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EN LITTÉRATURE

La poésie moderne se vante de connaître et de sentir la nature. C'est peut-être le seul avantage qui lui soit propre; mais elle est bien certaine de l'avoir, et bien certaine aussi que c est un avantage. C'est à cette dernière idée que je viens opposer quelques doutes, ou proposer quelques restrictions.

Avant de nous transporter sur le terrain du débat, plaçons-nous d'abord sur celui de la paix. Faisons des concessions avant d'élever des difficultés. Dans cet esprit, je ne me bornerai point à dire que j'aime le spectacle de la nature, et que je lui dois quelques-uns des plus heureux moments de ma vie. Ce que je puis avoir de sensibilité y trouve un inépuisable aliment, et je ne connais point de plaisir qui ressemble davantage au bonheur. Que de fois, à la pure et chaude lumière du soleil couchant, un regard prolongé sur ce lac en repos, sur les gracieuses sinuosités de ses rives, sur ces hautes collines richement boisées où se jouent les teintes variées de l'automne, et, plus loin, sur ces hauts sommets

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blanchis, qui, des bornes de l'horizon , semblent, comme de nobles vieillards, contempler avec moi cette riante scène , que de fois ce regard, de plus en plus captivé, de plus en plus attendri, a bercé, endormi mes plus amères tristesses! Si c'est là une maladie, j'en suis plus atteint que personne; mais ce n'est pas une maladie. Autrement c'en serait une d'admirer ce qui est beau et d'aimer ce qui est aimable. En étalant à mes yeux ces touchantes merveilles, Dieu n'a pas voulu me tendre un piège oim m'induire en tentation.

Le monde entier est une parole, une parole à& Dieu. Parole distincte et précise pour celui qui observe ; parole vague, mais sublime, pour celui qui contemple. L'observation des phénomènes de la nature, l'étude attentive de ses lois a le caractère du langage propre; la contemplation, qui ept synthétique, c'est-à-dire qui embrasse les êtres dans leur union vivante, fait entendre à l'âme un langage figuré. Le monde entier ne peut être pour elle qu'une métaphore, qu'une image, l'expression d'une idée plus élevée que la nature elle-même, le nom d'une substance dont le monde n'est que l'émanation ou l'empreinte. Et comme, dans la contemplation, dans l'admiration qui en est inséparable, l'objet immédiatement soumis à nos regards n'arrête point notre pensée, comme les idées que cet objet fait naître sont naturellement infinies comme toutes les idées poétiques, morales et religieuses, il s'ensuit que la contemplation de la nature éveille et entre-

tient en nous la pensée de l'infini. La nature, en cela, peut être comparée à la musique, dont le propre est de n'enfermer ses pensées dans aucunes limites précises, ou, pour mieux dire, de ne point penser, car la pensée est une limitation de l'idée. L'architecture du monde est comparable, sous ce rapport, à l'architecture proprement dite, mais plus spécialement à l'architecture gothique; un temple du quatorzième siècle et le mont Blanc parlent à Tàme un langage pareil, et tous deux un autre langage que le Parthénon ou la Maison-Carrée. Or, ce qui éveille dans l'homme la pensée de l'infini, est assurément ce qu'il y a de plus conforme à sa nature et à sa destination; car c'est dans ses rapports avec l'infini que sa dignité consiste, et tout ce qui fait de loi un homme dans la plénitude et l'élévation de ce terme, porte le sceau de l'infini.

Il y a de plus une contemplation chrétienne de la nature. Les scènes du monde visible ont quelque chose de plus saisissant pour le disciple de l'Évangile. Il sait que la nature a été maudite à cause du péché. Habitation d'un être déchu, ce monde, de quelque beauté qu'il soit orné, est pourtant un monde déchu. Il est semblable à l'homme qui, dans tout ce que le péché n'a pas atteint, est la plus admirable des œuvres de Dieu, une œuvre aussi parfaite dans son genre que peut l'être dans le sien cette nature dont il fait partie et qui lui est coordonnée. Cette création, dont toute l'existence parait un long triomphe, exhale de toutes parts un long,

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un éternel soupir. Elle proclame un Dieu, elle en fait voir les perfections comme à l'œil, ni plus ni moins que l'homme lui-même. Le monde et l'homme attendent une restauration, mais sans doute avec cette différence que la restauration de l'homme est un passage de la mort à la vie, et celle du monde le passage de la gloire à une gloire plus grande.

On peut donc de plus d'une manière s'expliquer que le spectacle de la nature ait de l'intérêt pour l'être humain, et qu'il prenne une place dans les compositions du poète. L'homme et la nature sont unis par d'indissolubles liens; tout ce qui agite la destinée et le cœur de l'homme se passe nécessairement en présence de la nature et se lie avec elle par des rapports d'harmonie ou de contraste. La sagesse du Créateur a établi une telle correspondance entre cette nature et notre âme, qu'elles sont comme le miroir ou comme la traduction l'une de l'autre. Enfin, par l'influence que la nature exerce sur notre sort, et par les idées diverses qu'elle manifeste, idées de force, de grâce, d'harmonie, de grandeur, de constance et de diversité, la nature attire impérieusement nos regards, émeut notre imagination, agit sur notre cœur.

Il est bien remarquable toutefois que les époques où, du consentement unanime, la littérature doit remonter pour trouver des modèles accomplis et des guides sûrs, n'ont point abondé dans le sens de la poésie moderne. Ce n'est pas assurément par instinct de spiritualité : une religion moins intellectuelle

semblait devoir ménager plus de puissance à l'impression des objets extérieurs. Mais il y avait dans l'esprit des Grecs je ne sais quelle tempérance et quel équilibre, je ne sais quelle exquise justesse et quel instinct de vérité humaine, qui les retenait, à cet égard, dans la mesure et dans la proportion. Us ont vivement senti la nature, ils l'ont admirablement décrite, mais avec sobriété, moins pour ellemême qu'en vue de l'homme, dont elle encadre, si l'on peut ainsi parler, la destinée et les impressions.

Il est remarquable encore que des siècles beaucoup plus rapprochés du nôtre, et qui furent éminemment des siècles de pensée et de foi, n'aient pas été, il s'en faut bien, les plus préoccupés de la nature extérieure. Il semblerait que les hommes de ces époques regardaient trop au-dessus et au dedans d'eux-mêmes pour regarder beaucoup autour d'eux.

Les Grecs, littérairement, le dix-septième siècle, moralement, nous étaient-ils inférieurs?

Quand est-ce que nous avons commencé, en France, à nous éprendre des scènes du monde extérieur? Quand notre monde intérieur était déjà ruiné ou du moins appauvri ; quand la foi religieuse était tellement affaiblie, que, jusque dans les âmes les moins endommagées, le sel avait perdu sa saveur ; à une époque, en un mot, de maladie et non de santé. le ne veux pas dire que la littérature précédente, toute citadine et sociale, ne fût pas, par là même, inférieure à la littérature de l'antiquité et à quel-

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ques-unes des littératures étrangères; mais il n'en est pas moins remarquable que, chez nous, l'époque des poëmes descriptifs ne coïncide point avec celle d'une régénération morale de la société, et que l'enthousiasme de la nature soit devenu une espèce d'emportement à r époque la plus dénuée de foi qui ait jamais été.

Sans prétendre que des peuples primitifs ne sentent pas, et peut-être mieux que nous, le charme auguste et la majesté de la nature, il faut bien reconnaître qu'une certaine manière de sentir la nature est exclusivement propre aux époques d'une excessive maturité; or il en est des peuples comme des fruits; c'est à l'endroit que le soleil a doré que 4a pourriture se met d'abord. Un siècle malade de civilisation (car la civilisation a ses maladies comme la barbarie a les siennes) se détourne volontiers du spectacle de lui-même vers le spectacle du monde extérieur. Ses souffrances intimes lui font goûter dans la contemplation de la nature une saveur particulière que l'homme inculte ne connaît pas. L'impression des beautés naturelles n'est point aussi simple qu'on se l'imagine. Elle ne Test pas même absolument chez le sauvage, puisque, après tout, le sauvage n'est qu'un homme imparfaitement civilisé. L'homme n'est vraiment homme que par la société, et il n'y a que l'homme social qui puisse sentir la nature. L'impression qu'elle produit est le résultat d'un rapport, souvent d'un contraste. Et plus ce rapport, ou ce contraste, se multiplie en se subdivi-

sant, plus l'impression que nous recevons de la nature est pénétrante et intime.

Je prie le lecteur sensible aux beautés de la création d'analyser ce qu'il éprouve dans la muette profondeur d'une antique forêt, ou même seulement au coin de la cheminée d'un vieux château, lorsque le vent gémit dans les combles comme une voix plaintive du passé ; je le prie de se rendre compte des éléments dont se compose son émotion à la vue de cette cime lointaine derrière laquelle s'est dérobé le soleil, et où de hauts sapins, comme une chevelure hérissée , se dessinent fantastiquement dans cette lumière dorée et pour ainsi dire liquide, dont la splendeur magique est le dernier adieu de l'astre voyageur ; ou à la vue, si Ton veut, du .lac paisible et ombragé de Lamartine, ou de cet autre lac, de ce diamant du désert, véritable héros d'un des romans de Fenimore Cooper... je demande au contemplateur de se dépouiller de tout ce qu'il a apporté du monde social, en souvenirs, en regrets, en rêves et en espérances du cœur, et de me dire ensuite ce qui reste. Plus on a cultivé son âme dans les commerces de la société, et surtout plus on en a souffert, plus enfin la société elle-même est souffrante et angoissée, plus la nature est riche, profonde, mystérieusement éloquente pour celui qui vient à elle du milieu ardent de la civilisation. Il y a même souvent, dans les émotions de cet ordre, plus de roman que de poésie.

Je ne cherche pas à apprécier exactement la valeur comparative de la poésie qui prend pour matière

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la vie humaine et de celle qui puise dans la contemplation du monde. Sans rien exclure, et sans séparer deux sources qui demandent à couler dans le même lit, je dis seulement que la poésie de la nature ne peut jamais remplacer celle de la vie humaine, et que c'est en lui-même d'abord que l'homme doit chercher des inspirations. Si les phénomènes extérieurs avaient, poétiquement, l'importance que notre littérature semble leur attribuer, comment expliquer que les contrées les plus riches en beautés naturelles soient souvent les plus pauvres en sentiment poétique, et qu'au sein d'une nature monotone et dépouillée, on trouve souvent, je ne dis pas chez quelques individus privilégiés, mais chez le peuple, chez les masses, un instinct poétique qui se manifeste de mille manières? Je ne dis pas que dans ces contrées on ne sente, on n'aime pas la nature : peut-être y est-elle mieux sentie, mieux aimée qu'ailleurs; mais la poésie de l'âme a commencé par se recueillir, se concentrer en elle-même; puis elle s'est répandue sur ce qui l'entoure, et elle a tout transfiguré.

Le naturisme de notre poésie (car un fait nouveau a donné naissance à un nouveau mot) trahit une déplorable tendance que beaucoup d'autres faits accusent de concert. Plusieurs causes ont conspiré, comme à point nommé, avec l'affaiblissement du christianisme , pour affadir dans le sein de l'homme ce sentiment d'individualité si étroitement lié à l'instinct de la responsabilité et de la moralité, et qu'on peut bien appeler le sel vivifiant et conservateur de

la nature humaine. Une substance insipide menace de remplacer dans notre sein cette substance vivante, composée de volonté, de conscience, d'amour et de foi, ou plutôt, car tout ceci n'est point encore égal à ma pensée, cet élément de spontanéité et de souveraineté morale, qui ne s'humilie que devant le Dieu vivant, et qui, en s humiliant ainsi, se glorifie et même se constate. Or à mesure que la conscience de la personnalité diminue dans l'homme, cette idée se transporte ailleurs. La personnalité doit être quelque part, et n'étant plus en Dieu, à qui nécessairement nous la nions, en nous la niant à nous-mêmes, elle devient l'attribut du monde ou de l'universalité des choses. Le panthéisme qui, comme doctrine, anéantit la personnalité humaine, est souvent aussi le produit, le résultat inattendu des causes qui ont anéanti cette personnalité. Les deux termes échangent entre eux tour à tour le rôle d'effet et celui de cause. L'homme, à qui échappe sa consistance morale, se replace sous l'empire de cette nature au joug de laquelle la religion l'avait soustrait. Il revêt les phénomènes naturels de la personnalité dont il s'est laissé dépouiller. C'est pis que le polythéisme, lequel à sa manière divinisait la nature, mais qui, en divisant ce qu'il divinisait, en ébauchant une espèce de hiérarchie, réalisait tant bien que mal l'unité dans la pluralité. Il en est autrement du panthéisme. C'est à lui, bien plutôt qu'au polythéisme, qu'il faut appliquer le mot fameux : « Tout était Dieu a excepté. Dieu lui-même. » Il n'y a point de hiérar-

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chie dans le panthéisme; il personnifie et ne classe point. Il ne fait point, disait quelqu'un, émerger de chaque ruisseau un dieu barbu et limoneux, il ne fait point éclore une dryade de la tige entr' ouverte des chênes ; mais il sent tellement la vie de la nature qu'il ne sent plus celle de l'homme; il s'identifie, jusqu'à s'y perdre, dans tous les objets et dans tous les phénomènes de la création ; pour lui un nuage, un zéphyr, un torrent, sont des êtres; il prend au sérieux les antiques et légitimes personnifications de la poésie, et l'allégorie n'est plus une imagination qui l'enchante, mais une réalité qui l'oppresse.

Avez- vous connu, comme moi, des âmes pour qui la jouissance des merveilles naturelles s'exaltant jusqu'à la souffrance, devenait en quelque sorte une volupté âpre et douloureuse? Ces âmes avaient glissé sur la pente du siècle. Elles ne dominaient plus leurs impressions; elles en étaient dominées. Le monde n'était plus pour elles un spectacle, mais une fascination. Sa vie engloutissait leur vie. Ils perdaient dans une sorte d'ivresse contemplative la précision, l'énergie, la résolution de pensée sans lesquelles la vie humaine s'affaisse en elle-même, sans lesquelles l'homme n'est point l'homme. Le délire et le désespoir sont au bas de cette pente ; mais pour ne point toucher à de si grands intérêts, la littérature s'y engloutit. Elle n'a jamais réuni la force et la vérité à la grandeur qu'aux époques où l'homme, se distinguant vivement de l'univers, se plaçait luimême au centre et la nature à la circonférence.

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Bourdaloue est un de nos grands citoyens de la république des lettres, dont la vie privée se dérobe presque entièrement à notre Curiosité. Vivre caché Ait pour quelques-uns d'entre eux le chef-d'œuvre d'un art exquis, pour le plus petit nombre le résultat d'un caractère sérieux et d'une simplicité inaltérable d'intention. L'académicien La Bruyère et le moine Bourdaloue laissent aussi peu de prise l'un que l'autre à la biographie, et l'un et l'autre, cependant, vécurent dans un monde agité où les vicissitudes abondent, et dans lequel, à cause de l'importance des personnages, il n'y a pas de petits événements. Quels mémoires seraient plus intéressants que ceux de ce religieux, s'il eût pu songer à les écrire! Voir . c'est vivre , et Bourdaloue , ayant beaucoup vu , a beaucoup vécu. Et que savons-nous encore s'il ne vécut que par les yeux? Sa robe n'était pas cette doublure de chêne ou ce triple airain, à travers lequel aucun dard ne peut pénétrer jusqu'au cœur.

Le mouvement de ses artères n'était pas aussi calme et aussi régulier que l'ordonnance de ses discours. Bourdaloue était vif, il était prompt, impatient peut-être; quelques mots de son biographe, qui parait lavoir bien connu, laissent entrevoir qu'il y avait de la fougue dans son tempérament, et que, dans l'art de maîtriser son cœur, il déploya plus de force encore que dans l'art de maîtriser sa pensée. La régularité sévère, la facture savante d'une œuvre d'art n'est qu'au regard superficiel, le signe d'un équilibre imperturbable de l'âme ; les plus passionnés sont quelquefois les plus austères, et la force qui règle peut avoir le même principe que la passion qui entraîne et que ^enthousiasme qui crée.

Une vie sérieuse et dévouée ne peut avoir pour base l'insipidité et l'apathie. Du même fond dont on s'anéantit, on eût pu se dilater et s'agrandir. La nouvelle créature ne détruit pas, mais confisque à son profit toutes les forces du vieil homme, et c'est pourquoi dans toute vie, dont l'uniformité est due à l'énergie de la volonté, il y a au moins un moment tragique, et par conséquent de la poésie; car le vrai bon est toujours beau, l'honnête et le sublime ne sont qu'un. Où donc, si elle ne se trouvait pas là, se trouverait la poésie? Cette vie de Bourdaloue a donc été poétique au fond comme toutes les nobles vies, tragique comme toutes les vies à la fois réglées et fortes. Le moment suprême où ce caractère éclate, où le feu caché se trahit, n'y manqua pas plus que dans celle de Massillon; mais précoce chez l'un,

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cette révélation est tardive chez l'autre. Tout jeune encore et déjà célèbre, Massillon veut se jeter dans les rigueurs et s'ensevelir dans l'obscurité de la Trappe : Bourdaloue est déjà courbé sous le poids des années et du travail, lorsqu'il écrit au général de son ordre cette lettre mémorable, qu'un critique illustre a citée à bon droit parmi les exemples du vrai sublime :

« Mon très-révérend père, Dieu m'inspire et me « presse même d'avoir recours à votre paternité, « pour la supplier très-humblement, mais très-in- « s ta m ment, de m'accorder ce que je n'ai pu, malgré « tous mes efforts, obtenir du révérend père pro- « vincial. Il y a cinquante-deux ans que je vis dans « la Compagnie, non pour moi, mais pour les au- « très, du moins plus pour les autres que pour moi. « Mille affaires me détournent et m'empêchent de « travailler, autant que je le voudrais, à ma perfec- « tion, qui néanmoins est la seule chose nécessaire. « Je souhaite de me retirer et de mener désormais « une vie plus tranquille : je dis plus tranquille, afin « qu'elle soit plus régulière et plus sainte. Je sens « que mon corps s'affaiblit et tend vers sa fin. J'ai « achevé ma course, et plût à Dieu que je pusse « ajouter : j'ai été fidèle. Je suis dans un âge où je « ne me trouve plus guère en état de prêcher. Qu'il « me soit permis, je vous en conjure, d'employer « uniquement pour Dieu et pour moi-même ce qui <c me reste de vie, et de me disposer par là à mourir <c en religieux. La Flèche, ou quelque autre maison

« qu'il plaira aux supérieurs (car je n'en demande « aucune en particulier, pourvu que je sois éloigné « de Paris), sera le lieu de mon repos. Là, ou- « hliant les choses du monde, je repasserai devant « Dieu toutes les années de ma vie dans l'amertume a de mon âme. Voilà le sujet de tous mes vœux, etc. 1

Ce repos si chèrement acheté, ou plutôt ce loisir réclamé dans l'intérêt d'un nouveau et saint labeur, on sait qu'il fut refusé à Bourdaloue. Le moine obéissant jugea que le silence était une partie de l'obéissance bien entendue; il n'insista donc point; et, tout brisé de fatigue, le vénérable esclave se releva péniblement du sol, mais pour retomber bientôt après. Quelques jours encore il fit ce qu'il avait fait toute sa vie : il prêcha, il confessa, il consola, puis il mourut.

On a dit que la vie de Bourdaloue était la meilleure réfutation des Lettres provinciales, et sans doute que si c'était là une réfutation, elle serait complète. Aucune vie ne fut et plus grave et plus pleine que celle dont Bourdaloue voulait employer les derniers jours à déplorer tout le reste dans l'amertume de son âme. Mais cette vie ne réfute rien. Parce que Bourdaloue était jésuite, Molina, Escobar, Suarez, en sont-ils plus vrais, plus chrétiens, plus purs? On peut s'étonner sans doute que la même Société ait produit et surtout avoué des hommes si différents; mais le fait subsiste, et, qui plus est, il s'explique : « Sachez, dit Pascal, que leur objet n'est pas de « corrompre les mœurs : ce n'est pas leur dessein.

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<r Mais ils n'ont pas aussi pour unique but celui de « les réformer : ce serait une mauvaise politique. « Voici quelle est leur pensée. Ils ont assez bonne « opinion d'eux-mêmes pour croire qu'il est utile, « et comme nécessaire au bien de la religion que « leur crédit s'étende partout, et qu'ils gouvernent « toutes les consciences. Et parce que les maximes « évangéliques et sévères sont propres pour gou- « verner quelques sortes de personnes, ils s'en ser- « vent dans ces occasions où elles leur sont favoc râbles. Mais comme ces mêmes maximes ne « s'accordent pas au dessein de la plupart des gens, « ils les laissent à l'égard de ceux-là, afin d'avoir c de quoi satisfaire tout le monde. C'est pour cette « raison qu'ayant affaire à des personnes de toutes c sortes de conditions et de nations si différentes, il c est nécessaire qu'ils aient des casuistes assortis à c toute cette diversité. — De ce principe vous jugez « aisément que s'ils n'avaient que des casuistes rec lâchés, ils ruineraient leur principal dessein, qui c est d'embrasser tout le monde, puisque ceux qui « sont véritablement pieux, cherchent une conduite « plus sévère. Mais comme il n'y en a pas beaucoup c de cette sorte, ils n'ont pas besoin de beaucoup « de directeurs sévères pour les conduire. Ils en ont c peu pour peu; au lieu que la foule des casuistes c relâchés s'offre à la foule de ceux qui cherchent a le relâchement. »

Nous admettons cette explication, mais non sans l'étendre d'un côté et la resserrer de l'autre. Le

jésuitisme, qu'on s obstine à distinguer du catholicisme et même à lui opposer, n'est que le catholicisme concentré, comme le catholicisme, diraient les chimistes, n'est. que le jésuitisme étendu (1). Le jésuitisme ne fait que reproduire, dans des proportions réduites, et par là même plus distinctement, l'antique et instinctive politique de Rome. Cette politique nest écrite nulle part, car, si elle était écrite, elle serait impossible; elle n'est pas même, elle est du moins à peine avouée entre adeptes, et il se trouve, si Ton peut s'exprimer ainsi, de la bonne foi dans cette tromperie. Mais n'importe : il en est du catholicisme comme de ces lutteurs de la palestre antique, dont les membres, frottés d'huile, glissaient entre les mains de leurs adversaires. Le catholicisme est toujours prêt à désavouer ce qu'il tolère, à tolérer ce qu'il a désavoué ; la diversité des mets dont il laisse, en fermant les yeux, se couvrir sa table splcndide, flatte les goûts les plus divers et lui attire de nombreux convives; mais, le festin est-il épié, les viandes malsaines disparaissent, et Ton nie, avec une espèce de sincérité, qu'elles aient été comprises dans le menu du repas. Qui veut des aliments plus sains et une nourriture frugale, pourra, s'il le veut, s'y réduire, et celui dont le goût blasé en demande d'autres n"a qu'à les chercher au bout de la table, où ils ont été placés on ne sait comment, ni quand, ni par qui. La vérité est accueillie, mais le men-

1; Voir, pour la justification de cette pensée, qui, comme l'a dit M. Vinet, « appelait un comph ment, » l'article intitulé : Un principe et Mon corollairt. iiiM'i>> pjr lui dan? le Senteur du 16 ao:U 1813. (Tome XII, pages 202-364.)

songe n'est pas exclu; et il y a place dans cette Église pour toutes les doctrines, ainsi que dans l'antique Panthéon romain il y avait place pour tous les dieux. Aucune erreur n'est formellement exclue, et quant aux vérités, un tact merveilleux a fait exclure ou diminuer celles qui menacent directement le dogme de l'autorité. L'attachement à ce dogme fondamental, une condescendance attentive et mesurée pour les inclinations de l'homme naturel, expliquent tout dans la dogmatique romaine et la résument peut-être. Du moins n'est-il aucune des doctrines différentielles de la théologie romaine, qui ne frappe l'observateur par sa coïncidence, impossiblement fortuite, avec ces deux principes.

Le jésuitisme n'est donc qu'une aggravation du catholicisme, et ce qui est possible dans le second, je veux dire la cohabitation, le support mutuel des éléments les plus disparates , est également possible dans le premier, parce que ni l'un ni l'autre ne se sont confessés à eux-mêmes, et que leur politique est une politique d'instinct. Au fait, si Pascal a eu quelque tort, c'est d'avoir porté au compte de la Société de Jésus les énormités de plusieurs docteurs qui n'en faisaient point partie, et le lecteur n'a qu'à chercher dans les œuvres de Bossuet les deux ouvrages dont je transcris ci-dessous les titres (1), pour se convaincre que le jésuitisme, ou ce qu'on est convenu d'appeler ainsi, n'était pas particulier,

(i; Dccretum de morali disciplina, 1682. — Censura et declaralio conventus gênerai» cleri gallican! congrcgali anno 1700 in malcria fldei et morum. (OEtivrcs <if Bossuet, édition de Lcftbrc, 1836.)

tant s en faut, aux disciples de Loyola. L'initiative même ne leur en appartient pas; il est juste qu'ils aient passé pour les pères, "mais ils ne furent en réalité que les parrains d'un bien vieil enfant; ils n'ont pas plus inventé le jésuitisme que les sophistes grecs n'ont inventé le sophisme; et de même que toute escobarderie n'est pas jésuitique, tout jésuite n'est pas un Escobar. C'est de la meilleure foi du monde, c est sans inconséquence volontaire que plusieurs membres de cette Société ont décrié les maximes auxquelles on a fini par donner son nom. Pascal n'a combattu ni plus sincèrement ni plus vigoureusement le jésuitisme pratique que ne Ta fait plus d'un jésuite, et notamment Bourdaloue. Car, pour ne citer qu'un ou deux des nombreux passages que nous pourrions signaler, quelle œuvre fait ce grand orateur, dans les lignes que nous allons transcrire, sinon l'œuvre précisément de Pascal : a Je a sais que si chacun de nous veut s'écouter, il n'y a aura personne qui ne se croie fondé en raisons « pour se dispenser des lois de Dieu les plus indis- « pensables. Je sais, par exemple, que la loi qui « défend l'usurpation du bien d'autrui et qui en or- « donne la restitution se trouvera anéantie, si l'on « veut consulter la politique, qui ne manquera pas de « décider en faveur de l'ambition et de la cupidité. « Je sais que la loi qui défend de se venger n'aura « plus de lieu, si l'on se met en possession de « donner aux vengeances les plus déclarées le nom « de justice, et si chacun, se faisant droit sur ses

« propres injures, s'opiniâtre à ne rien rabattre de a la satisfaction qu'il se croit due. Je sais que la loi, a qui fait de l'occasion prochaine du péché, recher- « chée ou entretenue, un péché déjà consommé, a ne sera plus qu'un fantôme de loi, si chacun en c veut être cru, ou sur ses prétendus engagements « qu'il proteste ne pouvoir rompre, ou sur la conte fiance qu'il a dans ses forces et dans sa disposition c présente. Je sais que cette loi de l'abstinence et « du jeûne du carême, que l'Église va bientôt puce blier, deviendra une loi chimérique, si chacun, « idolâtre de sa santé, ne veut avoir égard qu'à sa c délicatesse, ou, pour mieux dire, qu'à sa mollesse. « — Si Jésus-Christ et Marie avaient raisonné comme « nous , ce mystère de leur obéissance que je viens « de vous représenter, et qui a tant contribué à « notre salut, aurait-il eu son accomplissement?»

« Ces théologiens faciles et commodes, que

« nous ne pouvions auparavant souffrir, ne nous « paraissent plus si odieux. Étudiant de plus près « leurs opinions, nous y découvrons du bon sens, «c et, après les avoir cent fois condamnés pour les « autres, nous les estimons enfin raisonnables pour «c nous-mêmes; car n'est-ce pas ainsi que l'amour- * propre est ingénieux à nous prévenir et à nous «c corrompre? »

Nous voyons dans le père Bourdaloue un saint et vénérable personnage, un de ces hommes dont tous les protestants, en se considérant simplement comme chrétiens, devraient se glorifier. 11 y aurait abus à

ne voir jamais, d'une Église à l'autre, que ce qui nous distingue et nous sépare, jamais ce qui nous unit. Bourdaloue et Saurin sont frères, comme Oberlin et Vincent de Paul, et je conçois, parce que je le sens, qu'un même cœur puisse entretenir la haine du système catholique et la plus franche sympathie pour les chrétiens, théologiens ou simples fidèles, que réclame cette communion.

Qui voudra résumer en peu de mots le mérite de ce grand prédicateur et lui marquer sa place, ne pourra que répéter le mot de Voltaire : « Source daloue est le premier qui fit entendre dans la « chaire une raison toujours éloquente. » Ce mot paratt peu d'accord avec certaines dates. A l'avénement de Bourdaloue, Bossuet était déjà connu; Bossuet venait de prêcher un carême devant la cour; mais n'importe, le mot est vrai, et il le paraîtrait davantage encore au moyen de cette simple transposition : « Bourdaloue est le premier qui fit a entendre en chaire une éloquence toujours rai- « sonnable. » Si Bossuet, dans ce premier carême, s'était montré toujours éloquent, il ne s'était pas montré toujours raisonnable, je dis de cette raison solide, incorruptible, imposante par sa rigueur, maîtresse impérieuse de la forme comme du fond, qui caractérise éminemment le père Bourdaloue. Toi sermon de l'abbé ou du chanoine Bossuet rappellerait, de bien loin sans doute, mais rappellerait un peu le Clitandre de Corneille, si du ténébreux chaos de Clitandre on voyait jaillir quelques étin-

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celles de génie, quelques traits de ce sublime où Bossuet se maintient ou remonte toujours, car il ne s'égare que dans les hauteurs. C'est de raison surtout, c'est-à-dire de justesse, de mesure et de vérité, que ce siècle, déjà monté au ton du sublime en toutes choses, sentait vaguement le besoin. Bourdaloue, si un tel rapprochement nous est permis, fut pour les prédicateurs ce que Boileau fut pour les poètes. Il consomma, il assura dans l'éloquence de la chaire le triomphe de la raison. Gomme Boileau sans doute il ne rompit pas avec toutes les traditions; dans les choses secondes il subit, comme beaucoup de grands esprits, l'autorité des esprits moindres. Senault avait donné une certaine forme à la prédication. Bourdaloue l'accepta, et quelquefois même il en aggrava les défauts. Il ne fut point novateur, il n'eut de nouveau que son génie, dont il jeta les conceptions dans un moule que peut-être il eût dû briser ; mais il ne faut pas s'exagérer la portée de cette condescendance et dans l'imitateur méconnaître l'inventeur. L'armure ne fait pas le héros; c'est aux grands coups d'épée qu'il se révèle, et c'est à ces grands coups que Madame de Sévigné, qui les aimait tant, le reconnut sous sa cuirasse un peu rouillée.

Nous savons peu ce qu'était la prédication à l'époque où parut Bourdaloue ; car il faut mettre à part Bossuet, qui avait, dans cette carrière, moins éclairé qu'ébloui. Il est probable que les meilleurs se modelaient sur Senault, qui, après tout, a bien

son mérite ; mais enfin, pour l'imiter impunément, il fallait le surpasser; il fallait être Bourdaloue; et se figure-t-on ce que devaient être les copistes sans génie d'un orateur tel que Senault? On entendait, je le suppose, peu de prédications comme celle dont Madame de Sévigné nous a rendu un compte si bref : ce La Passion que nous entendîmes ici près Ait ce étrange ; les mots de faquin et de coquin furent em- « ployés pour exprimer l'humiliation de notre Sei- « gneur; cela ne donne-t-il pas de nobles idées? » Mais peut-être que le passage suivant d'une autre lettre peut s'appliquer, en moins bien, à beaucoup de sermons du temps : « Nous entendîmes l'autre jour ce l'abbé de Montmort; je n'ai jamais ouï un si beau a jeune sermon. Il fit le signe de la croix, il dit son « texte, il ne nous gronda point, il ne nous dit point « d'injures, il nous pria de ne point craindre la mort a puisqu'elle était le seul passage que nous eussions « pour ressusciter avec Jésus-Christ. Nous le lui a accordâmes, nous fûmes tous contents ; il n'y a rien

ce qui choque; il est hardi, il est savant, il est

ce modeste, il est dévot : enfin, j'en fus contente au a dernier point. »

Parle-t-elle sérieusement ou se moque-t-elle ? Le sait-elle bien elle-même, la spirituelle personne? Ose-t-elle dire tout ce qu'elle pense, ou plutôt oset-elle penser tout ce qu'elle sent? Mais enfin, voilà un sermon auquel il manque seulement un peu de barbarie pour bien représenter une de ces époques intermédiaires où l'esprit mue comme la voix chez

l'adolescent, et ne peut rendre, de même que cette voix, que des sons tour à tour rauques et sifflants. Dans la chaire comme au barreau, mais dans la chaire surtout, l'éloquence, à cette époque, était tour à tour, et quelquefois chez le même prédicateur, barbare et affectée, grossière et pédantesque, triviale et maniérée.

On désirait le mieux sans le concevoir, et sans cesser peut-être d'applaudir au pire. Aussi le début de Bourdaloue fit-il une sensation instantanée et vive. Notre inappréciable témoin, Madame de Sévigné, va nous en rendre compte : « Le père Bourse daloue prêche divinement bien aux Tuileries; c nous nous trompions dans la pensée qu'il ne jouec rait bien que dans son tripot ; il passe infiniment « tout ce que nous avons ouï. »

Ces lignes sont du 3 décembre 1670; c était donc F A vent : Bossuet, si je ne me trompe, avait prêché devant le même auditoire le Carême de la même année.

L'année suivante elle écrit : ce Le père Bourse daloue prêche : bon Dieu! tout est au-dessous des c louanges qu'il mérite. » Un peu plus tard : « J'a- «t vais grande envie de me jeter dans le Bourdaloue ; «t mais F impossibilité m'en a ôté le goût : les lac quais y étaient dès mercredi, et la presse était à « mourir. »

Franchissons à peu près vingt années ; c est en 1689; vingt ans séparent Bourdaloue de son début : voici comment, à cette époque et sous l'impression

des persécutions de Port-Royal, l'amie zélée des jansénistes parle d'un prédicateur jésuite : « Tous ce les prédicateurs de cette année sont écoutés, « quand le grand Pan ne prêche pas; ce grand Pan, « c'est le grand Bourdaloue. »

L'opinion publique, ou, pour mieux dire, l'opinion vulgaire, qui n'examine point, ou qui s'arrête à la surface, a peine à concevoir une telle admiration. Je ne parle pas de la préférence généralement accordée à Massillon, puisque cela ne prouve rien quant à l'état de l'opinion. Bourdaloue pourrait être grand et Massillon être plus grand encore, et Ton peut supposer, si l'on veut, que le même public qui éleva si haut Bourdaloue eût élevé plus haut encore celui dont on a dit, quatre-vingts ans après Madame de Sévigné : a La plus grande gloire de Bourdaloue, c'est « que la supériorité de Massillon soit encore contes- « tée (1). » Toute question de prééminence écartée, et ne comparant ici que les temps et les temps, un * public avec un autre, il reste évident que nous sommes, à l'égard de Bourdaloue, fort loin de l'enthousiasme de Madame de Sévigné et de tout le dixseptième siècle. Nous en sommes venus, pour ce qui le concerne, à une profonde estime, à un respect tant soit peu intimidé, et bon nombre des admirateurs de cet illustre sermonnaire l'admirent de confiance et de loin.

Ceci n'étonnerait pas, si la faveur de Bourdaloue auprès de ses contemporains avait été aussi passagère

(i) D'Àlembert.

'éclatante, si la mode y avait été pour beaucoup, si Bourdaloue enfin n'avait été apprécié que par une classe de la société. Mais tout le monde sait qu'il Fut populaire; que le peuple (un peuple très-spirituel sans doute) ne le goûta pas moins que la cour, que, durant trente-quatre années, la faveur, l'empressement du public lui demeurèrent fidèles; or quelle mode, si Ton veut parler de mode, dura jamais trente-quatre ans? L'éloquence du geste et de la voix ( je ne dis pas celle du regard, que Bourdaloue semblait s'être refusée) serait trop peu de chose pour expliquer une si prodigieuse fortune ; et nous savons d'ailleurs que ce qu'il y avait de plus sévère, de moins extérieur dans le talent de Bourdaloue fut la principale cause de ses succès et le vrai fondement de sa réputation. Aurions-nous l'esprit moins solide, moins de conviction, moins de conscience? et faudrait-il appliquer ici le mot connu de La Rochefoucauld : « Quand notre mérite baisse, notre goût c baisse aussi. »

C'est un procès que nous n'instruirons point : quelle qu'elle fût, nous en craindrions l'issue. N'oublions pas d'ailleurs que le côté sérieux, austère, du mérite de Bourdaloue n'est contesté par personne. On lui accorde sur ce point ce qui est juste et au delà; c'est son domaine, qu'il s'en empare : Ma se

jaclet in aula; mais cet éloge, dans l'esprit du plus grand nombre, implique un blâme : Bourdaloue n'a tout cela, pense-t-on, qu'aux dépens des qualités oratoires. Il n'est pas sûr que ceux qui en jugent

ainsi fussent des admirateurs, du moins des admirateurs sincères, de Démosthène, avec lequel Bourdaloue a des rapports essentiels.

Dans Ténumération des mérites de Bourdaloue on oublie ordinairement l'écrivain. C'est un éloge peu^ être, et d'autant plus important qu'il est indirect et involontaire. Il signifie que les sermons de Bourdaloue sont moins des écrits que des actions. Ce silence expressif, nous en prenons acte, mais nous ne le répéterons pas. Disons, sans craindre d'exagérer, que Bourdaloue est un écrivain. Son mérite littéraire, longtemps comprimé, si Ton veut parler ainsi, entre sa propre réputation de logicien et celle de Massillon comme écrivain, est demeuré à l'état de sous-entendu, mais il ne faut pas le sous-entendre toujours. Nous ne prétendons pas mettre sur la même ligne Pascal et Bourdaloue; presque également vrais, également nus, également sévères dans l'expression, le génie du style ne leur fut pas également départi ; mais Pascal est si grand sous ce rapport, qu'on peut l'être beaucoup moins que lui, et mériter encore beaucoup d'estime.

Il est moins commun qu'on ne le croirait d'avoir le style de sa pensée. Les génies incultes ont quelquefois ce mérite ; les génies à moitié cultivés ne peuvent y prétendre, et c'est pour l'avoir possédé au plus haut degré que les grands écrivains sont

grands. La disproportion ou la disconvenance entre le fond et la forme est le stigmate des artistes inférieurs, comme elle est aussi en politique, en civilisation, en morale, la marque des époques inférieures et des peuples arriérés. La plénitude de la vie, la vigoureuse maturité ne se réalise et ne s'annonce que par cette correspondance, dans toutes les œuvres du moins qui ne sont pas de pur instinct. Il s'agit, pour l'écrivain, d'arriver au travers de l'art à toute la sincérité de l'instinct, ou, pour mieux dire, il s'agit, pour l'instinct, de franchir sain et sauf les défilés sinueux de l'art et les aspérités du travail. C'est le triomphe de l'art consommé, c'est la joie du talent supérieur ; c'est quelquefois le bonheur tout gratuit du zèle et de l'amour; mais bien plus rarement : combien souvent, en effet, le style de l'homme le plus sincère ne manque-t-il pas de sincérité ! Or ce mérite ou ce bonheur est échu en partage à Bourdaloue. Que son style soit au dernier rang parmi les excellents, qu'à moi ne tienne, pourvu qu'on m'accorde qu'il est de Tordre des excellents ; si Ton n'en fait guère l'observation, si même quand elle se fait, elle nous étonne un peu, c'est que la vérité du style est une de ces choses qui se sentent plutôt qu'elles ne se font remarquer.

On tiendrait trop peu de compte à Bourdaloue du temps où il a vécu et de l'état où il trouva la chaire, si on ne le louait pas de n'avoir jamais (en son nom du moins, je mets à part ses citations) sacrifié à l'idole du faux goût, et d'avoir donné, sans l'avoir

reçu, l'exemple d'une diction généralement pure et facile, rapide et abondante. On ne s'est guère avisé de remarquer que cette diction est nombreuse ; qui sait même si, en parlant de nombre au sujet de Bourdaloue, on ne croirait pas lui faire injure? Et toutefois quel écrivain, je ne dirai pas consommé, mais versé dans son art, a jamais négligé le nombre? A quel style, parmi ceux qu'on propose généralement pour modèles, cette beauté est-elle étrangère ? et où jamais a-t-elle manqué sans que bien d'autres qualités, certainement plus essentielles, aient fait défaut comme de concert? L'homme est un ; s'il ne prétend pas recevoir toutes les impressions à la fois, il veut au moins que toutes celles qu'il reçoit se trouvent d'accord centre elles ; l'unité rhythmique de la période lui ♦ plaît comme symbole ou comme métaphore ; ce tout logique et grammatical qu'on appelle la phrase, doit être en même temps un tout musical : il demande à la prose, sous une forme plus obscure, plus indécise, ce qu'il attend de la poésie ; et dans le fait, où est la limite réciproque de la prose et de la poésie? et comment ne pas avouer que la prose n'est que de la poésie, peu à peu, mais jamais entièrement éteinte ou calmée? Il serait étonnant de dire combien perd en vertu persuasive une diction dénuée de nombre, et pour quelle part sont entrées dans les conditions d'un style éloquent la distribution des espaces dans la phrase, la répartition des sons et la prudence dans les chutes. On peut, je le sais, être éloquent dans le fond sans avoir le sentiment do

rhythme oratoire ; mais sans ce rhy thme on ne réalise pas pleinement Y éloquence qu'on porte en soi; ou plutôt, comme l'éloquence ne peut se scinder, tout véritable orateur est un écrivain nombreux, et dans celui qui ne l'est pas, le peuple ne sent pas assez l'orateur. Bourdaloue, que cet éloge eût peutêtre étonné, ne laisse rien à désirer sous le rapport du nombre ; et la première page rencontrée dans ses discours montre qu'il possédait cet art sans lequel tant d'excellentes pensées, chez des écrivains plus négligents ou plus dédaigneux, traînent languissamment à terre sans que personne les relève. Après qu'un orateur si absorbé par le fond des choses, et d'une diction dont l'austérité va jusqu'à la tristesse, a donné, peut-être instinctivement, des soins à l'éloquence du rhythme, la mépriser, la négliger n est plus permis à personne.

Nous aurions de quoi satisfaire ceux-là même pour qui toute la beauté du style consiste dans les effets momentanés et dans les vives saillies, et que touche médiocrement tout ce qui ne fait pas figure. Les expressions énergiques et les belles hardiesses d'imagination ne sont point si rares chez Bourdaloue. 11 ne se borne pas toujours à bien dire sa pensée, ni même à en dessiner le contour avec une correcte énergie : son crayon quelquefois, ou, si vous voulez, son burin, devient en ses mains un pinceau. « Dans « le tourment du réprouvé, il n'y aura ni succession a ni partage ; Dieu le ramassera tout entier dans « chaque instant. » — « Une âme enlevée de la

304 B0URDAL0UE.

<c terre, et d'ailleurs bannie du séjour de la béati- « tude céleste, se trouvera comme toute recueillie « dans le souvenir du péché. » Bossuet, ce me semble, n' aurait pas dit autrement. C'est encore Bossuet que Ton croit entendre dans ces paroles d'un accent si fier : « Les souverains mêmes et les monarques « de la terre ne peuvent l'anéantir (leur péché). Ils « se défendent de tout, mais ils ne sauraient se dé- « fendre d'eux-mêmes, et leur péché monte avec « eux jusque sur le trône pour les persécuter. » — Et s'il s'agissait de deviner l'auteur du célèbre exorde sur la Résurrection, est-il quelqu'un qui ne pariât pour l'évêque de Meaux ?

« Ces paroles (1) sont bien différentes de celles « que nous voyons communément gravées sur les « tombeaux des hommes. Quelque puissants qu'ils « aient été, à quoi se réduisent ces magnifiques « éloges qu'on leur donne, et que nous lisons sur « ces superbes mausolées que leur érige la vanité « humaine? A cette triste inscription : Hicjacet. Ce (( grand, ce conquérant, cet homme tant vanté dans « le monde, est ici couché sous cette pierre et ense- « veli dans la poussière, sans que tout son pouvoir « et toute sa grandeur l'en puisse tirer. Mais il en « va bien autrement à l'égard de Jésus-Christ. À « peine a-t-il été enfermé dans le sein de la terre, « qu'il en sort dès le troisième jour, victorieux et <c tout brillant de lumière : en sorte que ces femmes

(i) - 11 est ressuscité, il n'est plus ici ; Toici le lieu où on i'a?ait mis. » (Matthieu, XX VI II, «0

« dévotes qui le viennent chercher et qui, ne le « trouvant pas, en veulent savoir des nouvelles, « n'en apprennent rien autre chose sinon qu'il est « ressuscité et qu'il n'est plus là : Non est hic. Voilà, « selon la prédiction et l'expression d'Isaïe, ce qui « rend son tombeau glorieux : El erit sepulcrum ejus « gloriosum. Au lieu donc que la gloire des grands « du siècle se termine au tombeau, c est dans le tom- « beau que commence la gloire de ce Dieu-homme. a C'est là, c'est, pour ainsi parler, dans le centre « même de la faiblesse, qu'il fait éclater toute sa « force, et jusque dans les bras de la mort qu'il re- « prend par sa propre vertu une vie bienheureuse et « immortelle, etc. »

Une citation de cette étendue nous a fait presque atteindre au style, dont toute la notion ne se réalise que dans une série de pensées à travers lesquelles le mouvement se propage. Un style d'où ne jaillirait aucun de ces éclairs dont quelques-uns viennent de briller à nos yeux, n'en serait pas moins, sous de certaines conditions, un style éloquent. Un fleuve qui ne fait cataracte nulle part donne pourtant à tout le monde, par le volume de ses eaux et la largeur de son lit toujours plein, l'idée de la majesté et de la puissance. En un mot, pris dans son ensemble, le Style de Bourdaloue est un style éloquent. Oserai-je même le dire? personne n'est plus constamment éloquent. Aucun orateur aussi sévèrement didactique n'a su être aussi habituellement oratoire. Lorsque

nous voyons, chez d'autres, le théologien se ranger

pour faire place à l'orateur, ou l'orateur à son tour relever de garde le théologien ou le catéchiste, nous ne songeons pas trop à nous plaindre ; mais sans doute il faut d'autant plus admirer le prédicateur en qui renseignement et l'éloquence, la gravité et l'ardeur, marchent sans cesse de front et de concert. Tel est, à un degré où nul ne se soutient comme lui, l'illustre émule de Bossue t, l'illustre prédécesseur de Massillon. Ici, il faudrait citer, citer beaucoup; et l'espace qui nous est accordé se prête à peine à une seule citation, prise dans la seconde partie du sermon sur YImpinitence finale. Mais enfin il suffira de ce que nous allons transcrire pour faire voir que quelques traits éclatants ne constituent pas toute l'éloquence du style de Bourdaloue :

« Ce n'est point assez pour mourir dans l'état de « la grâce, que le pécheur soit résolu de recourir « un jour à la pénitence, et qu'il se propose de sortirr « au moins à la mort, de son péché. Comme cette (( grâce de la pénitence finale ne dépend point abso- « lument de lui, et que, par un secret jugement de « Dieu, elle est attachée à mille circonstances qui « ne sont point en son pouvoir, il faut, afin qu'il ait « le bonheur de se reconnaître en mourant, que « toutes ces circonstances concourent ensemble à sa <c conversion. Qu'une seule vienne à manquer, le a voilà frustré de son espérance ; et eût-il mille fois « désiré de mourir de la mort des justes, eût-il dit « cent fois à Dieu : Moriatur anima mea morte justoa rum, ses désirs sont inutiles et ses espérances

BOURDÀLOUE. 30?

« vaincs. Pourquoi? parce que, dans le cours de la «c Providence, qu'il n'a pas plu à Dieu de changer, a il s'est trouvé un obstacle, qui, par des causes en a apparence naturelles, mais d'un ordre divin et « supérieur, lui a rendu impossible cette pénitence, « sur laquelle il faisait fond , et qu'il regardait « comme sa dernière ressource. Il peut donc arriver c que Thomme, sans devenir coupable d'un nouveau « péché, meure dans son péché, parce qu'il peut « mourir dans un défaut involontaire et même forcé « de toute pénitence; et c est ce que j'appelle impé- « nitence malheureuse, et ce que je considère « comme un autre abime, non plus de la corruption a et de la malice du cœur humain, mais de la jusce tice adorable et impénétrable de Dieu, qui parait «c tout entière dans la mort de ces pécheurs surpris, a trompés, délaissés, exclus même dès cette vie de a la voie du salut, et en qui s'accomplit encore plus « sensiblement cette vérité évangélique : In peccalo « vestro moriemini.

... <c Si le pécheur lui-même, en mourant, soupire « après le remède, s'il le demande et qu'il témoigne « de l'empressement pour l'avoir, qu'arrive-t-il « souvent? Hélas! chrétiens, voici le comble du « malheur, et c'est ici que nous devons nous écrier : «c 0 profondeur des conseils de Dieu! Semblable à « l'infortuné Ésaù, qui, comme dit l'Apôtre, ne « trouva point cette pénitence qu'il cherchait, quoi- « qu'il la cherchât avec larmes, ce pécheur mourant. « tout empressé qu'il est de recourir aux sources

« publiques de la grâce, c'est-à-dire aux sacrements ce de Jésus-Christ, peut encore être de ceux sur qui <( tombe l'anathème du Sauveur des hommes; et « parce que ces sources ouvertes à tout le monde, « ne le sont pas pour lui, il meurt dans son péché. « C'est de quoi nous avons cent fois été témoin, « ou de quoi cent fois nous avons entendu parler. « Un homme est surpris, lorsqu'il s'y attendait te a moins : il se voit aux portes de la mort ; et, dans « l'horreur d'un danger si pressant, il voudrait mé- « nager ce qui lui reste de vie. Toute sa foi se ré- « veille ; l'image d'un Dieu irrité le frappe, le saisit; a et frappé, saisi de cette image, il semble conjurer « tous ceux qui l'approchent de le secourir, et leur ce dire comme Job : Pensez à moi, vous au moins qui « êtes mes véritables amis, et pendant que les au- « très s'occupent en vain auprès d'un corps que la « mort va mettre au tombeau, aidez-moi à sauver « mon âme. En effet, ou s'y emploie, on y travaille, « on cherche un prêtre, un confesseur : mais ce ce prêtre, ce confesseur ne se trouve point; mille « contre-temps conspirent à l'éloigner; ce qui ne « l'avait jamais arrêté, l'arrête à cette heure : il « vient enfin, mais trop tard, et lorsque le malade, « sans connaissance et sans parole, ne peut plus ni « l'entendre ni lui répondre. Et cela pourquoi? pour « accomplir l'autre partie de la prédiction de Jésusce Christ : Vous me chercherez (non plus dans ma « personne, mais dans celle de mes ministres), et « vous ne me trouverez pas ; et parce que vous ne

« me trouverez pas dans mes ministres, et que vous « n'aurez pas d'ailleurs de quoi suppléer au défaut « de leur ministère par un pur et parfait amour, vous « mourrez dans votre péché.

ce Je dis plus : ce prêtre, vicaire et ministre de « Jésus-Christ, se trouvera; mais, par un autre se- « cret de réprobation encore plus terrible, avec tout «c le pouvoir de l'Église dont il est muni, il n'aura « pas le don d'assister un pécheur mourant. Au lieu « de le toucher, il le rebutera; au lieu de l'éclairer, « il T embarrassera, il le troublera : il aura les « clefs du ciel entre les mains, mais il n'aura pas « la clef de ce cœur pour y entrer. Car Dieu, chré- « tiens, ne se sert pas de toutes sortes d'instruments « pour opérer ses miracles. Comme il ne nous conte vertit pas, tout Dieu qu'il est, par toutes sortes de « grâces, aussi ne lui plaît-il pas de nous convertir « par toutes sortes de personnes. Si, dans la dispo- « sition où était ce malade, il eût eu un homme «c éclairé, zélé, expérimenté, plein d'esprit de Dieu « et de son onction, il serait mort en saint; mais a parce que cet homme lui a manqué, et qu'il a pu « faire la même plainte que le paralytique de l'É- « vangile : Hominem non habeo, il est mort en impéni- « tent. Encore une fois, tous ces malheurs Font-ils « rendu devant Dieu plus criminel? Non; mais ses « crimes passés, dont il était coupable, joints à ces « malheurs dont il a été innocent, l'ont fait mourir, « sans un nouveau péché, dans l'impénitence.

« Affreux, mais juste châtiment du ciel; et c'est

<( ainsi que l'impénitence de la vie conduit à celte « seconde impénitence de la mort, par voie de puce nition. Combien Dieu s'en est-il expliqué de fois <( dans l'Écriture? Combien de fois le Fils de Dieu « nous en a-t-il avertis dans l'Évangile? Car que a signifient autre chose ces menaces si expresses et « si souvent réitérées : Je vous ai appelé, et vous « avez fermé l'oreille à ma voix; vous m'avez mé- « prisé : viendra le temps et le jour où je vous mé- « priserai, où, sans vous appeler, je vous surprenne drai ; où, sans vous parler, je vous frapperai ? Que « veulent dire ces figures si bien marquées des ce vierges folles qui s'endorment, et dont les lampes ce se trouvent éteintes au moment que l'époux arrive; « de ce maître qui paraît tout à coup dans sa maice son, et qui, témoin du désordre où elle est par « les violences et les débauches d'un domestique, le <c fait jeter dans les ténèbres ; de ce voleur qui se te cache, et qui vient dans la nuit? Quel sujet avons- « nous de nous plaindre, quand Dieu nous punit de te la sorte ? Ne peut-il pas user de son droit, et nous <c prendre en telles conjonctures qu'il lui plaît? ne « le peut-il pas, surtout après avoir si longtemps ee attendu, après avoir si fortement pressé et sollice cité? Vous ne vous êtes pas servi du temps qu'il ce vous donnait, il vous Pôtera ; vous avez lassé, face tigué et épuisé sa patience, sa colère éclatera; ee vous n'avez pas voulu retourner à lui quand vous « le pouviez, vous ne le pourrez plus quand vous <e le voudrez ; vous l'avez oublié pendant la vie, il

BOURDÀLOUE. 314

« vous oubliera à la mort Car ce retour est bien « naturel, dit saint Augustin ; et tout fatal qu'il peut « être, il est bien dû : mépris pour mépris, oubli « pour oubli. Ce n'est pas que Dieu ne laisse quelce quefois encore aux plus grands pécheurs tout le a temps et tous les moyens nécessaires; mais s'ils « ne meurent pas alors dans une impénitence crimi- « nelle, dans une impénitence malheureuse , au « moins meurent-ils communément dans une impé- « nitence secrète et inconnue (1). »

Au reste, on ne conteste pas positivement à Bourdaloue le mérite du style; seulement on n'y songe pas; mais on lui refuse plus décidément Fonction et la tendresse. Ceci, je le sais bien, est une critique purement littéraire, qui laisse hors de la question le caractère de V homme. La sensibilité, dont tant de gens voudraient faire une vertu, n'est après tout qu'un talent, et son absence chez Bourdaloue n'accuserait jamais que l'organisation de ce grand orateur. Mais prenons garde; La Fontaine eût pu dire de la nature comme de la fortune, « qu'elle vend « ce qu'on croit quelle donne ; » on n'a jamais été quelque chose qu'à condition de n'être pas tout; et si l'on ne peut pas dire que le mérite distinctif de Bourdaloue exclut en principe la sensibilité, il en restreint sans doute le développement. Mais ne jugez

(i) Comme les œuvre* de Bourdaloue sont sous la main de tout le monde, engageons le lecteur à y chercher celle seconde partie (sur l'impénitence malheureuse), et à la lire en entier, si mieux il n'aime lire tout le discours dont efle forme le tiers. Au même titre, et comme présentant un mérite égal, nous eitons encore la seconde partie du sermon sur la Sagesse et la douceur de la loi chrétienne.

personne à priori; appliquée aux individus, la méthode ne vaut rien ; pour ce qui est de Bourdaloue, il est certain que vous y seriez déçu. Il est vrai qu'on croit sentir, en le lisant, un cœur plus charitable que tendre; mais n'avez-vous jamais remarqué que les effusions les plus touchantes appartiennent aux écrivains qui ne sont pas habituellement touchants, lorsque d'ailleurs la flamme sainte a pris leur cœur pour autel ? Us s'abandonnent peu ; mais leur abandon est plus entier et plus naïf. Ces âmes sévères à elles-mêmes, et qui ne sont cachées qu'a force de s'anéantir, ont des moments où elles se trahissent ; c'est dans un de ces moments que Bourdaloue s'écrie, en parlant de la Récompense des saints : oc Avoir Dieu pour partage et pour récompense, « voilà le sort avantageux de ceux qui cherchent « Dieu de bonne foi et avec une intention pure. Le « dirai-je, et me permettrez-vous de m'en rendre à a moi-même le témoignage? Tout pécheur et tout « indigne que je suis, voilà ce que Dieu par sa grâce a m'a fait plus d'une fois sentir. Combien de fois, « Seigneur, m'est-il arrivé de goûter avec suavité « l'abondance de ces consolations célestes dont vous « êtes la source, et qui sont déjà sur la terre un « paradis anticipé? Combien de fois, rempli de vous, « ai-je méprisé tout le reste, et compté le monde « pour rien? Vous bannissiez de mon cœur les vains a plaisirs : mais pour empêcher que mon cœur ne « les regrettât, vous y entriez à leur place, etc. » N'êtes-vous point émus de ce que cette ouverture

imprévue vous a fait découvrir tout à coup dans le fond de cette âme austère? Mais ici c'est de lui-même que parle Bourdaloue, inopinément emporté par la vivacité d'un souvenir; on sent que cette circonstance Ta mis hors de garde, et dans un sens l'exemple ne compte pas. Cherchons-le donc sur un autre terrain, sur celui du simple enseignement, et voyons si le don de l'effusion, de l'éloquence communicative et pénétrante, lui avait été refusé :

a Solide dévotion que je voudrais renouveler dans n le christianisme, ou du moins parmi vous, mes « chers auditeurs : la dévotion au crucifix (1). C'est a là que nous trouverons des grâces de toutes les « sortes, puisque Dieu les y a toutes renfermées. Ce « n'est pas sans mystère qu'un Dieu mourant ou qu'un « Dieu mort y paraît les bras étendus et le côté percé « d'une lance. Il veut, en nous tendant les bras, nous « embrasser tous; et dans la plaie de son sacré côté, « comme dans un asile certain, nous accueillir tous, c Je dis tous, et c'est ce que je ne puis trop vous c redire, afin que nul ne l'ignore : car malheur à « moi si, par une erreur insoutenable, et contre tous « les témoignages des divines Écritures, j'entrepre- « nais de prescrire des bornes aux mérites et à la « miséricorde de mon Sauveur. Sommes-nous dans « l'état du péché, séparés actuellement de Dieu et « depuis longtemps par le péché? C'est au pied du a crucifix que nous recevrons des grâces de pénitence

(1) Je ne m'arrête pas au mot, je vais à Tidée de Bourdaloue, sur laquelle je ne crois pas me tromper.

« et de conversion, qui nous ouvriront les yeux de « Fâme pour voir la grièveté de nos désordres, et « qui nous amolliront le cœur pour les détester et « les pleurer. Quelque éloignés que nous soyons du « salut, nous ne pouvons F être plus que les Juifs et « que les bourreaux de Jésus-Christ : or, combien « néanmoins de ces Juifs si endurcis et de ces bour- ' « reaux si intraitables et si barbares conçurent au- (( près de la croix des sentiments de repentir, et <c ne se retirèrent qu'en se frappant la poitrine? <( Sommes-nous dans l'heureux état de la justice <( chrétienne... c'est au pied du crucifix que nous re- « cevrons des grâces de persévérance et de sanctifi- « cation qui nous affermiront dans la pratique de nos « devoirs et qui nous élèveront aux plus sublimes « vertus. Les saints nourrissaient là leur piété, y « allumaient leur ferveur, y amortissaient le feu de « leurs passions, y puisaient des forces contre toutes « les attaques de leurs ennemis invisibles et contre « toutes leurs tentations. Si l'affliction nous abat, et « que les peines, soit intérieures, soit extérieures, « nous rendent la vie amère et nous plongent dans « la tristesse et dans l'accablement, c'est au pied du « crucifix que nous recevrons des grâces de soutien « et de consolation, qui nous relèveront, qui nous <( mettront dans la tranquillité et la paix, qui nous « adouciront les douleurs les plus vives et les maux <r les plus cuisants. Une âme est étonnée quelquefois « d'un changement si prompt et si subit. On avait « apporté aux pieds de Jésus-Christ un cœur trou-

« blé, un cœur agité, un cœur serré, un cœur flétri c et désolé : mais dans un moment tout se calme, « tout s'éclaircit; ce cœur, à la présence de son Dieu « crucifié, revient à lui-même, se reconnaît, se re- « proche sa faiblesse, reprend une vigueur toute nou- « velle et se rétablit dans un repos inaltérable.

ce Heureux qui fait de la croix, ou plutôt de

« Jésus attaché à la croix, son confident, son conseil, « son maître, son docteur, son pasteur, son guide, «c son directeur, son médecin, son tout : car Jésusce Christ seul lui sera tout; tout dans la vie, et tout « à la mort. Pesez bien, chrétiens, cette dernière « parole : tout à la mort. Quand il sera venu ce « jour, qui doit finir sur la terre toute la suite de a vos jours; quand on vous aura fait entendre cet € arrêt, dont tout homme, quelque saint qu'il soit, c est effrayé : Vous mourrez; ou, sans qu'on prenne c soin de vous l'annoncer, quand une défaillance c entière de la nature vous le fera malgré vous « sentir; quand, aux approches de ce terrible mo- « ment, le passé, le présent, l'avenir, mille objets c s'offriront à votre pensée pour vous affliger, pour « vous inquiéter, pour vous consterner, ah! mon c cher frère, où sera votre ressource alors, où sera « votre reconfort? dans le crucifix. Où adresserez- « vous vos regards, où porterez- vous vos soupirs? c vers le crucifix. Qu'exposera-t-on à votre vue, que c vous mettra-t-on dans les mains, que vous appli- « quera-t-on sur les lèvres? le crucifix. Quel nom c vous fera-t-on prononcer? le nom de Jésus, et de

« Jésus crucifié. Ce sera là le fond de votre espèce rance, si dès maintenant vous en faites le sujet le « plus ordinaire de vos pieux exercices, de vos a entretiens les plus intimes et de vos plus affec- « tueuses considérations. »

On a dû comprendre que notre intention n'est pas de nous inscrire en faux contre des impressions trèsjustes en général, et d'inaugurer un autre Bourdaloue que celui que tout le monde connaît. Noos n'avons voulu que réformer ce qui nous a para trop absolu dans les jugements qu'on porte de lui. Dès ce moment nous rejoignons la multitude pour ne plus nous en séparer.

Qu'il nous soit permis d'ailleurs, dans cet essai de critique, de suivre Tordre de nos impressions. Or, nous avouons que nous sommes frappé, avant tout, de l'autorité que déploie Bourdaloue, soit comme dogmatiste, soit, et bien plus encore, comme censeur des mœurs. On n'a jamais parlé de plus haut. On ne s'est jamais plus franchement prévalu d'une conviction et d'une mission, on n'a jamais ouvert avec une plus ferme tranquillité ses lettres de créance. D'arrogance, pas même l'ombre, non plus que d'un sentiment quelconque de valeur individuelle ; et c'est peut-être à cause de cela, je veux dire parce qne l'orateur est absolument vide de lui-même, qu'il n'est pas seulement hardi et ferme, mais péremptoire et impérieux. Des passages comme celui-ci ne sont point rares dans les sermons de Bourdaloue :

a Mais quoi! toujours souffrir? et par de si Ion-

a gués et de si cruelles souffrances ne rien acquitter, c cela se peut-il comprendre? Comprenez-le, mes c chers auditeurs, ou ne le comprenez pas; la chose « n'en est pas moins vraie, et n'en est pas moins un c article de votre foi, »

L'autorité de Bourdaloue est d'ailleurs bien moins encore dans l'accent que dans le sens de ses paroles. Ce qu'il ose dire est bien plus étonnant que la manière dont il le dit. La liberté de ses injonctions et de ses réprimandes ne trouve de limite que dans le principe même qui la lui inspire, la sainteté de la loi évangélique. De quelle plaie pourrait -on dire qu'il n'a pas osé la toucher? Quelle vérité, si terrible qu'elle fût, et sur quelque tête qu'elle dût aller tomber, a-t-il en rien diminuée ? Le siècle n'ose regarder en face ce pauvre moine protégé par les immunités de sa charge, par la religion publique et par son génie. On aurait tort ici de recourir à des analogies qui font tomber le regard à droite et à gauche de l'objet, non sur l'objet même. Ne cherchez donc pas ici à vous aider du souvenir du tribun ou du censeur antique : le ministre chrétien ne ressemble qu'à lui-même, et pourquoi n'ajouterions-nous pas que la liberté du prédicateur catholique est marquée à son propre coin? C'est du sein de l'humiliation personnelle, c'est de la conscience intime de son néant et de son péché, que sort si formidable le serviteur de Dieu. L'autorité qu'il exerce est en même temps un martyre qu'il subit. Il ne frappe que parce qu'il faut frapper, et chacun de ses coups

retentit dans son cœur. L'individu a disparu, le ministre seul est demeuré. C'est moins un homme qu'une voix, mais il est vrai que cette voix est humaine. La pitié quelquefois, la colère jamais, en peut faire trembler l'accent. La compassion est sa seule passion. L'autorité s'évanouirait dans, l'irritation, déjà même dans la véhémence. Ces foudres, comme celles de la colère de Dieu, éclatent dans un ciel pur. C'est même à cette haute tranquillité que la multitude, qui cherche à qui obéir, sent qu'elle a rencontré un maitre. L'éloquence politique des anciens cherchait à troubler, et en avouait le dessein : la prédication, lorsqu'elle opprime notre liberté intérieure, a déchiré son mandat. Simon Pierre ne veut jeter ses filets que dans une eau limpide; et s'il était permis de désigner par le mot de paix la pleine possession de soi-même, nous oserions rappeler ici les paroles de saint Jacques : « Le fruit de la justice est semé « dans la paix. »

C'est la puissance de Bourdaloue sur lui-même qui fait ou qui assure sa puissance sur nous. Le calme dans l'ardeur, le sang-froid dans la passion, si l'on ose appeler passion une intraitable jalousie pour la cause de Dieu, voilà une des gloires de cette éloquence toute pleine d'ineffables terreurs, mais qui prêche à l'âme et non pas aux nerfs. Il y a sans doute, sous ce rapport, une nuance entre Bourdaloue et Bossuet. C'est de la sérénité de Bossuet et do calme de Bourdaloue qu'il faut parler quand on les caractérise. Mais la pureté étincelante et lumineuse

BOURDÀLOUE. 319

de cet azur que le premier déroule sur nos têtes, n'est pas plus tranquille, pas même plus imposante que l'uniformité grisâtre de ce ciel d'automne dont l'éloquence du second semble envelopper la terre. A tout prendre (et nous l'avons déjà fait concevoir en parlant de Bossuet), Bourdaloue est plus redoutable. L'avantage de l'autorité demeure au moine sur le prélat; car l'autorité extérieure ne se combine pas toujours comme quantité directe avec l'autorité intrinsèque, et il est même assez naturel qu à fidélité égale la chaire du cénobite domine celle du pontife* Nous ne croyons pas qu'en paraissant dans la sienne, Bossuet eût jamais, comme Bourdaloue, arraché au prince de Condé ce cri mémorable : « Sioc lence , voici l'ennemi ! » Il nous semble que , membre de la société passagère des hommes, nous eussions été plus troublé devant Bossuet, et que, membre de l'humanité déchue, homme du devoir et de l'éternité, nous eussions craint davantage Bourdaloue. Sera-t-il permis de le dire? ce siècle qui se fit une religion de l'obéissance, et qui se consacra tout entier à dorer ses chaînes, ne connut pas, même en le cherchant sur le trône, un autre homme aussi puissant que Bourdaloue. La vérité seule (on ose parler ainsi, puisque Bourdaloue la connaissait imparfaitement; la vérité seule, par laquelle il était puissant, eut été plus puissante que lui.

Arrivons enfin au mérite le plus souvent signalé, le plus caractéristique de Bourdaloue, la dialectique. Une dans son principe, une dans son but, la dialectique n'est pourtant pas uniquement l'art ou le talen de conclure : elle a deux formes ou deux applica tions; distinguer et déduire, c'est toute la dialectique. Ceux même qui voudraient la définir par le se-

cond de ses emplois, seraient obligés de reconnaîtras que la dialectique, envisagée comme l'art de prou. — ver, a sa condition première ou son principe dans une exacte et savante décomposition des idées. On me compose bien qu'après avoir bien décomposé. Qu'on reproche à Bourdaloue d'avoir trop décomposé, trop énuméré, à la bonne heure; et c'est lui sans doute que La Bruyère, trop respectueux d'ailleurs pour le nommer, avait surtout en vue en se plaignant des énumérateurs ; mais il n'en est pas moins vrai que cette analyse, cette espèce d'ostéologie que le tissu moelleux des chairs pourrait mieux dissimuler quelquefois, est au premier rang des mérites de Bourdaloue, qui sans elle, si même c'est assez dire, serait moins grand de moitié.

La plénitude est ce qui frappe et peut-être ce qu'on admire le plus dans les sermons de ce grand homme». On dit volontiers que c'est un des grands traits de son génie ; mais c'est plutôt un des grands effets de son habileté dialectique. Pourtant, qu'on

Y prenne garde : en rapportant cette richesse d'idées au talent ou à la puissance d'analyse dont il était w>ué, je ne prétends pas faire entendre qu'on ne poisse arriver à la richesse que par le chemin dont Bourdaloue a fait choix. Quand même il se trouverait, à l'examen, qu'il y a de l'analyse à la base de toutes les inventions, il ne s'ensuivrait pas que, chez tous les écrivains, l'analyse procède comme chez Bourdaloue, qui en applique le tranchant à la notion plutôt qu'à la substance même des faits. Je veux dire seulement que personne n'a tiré de l'analyse des Dotions un plus grand parti que cet orateur ; et ceci ne tient pas uniquement a l'intensité du travail, puisque, s'il en était ainsi, tous les esprits également laborieux, également sévères, arriveraient à des résultats non-seulement égaux, mais identiques. La richesse de Bourdaloue tient à ce que son analyse est celle d'un esprit \igoureux, qui rencontre les plus grandes divisions, les plus profondes et par conséquent les plus vraies dont une idée est susceptible. Ce levier s'enfoncerait moins avant, et soulèverait par conséquent de moins grandes masses, s'il n'était tenu et poussé par la psychologie et la morale, dont il n'est, à le bien prendre, que l'instrument et l'auxiliaire; l'originalité et la grandeur des plans de Bourdaloue ne sauraient s'expliquer par le seul emploi de la dialectique, mais ils ne s'expliqueraient Pas davantage sans elle; et quoiqu'il n'y ait qu'une logique de même qu'il n'y a qu'une vérité, il faut bien convenir que la logique varie de force et de

SI

322 BOUED4L0UJB.

fécondité d'un écrivain à l'autre, et que les applications qu'en font deux esprits inégaux sont nécessairement inégales. La raison n'a qu'un seul principe, mais elle a plus d'une voie; il y a la logique de tout le monde, il y a la logique du génie. Personne ne dira que c'est de la logique de tout le monde que procède la division de ce sermon fameux, où l'impureté est successivement considérée comme le signe et comme le principe de la réprobation. Le plan général du sermon sur la messe, sacrifice Vénérable par son sujet qui est Dieu et par son objet qui est encore Dieu, n'appartient pas non plus à la logique de tout le monde. Ce n est pas une dialectique banale qui a mis Bourdaloue en état de renouveler plusieurs fois un même sujet par l'invention de plusieurs plans absolument distincts, (car, après tout, un autre plan, c'est un autre sujet), et de faire, par exemple, sur la Passion quatre sermons différents, dont le premier, prenant, contre l'ordinaire, sa division dans le texte, reconnaît dans les souffrances du Christ la puissance et la sagesse de Dieu, le second voit cette même passion causée, renouvelés, rendue vaine par le péché, le troisième contemple sur la croix Jésus-Christ jugé par le monde et le monde jugé par Jésus-Christ, et le quatrième voit successivement le péché causé par la passion et le péché diirvk par elle. Il a fallu aussi quelque chose de plus que cette topique triviale qui a produit tant de discours aussi réguliers qu'insipides, pour traiter deux fois, sans se répéter le moins du monde, le beau sujet de

BOUEDALOtJE. 323

la sévérité chrétienne, envisagée d'abord dans ses éléments ou dans ses caractères, qui sont un plein désintéressement, une sincère humilité, une charité patiente et compatissante , puis, plus tard, et selon nous plus heureusement, dans ses principes, qui sont la docilité de l'esprit et la mortification du cœur. De combien de plans n'était pas susceptible, ou, si Ton veut, à combien de sujets ne se prêtait pas un sermon sur la pensée de la mort? Dire que cette pensée est utile en ce qu'elle gouverne Yimaginatien, règle les affections, tient la conscience éveillée ;

— en ce que tour à tour elle retient et elle excite ;

— en ce qu'elle est la meilleure introduction à la connaissance de l'homme et à la connaissance de Dieu ;

— en ce qu'elle nous fait tout à la fois estimer et mépriser la vie; — en ce qu'elle nous place au point de vue de la vérité sur la vie, sur nous-mêmes, sur ne* semblables et sur Dieu ; — en ce qu'elle nous rend timides à faire le mal , hardis dans tout le reste, etc., c'est décomposer d'une manière raisonnable, je le crois, et plus ou moins fructueuse, la substance de ce sujet ; mais combien tous ces plans offrent- ils moins d'invention, combien embrassentils moins d'espace et moins de matière que celui qu'a choisi Bourdaloue! Le voici : La pensée de la mort est salutaire pour amortir le feu de nos passions, pour conclure sûrement dans nos délibérations, pour nous inspirer une sainte ferveur dans nos actions. Ce plan a quelque chose de libre et d'inattendu qui fttppe d'abord; on ne s'aperçoit peut-être qu'un

moment après, que ce plan, conforme à la loi de la gradation, nous décrit une vie chrétienne dans l'ordre naturel de son développement et dans toute la beauté de son progrès.

Les plans de Bourdaloue sont volontiers antithétiques; mais l'antithèse est ce qu'il y a de plus puéril ou de plus sérieux dans les opérations de l'esprit. Le christianisme, qui est une doctrine de conciliation puisqu'il est une doctrine de vérité, a dû signaler dans le monde, dans la vie et dans le cœur humain autant de contrastes qu'il en a aplani. On peut obtenir une espèce d'unité, et on l'a tenté mille fois, en faisant disparaître un des termes du rapport; le combat cesse alors faute de combattants : l'Évangile, sans balancer, met en présence les vérités contradictoires, et les concilie en les absorbant dans une plus haute vérité. La religion des conciliations doit donc être la religion des con trastes; aussi le christianisme a-t-il semé l'antithèse à pleines mains dans la pensée et dans le style modernes ; ce qui fait, pour le dire en passant, que l'espèce de simplicité que nous admirons fort dans les productions classiques de l'antiquité, n'est guère à notre portée ; mais le christianisme ne nous impose pas le mauvais goût, et en lui imputant les vives oppositions d'idées d'un Pascal et d'un Bourdaloue, nous ne le rendons pas responsable du cliquetis frivole des antithèses d'un Fléchier. Un rhéteur qui dérobe la forme de la pensée chrétienne pour en faire un artifice de diction, est un

BOURDALOUS. 325

bourgeois qui se pavane dans les habits d'un roi, ou, pour mieux dire, un enfant qui se fait d'un sceptre un hochet. Bourdaloue ne mérite point ce reproche; ses antithèses dérivent plus ou moins directement du caractère de la religion chrétienne ; mais le goût de la symétrie, autre sorte d'antithèse, nuit quelquefois à la solidité, et compromet un peu le sérieux de son austère éloquence. C'est là une de ces traditions scolastiques qui ont exercé sur lui, comme sur la prédication en général, une véritable contrainte. Ce qu'il faut admirer, c'est que, sous l'empire de cette contrainte, il soit ce qu'il est. Mais que sais-je si ce que j'ose lui reprocher ne lui est point compté comme un mérite par un bon nombre de ses lecteurs, et si le sentiment obscur de la difficulté vaincue n'entre pas pour quelque chose dans l'admiration qu'il inspire? Il est tant de gens qu'on captive en les étonnant! Il faut le dire néanmoins : avoir été si fort dans cette contrainte, et si sérieux dans cette frivolité de la forme, cela est grand ; mieux vaudrait toutefois une grandeur qui aurait moins coûté. Jamais, en aucun genre, la peine ou la dépense n'a servi de mesure à la valeur des choses. La belle ordonnance du sermon sur la Passion de Jésus- Christ n'estelle pas un peu altérée par ce besoin tyrannique de symétrie? Il n'est guère possible de rencontrer, dans la seconde partie, le paragraphe, intéressant d'ailleurs, où Bourdaloue établit que la croix nous fait comprendre trois choses : ce que c'est que

336 BOUEDALOUI.

Dieu, ce que c est que le péché, ce que c'est que le salut, sans se demander aussitôt : que vient faire ici cette démonstration? Car elle rompt la continuité des pensées de l'orateur, elle détruit l'unité de notre impression, et n'a visiblement d'autre but que de proportionner, sous le rapport de l'étendue, la seconde partie à la première de ce beau ditcours.

C'est au même principe, c'est à cette analyse à la fois perspicace et tenace que Bourdaloue doit la cohérence et le tissu serré de sa composition. La patience de ses déductions, qui n'omettent pas un chaînon, semblerait devoir donner de l'impatience : il n'en est rien. Le plaisir de vive surprise, l'espèce d'allégresse que causent les mouvements imprévus, les élargissements soudains de Bossuet, sont remplacés, à la lecture de Bourdaloue, par une autre jouissance, inverse plutôt qu'opposée. Ligne après ligne, on sent s'aggraver le poids de la démonstration, comme d'une condamnation dont on reconnaît la justice avec une sorte de satisfaction amère ; pas un mot qui semble accordé à un but accessoire, pas un trait qui soit perdu pour le but final ; et l'ordre des arguments est oratoire sans que l'orateur paraisse avoir eu en vue autre chose que l'ordre logique. J'invite le lecteur à comparer, sous ce rapport, le sermon sur VImpinilmce finale avec celui de Bossuet sur le même sujet, et j'appelle en particulier son attention sur la seconde partie du discours de

BOURBALOtm. 387

Ce qui porte au plus haut degré l'admiration qu'inspire cet orateur, c'est le nombre considérable d'idées qu'il met en mouvement, divisant, subdivisant, groupant sans relâche, et toujours maître de son sujet, de son but et de notre attention. C'est à ce talent surtout, ou à cette puissance, qu'on a reconnu dans Bourdaloue cette virtus imperatoria dont les anciens ont parlé; mais il faut prendre garde de s'en faire, à son égard, une fausse idée. Cette expression semble désigner, chez un orateur, l'art de disposer ses arguments comme un général dispose ses bataillons. Le chef d'armée choisit l'ordre de bataille qui offre à la fois le moins de prise et le plus de résistance, qui lui permet de prendre l'offensive au moment juste et pas avant, d'envelopper l'ennemi à l'instant même où il s'ébranle pour l'attaque, de le rompre, de le diviser, de lui fermer les passages, en sorte que, dans la défaite, nul ne puisse échapper. Mais la comparaison, si heureuse qu'elle soit, si propre qu'elle puisse être à caractériser l'éloquence polémique (et toute éloquence Test plus ou moins), pourrait donner de Bourdaloue une idée peu juste à ceux qui ne l'ont pas lu. L'impression qui reste de cette image ne correspond pas tout à fait à la droiture, à la franchise de Bourdaloue, dont le jeu n'est jamais couvert. Sans doute, son invention, sa fécondité surprennent; mais il ne nous prend nullement par surprise , il ne nous tend point de piège. Le socratisme le plus mitigé n'irait ni à son génie, ni

à ses principes, ni à l'autorité de son ministère.

Si donc cette expression (virtus imperatoria) a pu être appliquée à Bourdaloue, c'est dans ce sens : que ses plans sont vastes, féconds, imposants; que ses arguments, nombreux et pressants, se succèdent dans Tordre le plus lumineux, et que chacun de ses discours, où tout est compacte, où tout fait masse, est une sorte de phalange macédonienne. Mais, du reste, Bourdaloue annonce hardiment, explicitement tout son dessein ; ce qui ne veut pas dire qu'il fasse prévoir tout ce que son dessein renferme, tout ce que l'analyse lui fera trouver dans chacune des idées qu'il annonce.

Si quelque chose parait en première ligne dans la virlus imperatoria, c'est Fart ou le soin de tout voir avant d'agir. Le grand capitaine est obligé de voir plus vite que l'orateur; mais, du reste, la même condition est imposée à tous deux : voir d'avance, tout voir, bien voir. Personne n'y a satisfait mieux que Bourdaloue. 11 a tout vu ot bien vu avant de prendre la plume. Il a des divisions, des distinctions qui étonnent et qu'on croirait purement verbales, mais qui, à l'épreuve, se trouvent solides et sérieuses ; on est plus étonné encore de la rigueur avec laquelle elles sont maintenues; jamais une idée ne se mêle avec celle qui lui est logiquement contiguô : une rare fermeté empêche que l'orateur sorte jamais d'un cercle si sévèrement tracé. On comprend après cela, et Ton excuse le soin laborieux avec lequel, dans chacun de ses

■tordes, il établit son dessein et son plan. Ce n'est as acheter trop cher une si parfaite netteté (1).

Nous avons insisté, non sans raison, sur la première partie ou la base de la dialectique, qui est art de distinguer. A ne la considérer maintenant, lar supposition, que comme l'art de déduire, nous 'éduirons l'objet de notre admiration sans en affaiblir le motif. Si, comme Voltaire l'a dit, « être élo- {uent, c'est savoir prouver, » personne n'a été plus éloquent que Bourdaloue.

Quoique la preuve ne soit que le but prochain de ce grand prédicateur, et quoique Ton sente parfaitement que son ambition va plus haut, c'est pourtant l'intention de prouver, c'est la preuve qui domine dans ses discours. L'ardeur avec laquelle il poursuit son but témoigne que l'âme est de moitié avec l'esprit, ou que l'esprit est au service de l'âme; mais tout prend chez lui la forme de la démonstration, tout est calculé- pour réduire l'auditeur au silence et pour l'obliger à se rendre à discrétion. Ceci du moins est en relief partout. Si l'on veut comparer les âmes de T auditoire à une forteresse qu'il s'agit de prendre, il faut dire de Boesuet qu'il la prend d'assaut; de Massillon, qu'il a des intelligences dans la place; de Bourdaloue, que son attaque est un siège en forme, un patient blocus, terminé par une capitulation. Aucune vie-

(l) On «'étonne, après cela, d'entendre dire que Bourdaloue, avant d'avoir tracé •M plan, avant même d'avoir choisi un sujet, composait des morceaux détachés, qu'il ajustait ensuite à son dessein. Je ne conseille à personne de s'y risquer apréa loi.

toire, dans ce genre, n'est glorieuse lorsque» fur te champ de bataille, le vainqueur ne tend pis lt main au vaincu, lorsqu'il n'y a pas, du côté dtt dernier, quelque chose de mieux qu'une somnisnon forcée, en un mot quand l'âme n'est pas améfltt à réagir sur elle-même dans le sens du préttt* cateur : rien n'est fait si les adversaires ne s'a* brassent. Cet effet, Bourdaloue l'obtient sans douté f / néanmoins convaincre, arracher à la conscience dtt aveux solennels et douloureux, est le but visible» l'effet immédiat, le caractère propre de son éloquence. Il terrasse, il accable. Il semble s'être déôii lui-même, une fois pour toutes, dans ce passage di son exorde sur la Passion : « On vous a cent (bb « touchés et attendris par le récit douloureux de II / « passion de Jésus-Christ, et moi je veux vous ift* a s t ru ire.... Mon dessein est de convaincre votn a raison, et de vous dire quelque chose de solide, « qui désormais serve de fond à tous les sentiments is a piété que ce mystère peut inspirer. » Il y fl là toile une théorie. Nous verrons, en parlant de Massilki, qu'il a aussi préparé, sans le savoir, une épigraphe pour ses discours» Retenons celle de Bourdaloue : c'est la raison, à son avis, qui sert dû fond au eenHthmà. Telle est sa préoccupation. D'autres orateurs oit pu, chemin faisant, détourner leurs yeux, par m*» ments, vers les rives du fleuve dont ils descendaient ou remontaient le cours, laisser leur regard s'engager un instant dans une des vallées formée» par lu affluents de ce fleuve, ou bien seulement, tar

marche étant assurée et leur proue tournée au fil de l'eau, observer avec une sorte de complaisance les divers accidents de leur navigation et chacun des flots qui berçaient leur navire; parlons sans figure : travailler comme un discours à part et complet chacun des paragraphes de leur discours. Quant à Bourdaloue, rien ne le partage , rien ne le distrait ; soù argumentation est une ligne directe qui ne fléchit jamais; chaque alinéa n'est pas pour lui, comme pour Massillon, une halte, un repos occupé. Il n'amuse pas, il ne s'amuse pas; sa lenteur même est empressée ; sa dialectique est inflexible comme la nécessité, implacable comme la destinée.

Il faut excuser ceux qui n'ont vu en lui qu'un grand fabricateur d'arguments; car il est certain qu'il sait avec plus de force que tout autre presser on principe et en faire jaillir des conséquences inopinées* que d'autres n'auraient pas même entrevues. Bien des choses différentes nous expliquent la popularité dont a joui Bourdaloue, et nous compre- ' nons qu'un prédicateur taillé sur son patron pourrait, aujourd'hui même, être populaire comme lui; la dialectique supérieure Test beaucoup, si la logique vulgaire l'est peu. La raison pure a ses émotions comme l'âme, elle a ses spectacles comme l'imagination, et pour captiver la multitude, un argument nouveau et puissant vaut bien une métaphore. Ces corollaires aussi hardis que naturels que aoggérait à Bourdaloue une méditation logique, ont dû être* lorsqu'il prêchait, un des charmes austères

de son éloquence, et le disputer sans désavantage aux vives saillies de Bossue t. A Bossuet ces paroles qui portent des ailes, et qui trouvent en elles-mêmes la force qui les élance et les soutient dans les airs (éxea rciepoévra); à Bourdaloue ces paroles d'i autre nature plutôt que d'une autre valeur, point ailées, je l' avoue, mais pareilles à des flèches que porte très-loin la corde vigoureusement tendue de la dialectique. Celle de Bourdaloue était un are puissant que le bras de cet Ulysse était seul capable de tendre. Eh bien! ces élans de la pensée valent presque des élans du cœur, et, n'en doutons pas, c'est le cœur, bien souvent, qui pose la flèche et qui bande Tare. Quoi qu'il en soit, n'est-on pas ravi de la logique quand elle produit ce que' non* allons lire :

oc Je dis qu'un riche qui refuse au pauvre l'aumtae « est un sujet rebelle qui refuse le tribut à son ce souverain; que c'est un vassal orgueilleux qui, p» « un esprit d'indépendance, ne veut pas reconnaître ce son seigneur. Excellente idée, qui nous fait cam- « prendre d'une part la supériorité infinie de l'être <c de Dieu, et de l'autre la nature de l'aumône. Car « de là, mes chers auditeurs, je tire deux Conseco quences, qui ne peuvent être ni assez attentivece ment méditées, ni assez fortement prêchées dam oc le christianisme. La première, qu'il est essentiel i « l'aumône d'être faite dans un esprit d'humilité ; et a que bien loin que ce soit une œuvre propre à nom <x inspirer l'orgueil et à nous enfler, elle nous tient

« au contraire dans la soumission, en nous réduite sant à la connaissance de nous-mêmes. Pourquoi? « parce que l'aumône est essentiellement un aveu « que l'homme fait à Dieu de sa dépendance. Or, il «t n'est pas naturel qu'un sujet tire vanité de sa con- « dition de sujet, ni du témoignage même qu'il rend a de sa fidélité et de son obéissance....

« Tel est le premier sentiment que la foi doit « former dans nos cœurs et dont elle doit nous rem- « plir : un sentiment de vénération pour Dieu . Que « vais-je faire par cette aumône ? Je vais recon- « naître l'empire de Dieu sur moi. Je vais protester * à Dieu qu'il est mon Dieu, et que je suis sa créait tare. Oui, Seigneur, et c est pour cela que je me «mets en devoir d'assister le pauvre, délaissé et t abandonné. En le soulageant dans sa misère, je < ne vous donnerai rien ; et que pourrais-je vous c donner, ô mon Dieu ? vous êtes trop riche et je c suis trop faible : mais je prétends par là même t avouer ma faiblesse; je prétends confesser par là t que tout ce que j'ai est à vous, et que je n'ai rien t qui ne relève de vous....

« De là suit une autre conséquence : que l'au- « mône, pour être faite dans la rigueur du précepte, t doit être proportionnée aux biens et à leur quant tité. Car Dieu, mes chers auditeurs, qui règle tout « par sa sagesse, et qui a tout fait avec nombre, c poids et mesure, exige de vous ce tribut selon « toute Tétendue de votre pouvoir. Les princes de c la terre n en usent pas toujours de la sorte.... Mais

334 BOURDAXOUÏ.

« notro Dieu, qui ne voit point de nécessité su] « rieure à sa loi, et devant qui toutes les conditions a du monde ne sont rien, sans se relâcher de ses a droits et sans égard à vos personnes, fait une m*» « position réelle sur vos biens. Ètes-vous dans Tact bondance, il attend de vous un tribut abondant; (( et c'est vous flatter, ou, pour mieux dire, c'est « vous tromper vous-mêmes, si vous vous en tenez « quittes pour de légères aumônes, quand vous pou- « vez les grossir et que vous pouvez fournir à de plot ce amples largesses. .. Prenez garde que l'aumfae cr n'est point une œuvre de subrogation, mais tme « dette, dont Dieu nous a chargés, et qu'il ne s agit a pas seulement pour vous de donner aux pauvre* « le rebut de votre maison.., parce que traiter ainâ « votre Dieu et le partager si mal, c'est le Béer priser. »

Citons encore un autre passage :

« Or, je soutiens que ce levain et cette enflure de « r orgueil, non-seulement corrompt le mérite de la « sévérité chrétienne, mais qu'il en détruit même U k substance. Qu'il en corrompe le mérite, vous n'en « doutez pas, car quel peut être devant Dieu le mé- « rite d'un homme superbe ? etc.

« Par conséquent, chrétiens auditeurs, nul mérita « dans cette sévérité, et j'ajoute même, nulle vrais « sévérité alors, puisque l'orgueil en détruit total te « fonds et toute la substance. J'en donne la raison. oc C'est que la vraie sévérité, la sévérité chrétienne, t doit consister à se foire violence et à contredire

c la nature et l'amour-propre. Or, tout ce qui flatte

i notre orgueil flatte la nature; et au lieu de la

« combattre, on la suit, on la contente, on la re-

« pait de ce qu'elle goûte avec plus de douceur et

« plus de plaisir. Et en effet, il n'y a point de vie,

* pour laborieuse et pour gênante qu'elle puisse « être, que nous ne trouvions douce naturellement, <r quand nous savons qu elle nous distingue dans le v monde, qu'elle fait parler de nous dans le monde,

* qu'elle nous y fait considérer et respecter. Il ne

* faut plus de grâce pour nous faire agir, la na- « ture seule nous donne des forces.

t C'est pour cela, dit saint Chrysostome, que « sous avons beaucoup moins de peine à faire plus

* que nous ne devons, qu'à faire ce que nous de- <* vons; et qu'une des erreurs les plus communes

* parmi les personnes mêmes qui cherchent Dieu,

* est de laisser le précepte et ce qui est d'obliga-

* tton, pour s'attacher au conseil et à ce qui est de « subrogation : pourquoi? parce qu'à faire plus t qu'on ne doit il y a une certaine gloire que l'on i ambitionne, et qui rend tout aisé ; au lieu qu'à « faire ce que l'on doit, il n'y a point d'autre t louange à espérer que celle des serviteurs inuc tiles. »

Toute médaille a son revers, et à toute saillie un vide correspond. La dialectique, qui fait la gloire de Bourdaloue, est la source de ses défauts principaux. J'ai déjà rappelé la critique de La Bruyère, qui, sang aucun doute, plaçait Bourdaloue à la tète

des énumérateurs auxquels la chaire était en proie. Avant lui, rénumération prévalait déjà, mais il en a consacré l'empire ; elle est encore maîtresse du terrain ; elle le sera longtemps ; car nulle méthode ne s'accommode mieux à la médiocrité, et nulle aussi ne semble répondre mieux à l'objet de la prédication, qui tout d'abord est un enseignement. La prédication vivra donc longtemps encore de divisions, de subdivisions et de symétrie, et sera souvent encore, en vertu de sa forme consacrée, le plus respectable des discours oiseux. Bourdaloue, à cet égard, a rivé nos chaînes. Après avoir admiré avec tout le monde la sagacité de son analyse et la sévérité de ses distinctions, il faut pourtant se demander s'il n'y a pas plus d'appareil dialectique que de solidité philosophique dans plusieurs de ses divisions, et, par exemple, si la simplicité, je dirai même la gravité apostolique ne se laissent pas un peu désirer dans la première partie du sermon sur les Tentations et dans la dernière de celui sur F Amour de Dieu. La donnée de Bourdaloue est vraie; oui, la chaire est un enseignement, et Ton n'enseigne pas sans énumérer ; mais il ne faut pas trop enseigner, toujours enseigner, ni surtout donner l'air arrangé, l'air de l'artifice, à celle de toutes les éloquences qui doit paraître la plus naturelle. Je n'en dis pas davantage, n'ayant pas le temps de tout dire; car nous sommes tellement engagés dans cette ornière, l'habitude est si bien devenue notre seconde nature, que c'est à peine si l'on parvien-

nouiiDALoLt;. 337

drait à nous faire comprendre que La Bruyère, écrivant de nos jours, aurait encore à se plaindre des énumérateurs. Je me contenterai pour le moment qu'on trouve quelque chose à reprendre à la raideur et à la complication des formes de Bourdaloue, sans se douter que, d'un pas plus timide et plus chancelant, nous marchons dans la même voie.

Sous lr nom de dialectique, je ne veux donc envisager ici que l'argumentation de Bourdaloue, ou l'emploi qu'il fait de la preuve.

Dans ce sens, il faudrait dire d'abord, mais sans y insister, que sa dialectique est trop formelle, trop peu déguisée. Resterait à savoir si ce défaut n'était pas commandé par le second, qui est bien le premier dans l'ordre historique, savoir, de faire, en général, trop d'usage de la dialectique. Puisque la dialectique est quelque chose qui intervient ou qui s'interpose entre le sujet et l'objet, entre la personne et le fait, nous ne risquerons point de n'être pas compris en disant que Bourdaloue est trop peu t*wmédiat. En effet, il raisonne toujours; il démontre où il eût pu montrer; là où suflisait un simple appel à la conscience, un aveu de l'expérience, Bourdaloue raisonne encore. Il est impossible, en procédant toujours de la sorte, de ne pas devenir aride et impalpable ; car ridée pure a une forme et une étendue, mais n'a ni consistance, ni couleur, ni saveur. Bourdaloue aime à pénétrer dans l'intérieur de

l'idée, dans l'espèce logique du fait; en ce sens on

338 DOUHDALOUE.

peut dire qu'il va au fond des choses; mais l'intérieur de l'idée n'est pas l'intérieur du fait, surtout quand il s'agit d'un fait moral ou, généralement, d'un phénomène de vitalité. Quand vous ne possédez une vérité que par voie» logique, il en est à peu près comme d'une boîte bien ficelée et bien cachetée, renfermant des choses précieuses ou exquises, dont vous n'avez d'ailleurs ni la vue ni le contact, dont vous ne jouissez par aucun de vos sens. Vous pouvez bien, sans mentir, affirmer que vous les tenez, puisque \ous tenez la boite qui les contient; mais au fond, parler ainsi, c'est abuser des termes. La vraie méditation, comme son nom l'indique, nous place dans le milieu des choses [in médias re$), nous identifie avec elles, nous fait vivre de leur vie ;. analyser n'est pas méditer ; car l'analyse décompose, et la méditation, pareille à une incubation féconde, enveloppe avec amour l'ensemble du fait qui lui est soumis, se réchauffant de sa chaleur et lui communiquant la sienne. L'analyse n'arrive jamais jusqu'à l'intuition, qui, dans certains sujets, est la connaissance1 même; cette connaissance par intuition rst le propre de la méditation proprement dite. Il serait absurilrf de prétendre qu'un procédé sans lequel on n'atteint pas l'éloquence soit resté étranger à Bourdaloue: ce serait dire que nulle part il ne s'unit personnellement à son sujet, que nulle pjirt il ne \it, du moins par l'imagination, de la vie que ses discours veulent éveiller; mais il n"\ a |>as d'injustice à dire qu'il pénètre habituellement dans

bouadàluci;. 339

les faits par la porte des idées; et sans prétendre que ce soit la porte d'ivoire par où le poète fait passer les songes, on peut dire que, dans un sens de perfection, c est l'autre qui est la porto de la vérité. Au reste, pourquoi tant de paroles? Il vaut mieux citer ; mais ici la comparaison est presque de rigueur. Bourdaloue et Massillon, développant la même idée, vont nous montrer ce que c est que l'analyse et ce que c'est que la méditation :

Bourdaloue : « Mais je me trompe, chrétiens; « toute réprouvée qu'elle est, cette âme sera en- « core à Dieu, et Dieu à elle : Dieu lui sera en- «c core inséparablement uni, et elle à Dieu ; mais c c'est cela même qui doit faire son malheur. Si « elle pouvait être tout à fait privée, tout à fait « séparée de Dieu, elle ne serait malheureuse qu'à « demi. Le comble de sa misère sera d'en être « privée dune façon , et inséparable de l'autre ; « privée de Dieu, en tant que Dieu était l'objet de « sa félicité; et pénétrée de Dieu, en tant que Dieu « sera le sujet éternel de ses plus violents transit ports : c'est ce qui la consternera. Dieu la re- « noncera en qualité de père, en qualité d'époux, en « qualité de protecteur, en qualité de dernière fin, « c'est-à-dire dans toutes les qualités qui le renc dent bienfaisant, doux et aimable; et il s'attac chera à elle en qualité de juge, en qualité denc nemi, en qualité de vengeur, en qualité de persécuc teur, c'est-à-dire selon toutes les qualités qui le c rendent, tout Dieu qu'il est, non-seulement sévère

340 ROlRDÀLOUfi.

« et redoutable, mais dur et impitoyable. De là « donc cette âme sera doublement malheureuse : <( malheureuse d'avoir encore un Dieu, malheu- « reuse de n'en avoir plus; d'avoir encore un Dieu « conjuré, déclaré, armé contre elle, et de n'avoir « plus de Dieu favorable, propice et miséricor- « dieux pour elle ; d'avoir encore un Dieu pour <( exciter sa haine et ses plus mortelles aversions, « et de n'en avoir plus pour contenter ses désirs « et ses plus ardentes inclinations. Car ce sera là « son grand supplice, de sentir éternellement que << Dieu T avait créée pour lui-même, et qu'elle ne « pouvait être heureuse qu'en lui et que par lui. k et de ne recevoir éternellement de Dieu que de* « rebuts et des mépris, de ne trouver éternelle- « ment entre Dieu et elle qu'une éternelle oppo- <( sition. Elle estimera Dieu malgré elle, et elle < aura une inclination naturelle pour lui; et ce- « pendant elle le haïra : elle l'estimera tel qu'elle « ne le possédera jamais, et elle le haïra tel qu'elle '< l'aura toujours présent. Or, ce conflit d'estime << et de haine, de désir et d'aversion, d'éloigne- « ment et de poursuite à l'égard du même objet, « c'est, chrétiens, ce que nous appelons l'enfer. » Massillon : « Le Dieu de gloire, pour augmenter « leur désespoir, se montrera à eux plus grand, plus « magnifique, s'il était possible, qu'il ne parait à (( ses élus. Il étalera à leurs yeux toute sa majesté, « pour réveiller dans leur cœur tous les inouve- « ment# les plus vifs d'un amour inséparable de

HOURDALOFK. .'Ul

« leur être; ot sa clémence, sa bonté, sa mmiili- «< cence, les tourmentera plus cruellement (|iie sa « faveur et sa justice. Nous ne sentons pas ici-bas, ce mes frères, la violence de l'amour naturel que « notre âme a pour son Dieu, parce que les faux « biens qui nous environnent, et que nous prenons a pour le bien véritable, ou l'occupent ou la parti tagent : mais l'àme une fois séparée du corps, ah ! « tous ces fantômes qui l'abusaient, s' évanouiront : «< tous ces attachements étrangers périront : elle k ne pourra plus aimer que son Dieu, parce qu'elle ce ne connaîtra plus que lui d'aimable : tous ses « penchants, toutes ses lumières, tous ses désirs, « tous ses mouvements, tout son être se réunira u dans ce seul amour : tout l'emportera, tout la « précipitera, si je l'ose dire, dans le sein de son « Dieu, et le poids de son iniquité la fera sans #i cesse retomber sur elle-même : éternellement « forcée de prendre l'essor vers le ciel, éternelle- « ment repoussée vers l'abîme; et plus malheu- « reuse de ne pouvoir cesser d'aimer, que de sen- « tir les effets terribles de la justice et de la « vengeance de ce qu'elle aime. »

Ces deux morceaux vaudraient la peine d'un parallèle approfondi, que nous ne pouvons entréprendre, mais que nous recommandons à nos lecteurs.

Après ce que nous avons dit, on aurait lieu de s'étonner si Bourdaloue avait réussi dans l'homélie et dans l'oraison funèbre. Son sénic tout didac-

.'IV2 BOURDALOUK.

tique, nulloment historique et très-pou plastique, dénaturé ces deux genres. Sous des titres variés, i n'a jamais fait que des armons (1).

Non-seulement la dialectique est peu touchant» j mais, jusqu'à un certain point, elle exclut la pro» fondeur, et qu'est-ce qu'une moindre profondeur sinon une moindre vérité ? La dialectique pure né* glige la nature ou la substance des choses. Elit s'arrête pour ainsi dire à un premier relais, où l'esprit demande et n'obtient pas une nouvelle monture. Il y a une retraite sacrée, où elle ne pénètre pas, où, tonte seule, elle n'a jamais pénétré. C'est à la philosophie qu'il est donné de franchir ce seuil mystérieux; mais pourquoi? parce que la philosophie est quelque chose de plus que la dialectique, qu'on a si souvent prise pour elle, et qui n'est guère à son égard que ce que l'archet est à la lyre. Bossue t, moins dialecticien que Bourdaloue, est bien plus philosophe, et va bien plus avant dans chaque matière. Il y va sans effort, sans appareil; il ne raisonne pas, il énonce; il ne définit pas, il nomme. Son illustre émule, son vainqueur peut-être dans la carrière de la prédication, nqus retient trop souvent en deçà de la vérité, après nous avoir amenés tout près d'elle et nottft l'avoir fait entrevoir ; et chose très-singulière, c'a* quelquefois pour n'avoir pas fait un pas de pte qu'il parait avoir fait un pas de trop; c'est pour

(0 Voytt ton ortifon funèbre du grand Gond* ei ton dbeoort mr TJ**0

BOURDALOIE. .'i&t

avoir été timide qu'il semble paradoxal. Je crois en trouver un exemple dans la première partie du sermon sur la Providence : « Voici, dit l'orateur, « quelque chose encore de plus surprenant : c'est « que souvent le libertin veut douter de la Provi- « dence par les raisons mêmes qui prouvent invin-

* ciblement la Providence, cl qui seules devraient

* suffire pour la lui persuader. Car sur quoi

* ffonde-t-il ses doutes touchant la Pro\idence d'un « Dieu? sur ce qu'il \ oit le monde rempli de dés- » ordres. Et c'est pour cela même , dit saint

* Chrysostome, qu'il doit conclure nécessairement

* «juïl y a une Providence. En effet, jxmrquoi ces

« désordres dont le monde est plein sont-ils des

« désordres, et pourquoi lui paraissent-ils des dés-

* ordres, sinon parce qu'ils sont contre Tordre

« et qu'ils répugnent à Tordre ? Or, qu'est-ce que

* cet ordre auquel ils répugnent, sinon la Provi-

* dence? 11 se fait donc une difficulté de cela « même qui résout la difficulté, et il devient inli- « dèle par ce qui devait affermir sa foi. » Je ne sais si cette argumentation iè\c la difficulté ; je ne le tons pas. Il paraîtra étrange d'entendre dire que te désordres de l'univers doivent affermir notre to, tellement que, si tout se passait dans Tordre. aous serions moins obligés de croire, el qu'un °nlre parfait pourrait servir de prétexte à l'infidélité. Je ne sais si Bourdaloue est descendu jusqu'au fond de l'idée de Chrysostome. Il y a ici, je k crois, lacune, réticence involontaire. Cette idée

de l'ordre dont r homme porte la notion et le besoin dans son sein demandait à être sondée ; l'autorité de ce fait intérieur et tout humain voulait être établie, sinon, peut-être, il valait mieux ne rien dire. Il se pourrait que le nœud qu'on a prétendu défaire, demeurât, pour plusieurs, aussi serré que jamais (1).

Quoique je ne puisse reconnaître en Bourdaloue un véritable créateur d'idées, je crois qu'il en aurait davantage et de plus profondes sans son extrême confiance dans la dialectique. Il croit trop à la vertu intrinsèque du raisonnement, et qu'on a tout fait quand on a prouvé, c'est-à-dire quand on a fait voir qu'une idée est dans une autre, exactement comme les différentes sections coniques sont dans le cône. Écoutez-le, je vous prie, en cet endroit de son sermon sur la Passion. J'abrège. Il s'agissait, selon l'orateur, de réformer l'homme, qui était tombé dans le désordre. Ce désordre vient de trois sources ou a trois formes : la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l'orgueil de la vie. Jésus-Christ nous en présente le remode dans sa passion ; car le mystère de la croix a une opposition essentielle à ces trois principes; il les condamne implicitement, et par là même il opère notre réforme ou notre guérison. — Ainsi donc, parce que Bourdaloue voit certains principes de morale réalisés ou figurés dans des faits, des principes munis pour ainsi dire d'une

(i) Voyez aus*i, dans la première partie du sermon *ur la Fausse consatnet, cet alinéa : « De quelque manière qu'on vire... •»

HOUKDALOIE. 'Mb

sanction divine, il pense que c'en est assez pour que r homme soit gagné. C'est beaucoup, en effet, mais ce n'est pas assez ; et dans un sujet comme celui de ce discours, il ne fallait pas s'en tenir là. La sagesse de Dieu est bien admirable déjà là ; mais si le propre de la sagesse est d'assortir l'instrument à l'objet sur lequel il doit agir, elle se réalise autrement que de la seule manière indiquée par l'orateur. La conversion n'est pas un acte de logique. L'espèce d'admiration intellectuelle que Bourdaloue cherche à exciter en cet endroit, toute seule ne mènerait pas loin, s'il ne s'y joignait un sentiment plus personnel, quelque chose qui n'a rien de commun avec le raisonnement. Cette chose-là est le principe même de la conversion et de la vie en Dieu. Il est difficile, d'ailleurs, quand on se livre à la dialectique, de ne pas se laisser aller à prouver trop; à force de rigueur on arrive au sophisme, et le raisonnement finit par bannir la raison. Cela est singulier, et d'abord on ne le comprend pas bien. Quand vous appliquez les chiffres ou les signes algébriques à mesurer ou à peser une substance, vous êtes sûr que ces signes, qui n'ont rien de substantiel et qui sont parfaitement, et dans tous les cas, identiques à eux-mêmes, ne vous conduiront point à un résultat faux. Il n'en est pas ainsi de la dialectique. Elle peut vous conduire, avec une rigueur imperturbable, à des conséquences qui, envisagées de près, vous révoltent, et que vous rejetez par instinct, comme l'œil, comme la poitrine rejettent des corps

346 BOITRPALOUK.

étrangers. Comment cela ne fait-il P C'est que, séparées de leur substance, une formule vraie, une formule fausse nous sont également indifférentes ; et alors , aucune répugnance intérieure ne nous avertissant, nous prenons fort aisément le relatif pour l'absolu , un point de vue pour un autre, l'ombre pour le corps, les mots pour les choses. U conversation et les livres sont pleins de ces quiproquo. Cela n'a pas lieu dans les sujets qui relèvent uniquement de l'intelligence, et dont la substance tout abstraite est parfaitement simple et absolument invariable; mais rien n'est plus facile, rien n'est plus commun en des sujets où le même mot est nécessairement susceptible de plusieurs idées, et n'a point le caractère des chiffres ou des signes algébriques. En des sujets pareils, si nous ne tenons pas constamment la substance de l'idée, nous ne tenons pas l'idée ; nous la perdons en route et peut-être k rentrée de la route, à peu près (si l'on veut bien me passer cette image) comme un cocher, monté sur son cheval et tournant le dos à sa voiture, peut, sans s en apercevoir, la laisser en chemin, et arriver au but avec sa monture et rien après. Cela ne peut arriver dans un calcul algébrique, où la séparation du signe et de la chose signifiée n'a jamais lieu, où le cheval, jamais, ne laisse lo char en arrière. Dans le raisonnement sur les choses morales, c'est une condition de salut de palper incessamment la substance des idées pour s'assurer que ce qu'on tient à présent est bien ce qu'on tenait tout à l'heure.

(l'est une belle idée de Bourdaloue que de chercher dans l'impureté les caractères de l'enfer. Mais quand il arrive à prouver que l'état de l'âme impure est pire que celui des damnés dans l'enfer, on s'arrête et on l'arrête ; car la notion fondamentale déa choses a disparu dans cet excès de la déduction. Qu'est-ce, en effet, que l'enfer, si les misères en sont moindres que celles de la vie ? Un adoucissement , un rafraîchissement après des maux qui n'étaient plus susceptibles d'augmenter.

La dialectique finit par apprivoiser l' esprit à des énormités. Il s'y forme un calus, comme il s'en forme dans la main qui a manié trop longtemps un outil trop dur. Il est des vérités et des erreurs aux* quelles bientôt on n'est plus sensible; et il se trouve qu'avec toute cette dextérité, toute cette virtuosité logique, on a le jugement non-seulement moins délicat, mais moins sûr, (pie les gens qui font plus d'usage du sens commun que de la déduction savante. On n'a plus rien à apprendre sur le danger de la dialectique, quand on la voit jeter dans le jeu d'esprit un homme tel que Bourdaloue (4 ï.

Nous avons assez longtemps considéré dans Bourdaloue le caractère, le talent et l'art. Il faut arriver

(O Voyez, dans la première partie du sermon sur la Mette, ce passage : « En « quoi, dit saint Augustin, parait l'admirable opposition..., ■ et «et autre : « Pre- « Mtt garde : dans tous In autres deroirs... •

.'H8 BOURDAUWK.

au fond, et l'apprécier comme interprète» des oracles divins.

La morale, sans contredit, fait partie de ces oracles. La Parole de Dieu, au point de vue pratique, est une lampe à nos pieds, une lumière à nos sentiers, et la tâche du prédicateur ne se résume pas, mais sans doute se termine, à faire luire devant nos pas cette lampe et cette lumière. Si, par une hypothèse violente ou par l'effort d'une abstraction purement intellectuelle, on sépare la morale de tout ce qui n'est pas positivement l'action, la pratique, le fait actuel, il faudra dire que personne n'a fait briller plus vive ni porté plus loin que Bourdalouc cette lumière et cette lampe. Bourdaloue est, dans la chaire, le premier des moralistes pratiques. Aucun, à notre connaissance, n'a éclairé autant de sujets et d'autant de côtés différents. Non-seulement la morale surabonde, déborde dans ses sermons dogmatiques, dans ses panégyriques, dans ses oraisons funèbres, partout en un mot où elle ne constitue pas le sujet même du discours, mais tout le monde sait qu'un très-grand nombre des sermons de cet orateur ont pour objet immédiat le développement d'un sujet de morale. Son enseignement moral est le plus complet qui existe sous cette forme, et «le plus vaste peut-être qui existe sous aucune forme. Je n'entends pas qu'il ait traité tous les sujets, qu'il ait abordé tous les détails; je veux dire qu'il a enveloppé tout le territoire, et fortement occupé tous les points par lesquels on domine le pays entier, tous les passages

UoUilDALOUË. 349

qui pouvaient assurer ses mouvements et arrêter ceux de l'ennemi; car il est décidé que les images et les souvenirs stratégiques reviendront toujours à l'esprit quand on aura à parler de Bourdaloue. Dans les trois grandes catégories qui se divisent le champ de la prédication morale, il a produit des chefsd'œuvre. S'agit-il des sujets les plus généraux, des principes qui forment les grandes divisions de cette immense matière, vous verrez qu'il a traité en maître : de l'amour de Dieu, de la religion et de la probité, de la parfaite observation de la loi, de la fausse conscience, des tentations, de la prière, de la pensée de la mort. S'agit-il de ces chapitres plus particuliers qui décomposent la vie humaine dans ses diverses relations et dans ses différents actes, vous avez l'aumône, l'impureté, l'état du mariage, le devoir des pères, le soin des domestiques, la médisance, l'hypocrisie. Voulez-vous enfin ces sujets par où la morale et le dogme communiquent et se confondent pour ainsi dire? il a parlé, plus ou moins heureusement, des afflictions des justes, de la persévérance chrétienne, de la paix chrétienne, de la foi, de la rechute dans le péché. Dans tous ces sujets, et à proportion qu'il en serre de plus près le côté pratique, il est positif, précis, savant, irréfragable. Il est aussi, n'oublions pas de le dire, le plus raisonnable, le phis sensé, en même temps que le plus sévère des moralistes. Riche de l'expérience des autres aussi bien que de la sienne, il ne détache pas ses yeux de la réalité, il voit les choses comme elles

350 BÛURDAIOUI.

sont 9 il sait en apprécier les positions, cl en proposant à chacun, sans hésiter, la loi de la perfection, il la propose dans la forme dont chacun doit la r* vêtir. Tous ses reproches sont équitables, tous tes conseils modérés, toutes ses maximes praticables; la raison prend les devants sur le coeur pour y sous* crire pleinement, et l'on sent que tout sera possible quand le cœur aura consenti. Bourdaloue est effrayant, parce que la perfection est effrayante ; mais il fait si bien sentir qu'au-dessous de ce qu'il propose il n'y a que déraison et dérision, qu'on se mépriserait soi-mÇme de marchander avec lui, car il est évident qu'il ne surfait pas.

Nous n'hésitons point à dire que cette morale est chrétienne, et qu'un chrétien seul pouvait en proposer une pareille et la proposer avec cette forée. Elle est chrétienne dans ce double sens quelle est religieuse et qu'elle est parfaite. L'obéissance qu'il demande, il la demande pour Dieu et la veut absolue. Il la presse connue un devoir, comme une né* cessité, et sans se soucier d'en embellir l'image, il la fait, toujours dogmatisant et argumentant, apparaître si belle d'une héroïque et chaste beauté, que l'âme s'attache avec enthousiasme à un idéal que lui-même semble avoir conçu sans enthousiasme. On finit par se complaire dans cet austère enseigne» ment} l'âme se sent épurer; l'être moral, si nous osons parler ainsi, se redresse et aspire en haut; je ne sais quoi de mâle, de fort et de résolu se communique à la pensée : la volonté se sent comme re*

BOURDÀLOUE. 351

trempée. Je ne sais si Kourdaloue a fait verser des larmes; mais il a du moins, plus d'une fois, accéléré le mouvement du cœur, excité dans l'àme l'ardeur d'une vertueuse impatience, et fait dire au lecteur : Allons! Le patriotisme n'est pas plus intimement uni à la parole de Démosthène, que la vertu, ce patriotisme du royaume céleste, à la parole de Bourdaloue, et Démosthène n'a jamais rendu plus présente aux esprits cette abstraction qu'on nomme la patrie, que Bourdalouc n'a rendu visible au regard de l'âme l'image auguste de la vertu.

Cette vie qui anime son éloquence ne peut s'expliquer pour moi que par l'extrême réalité qu'ont pour lui les idées morales dont il nous entretient. C'est la conscience, cette raison de l'être moral, qui est éloquente chez Bourdalouc. On sent, après comme avant toute réflexion, qu'on est ému des choses, qu'on subit l'action des choses. Dans un discours compassé, symétrique, et dont la croissance semble plutôt d'un édifice où une pierre s'ajuste laborieusement à une autre pierre, que d'un arbre qui s'élève par sa propre vigueur, les choses, les réalités paraissent tout entraîner, et tout le reste suivre de soi-même* Rien de moins sérieux que cette forme, rien de plus sérieux que le fond auquel elle est appliquée (1)*

Après de tels éloges, reste-t-il une place pour la

(I) Cette solide et belle argumentation du sermon sur l'Ambition peut donner km Mec de l'élévation morale de Bourdaloue : i* On ne peut s'emparer d'une poallioa sans vocation. 2° ni en user que comme serviteur, 3° ni la considérer que tourne un autel où nous sommes sacrifiés. Certes, rien n'est chrétien si cela ne f ejt pas. Voyez encore s'il y a, au point de ?ue chrétien, rien de plus solide, «Mm ci complet que le sermon sur la sainteté, rien de plu* vif oureui et 4t phnpoT que h> wrinon «ur lç re*p*ct Immjin, *

optique ? Une très-grande malheureusement , et si nous ne la mesurons pas, nous l'indiquons du moins par ce seul mot : Bourdaloue est catholique. La forme de cette critique en renferme le tempérament; nous accusons du principal défaut de Bourdaloue l'Église à laquelle appartenait Bourdaloue ; mais ce ii est pas à dire que sa personnalité soit par là moins hors de cause ; car si nous ne prétendons pas le juger sur le fait de son catholicisme, nous avons quelque chose à dire sur la manière dont il est catholique. Ceci même ne sera point une accusation , mais la simple indication d'une particularité individuelle, et en tin de compte, c'est sur le catholicisme surtout que notre critique sera tombée.

Bourdaloue était catholique à sa manière, et sa manière était de l'être parfaitement. Les défenseurs mêmes de cette Église, ses représentants les plus avoués, ne le sont pas toujours ainsi. Bossuet n'était pas catholique comme Bourdaloue. Son génie (on ne me permettra peut-être pas de dire son cœur) le dilate sans cesse. A tout moment il fait des sorties, et revient chargé des dépouilles de l'ennemi. Cela ne lui est point particulier. Bon sang ne peut mentir; il y avait du sang chrétien dans les veines de ces catholiques, ou plutôt sous la cuirasse romaine ils portaient un cœur chrétien ; on peut a\ oir dans la tête le catéchisme du concile de Trente, et un autre catéchisme dans le cœur. Celui que Bourdaloue avait dans le cœur était le bon, je n'en doute pas; mais il était aussi complètement et strictement

catholique que personne Tait jamais été. Un commerce intime et habituel avec l'Évangile ne peut guère manquer de faire brèche, du dedans, à cette ^clôture jalouse, et de rétablir, sur quelques points, les communications avec le dehors. Or, Bourdaloue est moins biblique que Bossuet et même que Massillon, dont le premier est imbu de la Bible et l'autre du moins en est teint. Bossuet et Bourdaloue sont aux pieds de deux antiquités différentes : le premier. de l'antiquité biblique, avec laquelle il fond merveilleusement son saint Augustin; le second, d'une antiquité que j'appellerais scolastique en étendant l'application de ce terme jusques aux Pères, avec qui, dans un certain sens, commence Yécole. On a fort admiré «c l'art avec lequel Bourdaloue fait en- <* trer les Pères dans l'économie de ses plans, où (i ils viennent en quelque sorte tracer le dessin « du sujet ou fournir le jet de la pensée (1). » Sans refuser mon admiration à cette rare industrie, j'en réserve, je l'avoue, une plus grande à l'invention, et j'aimerais quelquefois tout autant qu'il en crut ses propres inspirations. Il me semble pour le moins singulier de n'oser dire que la vertu est aimable et le vice odieux sans le congé de saint Grégoire le Grand. J'en dis autant de la complaisance avec laquelle Bourdaloue répète après Chrysostome , à propos du lien et du mien, que ces froides paroles excitent, dans leur froideur même, beaucoup de chaleur dans les esprits. Saint-Amand n'avait pas

(I) Cette observation est de M. Gcucc.

354 UOUADALOUE.

mieux dit lorsque , invoquant Moiso au début de Mme sauvé y il lui disait :

Sois mon guide toi-même» et que, dans ce tableau, Ton feu me serve enfin à te tirer de l'eau.

Une puérilité ne devient pas sérieuse pour être tombée de la plume d'un grand homme. Je pourrais montrer aussi que les Pères ont plus d'une foi» égaré la dialectique de Bourdaloue ; mais leur plus grand tort, c'est de l'avoir retenu loin de la Bible, qui eût élargi son catholicisme, et l'eût çà et la rendu protestant. Quoi qu'il en soit, Tune des choses qui distinguent Bourdaloue, c'est de maintenir à la rigueur la dogmatique de son Église, de ne la dépasser jamais dans aucune direction, mais aussi de la soutenir jusqu'au bout, sans éviter aucune conséquence. Il a, je l'avoue, la docilité la plus courageuse ; mais il en résulte aussi que sa logique sur ce terrain manque d'une certaine délicatesse et que son orthodoxie a quelque chose de grossier. Tout le monde a entendu parler d'une admirable statue qu'on appelle Vicorché, par la raison, si je ne me trompe, qu'elle accuse avec une vigueur inouïe tous les muscles du corps humain : telle est la doctrine de Bourdaloue; c'est l'écorché du catholicisme, comme sa dialectique, toujours en relief, est, en quelque sorte, l'écorché de la logique. On pourra l'aire de ceci un éloge aussi bien qu'une critique, puisqu'il est honorable à Bourdaloue qu'on puisse renvoyer au recueil de ses discours tous ceux qui

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