II. — Prospectus des Sermons de M. Manuel
Le respect et l'affection qui entourent le nom de M. Manuel, le désir, naturel à ses nombreux amis, de conserver quelque trace visible de son passage
sur la terre, justifiaient suffisamment l'impression d'un choix de ses sermons. Mais, en préparant cette publication, nous avons bientôt perdu de vue ce qui la rendait chère à notre amitié, pour ne voir que ce qui la rend désirable dans un intérêt plus étendu et plus élevé. Amis de M. Manuel, nous avons songé à d'autres amis, que doit lui gagner, si elle parvient à eux, son éloquence toute chrétienne ; nous avons eu en vue cette nouvelle paroisse dont, tout mort qu'il est, il deviendra le pasteur ; il nous a semblé qu'il appartenait à ceux-là comme à nous, que nous ne pouvions le leur dérober sans injustice, et que, privés de son. commerce personnel, ils ne devaient pas l'être de son héritage.
Ne devions-nous rien dailleurs à son auditoire accoutumé? Ne devions-nous pas songer à achever, par rimpression de ses discours, l'effet qu'ils étaient destinés à produire? Tout sermon édifiant n'est pas propre, sans doute, à être imprimé. Un jsermon, en général, est moins un ouvrage qu'un acte, une action si Ton veut, dont l'effet sur l'auditeur se prolonge dans l'oubli même du discours. La substance d'un sermon s'identifiant à notre conscience, la prédication se continue en nous et pour ainsi dire par nous, sans que le souvenir des paroles qui l'ont commencée soit nécessaire à leur effet moral. Mais il est des discours d'une autre sorte, qui ne sont pas seulement des actes momentanés, mais un fonds, un dépôt où l'esprit veut puiser plus d'une fois; et de même qu'en général l'effet d'un sermon a besoin
d'être confirmé par un sermon subséquent, d'où résulte la nécessité dune prédication régulière et suivie, il est aussi des sermons dont chacun est confirmé par lui-môme, des sermons faits pour être lus, et, par conséquent, pour être imprimés. Ceux de M. Manuel sont assurément de ce nombre. Ils n'ont pas rempli toute leur destination, ils n'ont pas été, on peut le dire, suffisamment prêches, s'ils ne sont pas imprimés. Ils renferment tant d'idées importantes, revêtues d'une forme si originale, le fonds commun de toute prédication évangélique y est tellement renouvelé par la nouveauté des aspects et par l'individualité même de l'orateur, que les imprimer à la suite des ouvrages éminents du même genre, c'est réellement ajouter quelque chose à la somme des pensées sérieuses mises dans la circulation publique. Un auteur est proprement un homme qui augmente, qui grossit un fonds déjà existant; à ce compte, il y a peut-être peu de véritables auteun; mais M. Manuel sera compté parmi eux ; et nous sommes pleinement justifiés de faire de lui, après sa mort, ce que peut-être de son vivant il ne fût pas devenu volontiers, un auteur en titre, un sermonnait* proprement dit.
A une âme profondément religieuse, qui avait converti en sa propre substance les vérités de l'Évangile, à une pureté de doctrine qui n'excluait rien, n'exagérait rien, et reproduisait avec un rare bonheur les belles proportions et l'harmonieux ensemble du système évangélique, M. Manuel joignait de
vastes connaissances, qui, en le faisant pénétrer dans tous les domaines de la vie, l'avaient rendu un trèsjuste appréciateur des infirmités et des ressources de notre nature. Il connaissait tous les dialectes de la langue religieuse ; il savait surtout la langue, intelligible à tous, de la conscience et du cœur; mais, intéressant pour tout le monde, il devait l'être singulièrement pour les hommes de pensée, auxquels il donnait cette satisfaction intellectuelle à laquelle chacun peut prétendre en religion, et qu'on a toujours tort de ne pas donner aussi entière qu'on le peut. Il était, parmi les orateurs de la chaire, un des plus rationnels, parce qu'il était un des plus humains. Cela peut expliquer comment un des prédicateurs les plus décidés en doctrine et les plus incisifs trouvait chez les hommes les plus prévenus un accueil dont ils s'étonnaient eux-mêmes. Toujours de plain-pied avec ses auditeurs, traitant avec eux pour ainsi dire de gré à gré, il n'élevait au-dessus d'eux et de lui-même que le nom et la parole de son Dieu; ministre de Dieu et organe de la raison, prophète et philosophe, il soutenait admirablement ces deux rôles, sans que l'un lui fit jamais oublier l'autre , et surtout sans que la condescendance de l'homme effaçât jamais l'autorité du pasteur. Car, avant tout, M. Manuel était pasteur; et c'est parce qu'il Tétait, parce qu'il l'était toujours, que ses discours sont éloquents.
Mais pour les trouver éloquents, peut-être faut-il se souvenir, avec Pascal, que « la vraie éloquence se
« moque de l'éloquence, » ou bien que la vraie éloquence a plus d'une forme. Qui ne la chercherait que dans la véhémence des mouvements et dans l'éclat des images, la trouverait rarement chez M. Manuel. Mais la simplicité lumineuse des arguments, la justesse des idées, la mesure parfaite de l'expression, la douce gravité de l'accent, enfin le mouvement soutenu d'un style que le besoin de persuader, mais seulement de persuader, anime toujours, tout cela ensemble forme dans les sermons de M. Manuel, surtout dans ses belles homélies, une éloquence pénétrante dont on éprouve l'effet avant de l'avoir reconnue à des signes extérieurs. Quant à la diction, elle est celle de la chaire, en ce sens qu'elle convient parfaitement à la chaire, mais non dans le sens d'une reproduction exacte des formes traditionnelles du discours sacré ; c'est la langue de la religion encore plus que celle de l'Église; c'est le langage des hommes de piété, mais c'est encore, comme on eût dit autrefois, celui des honnêtes gens. Il n'y a pas de prose d'une simplicité plus originale ni d'une pureté plus soutenue; le plaisir qu'elle donne ne s'analyse pas; on découvre enfin que son charme, c'est la vérité, le plus exquis et, dans un certain degré, le plus rare des mérites.