‹ MélangesChapitre 20 sur 29 · Article sur les sermons de M. Manuel · texte numérisé non relu

Article sur les sermons de M. Manuel

Nous avons assez fait connaître le caractère et le mérite de ces discours pour nous borner aujourd'hui

à une simple annonce. Nous ne pouvons cependant nous empêcher, après avoir parcouru ce volume, de dire combien nous sommes frappé de la simplicité dans les bornes de laquelle une piété sérieuse et le sentiment des convenances de la chaire ont retenu constamment une intelligence si haute et un talent si riche. Certainement, dans des sujets profonds et graves, on s'élève en devenant simple, et M. Manuel le savait bien ; mais ce principe de goût était pour lui une règle de morale, et s'il tâchait « de se faire tout « à tous, » c'était, ainsi que l'Apôtre, « afin d'en ga- « gner absolument quelques-uns. » On nous a conté une anecdote qui fait bien voir quel cas il faisait de la simplicité dans la prédication ; elle fait voir aussi que la simplicité n'est pas ce qu'un esprit profond rencontre d'abord, et qu'elle est un fruit du travail. Un de ses amis, homme d'esprit et de piété, l'ayant vu le lendemain d'une de ses prédications, lui fit compliment sur le beau sermon qu'il avait fait la veille ; « mais, ajouta-t-il en riant, je dois te dire « que ma servante n'y a rien compris. » A quelques jours de là, un autre ami, entrant chez Manuel, le trouva occupé à la composition, mais travaillant avec plus d'application et de peine qu'à l'ordinaire, et visiblement impatienté d'être interrompu ; et comme le survenant lui demanda ce qui l'absorbait si entièrement : « Laissez-moi tranquille, lui dit Manuel, « j'écris un sermon pour la servante à Perret. » Il n'y a de plaisant, dans ce mot, que la forme ; et ce sérieux dans la bonhomie, ce sentiment impertur-

bable du vrai dans la gaieté, était une des choses qui distinguaient l'excellent Manuel.

La prédication a toujours incliné vers deux excès contraires. Elle tend à se transformer ou à l'image du prédicateur, ou à l'image d'un certain idéal de convention. Le second abus est plus commun que le premier. Tous les deux sont à craindre. Le prédicateur qui se livre, sans contre-poids, à ses impressions individuelles, le prédicateur lyrique ou contemplatif, si l'on ose le nommer ainsi, se trompe dangereusement sur sa mission. Sans doute qu'il faut être individuel, et il est même remarquable qu'il faut l'être pour être universel, c'est-à-dire pour parler un langage qui arrive au cœur de tous ; mais ce droit a ses limites; et c'est un poëte peut-être, mais ce n'est pas un orateur, que celui qui ne sait pas sortir de lui-même pour se placer au point de vue où toutes les âmes humaines se réunissent et ne font pour ainsi dire qu'une seule âme. L'élément objectif a d'ailleurs une place, et une grande place, dans la prédication chrétienne : le ministre de l'Évangile annonce l'Évangile; il ne raconte pas sa propre histoire, mais les merveilles de Dieu. Seulement il les raconte avec son âme; c'est sur son âme, comme sur un foyer vivant, que tombent les rayons de la vérité pour aller de là frapper d'autres âmes; et ces vérités, qui ont dû devenir une partie de lui-même, arrivent à ses auditeurs comme une émanation de son être, réelles et personnelles à la fois, objectives et subjectives, divines et humaines. C'est dire assez

M. MAXUEL. 255

que la prédication ne s'assujettit à aucune forme qu'à celle même de la vérité, soit extérieure soit intérieure, qu'elle repousse tout autre type, qu'elle n'est liée à rien de convenu et de traditionnel. La prédication ne porte pas, comme le prédicateur, une robe et un rabat ; elle a le langage des sujets qu'elle traite, nul autre. La gravité, Fonction, la simplicité, sont ses formes; elle n'en a pas de plus particulières; elle n'a pas de rites; et rien n'oblige le prédicateur d'en faire un second plain-chant, presque aussi invariablement noté que le premier. En lisant les sermons de M. Manuel, chacun y sentira l'accent d'un homme parlant à des hommes ; la doctrine seule de ces sermons étonnera les lecteurs qui n'appartiennent pas encore à l'Église chrétienne par leurs convictions et leurs habitudes ; les autres, y rencontrant le langage propre des sentiments chrétiens, n'auront pas môme la pensée de se demander si c'est le langage de l'Église; et les plus ecclésiastiques n'auront pas à déplorer, au nom de l'Église, l'oubli d'aucune bienséance véritable.

Les jeunes orateurs qui seraient tentés de demander au style du jour quelque saveur de haut goût propre à relever celle de l'Évangile, apprendront de M. Manuel deux choses : Tune, que des sujets graves, à plus forte raison des sujets saints, repoussent également ce qui est trop fin, ce qui est trop piquant, ce qui est trop varié, ce qui est trop brillant, et ne permettent pas à la mondanité de pénétrer par mille allusions (qu'est-ce en effet que ces agréments du

style à la modo, sinon des allusions?) dans une éloquence consacrée au triomphe de l'invisible sur le visible et de l'éternité sur le temps. Ils apprendront encore que c'est faute d'étude, et peut-être faute d'imagination, qu'un orateur va chercher des beautés ailleurs que dans son sujet; si ce n'est pas la faute de l'orateur, alors il faut dire qu'un sujet qui le réduit à faire ainsi ressource de tout, n'était pas digne d'être traité. Et l'un des stigmates les plus irrécusables d'une littérature qui dégénère, c'est de tirer ses ornements, non de la substance même des sujets, mais du dehors, au lieu de chercher au même endroit et de faire éclore d'un même jet la force du discours et sa beauté. M. Manuel était poôte, et quel poëte n'avait -il pas lu, depuis Homère jusqu'à Gœthe! que de poésie intempestive n'aurait-il pas pu amonceler dans ses discours ! et comme on voit bien, à certains jets plus vifs, que la flamme poétique ne demandait qu'à s'élancer ! Mais il n'a garde de faire usage de toutes les ressources dont il dispose; il se réduit aux beautés qui sont propres à la matière qu'il traite : il est vrai qu'ayant, dans le but le plus sérieux, étudié avec soin chacune des scènes qu'il doit rappeler ou des situations qu'il veut décrire, il n'a que faire, riche comme il l'est des fruits de cette étude, de se faire pauvre et d'aller mendier à la porte de l'étranger. Je tiens à faire sentir par un exemple tiré d'un de ses sermons, combien les beautés nées du sujet même l'emportent sur celles qu'on lui ajoute par des emprunts, et

comment une étude approfondie des faits remue et féconde les terrains dont il n'y avait , à ce qu'il semble, plus rien à tirer de nouveau. Les lignes suivantes appartiennent à un sermon sur Jésus- Christ montant au lieu de son supplice :

« Jésus-Christ cependant poursuivait sa doulou- « reuse carrière, et bientôt il laissa derrière lui cette « cité qui voulait ajouter son sang à tout le sang a innocent qui avait déjà été répandu au milieu a d'elle. La porte par laquelle il sortit de Jérusalem a était située, selon toute apparence, à l'occident de « la ville. A sa droite s'étendaient, le long des rem- « parts, les tombeaux antiques où reposaient ces « rois de Juda, dont ses derniers cris allaient rani- « mer la poussière, et ramener les ombres indignées e au milieu de leur coupable peuple. A sa gauche, « le Fils de l'homme pouvait découvrir ce chemin « d'Emmaus, où devait se passer une des scènes les « plus augustes et les plus touchantes de sa résur- « rection. Mais, devant lui, s'ouvrait une profonde « et effrayante vallée, qu'on appelait la vallée des <r morts ou des cadavres, parce que les condamnés « qui y descendaient ne semblaient déjà plus apparat tenir à la terre des vivants ; et au delà de cette « vallée le Calvaire montrait son sommet dépouillé « de verdure et tout blanchi par les ossements hu- « mains qui y étaient amassés. Un tel aspect ne put a briser le courage, ni ébranler la résolution de Jé- « sus-Christ. L'Éternel est mon berger, s'écria-t-il

« peut-être en poursuivant son affreux chemin; il

258 M. MAXUEL.

« restaure mon âme ; il me conduit pour l'amour de « son nom comme par un sentier uni. Même quand « je marcherais dans la vallée de l'ombre de la « mort, je ne craindrais aucun mal ; car tu es avec « moi; ton bâton et ta houlette sont ceux qui me « consolent. »

Le plus ancien et le plus intime ami de M. Manuel s'est acquitté envers sa mémoire, ou, pour mieux dire, envers le public, qui ne devait pas être frustré d'un si bienfaisant souvenir, d'un devoir que tous les amis de cet homme regrettable eussent été heureux de remplir. Mais qui eût pu s'en acquitter comme lui? La tâche de décrire une individualité si prononcée était aussi difficile que belle. On n'explique pas un parfum; on n'en donne pas l'idée à celui qui ne Ta pas respiré : l'individualité, de même, échappe à tous les efforts de l'analyse. Mais la tendre affection du biographe pour celui dont il raconte la vie, lui a fourni de ces mots pour ainsi dire synthétiques, les seuls, en tout sujet, qui peignent, les seuls qui puissent, jusqu'à un certain point, traduire l'individualité et la vie. Il y a dans cette notice un parfum de Tâme de Manuel. Du moins il nous semble, à nous qui l'avons connu, que ceux qui n'ont pas eu ce bonheur auront comme un souvenir de lui après avoir lu la notice de M. Monnard. Elle a d'ailleurs le mérite d'offrir les principaux éléments dune étude psychologique du plus grand intérêt, que l'auteur, nous l'espérons, enrichira un jour de nouveaux développements. Jamais vie plus uniforme et plus sim-

pie n'eut pour base une âme plus originale. De longs fragments de la correspondance de Manuel rehaussent le vif intérêt de cette biographie. Nous n'en dirons rien de plus, sinon que jamais, à notre avis, le talent de l'auteur ne fut plus heureux, et que les amis de Manuel doivent se féliciter d'avoir pu confier à une telle plume le soin de raconter cette vie à la fois si singulière et si pure, « cette destinée, « dit l'éloquent biographe, belle de science, de foi, a de vertu, digne de se clore au milieu de la « paix des hommes, et d'être couronnée de la paix « de Dieu. »

M. de Lamennais a quitté Sainte-Pélagie lun des premiers jours de Tannée qui vient de commencer (1842). Son entrée dans cette prison fut un événement, et sa sortie en est un. Il nous semble que nous aussi nous respirons avec lui, après un long emprisonnement, l'air de la liberté. Le cœur se serrait à la pensée qu'un tel homme eut rien de commun avec les objets naturels de la vindicte publique. Nous ne prétendons ni discuter la sentence qu'il vient de subir, ni invoquer en faveur du génie des immunités que nous invoquerions plus volontiers en faveur de l'ignorance. Mais nous honorons le caractère de M. de Lamennais, quelles qu'aient pu être d'ailleurs les erreurs de son jugement, et nous saluons avec respect son retour au sein de la société, à l'admiration de laquelle il a conservé tous ses droits.

A l'occasion de cet événement, nous avons relu un des livres qu'il a datés de Sainte-Pélagie (1),

(i) Discussions critiques et Pensées diverses sur la religion et ta philosophie.

œuvre de liberté méditée dans l'ombre d'une prison, hardie profession d'incrédulité, polémique franche et lumineuse, où l'auteur ne nous entretient pas une seule fois de lui-même, et ne fait pas la moindre allusion à ses circonstances, enfin de tous les livres le moins personnel et le plus individuel ; car si l'auteur s'oublie toujours, on ne peut pas l'oublier un instant. Dans ce livre écrit avec un talent suprême, rien ne nous a plus frappé que la sincérité de l'accent. Il ne fallait pas moins peut-être pour soutenir notre courage à travers trois cents pages dont le plus grand nombre font la guerre aux plus anciens, aux plus dignes objets de notre vénération. Mais quels ne sont pas, dans un siècle comme le nôtre, le pouvoir et les droits de la sincérité! Quel respect ne doit-on pas, aujourd'hui encore, au prêtre, à l'écrivain, qui, engagé par ses souvenirs, par ses intérêts, par sa gloire passée, au silence tout au moins, prend la parole pour nous dire avec gravité : « J'étais chrétien et je ne le suis «c plus ! j> Nous nous trompons : il ne parle pas ainsi ; il dit : « Je croyais au christianisme, et je n'y crois «c plus. » C'est mieux, et plus conforme à l'impression que nous avions reçue des écrits catholiques de M. de Lamennais. Dans cet ordre de faits il est permis de dire : Ce qu'on n'est plus, Ta-t-on jamais été? La règle peut souffrir des exceptions, de mystérieuses exceptions ; mais trop peu pour qu'on se hasarde beaucoup en disant de M. de Lamennais que, s'il avait été chrétien, il le serait encore.

Nous ne dirons pourtant pas que ce qui lui manque pour croire au christianisme, c'est d'être chrétien. Il nous comprendrait, mais il dirait que c'est du mysticisme. Réduisons-nous donc à dire que, pour bien juger du christianisme, il manque à l'auteur de l'Essai sur l'Indifférence de l'avoir expérimenté. Cette formule-ci ne paraîtra point paradoxale à ceux qui admettent que le christianisme peut être un objet d' expérience individuelle, c est-à-dire que, quoique nous soyons incapables d'inventer la vérité, il y a en nous quelque chose pour la reconnaître, pour s unir à elle, et pour nous l'incorporer. Si le rétablissement d'une parfaite harmonie de nos facultés entre elles, de tout l'homme avec lui-même et avec la vie, si ce sentiment de plénitude et de continuité, n'est qu'une illusion, où est la vérité? Qu'est-ce qui n'est pas une illusion ? Il va tout autant de raison d'accuser de déception ces croyances natives, et soi-disant universelles, auxquelles M. de Lamennais veut réduire la religion. Elles ne sont pas évidentes à un meilleur titre, ni dans un plus haut degré.

Au reste, n'avons-nous pas tort de parler des crovances de M. de Lamennais? En a-t-il ou n'en a-t-il pas? Nous sommes bien loin, en affirmant qu'il n'en a pas, de lui en faire un crime ; nous affirmons seulement qu'il n'en a pas, et nous ne croyons pas qu'il nous désavoue. « L'esprit, dit-il quelque part, va où il veut quand il est seul. » Il va même, quelquefois, où il ne veut pas. Voulait-il, dans l'endroit

même qui termine cette réflexion, voulait-il aller où il est allé, c'est-à-dire jusqu'à faire de l'existence un rêve, et de l'univers un fantôme? Il n'y a pas d'esprit qui ne puisse aller jusque-là quand il est seul. On a beau s'appeler M. de Lamennais, avoir écrit Y Essai sur l'Indifférence, les Affaires de Rome et les Paroles d'un Croyant, si quelque lumière surnaturelle ne s'allume sur les hauteurs, on prend infailliblement la route des abîmes.

Les Discussions critiques sont avant tout le cri de douleur, de douleur plutôt que d'effroi, d'un esprit à qui la vérité échappe de toutes parts. Il peint sa propre situation en peignant le scepticisme du siècle :

« Le prêtre, sans inspiration, balbutie des paroles de la terre, froides, mortes, semblables aux creux retentissements d'un sépulcre. Le politique ment pour tromper le peuple et vivre de lui. Le philosophe, en ce moment, rêve qu'il sait, et, le moment d'après, ne sait pas même s'il rêve. Dérision que tout cela, raillerie amère. Et puis comptez les larmes, les douleurs, les désespoirs, les crimes. Voulez-vous que je vous dise ce que c'est que le monde? Une ombre de ce qui n'est pas, un son qui ne vient de nulle part et qui n'a point d'écho, un ricanement de Satan dans le vide

« 0 Dieu ! il y a des temps où la pensée tue l'homme, et l'un de ces temps est venu pour nous. C'est vraiment ici l'ère de la grande tentation. Lorsque le ciel est serein et la mer calme, le nautile

déploie sa petite voile, allonge ses rames vivantes, et Ton voit sa gracieuse nacelle voguer doucement sur des flots d'azur. Les vents commencent-ils à souffler, les vagues à s'élever, il replie ce faible appareil et se laisse aller au fond de l'abîme.

« Lorsque la foi qui unissait l'homme à Dieu et Télevait vers lui vient à manquer, il se passe quelque chose d'effrayant. L'âme, abandonnée en quelque sorte à son propre poids, tombe, tombe sans fin, sans cesse, emportant avec elle je ne sais quelle intelligence détachée de son principe, et qui se prend, tantôt avec une inquiétude douloureuse, tantôt avec une joie semblable au rire de l'insensé, à tout ce qu'elle rencontre dans sa chute. Tourmentée du besoin de la vie, ou elle s'accouple avec la matière qu elle cherche vainement à féconder, ou elle poursuit à travers le vide de fantastiques abstractions, de fugitives ombres, des formes sans substance, la nuée qu'elle a prise pour Junon. Ce qui reste d'amour se rapproche de celui qui anime sourdement la nature brute. On ne comprend plus la société comme une manifestation de l'esprit et de ses lois, mais comme un travail mécanique d'arrangement, ou, si Ton soupçonne quelque chose au delà, de cristallisation plus ou moins régulière. Tous les nobles instincts s'endorment d'un profond sommeil ; toutes les secrètes puissances qui président à la formation du monde moral, au développement de l'être dans son invisible essence, s'éteignent en partie, et en partie lui créent une sorte de supplice interne, dont la

cause inconnue de lui le jette dans des angoisses et un désespoir inexprimables. Son âme a faim ; comment fera-t-il? Il tuera son âme, ne trouvant pour elle, là où il est, aucun aliment. S'il souffre, c'est qu'il est encore trop haut. Descends donc, descends jusqu'à l'animal, jusqu'à la plante; fais-toi brute, fais-toi pierre. Il ne le peut : dans l'abîme ténébreux où il s'enfonce, il emporte avec lui son inexorable nature, et les échos de l'univers répètent de monde en monde les plaintes déchirantes de cette créature, qui, sortie de la place que lui avait assignée l'ordonnateur suprême dans son vaste plan, et incapable de se fixer désormais, flotte sans repos au sein des choses, comme un vaisseau délabré que les vagues poussent et repoussent en tous sens sur l'océan désert. »

C'est du haut de son désespoir, c'est de cet autre cap des Tempêtes, que le nouvel Adamastor déchaîne sur l'océan des opinions humaines le naufrage et la destruction. Brisant un système contre un autre, il se fait catholique contre le protestantisme, incrédule contre le catholicisme ; d'un souffle il disperse l'escadre socialiste, d'un mot il fait disparaître la secte humanitaire ; le panthéisme s'abîme sous ses mépris. Et plus fier qu'heureux de sa victoire, il demeure seul sur son rocher qui est toujours celui du désespoir.

Vous croyez peut-être qu'il épargnera les radicaux ? Non, cet apôtre du radicalisme n'est point radical. Ses écrits ont propagé le radicalisme ; sa pa-

rôle est démagogique ; son nom est incendiaire ; mais voilà tout. Il n'est point radical ; il veut, en toute chose, la mesure et la gradation : au fort de la mêlée qui tourbillonne sous son haleine véhémente, il commande la charge en douze temps; si Ton ne comprend que les Paroles d'un Croyant sont un écrit pacifique, et si Y Esclavage moderne ne parait pas propre à inspirer la patience, l'auteur n'en peut mais; n'a-t-il pas tout fait pour éviter ce malentendu? Vous et moi, lecteur, nous en sommes bien persuadés.

La partie la plus importante du livre est évidemment la discussion du christianisme et en général de toute religion qui se réfère à des faits d'un ordre surnaturel. On comprend, sans que je le dise, que Fauteur nie la chute première, qui seule a pu rendre nécessaire une intervention de Dieu dans le temps. Mais il nie aussi les faits de Tordre surnaturel comme impossibles en eux-mêmes ou comme impliquant contradiction. Ce n'est pas notre dessein d'agiter ici cette question, dont la discussion serait trop à l'étroit dans les limites d'un article de journal. Il serait intéressant d'examiner si ce que l'auteur appelle naturel n'est point surnaturel, si ce qu'il appelle surnaturel est surnaturel dans tous les sens. Nous nous bornerons à dire que l'argument principal de l'auteur, ou l'idée sur laquelle il revient le plus souvent, c'est qu'il faut, en matière de religion, ou ne se point servir de la raison, ce qui esl impossible, ou se référer à son autorité jusqu'au bout, ce

qui est contradictoire avec l'idée d'une religion révélée. L'alternative est dure, et le dilemme serait péremptoire s'il s'agissait d'un seul et même usage de la raison. En supposant que l'homme soit tombé, ce n'est pas à lui qu'il appartient d'inventer un moyen de réparation ; sa chute même en implique l'impossibilité; mais, ce moyen une fois révélé, pourquoi serait-il hors d'état d'apprécier, d'un côté, la convenance du moyen avec le but, et de l'autre la convenance au moins négative, c'est-à-dire la compatibilité de ce moven avec les lois de cette raison à

SI

laquelle il faut qu'il compare tout, quoiqu'elle ne puisse pas tout mesurer ? Si l'auteur ne croyait pas à la réalité, à la sûreté de ce critère, nous ne pourrions pas le lui alléguer. Mais puisqu'il l'admet comme révélation, il faut bien qu'il nous le passe comme critère, et qu'il nous permette d'en faire usage pour apprendre si cette religion, qui en sait plus que la raison, n'a rien de contraire à la raison, par où nous n'entendons pas seulement les premiers principes logiques d'où partent tous les esprits, même les plus divergents, mais encore ces premières données de la morale, sans lesquelles un homme n'est pas un homme, mais une brute. Si j'avais tous les sens, excepté la vue, et que Dieu me donnât cette nouvelle faculté, ce ne serait pas un présent, mais une dérision amère, et par conséquent je ne pourrais supposer qu'il en est l'auteur, si mes doigts me faisaient connaître comme anguleux ou aigu ce que mes yeux m'annoncent comme uni ou arrondi,

ou, pour parler plus généralement, si le témoignage d'un sens était sans rapport avec celui de l'autre. Si mes yeux ne servent qu'à me tromper, je les tiendrai fermés, ou je me confinerai dans les ténèbres. Or, la révélation est à la raison ce que la vue est au tact ou le tact à la vue.

L'auteur a fort bien pu rencontrer des chrétiens qui disent : Croyez que Dieu a parlé, et n'examinez ou plutôt n'appréciez en aucune manière ce qu'il a dit. Mais cette opinion-là n'est qu'une opinion. Nous disons, nous, d'une part, qu'il est impossible que, dans une religion qui vient de Dieu, il se trouve rien qui répugne aux premiers principes de la raison; nous disons, d'un autre côté, que si nous rencontrions dans une religion qui nous est donnée pour divine des choses de cette espèce, nous serions entraîné à ne pas la croire divine ; car les principes que ces choses-là contredisent sont plus évidents qu'aucune des preuves historiques sur lesquelles cette religion s'appuie ; et comme, de plus, cette religion veut être crue de cœur, comme elle veut l'adhésion de tout l'homme, comme, sans cela, elle ne serait pas vraiment une religion, il est impossible qu'elle dise le contraire de ce que dit notre conscience, et qu'en même temps elle exerce sur nous la puissance de régénération qui est le sceau d'une religion divine. Un appel à mon admiration est un appel à mon jugement, et qui consent à admirer consent par là même à juger. Ce n'est pas dans tous les sens que a les voies de Dieu ne sont pas nos voies

m et que ses pensées ne sont pas nos pensées » Nous ne pourrions ni admirer ni même reconnaître la justice de Dieu si elle n'avait rien de commun avec notre justice, ni sa bonté si elle n'avait rien de commun avec notre bonté. Dire que Dieu est parfaitement juste et bon, c'est dire qu'il réalise parfaitement en lui l'idée que nous nous faisons de la justice et de la bonté. Il se peut qu'un voile recouvre, sur certains points, cette justice et cette bonté ; « Dieu est « dans les cieux et nous sommes sur la terre ; » mais ce que nous voyons nous fait juger de ce que nous ne voyons point. S'il y a des obscurités invincibles, elles ne sont pas propres au christianisme, elles se retrouvent identiquement dans le déisme ; et pour les éviter, il faut ou pénétrer avant le temps dans la « lumière inaccessible » du ciel, ou reculer jusque dans l'athéisme, où les ténèbres particulières disparaissent dans les ténèbres générales. M. de Lamennais n'aurait pas tort de dire que le christianisme laisse subsister des points obscurs dans l'horizon de la foi, mais il a tort d'opposer le déisme au christianisme comme la lumière à l'obscurité.

Au reste, M. de Lamennais n'est ni déiste ni athée, il n'est que pyrrhonien. 11 n'y a pas un système qu'il ne détruise par un autre, et c'est dans cet esprit qu'il se place tour à tour, et pour un moment, au point de vue de toutes les doctrines. La même idée l'a tour à tour pour défenseur et pour assaillant. Il conviendra une fois que l'unité en doctrine ne peut naître que de la liberté, puis il condamnera, sous le nom d'in-

dividualisme, 1 individualité qui est la liberté, observant que « l'individualisme de l'esprit produit l'in- « dividualisme pratique. » Il pulvérise les doctrines socialistes et l'humanitarisme, qui, à ses yeux, n'est ni plus ni moins qu'une bétisej et plus tard vous l'entendrez prophétiser ou présager un avenir où « l'humanité elle-même formera, sous des conditions « de vie et des lois différentes de l'homme indivi- « duel, une individualité non moins réelle, quoique « d'un autre genre. » Il n'y a de positif dans cet homme étonnant que la vivacité de ses affections et l'élan de ses espérances. Nous sommes porté à croire que pour affirmer ou nier en ces matières, et même en général pour philosopher, il ne manque qu'une connaissance à cet homme qui en a tant : c'est la connaissance de soi-même. Elle a manqué à tant d'hommes éminents que ce n'est pas une injure que de la refuser à M. de Lamennais. C'est le sort de presque tous les grands esprits dont la vie s'est consumée dans la lutte ; c'est le danger du génie polémique, gui, notusnimis omnibus, i g no tus moritursibi. Quoi qu'il en soit de cette thèse de M. de Lamennais et de toutes les autres, son livre soulève des questions dont les théologiens, à moins de forfaire à leur mandat, ne peuvent éluder la rencontre. Quelques-unes peut-être sont nouvelles, et dans tous les cas le talent de l'auteur renouvelle tout. Sa dialectique est habile, son argumentation pressante et incisive, sa pensée d'une clarté vive et saisissante. Déclarer un tel livre nul et non avenu, c'est folie.

Ce livre en renferme, en promet vingt autres. C'est un thème qui va recevoir mille variantes. Nous doutons que les formules officielles de la théologie viennent à bout de cet adversaire. Il faut, pour le combattre avec avantage, se transporter sur son terrain, considérer non-seulement le faible, mais le fojt de ses arguments, penser avec lui, sentir avec lui jusqu'au point oii cela n'est plus possible. « On « ne vaincra jamais les Romains que dans Rome. » La théologie est une garnison qui ne se sauve que par des sorties. A mesure qu'on craindra moins, il y aura moins à craindre. Mais refuser le combat, ce serait s'avouer vaincu. 11 en est d'ailleurs de la polémique comme de la guerre. Celui-là serait insensé, qui, voyant se renouveler l'art d'attaquer les places, ne voudrait pas renouveler l'art de les défendre, et ne se mettrait pas, par le choix des armes et par la manière de s'en servir, au niveau de son adversaire. Il faudra peut-être mettre au rebut quelques canons, c'est-à-dire quelques arguments, quelques thèses; qu'importe si de meilleures armes remplacent les armes dont on se défait?

Nous n'avons garde de reprocher à M. de Lamennais aucune de ses opinions ; comme discussion pleine de franchise et de gravité, son livre a droit à nos respects. Nous n'en disons pas autant des paroles violentes dont il arme, comme d'autant d'aiguillons, sa redoutable massue. Lui-même, dans sa préface, a l'air de se les reprocher et de les rétracter par avance. Mais alors pourquoi les imprimer?

L'auteur nous répond ce qu'il les eût effacées de ce grand cœur si par leur rudesse même elles ne ser- « vaient à montrer qu'il n'avait, en les écrivant, au- « cun dessein de publicité. » A quoi bon cette précaution? Nous l'en aurions cru sur parole. Il est étrange de dire : Ce livre n'était pas destiné à l'impression, à telles enseignes qu'il renferme, en assez grand nombre, de ces choses qu'on n'imprime point—. L'auteur ajoute que, « quand on converse avec soi — « même, on ne pèse guère les mots; » mais il fau=^" les peser quand on se met à converser avec le pu — blic. Ce sont là, il faut l'avouer, d'assez méchantes raisons. Au reste, pour certaines gens, ces endroits — là seront les beaux endroits; je doute pourtant qu& les hommes de goût (et il y en a parmi les homme» de parti) soient fort contents d'une phraso comme celle-ci : « Qu'est-ce qu'on appelle le lustre des « anciennes familles? Les traces luisantes que les « lijnaces laissent après elles en rampant. » Il n'y a, dans un pareil langage, ni gravité ni justice.

C'est tout ce que nous voulons citer dans un genre (jue l'auteur lui-même semble avoir condamné. Laissons l'homme de parti, laissons même l'homme de doctrine, et reposons-nous quelques instants auprès du moraliste, de l'écrivain, de l'homme. Voici quelques passages que nous aimons à transcrire :

« Il y a des époques où l'homme, séparé de Dieu, de sa vérité, de son amour, de sa puissance, s'agite au fond de sa misère, et se dit : Je me sauverai seul. Et vous le voyez dresser sa tète, tendre tous ses

membres, ébranler des masses énormes, soulever la société et retomber haletant sous ses ruines. Le chrétien s'agenouille, dit : Je ne puis rien, combat au nom de celui qui peut tout, et le monde est renouvelé. »

«c On professe hautement les doctrines les plus hideuses, les plus exécrables, la promiscuité, le vol, le meurtre, le parricide même, et il se trouve des gens qui disent froidement : C'est un point de vue faux. Ceux-ci prouvent autant que les autres, et plus peut-être, à quel point le sens moral est éteint dans une partie heureusement peu nombreuse de la génération présente. »

Cette pensée vaut à elle seule tout un livre.

« Que me veut tout ce passé? Qu'est-ce que ces . ombres qui se lèvent du tombeau, fantômes de pontifes, de rois, muets simulacres des siècles éteints? Pourquoi ces morts viennent-ils secouer leur poussière autour de moi? Quel bruit a troublé leur sommeil ? ou est-ce un rêve qui les agite ? Les demeures souterraines ont tressailli, les vieux ossements ont germé au fond du cercueil ; et ces formes étranges, se dressant toutes ensemble, ont reparu au milieu des vivants étonnés, pour reprendre possession du monde qui leur appartint autrefois. Mais le monde n'entend plus leur langue, il ne comprend plus leur pèlisée. Il les contemple avec un vague effroi. Leur contact le fait frissonner. Il s'exhale d'eux je ne sais quelle vapeur qui oppresse la poitrine. Rentrez, rentrez dans vos tombes vides, fils des temps qui ne

sont plus, et laissez les générations destinées aujourd'hui à continuel* l'œuvre de l'humanité, accomplir en paix leur haute fonction, et s'avancer, pleines d'espérance, vers l'avenir mystérieux, dont les horizons se dilatent, sans un, sans repos, au sein de^ l'immensité et de l'éternité. »

« 0 mort, ô douce mort, que l'on est injuste envers toi! Fille de Dieu, mère des êtres, qui les en fantes à l'existence réelle, qui leur ouvres l'entrée -e de l'immense avenir, qu est-il pour eux de plus: ms bienfaisant que ta puissance, de plus sacré que ter -jg& fonctions, de plus désirable que ta venue, de plu~^w digne d'amour que ta tendresse sévère en apparence -, lorsque, te penchant sur leur dur berceau, tu les enar veloppes des plis de ton voile, pour les transporter là où rayonne plus brillant, plus pur, l'astre éternel/ de qui tout émane, qui anime et vivifie tout? »

En résumé, ce livre n'est pas le livre de tout le monde, ce que nous ne disons ni dans le but ni dans l'espérance d'en restreindre la circulation , mais uniquement parce que cela est vrai. Ce livre n'est pas même du domaine de tous les esprits cultivés : 1.^ il en faut d'autres pour faire le dépouillement d'une telle procédure. M. de Lamennais fait appel à la B^ philosophie : c'est à la philosophie à répondre. Après la simplicité de la conscience et la maturité de l'expérience chrétienne, qui jugent souveraine- I ment de ces questions, ou qui, à leur hauteur, les I perdent de vue, il n'y a d'autre juge qu'un bon sens savant : c'est un autre nom de la philosophie. '

Page 1