‹ MélangesChapitre 18 sur 29 · I. — Article nécrologique · texte numérisé non relu

I. — Article nécrologique

Un homme que son indifférence pour la renommée et le sacrifice de ses goûts à ses devoirs ont soustrait aux dangers de la célébrité , mais dont le nom pourtant est depuis longtemps cité avec honneur en France et en Allemagne, M. Manuel, ancien pasteur à Francfort, et dernièrement pasteur à Lausanne, est mort dans cette dernière ville, le 15 octobre 1838, à la suite d'une longue et pénible maladie. Il n'avait pas encore cinquante ans. Cette perte parait immense et irréparable à ses amis, à l'Église, au public entier. Ce qui rend le deuil plus profond, et mêle presque de l'amertume aux regrets de cette perte, c'est que tant de beaux dons, dépensés à mesure, ce loisir, livré par la bonté à la merci des riches et

des pauvres, des savants et des simples, ces trésors de science choisie, de grandes pensées, d'intéressants souvenirs, cette grâce infinie de langage, tout ce dont M. Manuel aurait pu faire des livres, et quels livres! est descendu avec lui dans la tombe, ne laissant de traces que dans la mémoire de ses amis. En voyant une dernière fois dans son cercueil cet homme qui, peu de jours avant sa mort, et à peine vivant encore, nous enchaînait auprès de lui par le charme de sa parole, jusqu'à nous faire oublier les ménagements dus à son état, nous ne pouvions nous persuader que ce visage paisible et vénérable ne réfléchirait plus cette belle âme, que ces lèvres d'où la sagesse avait coulé à flots purs, étaient à jamais fermées; il nous semblait qu'au milieu de ses amis, pressés autour de son cercueil, et lisant quelques passages solennels de cet Évangile qu'il avait tant aimé, cette bouche devait s'ouvrir encore, joindre ses accents aux nôtres, et ce Socrate chrétien dire quelque parole de consolation à ses disciples affligés. Car nous étions tous ses disciples; et qui aurait pu ne pas le devenir en l'écoutant! qui ne s'estimait heureux de l'avoir pour maître, lui qui dans son humilité ne voulait être le maître de personne, et volontiers se fût fait le disciple du dernier d'entre nous! Tels étaient le calme et la modestie de son langage, qu'on eût dit qu'il ne prétendait pas même à persuader; personne n'a mieux ménagé dans l'âme de ses auditeurs le sentiment de la liberté; et personne pourtant n'annonçait la vérité

avec plus de franchise; mais il aimait tant cette vérité qu'on eût cru qu'il n'en parlait que par amour et pour soulager son cœur, si un autre amour, paraissant encore à travers le premier, n'eut révélé une autre intention, si bienveillante, si tendre, que l'incrédulité la plus obstinée se voulait du mal de n'y pas répondre. C'était rarement par des discussions en forme qu'il gagnait les esprits; ce talent, qu'il avait sans doute, il en faisait moins d'usage que d'un autre don, bien plus rare et d'une nature pins haute, celui de représenter la vérité dans cette harmonie et avec cette vie qui sont essentielles à sa beauté; il raisonnait moins qu'il n'exposait; ou bien était-ce que, chez lui, les formes anguleuses de l'argumentation allaient s'aplanissant et se perdant dans les sinueux contours d'une causerie pleine d'abandon? On a dit que Dieu l'avait mis dans le monde ponr causer; il y a peut-être quelque chose à redire à la forme de ce jugement, mais le fond en est vrai. On pourrait essayer de donner une idée de la conversation de M. Manuel, si des mouvements vifs, des saillies singulières, des écarts brillants en avaient formé le caractère; on ne se représentera jamais, à moins de l'avoir éprouvé, la puissance d'une parole où tout était si uni, si calme, si suivi, où presque rien ne frappait, mais dont tout, jusqu'à la voix, intimement, doucement accentuée, pénétrait au fond de votre coeur. Ce progrès si doux, ce déroulement si facile de ta pensée, ce mélange si naturel des faits et des idées, de l'homme lui-même avec son

sujet, de la familiarité avec le sérieux; les résultats d'une immense lecture découlant comme le miel d'un rayon bien plein ; les plus hautes leçons prenant la forme d'une causerie anecdotique; la substance de livres tout entiers mise à votre portée par une analyse vivante ; un homme enfin qu'on pouvait feuilleter comme un livre dont toutes les pages seraient exquises : tout cela indique, décompose, mais ne fait point revivre le caractère de ces délicieux entretiens. L'image homérique de la neige dont les flocons légers et innombrables ne tombent pas, mais descendent du haut des airs lentement et sans bruit, cette image ne convient pas mieux à l'antique Nestor qu'à cet homme qui, peu chargé d'années, unissait dans ses entretiens la paisible sagesse du vieillard à la ferveur intellectuelle de l'homme jeune encore. Et bien heureux qui a pu l'entendre sur quelque Sunium de notre Léman, sous les reflets d'un soleil couchant, et recueillant dans son cœur les religieuses influences de cette belle nature, où son âme sentait le Dieu qu'elle avait trouvé dans l'Évangile! Cet amour, cette intelligence des beautés de la création, était un des attributs distinctifs de M. Manuel, une des sources de son éloquence, et un des traits qui le peignent le plus vivement à la mémoire de ceux qui l'ont connu.

Que de bien cet homme a fait en causant! Le charme de sa conversation était si grand, qu'on ne croyait d'abord avoir que du plaisir; mais en revenant par le souvenir sur une heure délicieuse passée

auprès de cet incomparable causeur, on était surpris de se trouver riche d'une vertu de plus, s'il est permis d'appeler ainsi toute puissance qui porte vers le bien et vers la vérité. Quelque chose de cette âme avait passé dans votre âme ; vous aviez été pris dans des filets d'autant plus sûrs que ce n'était point lui qui les avait tendus, mais la vérité elle-même s'exprimant par sa bouche avec toute la grâce de la candeur. Car c'était une des forces de M. Manuel que cette candeur; son secret était de n'avoir point de secret avec vous; dans aucun sens, dans aucun but il ne vous eût dressé un piège : sans doute que, dans le silence de son intérieur, tout en répandant sa pensée et son âme devant vous, il travaillait pour vous auprès du maitre des cœurs ; mais la sûreté de son jugement, la solidité de sa foi, la simplicité do son caractère, ne lui laissaient pas rechercher ces succès rapides et équivoques pour lesquels on hasarde souvent trop; il eût peu joui de vous voir confondu, terrassé, ou vous débattant dans quelqu'un de ses syllogismes, ou pris par vos propres arguments; aussi avait-il, dans son zèle, quelque chose de paisible et de patient qui exerçait sur les coeurs, et même sur les consciences, plus de puissance qu'on ne peut le dire.

Une autre force de cet homme rare, c'était de réaliser en lui l'idée de ce christianisme divinement humain qui pénètre et s'assimile toute la vie, sans en rien détruire, sans en rien flétrir. D'autres, non moins fidèles que lui, ne parlent que de religion; il

faisait mieux, solon nous; il parlait de tout, mais religieusement. L'onction se répandait sur tous les sujets. La littérature et la philosophie dont ses entretiens abondaient, devenaient du christianisme sans cesser pour cela d'être de la littérature et de la philosophie ; il servait mieux la cause de la religion en la mêlant à tout, même aux saillies d'un enjouement aimable et de bon goût, que si, la séparant de la vie, il eût été tour à tour chrétien sans littérature et littérateur sans christianisme. Que de gens ont appris de lui que le christianisme n'est pas sauvage, et ne nie en aucune façon ni la société, ni la civilisation, ni les arts! Sa prédication a présenté un caractère qu'il faut signaler; on n'eût pas pu s'en représenter une plus franche et plus fidèle, ni qui reproduisit plus obstinément, on peut le dire, la vérité centrale du christianisme, le salut par grâce; tout partait de ce centre ou y revenait ; mais cette unité même était de la philosophie ; et personne ne faisait entrer si naturellement et de plein droit toutes choses dans la sphère d'attraction de l'Évangile ; personne, en donnant de plus vives secousses à la conscience, n'a donné à l'intelligence une plus vive satisfaction. Aussi, parmi les hommes de pensée, tous ceux qui avaient du sérieux dans l'âme s'empressaient d'aller l'entendre; attirés d'abord par son talent si pur et si noble, par la simplicité originale de sa pensée, l'onction pénétrante de son langage, la chaste et poétique élégance de sa diction, ils obéissaient bientôt à un attrait plus profond; ils revenaient satisfaire, en

l'écoutant, la faim spirituelle qu'il avait excitée en eux, et se nourrir, comme des enfants, morceau par morceau, du pain de vie qu'il leur avait rompu. En nous rappelant tout le bien qu'il a fait par sa prédication et par ses entretiens, toutes les bénédictions qu'apportait sa présence dans la demeure des pauvres et au chevet des mourants, nous osons à peine regretter encore qu'il n'ait exécuté aucune des entreprises littéraires dont il avait conçu l'idée, et même, nous assure- t-on, formé le dessein. Sa vie, moins pleine, aurait eu peut-être plus d'écho ; mais elle aurait été aussi moins tranquille, moins simple ; et savons-nous si la fin n'en eût pas été moins paisible? Il y a une douceur inépuisable à se rappeler les derniers jours de cet homme excellent, non pas tant parce que ses belles facultés n'ont point eu de déclin, qu'il a vécu jusqu'à sa mort, qu'il est mort tout vivant, mais parce que la paix de ses derniers jours a fait honneur à la foi de grand prix qu'il avait reçue, et parce qu'on a vu en lui que la source de la paix, c'est l'humilité, l'abandon à la grâce divine, et la prière,

Dont les ardents soupirs, sacrés pour Dieu lui-môme. Vont fléchir dans le ciel la charité suprême (i).

H pouvait sembler naturel que la mort fût douce envers lui, qui avait été doux envers tout le monde ; mais ta tranquillité modeste dont il a joui avait un meilleur fondement. Elle n'eût pu en avoir un autre.

(i) Vers de M. Manuel.

M. Manuel aimait à vivre, et comment n'aurait-il pas aimé une vie si pleine d'intérêt et qui avait tant des caractères de la véritable vie? Il faut peut-être avoir déjà goûté la vie du ciel pour la préférer sans hésitation et sans réserve à une vie d'activité intellectuelle et religieuse, remplie de bonnes œuvres, de grandes pensées et de douces affections ; on aime au moins de la vie toutes ces choses-là, et quand on ne Ta estimée et goûtée que par ces côtés, il est pardonnable de regretter ce qu'il fut permis d'aimer. L'exilé aussi, quand il a formé des amitiés dans l'exil, les salue en pleurant au moment de retourner dans la patrie qu il redemande depuis si longtemps et à laquelle jamais il n'eût voulu renoncer. Et sa patrie trouvera-t-elle injurieux pour elle le soupir qu'il accorde en partant aux consolateurs de son exil? M. Manuel aimait la vie et s en est vu séparer aussi tranquillement que s'il ne l'eût point aimée. C'est le triomphe de la foi de détacher de la vie une âme qui vit, si Ton ose ainsi dire, d'une vie si pleine, si forte, si multipliée ; car peut-être on ne sait pas combien l'abondance des pensées fait vivre davantage et rend par conséquent la mort plus étrange et plus difficile. Quand la foi donne cette paix, quand cette paix est bien de la paix, quand l'exaltation ou une excitation étrangère n'est pour rien dans ce consentement à la mort, alors on ne peut s'empêcher de bénir une telle foi et d'en adorer l'auteur.

La fin de M. Manuel n'ajoutera presque rien au recueil des anecdotes édifiantes. Elle est remarqua-

ble précisément en ce qu'elle offre peu de choses remarquables, peu de ces traits qui se détachent et que Ton cite. Vous ne rencontrez jusqu'à la fin que l'humilité, mais une humilité si vraie, si simple, si sobre de paroles, qu'on ne pouvait en entendre l'expression sans attendrissement. Notre ami trouvait bon que d'autres, plus avancés, pensait-il, et plus forts, goûtassent des joies que lui, pauvre et faible, ne pouvait pas connaître. Mais il avouait qu'il avait des témoignages de la fidélité de Dieu, que Dieu parlait à son cœur et le consolait suffisamment; il ne prétendait à rien de plus, quoiqu'il eût volontiers demandé à Dieu, non pas quelque témoignage éclatant de faveur, mais seulement « un bon baiser paternel!*» Il en avait, disait-il, reçu un si tendre auprès du lit de mort de sa mère ! Ce baiser le rendait encore heureux à cette heure, et il en parlait avec un accent qu'on ne peut oublier. Au reste, il savait bien que la tendresse d'un père ne se mesure pas à ses caresses, et il se contentait d'être aimé.

Et nous, à notre tour, nous nous contentons de ce que nous avons vu. Nous ne savons pas quelle autre manifestation eût pu nous édifier davantage. Si simple, si modeste, si chrétienne, une telle mort devrait mettre en goût de mourir; et en voyant, chose admirable, les dispositions affectueuses de notre ami, sa charitable sollicitude pour nous, croître à mesure que ses forces décroissaient, nous avions comme une vision de cet homme intérieur, qui se renouvelle, selon l'Apôtre, dans la décadence de l'homme exté-

rieur. Vision glorieuse! aucun voyant de l'ancienne ou de la nouvelle alliance n'a pu en avoir de plus excellente.

Il nous est permis d'annoncer qu'un choix de sermons de M. Manuel sera très-probablement livré à l'impression (1). L'Église chrétienne n'aura pas, depuis longtemps , reçu un plus beau présent. Il ne nous souvient d'aucun recueil de ce genre qui nous paraisse plus propre à attirer à l'Évangile les esprits cultivés qui le méconnaissent et qui s'en défient. L'ouvrage, nous l'espérons, sera populaire dans une certaine région de la société. Peut-être ce recueil sera-t-il précédé d'une notice à laquelle ses plus intimes amis et les témoins particuliers de son ministère feront contribuer tous leurs souvenirs. t)n tâchera de sauver d'une aussi excellente vie tout ce qu'on pourra. Nous n'avons effleuré que quelquesunes des parties de cette individualité si remarquable, et nous n'avons pas fait connaître le pasteur; nous n'avons presque point caractérisé le penseur, Thomme de lettres et l'écrivain; nous n'avons pas, il s'en faut, représenté tout l'homme privé; et quant à l'influence de M. Manuel sur l'état religieux et intellectuel de notre société, nous l'avons à peine fait entrevoir. D'autres, qui ont eu le bonheur de mieux connaître M. Manuel, pourront l'apprécier sous ces différents rapports avec plus de précision que nous et plus de sûreté.

( 1 1 Voir, à la suite de celle notice, le prospectus des Sermons de M. Manuel* rédigé par M. Vinet, et l'article qu'il leur a consacré dans le Semeur.

Nous éprouvons du regret à dire que le public ne jouira pas des vers de M. Manuel. Ce talent poétique, si vrai, si pur, si original dans sa pureté (quelques-uns diraient malgré sa pureté), aura passé presque inaperçu, sinon de quelques amis, qui regrettent de n'avoir pas eu, pour s'emparer des vers qu'il leur récitait, quelque chose de la puissante mémoire dont il était doué. On ne pourra guère faire part au public que de morceaux déjà impri mes. Ils ne donneront pas la mesure de ce qu'était devenu plus tard le talent de leur auteur; mais en relisant les ouvrages de sa première jeunesse , le Tombeau du Rossignol, l'Étoile du soir, le Tombeau d Homère (publié longtemps avant qu'André Chénier fût connu l), on reconnaîtra peut-être quel avenir littéraire M. Manuel a sacrifié aux intérêts de son ministère. Ceux qui connaissent ses travaux moins anciens se demanderont comment avait pu se soustraire à toutes les influences du goût moderne un homme qui avait tout lu, qui, au besoin, vous eût tout récité, et dont le goût, il faut bien le remarquer, n'était nullement timide et négatif. L'excellence de son jugement, une organisation exquise, peuvent expliquer son commerce de préférence avec les anciens; et à son tour ce commerce même, d'anciennes habitudes avec Platon, son christianisme enfin, expliquent le phénomène d'un goût si pur. Il y a une grande différence, tout au moins sous le rapport esthétique, et probablement sous plusieurs autres, entre le paganisme antérieur au christia-

nisme et le paganisme qui l'a suivi. Le second est loin de valoir le premier; le premier a une vérité bornée, le second n'est pas seulement faux, mais contradictoire; le premier a pu cultiver l'élément humain à défaut et au préjudice du divin, le second n'en cultive aucun et les corrompt l'un et l'autre. C'est pour cela que la littérature antique conserve son prix , même pour des esprits chrétiens ; erreur pour erreur, on préfère celle qui n'a pas traversé la vérité, et le beau, impossible dans Terreur compliquée, qui est la négation du vrai, n'est pas incompatible avec Terreur simple, qui n'en est que Tabsence.

Quand la pureté du goût ne tient pas à la timidité de l'esprit, elle peut bien, du moins à une époque où le mauvais exemple abonde, s'expliquer par . l'originalité du caractère. Mais comment cette originalité elle-même était-elle demeurée si intacte chez M. Manuel? La sienne était du meilleur aloi, toute composée de vérité, de naturel et de spontanéité. Il n'y avait pas d'esprit ni d'âme mieux tempérée, et cela même le rendait original. On sentait tout le piquant d'un contraste dans ce qui n'était que la juste proportion de deux forces et leur harmonie inespérée. La vérité, à ce degré-là, paraîtra toujours une chose singulière; être si vrai, si complètement vrai, c'est là le surprenant et le rare : le faux n'est piquant, original si Ton veut, que par son excès. Combien de ces heureux contrastes nous pourrions relever chez notre ami! N'en était-ce pas un bien

remarquable que cette franchise avec laquelle, en temps et hors de temps, il rendait témoignage à ses convictions, franchise qui eût pu sembler intrépide si elle n'avait pas paru si parfaitement naturelle, franchise entière et qui savait n'être jamais blessante, ou plutôt qui n'eût pas su l'être? N'était-ce pas encore une chose étonnante que l'attrait qu'il ne cessait pas d'exercer jusque dans la sévérité imposante dont il savait à propos armer son ministère? Au reste, la nature n'a peut-être qu'une part dans ces dons précieux, et ce n'est pas à elle, sans doute, qu'il faut rapporter un autre trait remarqué dans M. Manuel par tous ceux qui l'ont approché : je veux parler de T alliance d'une extrême pénétration avec une extrême bienveillance. 11 faut être chrétien pour être si impunément pénétrant. Saint Paul a dit : « Soyez des enfants à l'égard de la malice, et « pour ce qui est de l'intelligence soyez des hom- « mes faits. » On se rappelait souvent ces paroles en présence de M. Manuel, enfant dans les détails de la vie au delà de ce qu'eût exigé l'Apôtre, homme dans l'ensemble de la vie et par la pensée.

Mais nous parlons des qualités morales de cet homme rare, quand il ne s'agissait plus que de son talent et de ses écrits. Retournons sur nos pas, et disons encore quelques mots sur les poésies de M. Manuel.

M. Manuel mettait le plus grand soin à ses vers comme à tout ce qu'il écrivait, mais il n'en mettait point à conserver ce qu'il avait écrit. Son excellente

mémoire, complice de cette sorte de paresse qui n'est pas rare chez des hommes d'une intelligence très-active, le dispensait même d'écrire. Plusieurs de ses plus beaux morceaux n'ont jamais été écrits que dans sa mémoire. 11 se souciait peu d'ajouter son nom à la liste des poètes; peut-être aussi son idéal littéraire, si élevé, le rendait-il injuste envers ses propres compositions; il se sentait néanmoins poète et fait pour chanter; la poésie, à ses yeux, était une des beautés de l'âme humaine et non une forme de la parole ; il ne la jugeait étrangère ni inférieure à aucune des périodes de la vie de l'âme, pas même peut-être à l'existence bienheureuse du ciel. Il la voulait du moins digne du ciel. Depuis longtemps sa lyre n'avait pas d'autres sujets que ceux dont un habitant du ciel pourrait s'occuper, et s'il a emporté avec lui cette lyre invisible que Dieu avait mise dans son âme, il voit dès à présent se réaliser pour lui le vœu touchant de ses jeunes années :

0 lyre ! ô seul espoir de ma jeunesse obscure, Au sein de cette auguste et sauvage nature. De magiques attraits tu sais combler mes jours ; Mais un plus doux loisir m'est acquis pour toujours ; Et, dans ce ciel, peuplé de soleils magnifiques. J'unirai tes accords aux célestes cantiques.

Page 1