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fond de toutes les âmes; c'est la féerie de notre siècle : il vaudrait mieux le laisser endormi que de le réveiller et de le flatter comme le fait notre auteur.
Les Aventures surprenantes de Robinson devaient plaire au siècle et au pays de De Foe. Ce titre seul iï aventures attirait; n'est-ce pas ainsi que r archevêque de Cambrai intitula son Télémaque? Il est vrai que les principales aventures de Crusoê ont pour théâtre une tle déserte et se succèdent dans le silence d'une solitude longtemps absolue ; cette solitude ou cette relégation loin de la société des hommes est le trait caractéristique , l'intérêt dominant de l'ouvrage. Ceci serait-il aussi une suggestion de l'époque? Oui, car c'était, dans le domaine du possible, la plus étrange des aventures, et elle devait nécessairement se présenter à l'esprit de quelqu'un. Mais, de plus, à une époque où, quelles que fussent les imperfections de l'établissement social, on en sentait le mérite et la nécessité au moins aussi vivement qu'on en sent aujourd'hui les vices, il n'est pas étonnant qu'une imagination poétique ait été tentée par le tableau des malheurs de la vie solitaire. Car il ne faut pas nous y tromper : Tardent pamphlétaire, le martyr de ses convictions (personne n'ignore qu'il en expia l'audace au pilori), De Foe, qui avait, pour médire de la société, quelques raisons que notre siècle trouverait excellentes, De Foe, pourtant, a foi à la société comme à une institution divine, et met ses bienfaits
infiniment au-dessus de ses inconvénients. Et môme, si Ton en croit les premières réflexions de son troisième volume, c est contre la solitude qu'il aurait écrit Robinson. Il a trouvé un sujet de morale individuelle où d'autres auraient cherché un cadre pour des déclamations politiques. Soixante ans plus tard on verra l'auteur des Mémoires du chevalier é Gastines inaugurer dans une ile déserte une société philosophique, une république fondée sur les opinions du dix-huitième siècle; à l'époque (1) et dans le pays de De Foe, la société est acceptée de tous, les bases n'en sont point discutées, et si Ton écrit contre la solitude, ce n'est ni avec le dessein avoué ni même avec l' arrière-pensée de défendre l'institution civile, qui n'en a pas encore besoin.
Au reste, le dessein ou la pensée de l'auteur ne va pas au delà de ce que j'ai dit. La poésie de ce livre est involontaire. Le héros n'a pas une émotion qu'on puisse appeler poétique. S'il se replie sur lui-même, c'est avec sa conscience morale. Ses regrets, ses désirs sont de la nature la plus positive, et l'imagination n'y ajoute rien. La société, pour lui, c'est ce que ce mot rappelle à tout le monde; la solitude, c'est ce que tout le monde se représente sous le nom de solitude; il n'y met rien du sien. C'est peut-être une vérité et une convenance de plus. Bobinson est un personnage sans aucune distinction, ni du cœur ni de l'esprit, qui, mécontent d'une condition heureuse mais médiocre, a foi
t En i"i9.
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la maison paternelle et s'est mis à courir le monde. Il faut qu'il apprenne ce qu'il a perdu, et que Tinfortune lui enseigne la reconnaissance. Il faut qu'il découvre et que d'autres découvrent avec lui tout ce que vaut la société, surtout pour ceux qui n'y tiennent ni le premier ni le dernier rang. A cet effet, il va boire goutte à goutte les amertumes de la solitude; mais Fauteur lui épargne celles qui peuvent appartenir à une organisation supérieure ; il y a, comme dit Nicole, des âmes qui sont douloureuses partout; celle de Robinson n'est pas du nombre; il n'éprouve dans son isolement que ce que tout autre éprouverait, rien de ce que tel ou tel pourrait ressentir, et de ce qu'il ressentirait luimême s'il avait eu avant son exil une vie plus riche *t moins vulgaire. Une couception aussi simple n'aurait pas suffi à l'époque de Rousseau, et cet illustre taivain, qui admirait tant Robinson, ne l'aurait Partant pas écrit comme De Foe. Vojez un peu 'WDme Ta entendu un grand poëte à peu près conk&*porain de l'auteur d'Emile. Les strophes sui- |,ai*tes, traduites de Cowper, révèlent déjà un autre **t des esprits :
Je suis roi de ces vastes plaines :
*'<e qu'atteint mon regard est soumis à ma loi. Do centre où je réside aux limites lointaines, Sur les monts, dans les bois, solitaires domaines.
Tout ce qui respire est à moi.
(.) solitude ! où sont les charmes Qu'en toi, dans tous les temps, le sage a découverts?
3OT KOBLNSOS.
Àh ! plutôt vivre en proie aux plus rude* alarmes, Voir chacun de mes jours s'éteindre dans les larmes, Que de régner sur ces déserts !
A l'humanité que j'envie J ai, dans mon long exil, cessé d'appartenir; De la voix des humains la douce mélodie Ne vient jamais frapper mon oreille ravie,
Et ma voix me fait tressaillir.
L'animal, errant sans défense, Paît sans crainte à mes pieds, et s* endort sur mon seuil : Il a vu mon visage avec indifférence ; Au noble aspect de l'homme il semble fait d'avance :
Son calme indigne mon orgueil.
Présents d'une main immortelle, Société, famille, amour, tout mon désir ! De la nature humaine apanage fidèle, Oh ! que ne peut l'oiseau me confier son aili1 !
J'irais, j'irais vous ressaisir!
J'irais vous chercher, 6 détresse, 0 mes chères douleurs, qu'adoucissait la fui! J'irais aux vieillards saints demander la sagesse. J'entendrais des enfants la folâtre allégresse
Retentir au dedans de moi.
Religion, trésor céleste, L'Océan ni la mort ne peuvent t'engloutir! Qu'un homme seul est pauvre en ce séjour funeste! Mais dans ma jiauvreté, ta richesse me reste,
La foi, l'amour, le repentir.
Oui ! mais ces monts et ces vallées Ont-ils jamais souri, quand la cloche aux doux bruits Annonce le sabbat aux foules consolées, Ou gémi, quand du glas les funèbres volées
Font soupirer la paix des nuits?
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Vents impétueux, vents dorage, Vous qui m'avez jeté sur ces bords malheureux. Apportez-moi du moins, dans cet exil sauvage. Une parole, un son recueilli sur la plage
Que jamais ne verront mes yeux ?
Eh quoi! n'ont-ils donc à votre aile, N'ont-ils rien confié, ceux qui m'aimaient jadis? N'ont-ils pas un soupir pour un ami fidèle Qui n'a, dans les ennuis d'une prison cruelle,
Soupiré qu'après ses amis ?
D'un seul pas la pensée arrive ; Moins prompt est le rayon parti du haut des cieux ; Auprès de son essor la tempête est tardive : Son aile, d'un seul coup, m'emporte sur ta rive,
0 doux pays de mes aïeux !
Mais à peine au natal rivage L'heureuse illusion m'a permis de m' asseoir, Un penser non moins prompt vient, détruit son ouvrage. Et je me vois par lui, comme par un orage,
Repoussé vers le désespoir
L'oiseau des mers quitte la grève, 11 regagne son nid, la bête ses réduits ; Ce lieu donc offre aussi, lorsque le jour s'achève, Un temps pour le repos, à moi-même une trêve,
Un sûr asile pour mes nuits!
Pour ta peine la plus amère Il est donc, et partout, il est une merci f Merci ! mot qui révèle au malheureux un père, Mot qui donne une grâce à l'extrême misère,
Et doit me consoler aussi !
Je dis encore une fois : Quel bonheur ! — quel tonheur que cette œuvre si naïve, si simple, ait été
faite quand elle pouvait se faire! Un peu plus tard, il n'était plus temps. Un autre chef-d'œuvre était possible, le Lépreux y mais non plus Robinson. Je ne vous dis pas qu'il eût tout perdu à paraître plus tard, je dis seulement qu'il y eût moins gagné que perdu. Vous auriez eu, je le veux, un Robinson plus élevé, plus idéal, plus sentimental surtout; un Robinaûo mélancolique, philosophique, subtil : Robinson- Werther, Robinson-René : ce n'était plus Robinson. Jamais ce rêveur n'eût eu le loisir ou la pensée de vow raconter en détail tout ce qu'il a dû faire pour sa défense et pour son entretien; ou, s'il l'eût fait, c'eût été dans quelque intention technologique ou philanthropique tout à fait insupportable. Ce qui fait que Robinson est Robinson, c'est la multiplicité de ces détails et leur naïveté ; c'est l'extrême bonne foi do narrateur, c'est le caractère inimitable de réalité qu'ils empruntent de leur exactitude même. On ne l'a que trop bien senti; car depuis lors, s'il vous en souvient, on nous en a donné, du détail; on nous en a fait, de la réalité ! mais « les beaux esprits ont beau « se trémousser, ils n'effaceront pas le bonhomme; » rien n'est tel, à mon avis, que de ne se piquer de rien et d'être tout à son affaire. Que Daniel De Foe fut tout à la sienne, je puis dire que cela se sent à I ou tes les pages; si quelqu'un est objectif, comme disent aujourd'hui les doctes ou ceux qui \eulent le paraître, c'est Daniel De Foe; il ne se mêle pas en indiscret à son récit ; simple rapporteur, il ne se fait pas juge ; il a vu, il récite ; il a entendu, il redit. Il
ne se permet pas même de décider si un détail a de l'importance ou s'il n'en a pas ; il n'abrège point, il ne résume jamais ; et tout ce que son héros n'a pas voulu oublier, lui-même il s'en souviendra. Si les vagues, après le naufrage de Robinson, jettent quelque chose sur la grève, ce n'est aucun des camarades de l'infortuné, mais seulement trois de leurs chapeaux, un bonnet, et deux souliers dépareillés. Vous teniez peu à le savoir; mais le malheur a de la mémoire, et il est naturel que pas une des circonstances d'un moment si terrible et si décisif ne soit sortie de F esprit de Robinson.
Un grand écrivain, qu'on peut dire à certains égards disciple de De Foe, Walter Scott, a dit de Richardson : « On ne doit pas perdre de vue que, par le détail de « circonstances triviales et peu intéressantes, Rite chardson donne à ses caractères un air de réalité a qu'il ne pouvait pas leur donner sans cela. Celui «c qui raconte un fait, s'arrête sur des circonstances a peu importantes, qui n'ont dans son esprit d'autre « intérêt que celui d'appartenir aux événements plus « importants qu'il veut communiquer. De Foe, qui « comprenait bien l'avantage d'orner une histoire de « pure imagination de tous les accessoires qui distin- « guent les histoires véritables, et qui ne négligeait « aucune occasion d'en faire usage, n'est guère supé- « rieur à Richardson dans cet art. » Et plus loin : « L'art de De Foe, pour donner à ses fictions un air « de vérité, est de les accompagner de circonstances « minutieuses, que nous croyons d'autant plus vraies
« quelles ne vaudraient pas la peine d'être inven- « tées(i). »
Biais ce n'est pas de l'invention de quelques menus détails qu'il faut surtout louer notre auteur. Tous les incidents, toutes les scènes de la vie taciturne de Robinson, ainsi qu'il l'appelle, sont de la vérité la plus naïve et la plus saisissante. Fictions immortelles, elles promettent aux générations les plus éloignées un étonnement inépuisable. A quelque âge qu'on lise Robinson, on passe de nouveau par la même série d'impressions. La vingtième fois (je pense que pour mon compte j'en suis bien là), on se reprend à craindre, à espérer, à se réjouir comme la première. D'angoisse on perd le souffle, aussi bien que la première fois, à la lecture de ce terrible voyage autour de l'île; on sent de nouveau son cœur battre de joie lorsque Robinson découvre dans une de ses excursions cette charmante vallée où il établira sa maison d'été; on se replonge avec lui dans la tristesse quand la rencontre d'un pas d'homme vient, en un moment, changer toute sa vie en concentrant sa pensée dans les soins pénibles de la défense. Qui nous expliquera comment la dixième, ou seulement la seconde lecture d'une histoire ou d'un drame agite notre cœur on d'espérance ou de crainte lorsque In conclusion nous en est connue d'avance? Il faudrait d'abord nous expliquer pourquoi, dès la première lecture, nous avons suivi avec anxiété les péripéties d'une histoire
(i) Longtemps avant Scott, Cicfron avait dit : « Est probabilius quod • cmc «licat, qaum, qutnadmodira artum «il, espona*, cl auailo aperliat ad m- - lelligendum «si, ai tic consisUtur aliquando, ac non isia brcviUU- percurritur. •
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dont les personnages, nous en sommes avertis, n'existèrent jamais.
À l'époque de Daniel De Poe, la poésie descriptive et la sentimentalité n'étaient pas encore inventées, et certainement il ne sa pique pas plus de lune que de l'autre. Je ne serais pourtant pas étonné qu'il eut éveillé le goût du pittoresque et de la description. Il décrit beaucoup, et ne décrivant pas pour décrire, il n'en décrit que mieux. Il ne dit jamais : Cela est beau; il n'y pense même pas; mais nous le disons, noue, après l'avoir lu. Et dans tous les cas, admirable ou vulgaire, tout ce qu'il décrit, on le voit. La fidélité d!un témoin oculaire et intéressé ne saurait être plus entière, ses souvenirs ne sauraient être plus vifs. Il a si bien fait qu'on veut avoir trouvé nie de Robinson, je veux dire celle dont De Foe avait fait choix pour y placer Robinson; il ne l'avait pas vue, dit-on , mais de longs récits la lui avaient fait connaître, et elle lui parut propre à son dessein : seulement il la transporta, par un motif qui se conçoit aisément, du groupe des Antilles à l'embouchure de TOrénoque. 11 se pourrait donc que De Foe, bien innocemment, fût pour quelque chose dans le mouvement descriptif qui s'est manifesté plus tard en littérature. Pour la sentimentalité, ce6t autre chose; il tf en était question, à cette époque, ni en Angleterre, ni ailleurs : Sterne et J.-J. Rousseau étaient presque au berceau quand Robinson parut. Ta sentimentalité est peut-être au sentiment ce que le mysticisme est à la relifrion, quelque chose de plus délicat
et <ic plus intime, quelque chose de plus rêveur et de plus vague, une ombre de mystère et un reflet d'infini jeté sur nos affections, une corde craintive et douce qui sort peu à peu de son silence pour former laccord avec la corde principale déjà ébranlée. Ce mysticisme de l'émotion en est peut-être aussi lt mensualité, et trop souvent la vraie sensibilité se fomW. et s'écoule dans ces molles délices, dans ces com — plaisances efféminées de l'âme pour elle-même, Ji ne cherche pas à quelles causes il faut rapporter cette découverte d'une nouvelle manière de sentir et de vivre, si étrangère au dix-septième siècle, moins inconnue peut-être a des âges moins avancés. Il me suffira de dire que personne n'est moins sentimental que De Foe dans un sujet où la sentimentalité, un demi-siècle plus tard, aurait été de rigueur. Ce n'est pas que Kobinson manque de cœur; son malheur d'abord, la religion ensuite, ont développé sa sensibilité. Iâi peinture de ses émotions, dans le livre qui porte son nom, n'est pas moins forte que n'est fidèle et vive la description des scènes et des objets; l'ouvrage est souvent pathétique; le cœur humain y est sondé à une assez grande profondeur. J'en citerai pour unique exemple les lignes où Kobinson rend compte de ses pensées lors du naufrage d'un vaisseau sur les côtes de l'île où il vivait seul depuis tant d'années :
« Je ne trouve point de paroles assez énergiques « pour exprimer le désir que j'avais d'en voir au « moins un seul homme sauve («c), afin de trouver un
« compagnon unique, du commerce duquel je pusse « jouir; dans tout le temps de ma solitude, je n'avais « jamais tant langui après la société des hommes, a ni senti si vivement le malheur d'en être privé.
a II y a dans nos passions certaines sources se- « crêtes, qui, vivifiées pour ainsi dire par des objets « présents réellement, ou seulement présents à l'ima- « gination, se répandent vers cet objet avec tant de « force, que l'absence en devient la chose du monde « la plus insupportable.
« De cette nature-là étaient mes souhaits pour la a conservation d'un seul de ces hommes. Je répétai « mille fois de suite : « Plût à Dieu qu'un seul fût a échappé ! » et en prononçant ces mots mes passions « (c'est-à-dire mon émotion) étaient si vives, que mes « mains se joignaient avec une force terrible ; mes « dents se serraient tellement dans ma bouche, que « je fus un temps considérable avant que de pouvoir « les séparer (1). »
Ceci, l'on en conviendra, n'est ni faible ni froid; mais il est des émotions en quelque sorte secondaires, mi-parties de sensibilité et d'imagination, qui paraissent absolument étrangères à l'âme de Robinson ; et pour m'expliquer sans longueur, je me contente de renvoyer le lecteur au moment solennel (c'est ainsi que nous le nommerions) où l'exilé s'embarque pour sa patrie après plus de vingt-huit ans de confinement solitaire.
(i) La traduction est peut-être imparfaite: mais je n'ai pu m<* procurer tin Ro binon anglais
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« Le jour après, je le» laissai là, et je m* embar- « quai ; mais nous ne pûmes pas faire voile Ce jour-là, « ni la nuit suivante.». En prenant congé de l'Ile, « je pris avec moi, pour m'en souvenir,, mon grand ce bonnet de poil de chèvre, mon parasol et mon « perroquet. *. C'est ainsi que j'abandonnai Die* le «19 décembre de Tan 1656, selon le calcul du vais- <( seau, après y avoir demeuré vingt-huit ans, deux « mois et dix-neuf jours, étant délivré de cette triste « vie le même jour du mois que je m'étais échappé « autrefois dans une barque longue, des Maures de « Salé. Mon voyage fut heureux, et j'arrivai en An- « glcterre le 11 juin de Tan 1657, ayant été hors « de ma patrie trente et cinq ans* »
Voilà tout. Il emporte son bonnet, son parasol et son perroquet pour se souvenir de son lie ; il marque soigneusement le jour où il a été délivré d'une ù triste vie : rien do plus. Le nécessaire y est : Robinson se réjouit de quitter son désert, et il veut que quelque chose lui en rappelle le souvenir; mais, de nos jours, qui croirait, n ce compte, en avoir dit assez?
Tout porto le même caractère» Lorsque, dans le second volume, Vendredi meurt percé d'une floche, H obi n son le regrette, Robinson le venge, mais vous ne trouvez ni réflexion, ni épanchement sur la tnort de ce fidèle domestique^ comme il l'appelle, et son nom ne reparait plus.
Après tout, ces nuances délicates, au moyen desquelles nous avons multiplia les couleurs primitives
de la vie morale, ont-elles tout le prix que nous leur attribuons? dépouillées de cette richesse, les âmes en étaient-elles beaucoup plus pauvres? En raffinant sur nos émotions, en sommes-nous devenus meilleurs? Je veux croire que nous n'en sommes pas devenus pires; mais enfin ce Robinson chez qui l'imagination joue un si petit rôle, ce Robinson dont la vie est si poétique et qui l'est si peu lui-même, il se montre capable des plus hautes pensées, s'il est vrai que les plus hautes soient celles dont Dieu est l'objet. Cet homme quelconque, ainsi que nous l'avons appelé, s'élevant bien au-dessus de la sentimentalité, arrive d'un premier élan à la plus haute des philosophies, à la religion ; et c est ce que nous voyons tous les jours* Ceux qui ne peuvent pas le moins peuvent le plus, ceux qui ne peuvent pas marcher volent, et Ton dirait que le sublime est, bien plus que le médiocre, à la portée de l'humanité. On le dirait, et l'on aurait raison ; mais il faudrait ajouter que le médiocre n'est pas sur le chemin du sublime, qu'on ne passe point par l'un pour arriver à l'autre : ils sont sur deux lignes différentes, car le faux ne saurait être le premier degré du vrai, et en morale le sublime est le seul vrai. En résumé, tout le monde n est pas capable d'être sentimental, et tout le monde est capable d'être chrétien; une communion intelligente et sentie avec Dieu, le discernement religieux, le choix d'une croyance, sont du ressort de tout le monde ; la compétence, du moins, n'est pas proportionnée à la culture et au savoir ; tout le monde
a assez d'esprit pour se sauver; dans cette carrière, les ignorants eux-mêmes peuvent servir de guides aux savants, et c'est là que s'accomplit cette parole du Maître : « Les premiers seront les derniers, les « derniers seront les premiers. »
Il faut apprendre ici à ceux qui n'ont lu Robinson que dans des éditions tronquées, que le véritable Robinson contient l'histoire d'une conversion. La conversion a été , durant un temps , une manière de conclure assez admise en littérature. Don Quichotte finit ainsi, et l'on peut affirmer que la conversion de Robinson, bien que placée au milieu du récit, est la véritable conclusion du livre. Quoi qu'il en soit, conclusion ou épisode, la conversion de Robinson n'a rien de commun. Elle a même quelque chose de particulier et de frappant. Je serais trop long si je voulais transcrire cet épisode ou même l'extraire. En voici l'idée. Robinson, dans une très-grande maladie, où, privé de tout secours étranger, et ne pouvant se secourir lui-même, il se voit tout près de la mort, a rencontré dans l'Écriture cette parole divine : Invoque-moi au jour de ta détresse ; je t'en délivrerai et tu m'en glorifieras. 11 cherche quel sens elle a pu, elle pourrait avoir pour lui. 11 pense à différentes délivrances temporelles, mais surtout à celle de sa captivité, et se demande si ce n'est point là ce qui lui est promis; mais à mesure que, par supposition, il fait correspondre quelque grâce temporelle à la promesse qu'il vient de lire, il sent le vide grandir au lieu de diminuer, il se dit qu'après toutes ces déli-
vrances, il serait encore captif, et qu'un Dieu n'a pas pu lui promettre si peu. Son ingratitude pour tant d'autres bienfaits n est-elle pas d'ailleurs une preuve qu'il est enchaîné dans les liens du péché? et n'est-ce pas de ces liens que Dieu, qui ne fait rien d'imparfait, et dont les grâces temporelles sont le symbole et le gage de grâces meilleures, lui promet aujourd'hui de le délivrer? On prévoit le reste. Ce drame spirituel est aussi bien conduit qu'il est bien conçu, et ces quelques pages, qui sont d'une simplicité tou-% chante, donnent beaucoup à penser.
Notre siècle a inventé un autre Robinson : c'est l'homme perdu dans la foule, ce ce vaste désert * d'hommes. » L'idée est juste et féconde. L'isolement involontaire est la plus profonde comme la plus anaère des solitudes. C'est dans ce sens que le théo- *ophe Saint-Martin s intitulait « le Robinson de la « spiritualité. » Nous avons eu en littérature une foule de Robinsons ; on en rencontre aussi dans le monde de plus ou moins authentiques, qui ne portent pas un bonnet de poil de chèvre, ni un parasol de peau de bouc, mais qui ne manquent pas de perroquets. Quelques-uns sont à plaindre, quelques-uns tout plaisants. Il en est aussi d'odieux, aussi anciens dans le monde que le monde lui-même : ce sont les égoïstes. L'égoïsme est la solitude absolue. I» homme qui n'aime ni Dieu ni son prochain est un hanni, un prisonnier volontaire; mais s'il ne peut échapper au mépris, il échappe à la poésie : elle n'ira point, pour le peindre, s'enfermer avec lui dans