagèrent, rien n'est plus rare qu'un caractère original; on se plaint de voir l'opinion si entraînante, et les convictions personnelles si faibles. 11 fallait bien que la personnalité se réfugiât quelque part : elle s'est creusé un nid dans les intérêts; l'égoïsme, non le dévouement, a hérité de l'individualité. On a cessé d'être à soi, mais non pour ap-
partenir à tous ; on appartient à tous les objets qui peuvent captiver l'homme naturel. La société, au lieu d'une obéissance intelligente et volontaire, ne rencontre dans les âmes qu'une docilité passive et vague, et ne l'y trouve pas toujours. Elle voulait être servie par des volontés, elle ne trouve à leur place que des habitudes et des instincts ; et ces instincts, ces habitudes, entés sur la vanité et sur l'intérêt, peuvent être exploités à son dam aussi bien qu'à son avantage. Elle ne trouve plus en chaque âme, contre l'invasion des passions populaires et des erreurs du jour, ce point d'arrêt qui n'est point l'individualité, mais qui n'existe pas sans elle. L'âme n'est plus semblable à un navire qu'un milieu défend contre un autre milieu, mais à un aérostat qui, de toutes parts, enveloppé d'air, n'a de pilote que le caprice des vents, je veux dire l'idée et la passion dominante. Qu'a donc gagné la société à l'extinction de l'originalité morale ?
De l'utilité, qui est le but, passons au dévouement, qui est le moyen. Ici se rejoignent et font cause commune les deux éléments de la personnalité humaine; et ce que nous avons à réclamer, c'est à la fois le respect de la volonté et du caractère, l'intégrité du moi, et, pour tout dire en un mot, toute la substance d'où se tire le bonheur individuel. Nous les réclamons comme condition et moyen du dévouement. On se ferait une idée plus que romanesque de la capacité d'aimer qui est dans l'homme si l'on supposait qu'il puisse se dévouer sans motifs, et que