BOUES AIX)U
le protestantisme, qui est né pour combattre ces doctrines, et qui a noblement commencé par là, ne les tit jamais vues se reproduire dans son sein. Il •'enfant bien vraiment; et Ton aurait lieu de s'éton» ner qu'une ortie aussi vivace et qui plonge d'aussi profondes racines dans le cœur humain, eût été si facilement extirpée. Au contraire, elle reparaît sans cesse; elle perce les murailles les plus dures; et comme les extrêmes se touchent, nous ne serions pas embarrassé de surprendre l'ultra-calvinisme en flagrant délit de catholicisme sur ces sujets comme sur plusieurs autres; il est telle vue sur l'assurance du salut qui est de Vopus operalum tout pur et du mérite brutal. Seulement, voici la différence, et elle nt incalculable : c'est que rien ne nous enchaîne à ces erreurs, et que tout nous en détache. Le livre de la grâce et de la foi est toujours là, ouvert comme un vase de pures et salutaires odeurs, dont les émanations sans cesse renouvelées purifient et assairâient l'atmosphère où nous respirons ; et quelles lu* soient les variation du protestantisme, il est re- Nirquable que tous les symboles des grandes communautés protestantes soient unanimes à rendre té- Btoignage à ces vérités évangéliques, désavouées ou fo moins exténuées par le catholicisme.
Or, ces doctrines, qui constituent la beauté philosophique du christianisme, en même temps qu'elles ei* expriment l'esprit et qu'elles en résument le symoofe, Bourdaloue ne les comprend pas. Qu'on me laisse répéter que je crois qu'il les avait dans son
.')tSO BOUllDALOUE. 0
cœur, d'où, par des canaux imisibles, elles portaient la vie et la pureté dans la morale qu'il a si bien enseignée; mais enfin, comme théologien, il ne les recevait pas, et sa pensée, toujours retenue dans l'ornière de la dialectique, ne l'y entraîne jamais. C'est par là que s'expliquent pour moi clairement plusieurs des défauts de ce grand prédicateur, et le plus grave sans doute, qui est le peu d'intérêt et de saveur de plusieurs de ses discours, et de bien des passages dans presque tous. Le principe vivifiant, générateur de la morale, la morale, pourrait-on dire, de la morale même, lui échappant sans cesse, ses idées, lorsqu'il faut qu'il s'approche des grands principes, sont obscures, embarrassées, contradictoires même. Il a souvent parlé du mérite (1), mais il s'est toujours perdu dans cette question. Me trompé-je en disant qu'il s'y perd dans le passage suivant de son sermon sur la persévérance chrétienne?
u Je le sais,. .. quelque justes que nous soyons. « quelques bonnes œuvres que nous ayons prati- * quées ou que nous pratiquions encore tous le* « jours, nous ne pouvons mériter ce don souverain <i de la persévérance finale, le mériter, dis-je, d'uu « mérite parfait, d'un mérite de justice, d'un mérite wi qui nous donne droit de l'exiger, d'un mérite de u. condignité. Mais, outre ce mérite, il y en a un c autre : un mérite de convenance, un mérite de
(t) Cc«t surtout dans le sermon sur l'Ascension qu'il en parle ex professa; la ne te trouvent point les tempéraments qu'on remarquera dans le passage qfte je vais transcrire. On y parle du mérite de l'homme comme d'un mérite propre, qui concourt, en cette qualité, avec le mérite de Jésus- Chrin.
BôlîRDALOL'K. 301
« congruité, un mérite fondé sur la miséricorde et «c sur la pure libéralité de Dieu, etc. »
J'aime mieux Bourdaloue lorsque , renonçante ces distinctions subtiles, il parle du mérite de l'homme comme d'un mérite propre; il est plus clair alors, et n'est pas plus loin de l'Évangile; mais il en est loin encore. L'Évangile ne reconnaît à nos œuvres, n'importe qu'elles soient faites dans la foi ou hors de la foi, aucun mérite dans ce sens qu'il puisse ni remplacer ni compléter ce que les théologiens ont appelé le mérite de Jésus-Christ. L'Évangile parle d'un pardon gratuit, base et préliminaire de la nouvelle alliance, puis de la foi à ce pardon, comme de l'œuvre par excellence , de l'œuvre qui renferme toutes les œuvres, de même que le grain de blé renferme tout l'épi. Cette foi, que Dieu donne après en avoir donné l'objet, fait ce que, sans elle, aucune œuvre n'eût pu faire ni ne ferait jamais, elle nous justifie ; elle nous revêt de la seule justice dont nous soyons capables, la justice du repentir, l'abandon de la justice propre, l'espérance en Dieu seul, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, la démission, entre ses mains, de toutes nos prétentions et présomptions. Elle vide et elle purifie le vase de notre cœur, le rend propre à recevoir Dieu, et devient la racine saine et vigoureuse d'une nouvelle vie, puisque non-seulement elle nous soumet à Dieu par l'abdication la plus absolue, mais nous unit à lui par la confiance la plus absolue. La foi est une faculté ; or, l'acte est le signe de la faculté, et la faculté qui ne fait pas n'est pas
362 BOURDÀLOUK.
une faculté. Notre foi, une avec nos œuvre», se constate par nos œuvres, ou, pour parler avec saint Jacques (qu'on a vainement tenté de brouiller avec saint Paul) , elle agit avec noe œuvres, qui, de lettr côté, la rendent parfaite ou la conêommmt. La foi et les œuvres, le tronc et les branches, forment un tout, une seule et même œuvre, une seule et même justice; mais tantôt, parce que le principe renfermé tout, il est dit que nous sommes justifiés par la foi, c'est-à-dire sauvés par le principe, et tantôt, parte que ce que nous toisons est le témoignage et la nature de ce que iioub sommes, il est dit que nous recevrons selon ce que nous aurons fait. Un grand nombre de passages de l'Évangile répètent sous diverses formes celui-ci : c Dieu n'est pas injuste pour « oublier vos œuvres et le travail de la charité que « vous avez fait paraître (1). » Et ce n'est pas une simple accommodation; ces œuvres sont bonnes, Dieu ne peut les traiter comme mauvaises; il s'honore lui-même en les honorant; c'est justement qu'il les couronnera ; mais nulle part il n'a dit que ces œuvres, nées de la foi, identiques avec elle, puissent remplacer la foi, ni qu'elles soient en elles-mêmes notre justice, puisque la foi seule est notre justice, et que, sans la foi, nous n'eussions pu les foire. Encore moins l'Évangile a-t-il dit que le mérite de ces œuvres compléterait le mérite incomplet de Jésus- Christ, ce que Bourdaloue professe ouvertement. Lés obscurités et les embarras de ce grand homme sur
(i) Hébreux, VI, 10.
ce sujet viennent de l'idée qu'il se faisait de la foi ; nous ne lui reprochons pas d'en avoir fait une œuvre; elle est une œuvre sans doute, mais une œuvre morale, une première justice, un principe de vérité déposé dans l'esprit, une source de vie ouverte dans l'Ame; et Bourdaloue en fait une œuvre légale, une condition de droit rigoureux, un premier mérite qui doit, aux termes de je ne sais quelle convention, communiquer un mérite à nos autres œuvres, et sans lequel nos autres œuvres ne sauraient en avoir aucun :
« C'est à la foi qu'il a attaché tout le mérite de c notre vie ; et sans la foi rien ne peut nous conduire « à lui... Les hérétiques de presque tous les siècles c ont tiré avantage de leurs bonnes œuvres... Mais « parce que leur foi n était pas saine, les Pères leur « répondaient toujours que c'était en vain qu'ils se t glorifiaient; que toutes ces œuvres de piété, quoi- « que éclatantes, n'étaient que des œuvres mortes, « leurs vertus que des fantômes ; . . . qu'il n'y avait c que le champ de l'Église où Ton pût espérer de t cueillir de bons fruits ; que c était dans cette Église c universelle que Dieu voulait être loué; que, hors t de là* il n'y avait ni louanges, ni prières qu'il t écoutât, etc., etc. »
Vous voyez bien qu'il s'agit d'une condition légale, et non d'une condition naturelle.
Si Ton veut connaître le côté faible de Bourdaloue en théologie, il faut lire son sermon sur l'état du péché. Il prétend montrer que toutes les bonnes ac-
3(îi BOURDALOrK.
fions (|ue nous pourrions faire dans l'état du péché ne peuvent avoir aucun mérite devant Dieu. 11 ne définit l'état du péché que par son opposé, qui est l'état de la grâce sanctifiante ; l'état du péché sertit donc un autre nom de l'état d'irrégénération. Vous croyez peut-être que, pour établir sa proposition, Bourdaloue va la changer, et vous prouver que les actions que nous faisons dans cet état ne peuvent être vraiment bonnes. Il ne l'entend pas ainsi ; car selon lui, <( fussions-nous devant Dieu chargés de tous h$ « crimes » (toujours le faire au lieu de Vétrel II fallait dire : fussions-nous trois fois morts dans notre péchéj, « nous pouvons encore dans cet état faire des actions « vertueuses, honorer Dieu, secourir les pauvret, « obéir à nos supérieurs, pratiquer mille autres défi voirs de piété et de justice; nous pouvons, dans ce « môme état, faire des actions surnaturelles et d'un <( ordre divin, des actions vraiment religieuses et « saintes dans toutes leurs circonstances, et à quoi il « ne manque rien, hors qu'elles n ont pas été fait» « dans l'état de la grâce. » Mais parce qu'elles ont été faites dans cet état, elles ne peuvent avoir de mérite, et alors même que nous serons rentrés dans la voie du salut, elles seront à jamais stériles et infructueuses; ce ne sera point pour ces actions, toutes saintes quelles ont été, que Dieu nous béatifiera, etc., etc. Je me souviens d'avoir été, dans ma jeunesse, un peu scandalisé de ces deux vers de Boileau;
Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.
Je me demandais comment l'auteur le plus divin pouvait être en même temps un méchant écrivain. Peutêtre avais-je tort; mais il me semble que je suis un peu plus sûr de mon fait en demandant : comment celui qui fait des actions saintes pourrait-il être en état de péché ou d'irrégénération? A quelle vérité de conscience correspond cette espèce de comptabilité, qu'on ne saurait appeler religieuse sans un véritable abus de langage? Une fois l'idée de mérite admise, on se demande comment ce qui est bon, absolument bon, pourrait n'en point avoir. On voudrait savoir en quoi donc diffère l'état du péché de celui de la grâce, ai l'un et l'autre portent des fruits qu'il est impossible de distinguer. Le fruit dit l'arbre; si le fruit est bon, l'arbre n'est pas mauvais ; il y a plus : s'il a produit de bons fruits, il n'en a pu produire de mauvais. Ce prétendu état du péché est donc un état de grâce.
Tout est arbitraire, conventionnel, dans cette théologie, qui voit les actions de l'homme, et ne voit point l'homme, qui tient compte des faits extérieurs et ignore les faits intimes, qui établit, entre Dieu et l'homme, au lieu de rapports moraux, des relations légales, et réduit la grande question du salut aux proportions d'une affaire de banque, avec les accessoires obligés des sommations juridiques, de la prescription légale et de la contrainte par corps. Toute la partie profonde, tout le côté vraiment spirituel et surnaturel de la théologie chrétienne, échappe ainsi à Bourdaloue. 11 parle disertement des péchés, et semble ignorer ce que c'est que le péché; il parle <!e
366 BOUADALOUE.
la vie chrétienne et ne sait ce que c'est que la non* velle naissance ; il parle de la justice, et ne nous dit pas que le fruit de la justice se sème dans la paix, fl est curieux de l'entendre sur ce sujet même de li paix, lorsqu'il veut nous montrer que la foi produit la paix :
« S'il est honorable et glorieux à Dieu de gouver- « ner l'homme par la foi, je soutiens qu'il n'est pu « moins avantageux à l'homme d'être conduit par « cette voie ; non-seulement parce que la conduite « de la foi est plus méritoire pour l'homme que « celle de la raison, » (pourquoi cette opposition? la foi n'est-elle pas la plus heureuse application et le plus noble effort de la raison ? et n'est-elle pas d'autant plus méritoire qu'elle est plus raisonnable?) « non-seulement parce que sans la foi nous ignore* « rions bien des mystères et des vérités,... mais a surtout parce qu'en matière de religion il est im- « possible, quelque intelligents que nous puissions <c être, que nous trouvions jamais le repos de notre « esprit hors d'une humble soumission à la foi. » la suite (1).
Sans doute que, quand on ne sait pas ce qu doit croire, on ne peut avoir aucune paix, puisque c'est dans les vérités qui sont l'objet de la foi que se trouve le principe de la paix ; mais il ne s'ensuit pas que, lorsqu'on sait ce qu'il faut croire, et même lorsqu'on le croit, on ait par cela seul la paix. La paix que proclamèrent les anges dans la nuit solen*
(i) Sermon sur 11 Paix chrétien**.
BOURDÀLOUK. 367
nelle où Emmanuel nous fut donné, était sans douto quelque chose de mieux que le repos de la raison après les oscillations du doute.
Étrange antithèse, dont pourtant on verrait les termes se rejoindre et se confondre dans F idée mère du catholicisme : le catholicisme, qui efface autant qu'il est en lui le Consummatum est, le catholicisme, avec lequel tout est sans cesse à recommencer, est en même temps la théologie de Vopus optratum ou du fait accompli. Commencer une seule fois, et continuer sans cesse, voilà la pensée de l'Evangile ; mais ce n'est pas celle de l'homme naturel, et nous l'avons dit, le catholicisme est, à plusieurs égards, le christianisme de l'homme naturel. L'œuvre du salut est une œuvre infinie, et l'homme veut en avoir fini. Semblable à ce spéculateur prudent, il veut réaliser. Il faut donc que chaque œuvre ait une valeur en soi, que chaque œuvre soit un effet négociable, un chiffre dans un total. Le catholicisme se prête à cette exigence du cœur humain. Il attribue à l'œuvre une valeur intrinsèque. Il érige également en valeurs tous les moyens de grâce; tous deviennent des œuvres; et T huile sainte, destinée à couler incessamment, se fige au froid glacial de ce système. De là ce qu'on a, dans ces derniers temps, très-justement appelé le mécanisme. De là l'importance du prêtre, devenu nécessaire pour communiquer à tous les mouvements naturels de la vie chrétienne un caractère surnaturel et une vertu intrinsèque. Non-
368 BOUBDALOUE.
seulement le Saint-Esprit, dans les occasions solennelles, ne vient que sur les pas du prêtre, mais le prêtre arrive à la place du Saint-Esprit, sans lequel tout pourra fort bien se terminer. Cette préoccupation du prêtre est frappante dans le beau sermon de Bourdaloue sur l'impénitence finale. Après avoir montré comment toutes les chances peuvent tourner contre le pécheur mourant qui voudrait enfin faire pénitence, l'orateur arrive à la dernière infortune qui lui peut être réservée. Il avait échappé à toutes les autres ; on avait pu obtenir le secours d'un prêtre ; ce prêtre était venu à temps ; mais ce prêtre est sans aptitude à l'office qu'on réclame de lui; et ce pécheur qui eût pu mourir impénitent faute d'un prêtre, meurt impénitent faute d'un bon prêtre (i). Toujours le prêtre; c'est l'agent indispensable; l'auteur ne suppose pas qu'on eût pu s'en passer; qu'un ami, qu'une épouse, qu'un fils, eût pu prononcer les mots salutaires; que le malade luimême eût pu les trouver dans la Parole de Dieu, et que le Saint-Esprit, sans autre intermédiaire, eût pu les appliquer à son coeur. 0 divine liberté de l'Esprit saint, où êtes-vous? et que c'est bien le cas de s'écrier : Quoi ! toujours un homme entre Dieu el moi!
Je n'ose m'étendre davantage, bien que les réflexions se présentent ici en foule. Je ne puis même prendre congé comme je le voudrais, c'est-à-dire avec les expressions d'un juste respect et d'une vive ad-
(i) Voir ci -dessus, page àot», la citation de ce morceau.
BOUKDALOUK. 3f> Q
miration du grand prédicateur que j'ai tenté d'apprécier. Je ne veux plus faire qu'une seule observation ; Bourdaloue, qui me la suggère, n'en est ni le sujet, ni l'objet unique. On a beaucoup médit de la philosophie , et je ne viens pas la défendre ; mais j'oserai bien dire quelle a, dans un sens, rendu service à l'Évangile. En s1 appliquant à pénétrer dans son intérieur, :i étudier le rapport de ses parties, sa contexture intime, son système, elle a peu à peu fait justice de cette théologie qui, faisant abstraction de la nature des choses, imprime à la religion le caractère le plus arbitraire, et finit nécessairement par revêtir la foi d'un mérite, celui de la servilité et de l'aveuglement volontaire. Nous n'avons rien perdu a comprendre ce qui pouvait être compris, ce qui était fait pour l'être; car entre ignorer et méconnaître, souvent il n'y a pas* de milieu. Bon nombre de ceux qui ne croyaient pas y ont gagné de devenir croyants; ceux qui croyaient déjà se sont trouvés heureux de voir combien était profond, de tous les rAtés, dont ils n'avaient vu qu'un seul, le fondement de leurs espérances. Ils avaient dit avec joie : Je sais en qui j'ai cru ; ils disent, avec non moins de joie et de gratitude : Je sais ce que je crois.
Chacun a ses manies. La mienne, ou l'une des miennes, est de relire tous les ans le chef-d'œuvre de Daniel De Foe. J'en ai deux éditions ; Tune, toute moderne, avec d'élégantes gravures, où Robinson rn apparaît sous les traits d'un héros de Madame Cottin; l'autre, imprimée en 1720, chez L'Honoré et Châtelain, libraires d'Amsterdam, avec des gravures dont Robinson lui-même semble avoir fourni les dessins, et un portrait en pied de ce fameux aventurier, de la façon de Bernard Picart. C'est de celle-là que je fais usage, et quiconque aime Robinson doit comprendre ma préférence. Le style de cette traduction, un peu réfugié, je le crains, le caractère d'impression, la forme même et la reliure du volume, répondent singulièrement au sujet et à la nature du livre. Je ne le lirai jamais, si je puis, dans une édition moderne, et j'espère bien le lire encore une fois dans celle-ci. Je n'ai guère de plus doux loisirs que ceux que j'emploie à cette lecture. Il ne manquait à mon plaisir que d'en parler à mes amis, et voilà pourquoi j'écris cet article, espèce de cirou-
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luire qui parviendra, je m'en lia t te, à tuas ou presque tous.
On raconte qu'à la première représentation d'un des chefe-d'œuvre de Molière, un spectateur s'écriait sans cesse : Quel bonheur ! quel bonheur ! Un de ses voisins lui demandant de quoi donc il se félicitait, cet' homme lui répondit : Eh! ne voyez- vous pas que, si ce chef-d'œuvre n'avait pas paru, il ne paraîtrait jamais? Cet homme avait raison; il n'y a pas, il ne peut pas y avoir deux Molière; une individualité n'a pas deux éditions. Mais sa réponse a encore un autre sens. A chaque époque, il y a certaines idées flottant dans Pair, confusément présentes à tous les esprits, des données heureuses, qu'il faut •aisirsur l'heure, ou voir s'échapper pour jamais. Je &fc sais si celui qui a le talent de les découvrir, a •08si celui de les exprimer; peut-être que l'un ne suppose pas l'autre; mais je crois que ce double Privilège appartient à des génies naïfs, qui ont eu Peu d'intention, si Ton peut s'exprimer ainsi, ou qui **ont pas eu du moins celle qu'on leur sup]>ose. Us °M voulu une chose, et ils en ont fait une autre ; c'ost un accident commun aux plus grandes œuvres; 81 leurs auteurs pouvaient faire visite à la postérité, c**tt elle qui leur apprendrait leur secret.
Cest ce que je pense de Kobinson. Le sujet ou Wutôt l'idée de ce livre était suspendu et comme en dissolution dans la masse des idées de l'époque où ^TVait De Foe (l). Le monde était en travail de ce
* ' 2 De Foc eUil d'origine frinçaiie, ri «on nom ♦'•bit probablement Du F*iy.
;t7w2 KOBINSON.
livre merveilleux; les éléments en étaient partout ; un homme les rassembla, les concentra; ainsi naquit Robinson ; et je ne serais pas étonné que quelqu'un se fût écrié alors : « Quel bonheur! quel bon- <c heur! car qui écrirait jamais Robinson s'il ne venait « pas de s'écrire? »
Ce qu'a de poétique et de singulier la position d'un homme arraché à la société de ses semblables, et relégué durant des années dans une ile déserte, avait dû frapper bien des esprits dans tous les pays et dans tous les temps. Philoctète, dans ce sens, est le Robinson antique. Visitez, avec Sophocle, cette He sauvage de Lemuos, où un antre percé des deux côtés et un lit de pierre sont la demeure et tout IV meublement du héros proscrit, où a il na d'autre « compagnie que les oiseaux, les bêtes farouches, el « l'écho qui répète ses plaintes et ses cris; » voua avez la donnée ou la matière première du roman de De Foe. Écoutez les plaintes de Philoctète : a Quelle « surprise, que de larmes, que d'imprécations, quand « je me vis seul dans ce désert, sans esclave pour «< me servir, ou du moins pour me soulager dans « mes douleurs! Hélas! je jetai mes regards de tous « cotés dans cette île, et je n'y trouvai que ce qu'on « m'v a\ait laissé, la misère et une source intaris- « sable de gémissements. » (Fénelon dit : je n'\ Irouxai que la douleur ;. « Cependant les jours se u succédèrent, le temps s'écoula; et dans cette grotte « qui me tint lieu de maison, réduit à ma seule in- « dustrie, il nie fallut songer à pourvoir moi-même
ROBINSO.N. 373
a à mes besoins. Cet arc me fournissait la nourriture. « Je m'occupais à percer de mes flèches les timides « oiseaux. Quand mes traits avaient atteint ma proie, n je me traînais avec douleur contre terre pour l'al- « 1er ramasser. Je rampais de même pour chercher « de l'eau; et quand il fallait couper le bois, qui « m'était nécessaire, surtout dans les rigueurs de « l'hiver, je n'en venais à bout qu'avec d'extrêmes a travaux. Je tirai, quoique avec peine, du sein des « cailloux, le feu qui soutient encore ma triste vie. « Quant à mon Ile, en voici lu peinture en deux « mots. Nul homme n'y aborde volontairement. Il « n'y a ni port, ni commerce, ni maisons pour y re- « cevoir les étrangers... On n'y peut espérer de « société que par les tempêtes (1). » Tout cela, à la blessure près, c est Robinson. Mais la différence n est pas moins frappante que la ressemblance. Lemnos est désert, mais non pas inconnu, ni reculé aux limites du monde. « Les tempêtes n'ont pu manquer, « dit le poëte, d'y envoyer quelques malheureux; « mais ceux qui viennent malgré eux en ce lieu se « contentent de plaindre Philoctète et de le con- * soler. » Pourquoi ne font-ils rien de plus? C'est qu'ils n'osent. Philoctète leur parait marqué d'un sceau de malédiction. C'est une victime expiatoire, et le sacrifice doit se consommer. Cette idée, qui sert de base au drame de Sophocle, relègue au second plan toutes les autres. La solitude absolue, la lutte de r homme avec la nature ne sont ici que des acces-
(i ) Traduction de Brumoj.
37 A R0BTN80N.
soir es, et le poète ne les représente qu'à grands traite. C'est le point de départ, non le sujet du drame. Cet exil est môme volontaire en un certain sens, puisque Philoctète n'achètera pas à tout prix sa liberté et It société des hommes, et qu'il faudra enfin l'arracher de cette île où d'abord il a supplié Néoptolème de ne pas l'abandonner. Philoctète n'est donc pas Robin son, encore qu'il dise au fils d'Achille : a La né* « cessité m'avait instruit, la nécessité qui apprend a aux hommes à tirer le bien des maux marnes ; » car on sent que cette maxime n'est ni la conclusion de la fable ni le but de l'œuvre.
Le rapport de Philoctète avec Robinson est donc purement accidentel ; et le chef-d'œuvre de Sophocle n'a pas suscité celui de Daniel De Foe. Mon peu d'érudition ne me permet pas de dire si l'écrivain anglais a eu quelque autre modèle, si du moins il existait, avant lui, quelque livre fondé sur la même idée que le sien. Je suis peu disposé à le croire. Robinson a paru en son temps, et il ne semble pas qu'il ait pu paraître plus tôt. On croirait, il est vrai, que l'idée de montrer, au moyen dune fiction, jusqu'où s'étend et où se borne la puissance de l'homme séparé de l'homme, a pu se présenter et sourire à bien des esprits. Plus d'un poète, aussi, aurait pu rêver les charmes ou les ennuis d'une vie absolument solitaire. De telles fictions ne pouvaient-elles donc éclore que sous les rayons du dix -septième siècle? Véritablement, je le crois. Je parle des fie* tions et non de l'idée qui en fait la base. Il nait plus
ROBINBON. 375
d'idées d'une seule fable, qu'il ne peut naître de fables de vingt idées, et l'instruction qui ressort le plus vivement d'un récit, fut rarement présente, au moins distinctement, à la pensée du narrateur. Les grandes oeuvres, les inventions, immortelles ne se conçoivent pas à priori. Il y a, dans ridée qui leur a donné naissance, quelque chose à la fois de plus immédiat et de plus complexe. Le thème de toute composition poétique est une combinaison intime d'éléments, dont la rencontre, fortuite en apparence, est, pour l'esprit où elle se consomme, une espèce de vision. On ne voit pas, s'il en était autrement, en quoi le génie poétique différerait essentiellement du génie philosophique. Et voilà, pour le dire en passant, pourquoi ce qu'on appelle l'idée d'un ouvrage d'imagination est difficile à dégager. C'est qu'elle ne vient jamais seule et dans la pureté de son abstraction, c'est que l'objet immédiat de la poésie est toujours un composé, et qu'une unité de pensée à la fois plus rigoureuse et plus visible serait au prix de la poésie elle-même. Parler ainsi, ce n'est pas ravaler le poète, ce n'est pas davantage nier l'art ; c'est reconnaître à la poésie le pouvoir de créer des êtres vivants; car la vie est un fait complexe, le concours simultané de plusieurs éléments qu'il sera loisible à l'analyse de distinguer après coup, je dirais leur concrétion, si ce mot, qui désigne tout simplement le fait de croître ensemble, de naître d'un même jet, de pousser sur une même tige, n'était pas un terme'
trop scolastique pour en faire usage à propos de Robinson.
Dans quel esprit, mon cher lecteur, avez-vous lu Robinson ? Vous avez fait comme moi, je l'espère; vous êtes redevenu enfant ou peuple pour lire ce chef-d'œuvre. Eh bien ! je pense que c'est dans le même esprit qu'il a été conçu par son auteur. Les grands poètes sont de sublimes enfants, ce qui ne veut pas dire que le sérieux leur manque, puisque après tout l'enfant est plus sérieux que l'homme fait. Robinson apparut à De Foe comme il vous apparaît à vous-même dans vos souvenirs ; car vous l'avez vu, ou peu s'en faut. Je dis mal peut-être ; car, au fait, Robinson est peu individuel; son individualité lui vient tout entière de sa situation ; situation si exceptionnelle , si neuve , qu elle suffit à tout et qu'elle individualise le premier venu, et à dire vrai, Robinson n'est point autre chose. Me permettra-t-on d'ajouter que cela même est une qualité du roman, et la preuve d'un tact bien sûr ? Donnez à Robinson des traits plus marqués, une personnalité mieux accentuée, et vous verrez si le roman n'y perdra pas. Tout devait être sacrifié à la situation, et il fallait que Robinson ne fût autre chose qu'un homme quelconque. Et en effet, il est bien un homme quelconque; ce n'est pas un homme, c'est l'homme. Son éducation lui a donné peu d'idées et n'a pas réglé son esprit; elle l'a livré à peu près sans défense à la puissance du milieu dans lequel le sort Ta fait naître : ses instincts moraux ne sont ni très-mauvais ni très-bons;
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sa moralité est celle de tout le monde ; ses penchants sont ceux de son âge, ses idées celles de sa classe et de son siècle. Ou plutôt il n en a point, et c'est la solitude et le malheur qui se chargent de lui en donner. On peut être beaucoup plus haïssable qu'il ne Test, on ne saurait être moins intéressant. Il le deviendra, mais comment? par l'éducation de Dieu suppléant celle des hommes. A son point de départ, rien ne nous attache à lui ; et même rien, en lui, n'attire fortement notre attention, sinon quelques traits qui font de cet homme le type ou le miroir de son époque.
Ceci nous ramène à notre première question. Les créations les plus individuelles sont suscitées ou suggérées. Par qui ou plutôt par quoi Robinson Fa-t-il été? Est-ce que cet admirable roman était dans l'air, et tout le monde le faisait-il ou l'avaitil fait quand De Foc s'avisa de l'écrire? J'en suis presque persuadé. L'esprit d'aventure n'était pas éteint, et il semblait avoir passé des nations guerrières aux peuples navigateurs. Les navires, aussi hardis que l'était naguère la fantaisie, cherchaient les plages éloignées où tant de rêves les avaient devancés. Le globe, moins inexploré qu'au siècle précédent, n'était guère moins mystérieux ; l'art nautique, bien inférieur à ce qu'il est aujourd'hui, permettait encore de répéter sans sourire les fameux vers d'Horace : Mi robur et œs triplex;
r imagination ne rencontrait nulle part l'inviolable limite des connaissances précises et des faits fyen
constatés ; les voyageurs pouvaient mentir impunément, et trancher du héros sans étonner personne. L'esprit d'aventure avait pu descendre dans cet classes de la société dont un labeur monotone avait jusqu'alors enchatné l'essor et endormi l'imagination. De gentilhomme il était devenu bourgeois. Et qui ne serait frappé du caractère bourgeois de « roman de Robinson? Gela seul m'empêcherait de croire que lord Shaftesbury en ait écrit le premier volume, qui, à vrai dire, est tout Robinson. Li bourgeoisie n'est ni dans Gil Bios, ni dans le Ai» man comique, ni dans aucune des productions du dix-septième siècle ou figurent des personnages roturiers ; ce dernier mot explique ma pensée : on y voit des roturiers plutôt que des bourgeois; mas Robinson est né en pleine bourgeoisie, son histoire est l'épopée bourgeoise; le héros appartient à cette classe par sa naissance, par son éducation, par set pensées, par ses perspectives : seulement c'est le bourgeois marchand. Si j'ai quelque chose à reprocher à De Foe (et peut-être encore ai-je tort), c'ert d'avoir trop marqué cette dernière nuance. La th cilité avec laquelle un jeune vagabond (car le mot d'aventurier est trop noble pour lui) jette les fondements d'une fortune qu'il retrouve décuplée an sortir de sa longue captivité, ne blesse peut-être pas trop les vraisemblances ; l'âge d'or des aventuriers n'était pas entièrement écoulé; mais cette partie du récit n'en a pas moins son inconvénient; l'enthousiasme des gains faciles et rapides est an