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P. A. STAPFER, SA VIE, SON CARACTÈRE ET SES ÉCRITS

On peut faire un long récit dune vie peu remplie où les vicissitudes ont abondé : une vie très-pleine a pu s'écrire quelquefois en peu de pages, en une soûle.

Mais il en est dune vie pleine comme d'un corps solide : elle a toutes les dimensions. Suivre la ligne jusqu'à son extrémité n?est point assez pour le biographe; s'il ne pénètre pas dans l'intérieur, s'il n'approfondit pas, il n'a point raconté, et l'homme n'est point connu.

Telle est la difficulté que présente une biographie de M. Stapfer, et qui devait peut-être me détourner de l'écrire. Il y a dans sa vie quelque* grands moments, qui même appartiennent à l'histoire; mais ce sont des moments, et le récit en est court. M. Stapfer ne leur doit qu'une partie de la réputation qu'il s'était faite dans le monde des grands esprits : il en doit une autre partie à ses écrits, à sa conversation, à son caractère; c'est tout cela qu'il faudrait analyser pour le faire bien connaître. Je ne sais si j'v réussirai. Je désire n'avoir

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pas pris mai à propos pour une véritable vocation Tappel qu'on a bien voulu in adresser et la sympathie vive et respectueuse que cet homme aimable autant que vénérable m'inspire depuis bien des années.

La famille de Philippe-Albert Stapfer était originaire de Brugg, petite ville d'Argovic, qui s'honore d'avoir donné à la science Zimmermann et lui, 11 naquit, le 23 septembre (706, à Berne, où son père était pasteur à l'église de Saint- Vincent (1). Destiné à la même carrière, il commença ses études à Berne, et les continua à Gœttingue sous Heine, Michaëlis, Eichhorn, Planck, Feder, Spittler. 11 avait apporté aux leçons de ces professeurs célèbres une confiance entière dans le système de l'orthodoxie ; il rapporta à Berne toutes les angoisses du doute. On a dit que le doute est un doux oreiller pour une tète bien faite; il ne lest pas, nous le croyons, pour un cœur bien fait. M. Stapfer ne s'endormit pas sur cet oreiller; il ne se résigna pas à douter; il ne crut pas que la science aboutit nécessairement au scepticisme; présumant qu'il savait assez pour douter, mais qu'il ne savait pas assez pour croire, il demanda raison à la science du mal qu'elle lui avait fait, et en obtint une réparation complète. Mais il devina que la science n est pas toute dans les et dans les faits extérieurs ; il comprit qu'il

Ci) Deux oncles 4e M. Stapfer, tous deux ecclésiastique» et professeurs é Borac, Jean-Frédéric et Jean, se sont fait, dans la théologie, une réputauou étendue, et leur nom est encore en honneur parmi les théologiens. Voir la Biographie univenelle.

en est de la foi comme d'un trésor fermé par plusieurs serrures, qu'on ne saurait ouvrir avec une seule clef; lame fut appelée au conseil ; elle apporta dans la discussion un élément nouveau et nécessaire ; elle expliqua ce qu'elle seule peut expliquer; elle lia, dans l'esprit du jeune savant, des termes que, sans son secours, la pensée n'eût jamais pa rapprocher. Ainsi fut reconquise par M. Stapfer la foi de ses jeunes années; il embrassa l'Évangile par toutes ses facultés à la fois; et lorsque, en 1789, il fut consacré au saint ministère, ce fut loyalement qu'il accepta cette haute mission, avec laquelle désormais il se trouvait parfaitement d'accord.

M. Stapfer confessa toute sa vie la grande part qu'avait eue dans la solution de ses doutes l'illustre fondateur de la philosophie critique. C'est en lisant l'ouvrage de Kant sur la religion considérée dans les limites de la raison (1) que le jeune étudiant reconnut précisément les limites de la raison pure ou de l'entendement, et la compétence irrécusable de la raison pratique ou du sens moral dans les questions de cet ordre. Kant l'avait conduit jusque-là : il lit sans lui le reste de la route. Toute la philosophie de Kant, dont il se confessa jusqu'à sa mort le disciple et l'admirateur, confirma pour lui l'impression qu'il avait reçue de ce premier ouvrage. Chrétienne à son insu, cette philosophie offrait à l'investigation religieuse un critérium analogue à celui auquel le Christ lui-même avait soumis ses ensei-

(i) Die Religion innerhalb der Grenzen der b lot s en Pemunft.

gnements, et du même coup elle mettait à néant la prétention de l'esprit humain à connaître les choses comme Dieu les connaît : l'homme, par elle, était réduit à une connaissance humaine. C'est à l'ombre de ces prémisses que s'abrita d'abord la foi de M* Stapfer; elle trouva dès lors dans une communication personnelle avec son objet même, dans F expérience et dans l'application pratique, un asile plus sûr et plus inexpugnable (1).

Encore étudiant, M. Stapfer avait acquis des titres littéraires. Il avait prononcé en public un discours latin sur la sanction qu'a donnée la résurrection du Christ à notre espérance d'immortalité. Cette composition d'un jeune homme de vingt ans, imprimée par les soins de Fautorité, eût pu faire présager tout ce que M. Stapfer serait un jour. C'est cette même noblesse de pensée, cette même sensibilité poétique, c'est déjà cette érudition, qui se font tant admirer dans les écrits de son âge viril. Vers le même temps, sa jeunesse déjà si mûre s'essayait à un sujet qui devait occuper et honorer sa studieuse vieillesse : il s'agissait de la philosophie de Socrate. On ne s'rtonnera pas que le vétéran de la science ait été meilleur juge de Socrate que le jeune étudiant; mais ■

c'est à peine s'il fut plus éloquent. L'admiration sied à la jeunesse, et la reconnaissance à tous les âges. C'est à un ami de Dieu et des hommes que le

(1) 11 faut bien convenir que la philosophie de Kant n'a pas conduit tout le Monde aux mêmes résultats, et que tous ses sectateurs ne l'ont pas interprétée comsae M. Stapfer. Mais il n'est pas moin« certain que cette philosophie a été pour plusieurs, comme pour lui, la propedeu tique ou la préface du christianisme.

jeune écrivain pensait rendre hommage en s inclinant devant la mémoire de Soerate. Le cœur du lecteur s'associe volontiers à cet enthousiasme* Nous aimons è l'entendre comparer les victoires de Soerate à celles de Miltiade. Nous trouvons un écho dam notre âme pour les paroles d'indignation qu'il lanoe aux détracteurs de la moralité de son héros. Nom ne nous séparons de lui qu'à regret et on hésitant lorsqu'il semble faire participer ce vrai sage aux privilèges de l'inspiration surnaturelle, et qu il fait de lui , dans le monde païen, un précurseur de Jésus-Christ, Au reste, cet enthousiasme a un objet précis; M. Stapfer ne s enflamme jamais pour des idées vagues ; et c'est même un des puissants attraits de ses écrits que cette netteté de vue et cette rigueur d expression qui ne permettent pas k l'esprit du lecteur la moindre incertitude. Peu de gens ont su davantage, personne peut-être n'a mieux su. 11 ne parle de rien, il ne nomme rien, pour ainsi dire, qu'il ne l'ait étudié et traversé du regard.

M. Stapfer avait été attaché comme professeur à V Institut politique, école où les jeunes patriciens de Berne venaient étudier les différentes branches de l'art du gouvernement (1). L'Institut politique, après ua court essai, fut constitué définitivement en 4792. six ans avant la chute du patriciat, auquel il avait dû apporter de nouveaux gages de durée, et M. Stapfer

( y \\ fui ttonmé, on I7M, professeur d'huanaititéa cl ensuite 4e philosophie a rinatiUU politique, fonctions auxquelles il réunit, par ordre du souverain, «aaVs rie iirofaaaeur de théologie dans l'Académie, ainsi «pie celle* de membre Ara ronseils chargea de la direction des écuiea eà des affaires ecdéaias4k|iies.

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inaugura cette institution par un admirable discours, où r imagination du poote colore de ses plus chauds reflets les sévères déductions de la dialectique et les plus graves enseignements de l'histoire, Il s'agissait de donner une base rationnelle aux études classiques. M. Stapfer la demanda à la philosophie critique, ou, pour mieux dire, lui fit honneur, comme à l'ordinaire, de ses propres conceptions.

C'est pourtant bien à Kant qu'appartenait, au moins dans sa précision absolue, l'idée qui fait de F humanité un seul homme, dont le développement subit les mêmes lois et parcourt les mêmes phases que celui de l'individu. Cette idée, à laquelle il y a toute raison de croire que M. Stapfer renonça plus tard, est ici le point de départ de sa démonstration. L'humanité (qui, à vrai dire, est représentée dans ce système, tantôt par une nation, tantôt par une autre , a connu successivement trois états, qui sont son enfance, sa jeunesse et sa virilité. L'éducation de l'homme doit avoir pour modèle celle de l'humanité. Les éléments qui se sont prononcés successivement dans l'humanité doivent être appliqués à la culture de l'homme et dans le même ordre. On ne peut intervertir les degrés, on ne saurait en omettre aucun. Or, c'est dans les beaux temps de la Grèce que se manifeste, dans toute sa fraîcheur et avec tous ses attributs, la jeunesse du genre humain. C'est doue sous le ciel intellectuel de la Grèce que doit s accomplir cette partie de l'éducation qui a pour principal objet le développement esthétique de 1 in-

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dividu. La formation du goût est l'introduction nécessaire à la formation de la raison pratique ou de la morale, et l'antiquité classique est la véritable, la seule école du goût. Nous ne faisons qu'indiquer les points culminants de cette théorie, que Fauteur enrichit de mille heureux détails, et développe avec enthousiasme. La grâce et la fraîcheur ont compté jusqu'à la lin parmi les traits les plus distinctifs de la pensée et du style de M. Stapfer : la grâce a tant de rapports avec la douceur du caractère et des mœurs qu'on est presque étonné quand un esprit gracieux ne s'allie pas à un caractère bienveillant.

On nous permettra sans doute de citer ici quelques passages de cet écrit trop peu connu :

« L'enfant exerce et aiguise ses sens, recueille une (( foule de notions, relatives pour la plupart aux « objets sensibles, notions qui ne s enchaînent pas (( dans son esprit, mais y demeurent répandues sans « ordre, et qui, pareilles à des matériaux bruts, « attendent un architecte pour les coordonner systé- (( matiquement. Une quantité de faits historiques et « de maximes détachées, rangées comme des perles ce dans un collier, sont en quelque sorte le rosaire « sur lequel la primitive humanité, dans sa crainte « enfantine des êtres surnaturels, balbutie comme « une oraison les premiers essais dune sainte poésie. « Mais ils sont téméraires, ces enfants-là ; ils jouent « avec les idées les plus hardies de la raison spécu- « lative, et se font raconter des fables charmantes

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« sur les habitants du monde invisible et sur l'origine « de leur propre monde. »

Plus loin, se livrant à tout le charme des souvenirs de l'antiquité :

«c 0 la première et la plus belle floraison de l'esprit « humain, vous avez disparu pour jamais! Il est vrai a que, de l'obscurité d'un passé qui fuit sans cesse, « un souffle harmonieux et parfuma nous apporte vos « émanations lointaines; quelquefois môme ses ailes « ont secoué devant nous quelques-unes de vos se- « menées; mais elles se refusent à prospérer sous « notre ciel et parmi des hommes qui sont si éloignés <c de la simplicité de la nature; elles ne produisent, a parmi nous, que des plantes sans couleur, sans <c fraîcheur et sans parfum. »

« La culture du goût est la meilleure préparation a à la morale. L'appréciation esthétique des objets c de la nature et de l'art met en jeu d'une manière a aisée, harmonieuse, la raison et l'imagination, « deux facultés du concours desquelles ce jugeât ment résulte, et dont l'accord est pour nous la « source d'un plaisir désintéressé. L'activité simul- « tanée de ces deux facultés provoque un plus haut « degré de spontanéité que les jugements purement « théorétiques, et excite dans la même proportion « la susceptibilité de l'âme pour le sentiment moral. « Ainsi le beau est le plus naturel symbole du bon. « II plaît, comme le bon, immédiatement, indé- « pendamment de tout intérêt. »

Considérant toujours le christianisme comme le

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trésor de l'humanité, et le système de Kant comme la formule définitive de la pensée philosophique, M. Stapfer publia, en 1797, à la veille des événements qui allaient changer la face de la république où il était né, un écrit en latin sur la République morale. Après avoir décrit à grands traits l'état de nature au point de vue civil et l'état de nature au point de vue moral , il cherche comment l'humanité pourra être arrachée à ces deux barbaries, qui, toutes deux, mettent les hommes en guerre les uns contre les autres, la première par les armes, la seconde par le mauvais exemple mutuel. Il voit ridée d'un Dieu saint servir de germe à cette nouvelle société, à laquelle, selon lui, appartiennent d'avance un certain nombre d'individus, et sous le joug de laquelle une puissance miraculeuse peut seule faire fléchir le reste des hommes. Le fondateur de cette république morale, dont la liberté est la loi, où la contrainte intérieure se fait seule sentir, laissera bien loin derrière lui les Orphée, les Cécrops, les Thésée, les Lycurgue, les Pythagore, les Socrate même. Quel sera-t-il, celui qui, dans cette perversité du genre humain tout entier, dans cette immense fluctuation des opinions, dans cette débilité des vertus humaines, dans cette exténuation des forces morales de notre race, viendra, pur de toute souillure, supérieur à tous les soupçons, inaugurer cette grande œuvre, qui, pour commencer sous les auspices de T espérance, devra commencer sous les auspices du pardon? Où est-il, celui qui, dans ses mains ouvertes,

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apportera aux humains les gages de la miséricorde et les promesses de la paix? Où est celui qui osera mettre en parallèle, et pour ainsi dire en regard, son enseignement, sa doctrine et ses œuvres, et proposer lui-même sa vie à l'imitation universelle? Où est encore celui dont la sagesse tracera le plan de l'institution nouvelle, dont la vertu suffira aux travaux surhumains de cotte entreprise, dont la constance inouïe en soutiendra les inouïes difficultés, dont la foi sans exemple espérera contre toute espérance, dont la grande âme, plus forte que toutes les voluptés, que tous les mépris, que toute l'incrédulité des hommes et que tous leurs vices, pressera l'accomplissement de cette œuvre par excellence, sans jamais fléchir, sans jamais douter, sans se relâcher jamais, ira volontairement au-devant de la mort, et entonnera, du milieu des tourments d'un supplice odieux, Thymne sublime de la victoire? Où est, s'écrie encore l'orateur (car il Test dans ce moment), où est la bannière qui va, en s'élevant, convoquer autour d'elle les grands comices de ma race ? Où est celui sous les auspices duquel aura lieu cette grande retraite sur le Mont sacré de l'humanité, pour y jurer les saintes lois que sa voix aura promulguées?

On voit que cette République morale n'est autre chose que l'Église dans son idée la plus pure, et que ce législateur est le Christ. Le Christ, dont l'apparition est si riche d'aspects divers, se présentait surtout à M. Stapfer comme la personnification nécessaire, comme le type vivant du vrai et du bon moral :

pour lui l'excellence incomparable du christianisme consistait principalement dans ce fait surnaturel, dette idée lumineuse a traversé toute la carrière philosophique de M. Stapfer, sans jamais rien perdre pour lui de son évidence et de son pouvoir. Déjà dans son précédent écrit, ce de même, avait-il dit, « que Tidée d'une loi morale absolument obligatoire a et réclamant de nous une parfaite obéissance, nous « entraîne impérieusement vers Vidée d'un être perce sonnel en qui se réunissent, dans leur plénitude, « toutes les perfections dont cette loi est l'empreinte, « et nous contraint par là même à supposer un Dieu « très-saint, sans lequel s'évanouirait comme un vain « jeu d'esprit tout cet édifice de notions morales, de u même l'homme inculte, dominé par ses sens, a « besoin d'un idéal accessible aux sens, d'un Dieu « visible, dans lequel il trouve réalisée cette obéisa sance absolue à laquelle lui-même se sent obligé « envers la loi morale. C'est en touchant pour ainsi « dire de la main la substance même et le sujet de « cotte pure idée, qu'il se sent appelé tout de bon à « l'accomplissement d'une loi dont il reconnaissait « forcément, mais en vain, l'indéniable autorité (l). » Mais quoi! ce besoin est-il exclusivement propre à l'homme sans lettres? Est-ce pour lui seulement que la sainteté suprême a dû revêtir un corps? Telle

(i) Le caractère el les tendance* de la théologie de M. Stapfer font le sajet d'un intéressant écrit de M. Schneckcnburger, professeur à l'Université de P. A. Stapferi Christoloçia, publié en 1842, comme programme acadé Le savant auteur approfondit ce que nous ne faisons qu'effleurer, et fait sortir ce qu'il y a d'originalité et d'intention dans une série d'écrits dont oa a garde trop peu de mémoire. Il insiste particulièrement sur le trait que même ici nous avons mis en saillie.

n'est point la pensée de notre auteur : « La philoso- « phie morale, dit-il, réclame une intelligence divine « et sainte, qui, dégagée de tout conflit avec les sens, « ne peut avoir d'autre volonté que celle d'accoma plir à la rigueur les prescriptions de la loi morale, a tandis que la révélation nous propose un Homme- « Dieu, c'est-à-dire un être qui, bien qu'ayant des « sens comme nous, n'en accomplit pas moins dans « toute leur étendue les exigences les plus sévères « et les plus sublimes de la loi pratique ; cet être, a prouvant ainsi la possibilité dune observation tou- « jours plus exacte des préceptes de la raison prati- <t que par des êtres à la fois sensitifs et moraux, leur « facilite la marche vers ce but, toujours éloigné, a mais dont leurs efforts les rapprochent de plus en « plus; il aiguillonne leur courage par la vue du « réel accomplissement de tout ce qui peut être im- « posé à l'être moral dans la carrière tout entière « que lui ouvre l'éternité; et enfin, représentant parce fait de cette transformation irrévocablement pres- « crite et inexorablement exigée, il concilie, il met « en pleine harmonie les deux mondes, phénoménal a et intellectuel, et réalise dans sa personne la grande a idée qui veut, sans l'obtenir jamais entièrement, la « soumission absolue de l'homme sensitif aux lois de « l'homme raisonnable. »

Il est des hommes qui, saisis dès leur jeunesse de quelque pensée grande et forte, l'emportent avec eux à travers toute la vie, comme un flambeau qui doit en éclairer la nuit, et cette autre nuit plus

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sombre et plus épaisse, la nuit de la mort. Pour tous ceux qui croient, leur foi même est cette idée; mais dans l'enceinte d'une foi commune, plusieurs s'affectionnent à quelque aspect particulier de la vérité, où la vérité tout entière se réfléchit, d'où la vérité ressort tout entière. Une de ces lumières brilla sur toute la carrière de M. Stapfer, et fut pour lui l'étoile du matin et l'étoile du soir. La personnalité humaine de Jésus-Christ, envisagée comme la réalisation divine du type de la perfection morale ou comme l'incarnation de la suprême justice, domina toutes les révolutions de sa pensée et même toutes les phases de sa théologie. Cette manière de concevoir ou plutôt de connaître le Christ avait imprimé à la piété de M. Stapfer un caractère particulier de tendresse. Pour tant d'autres, même des mieux convaincus, Jésus-Christ est pour ainsi dire un fait; pour notre ami, Jésus-Christ était, sans préjudice du mystère ineffable de son apparition, une personne aussi réelle, aussi distincte, qu'il avait pu l'être pour cette femme qui, en un jour mémorable, répandit sur ses pieds des parfums et des pleurs. Il chérissait comme le frère le plus généreux et le plus dévoué celui qu'avec toute l'Église il adorait comme un Dieu; sa voix, quand il parle de cet être profondément aimé, tremble tout à la fois de crainte, de douleur et de joie; et l'éloquence de son amour, où l'enthousiasme se contient dans le respect, a des inflexions que nous n'avons retrouvées chez aucun autre écrivain. Cette vue et cette impression donnent

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un caractère presque inimitable au sermon sur la dignité de Jésus, prêché et publio à Berne en 1797. Cet écrit, où la foi de l'auteur relevait autant audessus de la philosophie que sa philosophie V élevait au-dessus d'une orthodoxie de formules, exprimait des idées qui, même de nos jours, peuvent passer pour nouvelles. On dut cependant alors s'étonner un peu plus qu'on ne le ferait aujourd'hui en lisant des paroles comme celles-ci : « La foi religieuse est un « état moral, un état complexe, résultant du con- « cours actif et harmonique de toutes les forces de « Famé. » Assertion d'autant plus importante que ce concours, aux yeux de M. Stapfer, n'est pas moins le gage de la certitude en matière de religion que la condition sous laquelle la foi religieuse est quelque chose de mieux qu'une certitude (1).

La révolution helvétique trouva M. Stapfer livré à ces spéculations hautes et sereines. Il ne lui avait donné d'autre gage que ces spéculations mêmes, qui renfermaient, dans leur ferveur paisible, un principe énergique, quoique invisible, de rénovation. Rien, d'ailleurs, n'indique chez lui aucune préoccupation politique. A la lueur d'un des premiers éclairs de ce grand orage, nous discernons cette noble figure, mais comme celle d'un défenseur de l'indépendance

(i) Nous n'avons guère parlé que des écrits de M. Stapfer et de son activité •cfctttiique. Il parait toutefois qu'alors même qu'il n'eût point écrit, ta seule conversation l'eût fait remarquer par ces esprits d'élite qui se connaissent en hoflUftea, et dont V indulgence (car l'indulgence est pins naturelle aui esprits élevés) ne devient pas facilement du l'admiratiou. En i 7 y», le célèbre archéologue IkBlliger écrivait a Jean de Mfiller: «Connaisse!- vous Stapfer? Notre « Mounier (l'illustre constituant) ne parle de lui qu'avec enthousiasme. Emilie «• do Berlcptcti (une femme polie), m'a conté aussi de lui une quantité de beaux « traits. »

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nationale, menacée dans plus d'un sens par l'invasion des armées françaises. En sa qualité de membre de la direction des affaires ecclésiastiques, M. Stapfer avait été chargé de composer une prière pour les troupes, et lui-même nous apprend que « cette prière « ou allocution fut récitée avant les combats gl<* « rieux de Fraubrunnen et Neuenegg, la veille et le « jour de la prise de Berne. » Cette pièce est trèsbelle ; mais ce qu'on y remarque surtout, c'est que l'auteur paraît moins frappé des calamités extérieures dont sa patrie est menacée, e.t même de l'outrage de l'invasion, que des semences de démoralisation et d'impiété que cette armée étrangère apporte et répand autour d'elle. M. Stapfer, cependant, nous ne saurions en douter, aimait d'avance une révolution qui, en donnant la liberté à ses concitoyens, les reportait par là même au point de départ de la vertu; et un succès décisif des armes helvétiques rejetait peut-être bien loin l'espoir de cette renaissance; mais un homme aussi solidement vertueux ne pardonnait point au mal en faveur do bien dont il peut élargir la voie; il ne reconnaissait tlans ces nouveaux droits imposés par la conquête qu'une liberté souillée et qu'un esclavage mal déguisé; il voyait bien plus dans ces étrangers les émissaires de l'irréligion que les messagers d'une restauration politique; et peut-être aussi pensait-il qu'il faut sacrifier sans hésitation la liberté intérieure à l'indépendance nationale.

« Après l'occupation de la Suisse par les armées

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<c françaises, M. Stapfer fut un des délégués que le « gouvernement de Berne envoya auprès du Direc- « toire; et il entama, de concert avec MM. Luthard a et Jenner, des négociations pour obtenir le rappel « des troupes françaises, ainsi qu'un traité qui sti- « pulât pour la Suisse le droit de rester neutre dans « les guerres de la France, la restitution des armes « enlevées aux habitants de plusieurs cantons et des « titres de créance sur l'étranger saisis par le général « Brune (1).

Le mouvement insurrectionnel avait gagné la plupart des cantons ; la Confédération suisse était devenue la République helvétique une et indivisible, ajant, comme son imposant original, ses cinq directeurs, avec leurs ministres, un sénat, et le reste. Ainsi un événement profond dans sa source, spontané à son point de départ, se résolvait, dans la forme, en une pantomime servile. La révolution suisse n'en était pas pour cela moins sérieuse ni moins nationale. Elle s honora en s' assurant le coucours de M. Stapfer, qui ne lui avait point donné de gages, mais qui l'avait désirée et qui pouvait la servir. Ou a dit d'un homme devenu célèbre à l'époque de la Terreur, qu'il avait organisé la victoire : la liberté peut-être est moins facile à organiser que la victoire ; la moraliser est plus difficile encore, et ce fut la tâche de M. Stapfer. Ministre des arts, des sciences et du culte sous la répu-

(i) Celle caution est Urée de l'article P. A. Stapfer, de la Biographie des hommes vivants, publiée sous la Restauration par MM. Michaud ; article dont M. Stapfer lui même est l'aubur.

il 1 I',-A. STAl'FJiii.

blique hehetiquc, toute sa politique fut de civiliser et d'éclairer le pays. Cette république une et indivisible voulait partout l'unité, et même l'uniformité; les anciens états, morcelés ou remaniés par elle, étaient devenus des départements; la mission de M. Stapfer, déjà bien grave puisqu'il s'agissait de bâtir sur un terrain chargé de décombres, s'aggravait de ces prétentions nouvelles, d'autant plus impérieuses qu'elles étaient moins réfléchies. Il ne tint pas compte de ce qu'elles avaient d'exclusif; il eut égard à la diversité des lieux, aux caractères nationaux (puisque enfin ces cantons étaient de petites nations) ; il se souvint aussi que la révolution avait partout, en quelque façon, devancé les esprits et les mœurs : il déploya de l'autorité, et n'eut de despotisme ni dans le fond ni dans les formes; et Ton put dire de lui ce qu'a dit Bossuet de l'un de ses héros : Que nul n'eut le commandement plus honnête. En particulier, il aimait à se présenter à cette armée de régents de campagne comme leur premier collaborateur; il ménageait à ceux d'entre eux que leur talent et leur zèle sortaient de la ligne, des occasions naturelles de se faire écouter ; il intéressait, non-seulement les hommes spéciaux, mais tous les citoyens éclairés, à cette œuvre importante, en les y faisant concourir dans la mesure de leurs aptitudes. Il serait difficile «le donner en peu de mots une idée de l'activité bienfaisante, comme aussi du tact et de l'intime connaissance dos questions, que déploya 51. Stapfer

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dans ce ministère, qui traversa plusieurs révolutions, plusieurs constitutions, et qui néanmoins fut bien court. Son regard avait tout embrassé ; il avait conçu Tinstruction publique comme une œuvre unique, dont toutes les parties, comme tous les agents, devaient se continuer et correspondre. Les premiers soins et, nous le pensons, les plus affectueux de cet homme si savant, furent pour les écoles primaires; mais il avait d'avance tout organisé et tout coordonné : il instituait des écoles normales, il veillait par do libérales institutions à ce que les talents obscurs fussent épiés, découverts et acquis à la république; enfin il jetait les bases d'une université fédérale, institution qui n'eut pas le temps d'éclore, et dont l'idée, reprise plus tard par l'un des hommes les plus dignes d'hériter des conceptions de Stapfer (1), a trouvé dans la Confédération et dans ses conseils quelque écho, mais peu d'appui.

Pestalozzi, ce Vincent de Paul de l'éducation, commençait alors sa bienfaisante carrière. Au cœur le plus paternel joignant le génie le plus systématique, et la ferveur d'un apôtre à la conviction d'un philosophe, il s'était hâté de réclamer pour sa part, dans la multitude de victimes de l'invasion au sein des cantons primitifs, les enfants qu'une guerre impie avait rendus orphelins. Il demandait pour eux un asile, et pour lui-même un lieu où il put expérimenter en pédagogie. M. Stapfer était fait

(I) M. Ch. Moonard.

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pour le comprendre et le seconder. En sa qualité de ministre de l'instruction publique, ce fut lui qui fournit à Pestalozzi les moyens d'essayer sa méthode sur un grand nombre d'élèves, et qui lui procura la jouissance gratuite du château de Burgdorf.

Si les institutions de M. Stapfer durèrent peu, son œuvre ne fut pourtant pas éphémère. Il ne dépendait pas de lui de maintenir l'édifice sur un terrain ébranlé : le sol béant dévora tout; mais M. Stapfer était un grand semeur d'idées : il rendait raison de ses actep ; ce ministre de l'éducation publique faisait l'éducation des éducateurs euxmêmes : il était le premier instituteur de son pays. Il ne pensait point que le caractère officiel dune missive ou d'une publication impliquât la sécheresse et la réserve, ni que la philosophie fût de trop dans des directions dont on ne comprend, sans un peu de philosophie, ni le vrai sens, ni toute la portée (i;. Nous avons rendu impassible et impersonnel le langage de la loi, et cette rigide abstraction est sans doute le symbole d'une vérité politique. La démocratie antique ne parlait pas ainsi; elle n'avait pas deux dialectes ou deux accents : et la révolution helvétique, émue à la fois des souvenirs du passé et des perspectives de l' avenir, eut, dans ses manifestations et dans son langage, quelque chose de la naïveté antique. Représentant, dans la sphère de l'éducation, l'autorité la plus élevée de son pays,

fi) «Je crois que c'est le devoir de votre ministre de finstnictioa •* de tous dérouler, de temps à autre, les derniers plis de ses principes. ■» \8mj~ port au Directoire.)

M. Stapfer s'exprimait de manière à faire sentir mieux encore une autre autorité, celle de ses lumières et de son caractère personnel. Notre puritanisme constitutionnel s étonnerait d'un style qui, moins rare alors qu'aujourd'hui dans des publications officielles, faisait exception pourtant; mais cet étonnement ressemblerait beaucoup à l'admiration.

M. Stapfer portait peut-être un peu loin cette vertu de l'espérance, sans l'appui de laquelle il serait doublement beau de tenter de grandes choses, si, sans elle, il était possible de les faire. Cette vertu, qui vit de charité, comme la charité vit d'espérance, ne put lui dissimuler bien longtemps la difficulté d'une partie e sentielle de sa tâche. Il n'administrait pas seulement l'éducation, mais les cultes. Ce pluriel dit déjà beaucoup; l'un de ces cultes avait été hostile au nouvel ordre de choses, l'autre, en général, lui était favorable; le nouveau gouvernement, indifférent en matière de religion, s'était néanmoins réservé une compétence religieuse ; compétence mal déterminée, et sur la mesure de laquelle les chefs de la nation étaient bien loin de s'eptendre : il y avait, dans chacun des deux clergés, des indifférents et des zélés ; mais le zèle de ces derniers portait bien moins sur le fond que sur les formes de l'institution; une orthodoxie boiteuse voulait apprendre à marcher droit à un moralisme chancelant, qui affectait de s'étayer de quelques

tronçons de l'Écriture. Une foule de questions de

discipline et d'organisation, les griefs des uns, les prétentions des autres, les alarmes de tous, grossissaient de leur bruit l'universelle rumeur ; mais oc qui est beau et digne de mémoire, c'est que, divers d'opinions et de tendances, ces hommes d'Église, à l'entretien desquels on avait oublié de pourvoir, reitèrent dévoués à leurs troupeaux lorsqu'ils n'avaient pas de pain à donner à leurs familles (1); la conscience fit plus que n'aurait fait, dans l'ordre civil et dans l'ordre militaire, le principe de l'honneur. La conscience retint à leur poste ces hommes que M» Stapfer appelait noblement a les éducateurs de « la conscience ; » mais leur dévouement n'écartait pas les difficultés, et quelquefois, par trop peu de lumières, il en suscitait de nouvelles (2). Dans U haute région où la philosophie religieuse élevait le ministre des sciences et des cultes, il n'y avait que

(1) «Voici bientôt deux ans que les ecclésiastiques, avec leurs familles, « livres a la plus pénible incertitude sur le sort qui leur est réserve. La ptapsft « ont cessé d'être payés, et vivent dans la misère; leurs enfants se dispersent, à

- l'heure des repas, dans les chaumières voisines du presbytère, pour obtenir éa « mains de la bienfaisance et de la pitié les aliments qui sont nécessaires tu sos-

- lien de leur vie, et que leurs malheureux parents ne sont plus en fiai 4e ksr « donner. Les devoirs des ecclésiastiques ont été augmentes, leur ru posai « bilile aggravée par la révolution, et leurs perspectives, de plus en passent- « bres, aboutissent au désespoir. » ( Lebcr die lit&olduuy dtr Airchendiencr. Berne, isoo.)

Dans une circulaire adressée en mars 1799 aux administrations eccJésiastiqoo des différents cantons, M. Stapfer, ministre de l'instruction publique et des a rendu aux membres du clergé helvétique, sans distinction de communions, témoignage que nous croyons devoir consigner ici : « Il est à peu près « que sans la modération des ministres du culte, sans l'influence de leurs exhorh talions pacifiques et de leurs vertus, la révolution eut produit des scènes ksfli « plus sanglaules et plus orageuses que celles dont nous fûmes témoins, « notre peuple si attaché à ses antiques habitudes. *

(*2) Nous ne voulons pas dire que le clergé fût responsable de tous les barras dont il avait l'air d'être l'auteur, el dont il n'était souvent que P< ou l'obiel; ce sérail mal imiter l'équité de M. Slaprer, envers qui les hommes et son ordre no Turent pas toujours équitables. Le clergé avait, comme corps, de justes sujets de plainte ou du moins de regret. C'est ainsi qu'il se plaignait amèrement, et M. Stapfer en ceci lui donnait raison, de ce que U nomination ées

P.-A. STAPFEH. 419

paix et conciliation ; mais peu d'hommes pouvaient l'y suivre, et cette élévation même était suspecte à pou près à tous. Qu'on soit dans les nuages ou qu'on soit au-dessus, on échappe aux regards du vulgaire ; et vous avez beau nager dans l'azur et dans la lumière, ceux qui ne vous voient plus disent que Je brouillard vous enveloppe. Nous croyons bien, pour notre part, que ce qui eût rendu M. Stapfer plus intelligible aux esprits supérieurs, le rendait plus obscur aux esprits ordinaires : un corps nombreux, fût-il même savant, est peuple dans son ensemble, et M. Stapfer n'avait jamais parlé au peuple; enfin, si profond qu'il fût, sa profondeur n'était pas encore ce qu'elle devint plus tard, de la simplicité : il n'avait peut-être pas encore passé par cette enfance spirituelle qui est, en christianisme, le vrai caractère des initiés. Sur la question ecclésiastique, son esprit unissait à moitié, séparait à moitié, deux sphères que, dans la maturité d'un âge plus avancé, il ne sut plus concevoir que distinctes et indépendantes. Tout cela, joint à l'esprit voltairien de l'autorité dont il était le ministre, explique les difficultés et les luttes d'une position qui ne dépassait ses forces que perce qu'elle dépassait les forces humaines. 11 s'y montra admirable de libéralité, de candeur et d'indépendance; car si quelques hommes religieux re-

ptflteuff ne faisait directement et exclusivement par les paroisses, c'est-à-dire par tes communes politiques. Le clergé se plaignait encore que la loi n'eût ménagé ■Mime part aux ecclésiastiques* comme tels, dans la direction des écoles. Le ■bistre de l'instruction publique répondait que c'était dans l'exécution de la loi, non dans la loi même, qu'ils avaient été réellement évinces ; mais, tout considéré, il nous semble quo la plainte des ministres de la religion était fondée en fmii.

420 P.-A. STAPKER.

grettaient dans ses actes, et avec raison, je le crois, le langage concret, les formes scripturaires auxquels ils étaient accoutumés, et une énonciation plus explicite du dogme chrétien, le Directoire blâmait séyèrement l'administrateur officiel des cultes chrétiens de s être souvenu qu'il était chrétien lui-même, et de n'avoir pas constaté, par le silence, la neutralité parfaite et l'indifférence du gouvernement.

Pour se faire une idée, non-seulement des tribulations qui furent le partage du ministre des cultes sous le gouvernement helvétique, mais de la situation intérieure ou morale de la nation suisse durant cette période d'agitation, il faut lire les pages que M. Stapfer, encore ministre, publia en 1800 sous ce titre : Quelques observations sur l'état de la religim et de ses ministres en Helvétie. Cette apologie du ministre est en même temps un acte d'accusation contre les gouvernements qui, depuis les premiers jours de la révolution jusqu'alors, s'étaient succédé au pouvoir. L'accusation est d'autant plus terrible que l'expression en est plus mesurée; quant au fond, voici comme elle se résume. Le conseil ecclésiastique de Berne accusait le gouvernement helvétique d'avoir, dans une longue série d'actes, poursuivi un but unique : la destruction du christianisme en Helvétie, l'organisation de l'immoralité et du crime, et finalement le despotisme, facile à exercer sur un peuple qu'on a su ramener par la corruption à la barbarie. M. Stapfer ne prête pas aux chefs de son peuple cet odieux dessein, mais il déclare que,

P. -À. STAPFEB. 4SI

s'ils ne l'ont pas poursuivi, ils l'ont accompli autant qu'il dépendait d'eux.

Nous osons croire que M. Stapfer, dans l'amertume de son regret, accordait encore trop à l'accusation, et ne faisait pas en faveur des intentions, tout en les justifiant, des réserves assez explicites. Il y avait eu au pouvoir des hommes purs et dévoués, qui non-seulement ne voulaient pas le mal, mais qui voulaient énergiquement le bien, et la Suisse ne peut que s'honorer en honorant leur mémoire.

Une persuasion si pénible n'avait point ébranlé les convictions politiques de M. Stapfer. Malgré de cruels désappointements, son amour pour la révolution, ou plutôt pour la manière dont elle organisait la société politique, avait conservé toute sa ferveur. Il avait foi à l'œuvre, en dépit de l'indignité des ouvriers. Et peut-être eut-il autant d'illusions que peut en avoir, dans la première nouveauté d'une situation et avant le midi de la vie, un esprit droit, orienté par l'Évangile. Pour sentir combien sa foi politique était vive, il ne faut que lire son Adresse aux ecclésiastiques de la Suisse et particulièrement à ceux des cantons frontières, 1799. Le gouvernement voulait s'aider de leur influence contre une émigration qui dépeuplait la Suisse dans l'intérêt des ennemis de la révolution ; et l'accent un peu comminatoire de cette pièce pourrait faire penser que les influences qu'invoquait le ministre des cultes, avaient déjà été réclamées avec plus de succès par les fauteurs de l'émigration. Une

opposition prévue, ou seulement pressentie, peut exalter nos paroles aussi bien que le» intimider; U conscience qu'il s'adressait à des adversaires pouvait seule probablement imprimer aux convictions d'un esprit aussi modéré que celui de M. Stapfer, le ton, plus enthousiaste ou moins contenu qu'à l'ordinaire, qui se fait sentir dans les paroles suivantes : « Il y a a une véritable démence à s'insurger contre une « cause dont tout cœur d'homme recèle un secret ce allié... Celui qui roule et replie les cieux comme an « vêtement, mais qui, en revanche, ouvre à l'homme « la carrière d'un développement infini et le convie « à des progrès sans terme, nous a fait reconnaître « à des signes certains que la forme de gouvernement « qui concourt avec le plus d'énergie à l'accomplis- « sèment de ses vues, est précisément celle que la « Providence a fait éclore de nos jours, et que cette « forme est le moule dans lequel toutes les sociétés « humaines doivent, pour ainsi dire, être coulées, « sous peine de voir perdus pour elles les résultats « des méditations des sages et de l'expérience des « peuples. »

Toute cause, et la plus sainte ne fait pas exception, est grosse d'un parti, comme toute vérité est grosse d'une erreur. Honneur tout ensemble et malheur à qui prétend distinguer entre la cause et le parti! On peut croire que M. Stapfer avait fait cette distinction* Il éprouva, sans s'en étonner, qu'aux yeux des hommes de parti, l'équité est un des plus grands crimes. On se rappelle que, lors de l'invasion de la Suisse,

il s'était porté protecteur de ces droite et de ces principes qu'aucune révolution ne saurait fouler aux pieds sans se déshonorer. « Les négociations aux- « quelles il prit part à cette époque ayant eu pour « résultat d'empêcher l'entière spoliation des familles « bernoises, de faire révoquer les arrêtés des géné- « raux français qui avaient ordonné l'exclusion des « patriciens de toutes fonctions publiques, de rendre « la liberté aux otages que ces généraux avaient c enlevés, et de sauver les dépôts et les magasins « dont le commissaire du Directoire, Rapinat, vou- « lait s'emparer, ce dernier dénonça les négocia- 4 teurs, MM. Luthard et Stapfer, qui venaient de « signer une convention secrète où ces avantages « étaient stipulés, comme fauteurs de l'oligarchie, et « comme ennemis de la république française. Il hier sista spécialement sur l'éloignement de M. Stapfer « du ministère des arts et sciences. Le gouverne- « ment helvétique ne céda pas aux instances do « l'agent français, et maintint M. Stapfer dans la <r place de ministre de l'instruction publique et des «c cultes (lï. »

Mais M. Stapfer, en retour de ce témoignage de confiance, n'avait pris d'autre engagement que celui d'en être toujours digne. Il devait donc en sa qualité de réactionnaire (car l'impartialité et la modération passent toujours pour l'être) se voir en butte à de nouvelles attaques; il ne devait pas moins s'y attendre comme révolutionnaire conséquent, puisque

(i) Biographie des hommes vivants, article Stapfer.

hHk P.-A. 8TÀPPJBR.

les révolutions ont le double travers de passer, certains points, au delà, et sur d'autres, de en deçà des conséquences de leur principe. M. Stapfer, en prenant la révolution au sérieux, abonda dans les mesures qui pouvaient le perdre ; il résolut, selon les principes et selon le droit, quelques-unes de ces questions que les révolutions, en général, n'examinent pas, et sur lesquelles elles prennent d'avance un parti très-indépendant de la théorie et du droit. C'est ainsi que, dans un rapport à son gouvernement sur l'ensemble de l'instruction publique, il posa ce principe que « l'Église, comme « personne morale apte à posséder, est propriétaire; « que les dons faits par l'humanité, la piété ou la « superstition, n'importe par quel motif, lui appar- <( tiennent de droit. » Ces principes, subversifs de la révolution, ou, pour mieux dire, du parti révolutionnaire, le désignaient à la disgrâce, je ne dirai pas de son gouvernement, mais de ceux qui s'en étaient faits les tuteurs, et qui ne siégeaient pas à l'hôtel de ville de Berne, mais au palais du Luxembourg. Au commencement de 1799, il fut, ainsi que plusieurs de ses collègues des autorités centrales, dénoncé au Directoire de France comme un traître dévoué au parti aristocratique et à l'Autriche; le gouvernement français décréta qu'il serait, avec ses amis, traduit devant une commission : la sortie de Rewbell du Directoire fit tomber cette décision dans l'oubli, et le rendit à ses fonctions.

Plus tard, la confiance nationale lui en conféra

P.-A. STAPFER. MB

d'antres. Marengo venait d'élever sur le pavois un nouveau Clov»; et la France, si longtemps debout, s'asseyait enfin en armes autour d'un grand capitaine. C'est auprès de lui que M. Stapfer fut chargé de représenter son pays. Quels étaient les desseins de Bonaparte sur l'Helvétie? Il se posait comme le garant de son indépendance et de son intégrité; c'était là une des conditions du rôle que cet incomparable acteur avait composé avec un art infini. Mais est-il acteur qui ne sorte au moins une fois de son rôle? Un intérêt très- vif en fit sortir Bonaparte. « Depuis ses campagnes d'Italie, il n'avait cessé de « convoiter la possession du Valais. Croyant le mo- « ment de se l'approprier arrivé, il fit, en mars 1802, « adresser à l'envoyé helvétique une note dans lait quelle la cession de ce pays était demandée comme « nécessaire à la France, et comme n'étant sujette à « aucune objection fondée, puisque le Valais, disait « le ministre, n'avait jamais appartenu au système a fédératif. M. Stapfer, sans attendre les instructions « de son gouvernement, adressa au ministre des « relations extérieures (Talleyrand) une note qui « donnait et motivait un refus absolu (1). » Dans cette note (du A germinal an X), le représentant de la nouvelle république rappelait avec amertume que la France elle-même avait allumé le feu dans lequel s'était douloureusement refondue l'ancienne confédération; que la France elle-même avait uni plus intimement à la Suisse l'état que maintenant elle en

(i) Biographie det homme» vivant».

voulait détacher; et il s'écriait : « Que dira l'Europe a de voir les Français, après avoir premièrement « porté la dévastation et la mort dans le Valais pour ce le rattacher par des nœuds plus forts à l'Helvétfo, or quelques instants après y porter le fléau de h « discorde et le poids de l'autorité militaire la plus « dure, pour l'arracher de nouveau à des liens qu'on ce venait de cimenter de sang afin de les rendre pins « forts?... Le gouvernement helvétique,» ajoutait son sincère délégué, que nous voudrions pouvoir appelor son organe, ce désire ardemment donner an « premier Consul toutes les marques de reconnaisor sance, d'admiration et de déférence qui seront <c compatibles avec son honneur, et se borne à le « prier de n'en pas demander le sacrifice à des <c hommes déterminés à le conserver intact. » Il finissait par déclarer que ses commettants « se re- (( fusaient à des cessions qui n'étaient pas de leur « compétence, et ne se condamneraient point à uni « inactivité qui trahirait les droits de la nation helti- « tique. »

M. do Talleyrand, dans une réplique, parla de l'impression qu'avait reçue le premier Consul de la note de M. Stapfer (1) : réponse péremptoire à son avis. Ce fut, pour le ministre suisse, l'occasion d'une troisième note, plus importante que les deux autres, non-seulement par ses développements, mais parce qu'elle en appelle assez visiblement du premier Consul à Bonaparte, et s'adresse à ce que l'ambition

(i) Celle dont nous ayons cité des passage*, ou une autre qui nous

P.-À. 6TÀPFER. Âltt

et la*poHtique pouvaient avoir laissé de générosité dans Tâme du nouveau CromwelL Tout le inonde en a retenu ce passage, dont on aime à se persuader que Bonaparte fut ému : ce Tous les peuples de la € terre aiment et estiment les Suisses; tous les « esprits cultivés de l'Europe leur portent une af- « fection composée de souvenirs, de pitié et d'espét rance. L'Helvétie a, aux yeux de l'humanité, un « prix d'opinion que n'ont pu acquérir de grands c empires, et son restaurateur s'assurerait une gloire « nouvelle dans l'histoire en réparant les maux qu'a « faits gratuitement au plus ancien, au plus utile et t au plus fidèle des alliés du peuple français, la fuc neste politique du Directoire (1). »

Le gouvernement helvétique ne désavoua pas le ministre dont l'initiative hardie l'avait glorieusement engagé; et l'unanimité étant de rigueur, on fut unanime. Bonaparte, encore jaloux de son autorité morale, se garda d'une violence qui l'eût compromise, ce et ajourna l'exécution de son dessein pour le c reprendre à la fin de 1810. Le Valais dut à cette c résistance de rester pendant huit ans exempt de c conscription et d'impôts onéreux (2). »

Depuis la révolution nationale de 1798, les révolutions de palais se succédaient rapidement, et les constitutions tombaient les unes sur les autres. La politique de Bonaparte laissait mourir dans ces agitations impuissantes les dernières forces de l'Hel-

(i) Note du 23 germinal an X.

(5) Biographie des hommes vivants.

448 P. -A. BTAPFBR.

vétie, et se ménageait ainsi l'occasion et le droit d'intervenir. Il sut en accélérer le moment. Une assemblée de notables ayant, sous ses auspices, rédigé une nouvelle constitution (1), il feignit de croire à la solidité de cette œuvre, et, affectant d'entrer dans les susceptibilités jalouses d'une nationalité que la France avait si peu ménagée, il offrit de retirer du territoire suisse les troupes qui y étaient demeurées depuis l'invasion de 1798. M. Stapfer, qui avait accepté du nouveau gouvernement de nouvelles lettres de créance, était encore à Paris. Ni l'esprit, ni la portée de l'offre du premier Consul ne lui avaient échappé; mais, patriote rigide, il crut que, dans toutes les circonstances et en face de • toutes les éventualités, une offre pareille devait être acceptée, et que retenir les troupes françaises sur le territoire de la patrie, c'était se rendre complice après coup de ceux qui les y avaient appelées. Ses conseils furent dictés par cette pensée, et l'événement répondit à ses prévisions. L'agitation, concentrée jusqu'alors dans les conseils, passa dans le pays. Deux principes distincts, le fédéralisme et l'aristocratie, firent cause commune contre le système unitaire, qui, libéral ou non, était l'ennemi du passé. Les questions fondamentales se posèrent de nouveau ; on vit en présence et l'on ne tarda pas à voir aux prises l'ancienne Suisse et la Suisse nouvelle, et les armes françaises vinrent arrêter à propos les triomphes de la réaction.

(0 En mai 1802.

. L'oligarchie et le patriciat vaincus, les pays sujets devenus des pays libres, tout n'était pas fini : la république d'une part et la confédération de l'autre restaient en instance. Pour apprécier jusqu'à un certain point l'importance de la question, un lecteur français n'aurait qu'à la prendre à rebours. Une révolution qui, en France, ferait du provincialisme le fait fondamental, et de la centralité une simple modification, serait à peine aussi profonde que celle cpii remplacerait en Suisse le fédéralisme par l'unité. Ce fut là le triomphe passager et le malheur de la révolution helvétique. Le temps aurait-il suffi, et combien en aurait-il fallu pour que la charte nouvelle devint une vérité, nous l'ignorons; ce que nous savons, c'est qu'à l'époque où l'unité et l'indivisibilité devinrent en Suisse la loi suprême du pays, tout dans les faits criait à l'envi contre elles, tout dans les habitudes, dans les mœurs, dans le fond le plus intime du caractère national, redemandait, sinon l'antique système fédératif, du moins le principe de ce système. L'unité n'en avait pas moins ses sectateurs, plus ou moins absolus, dont plusieurs, ne se faisant pas illusion sur la violence et sur les dangers du remède, ne laissaient pas de le réclamer comme unique et comme certain. Nous ivons déjà vu, en caractérisant les actes du ministère de M. Stapfer, comment il entendait l'unité, somment, surtout, il voulait l'introduire; mais, toutes réserves faites, il était unitaire. C'est vers l'unité qu'inclinèrent ses votes dans la discussion

430 P.-JL. STAFVKR.

qui s'ouvrit à Paris, sous les yeux du premier Consul, entre les délégués de la 'Suisse; mais la nationalité, et par conséquent la spontanéité de la Swioe dans la réforme de ses institutions, était, aux yeux de M. Stapfer, quelque chose de plus saint que l'unité ; en ce qui le concernait, il fit tout pour qu'une œuvre dont l'Helvétie était l'objet fût, autant que possible, une œuvre helvétique; il osa tenir compte des vœux et des opinions auxquels l'impé" rieux arbitre était résolu à ne point avoir égard; homme de la Suisse nouvelle, il accueillit, il écouta les hommes de l'ancienne Suisse, et, dans cette occasion encore, maintint ce principe que la révolution avait tant méconnu : que la patrie est audessus de tous les systèmes, et qu'il faut, avant tout, au prix de tout, qu'une nation se fasse à elle-même sa destinée.

Cette conduite, étonnante parce qu'elle était rare, ne dut, dans un certain sens, étonner personne. On était accoutumé à voir cette pensée à la base de toute la politique de M. Stapfer. C'est dans le même esprit qu'il avait vivement pressé Bonaparte, en s'appuyant sur les traités, de renvoyer les régiments helvétiques dans leur pays pour y concourir au rétablissement de l'ordre; et il ne tint pas à lui que ce retour, différé à dessein par la politique du premier Consul, n'eût lieu en temps utile. La même inspiration s'était révélée dans sa recommandation aux électeurs des délégués qui furent envoyés à Paris : « de faire, leurs désignations avec une entière

P.-À. BTÀPFEE. 431

€ indépendance des insinuations de la légation « française, et de ne prendre conseil que des inté- « rets de la patrie. »

Si M. Stapfer ne se sentait pas libre de mettre F unité au-dessus de la nationalité, il ne se sentait pas plus libre de ne pas défendre de toute la puissance de ses moyens le système unitaire. 11 en représenta l'intérêt dans le sein de la consulta, et rédigea le mémoire que présentèrent à l'appui de leur opinion les unitaires de cette assemblée. C'est encore ce système qu'il défendit dans le comité central qu'elle avait formé, et dont les .dix membres signèrent l'acte de médiation, le 20 février

c Ce même acte l'appelait à présider une comc mission de liquidation qui devait régler l'actif et « le passif du gouvernement helvétique. Ses conci- « toyens du canton d'Argovie l'élurent membre de « leur grand-conseil; et en 1815, lorsqu'une nouc velle organisation , ratifiée par le congrès de c Vienne, fut mise en activité, M. Stapfer fut porté « au même conseil par le vœu des électeurs ( 1 ) . » Mais sa carrière politique s'arrête en 1803* Libre, par sa démission, des fonctions qu'il avait remplies auprès du gouvernement français, il rentra pour toujours dans la vie privée ; mais il ne quitta plus la France, où l'avait fixé une heureuse union, et où le retinrent l'éducation de ses enfants, les ressources littéraires d'une grande capitale, et, nous pou-

(1 ) Biographie dei hommes vivant».

vons le dire, le respect affectueux des hommes les plus distingués.

Depuis cette époque , le nom de M. Stapferne parait plus dans aucun événement politique. Ce n'est pas qu'il fût indifférent à la marche des affaires publiques; il la suivait avec intérêt dans le pays de ses pères, en France et dans le monde entier. Il faut se souvenir qu'il n'avait paru dan* la révolution de sa contrée natale que comme fait un passager qui, sur un navire soudainement assailli par la tempête, offre ses services pour le salut commun et prend part à tous les travaux de l'équipage. L'orage apaisé, le matelot redevint passager. Les convictions politiques de M. Stapfer restèrent d'ailleurs essentiellement les mêmes, parce qu'elles étaient fondées, en ce qui regarde le jugement du passé, sur l'étude philosophique des faits, et, en ce qui concerne l'avenir, sur les éléments caractéristiques de sa foi religieuse, dont la base ne changea point et dont l'ardeur augmenta. Il ne saurait nous convenir de juger les opinions politiques de notre vénérable ami ; mais nous ne sortons point de la modestie de notre rôle en ajoutant qu'elles étaient franchement et hautement libérales. Il appartenait donc, si Ton s'en tient à ces termes, à un parti très-nombreux, mais au contraire à un bien petit parti si Ton veut tenir compte du principe de son libéralisme. Ce principe était tout religieux. Il avait foi à la liberté comme à une pensée de Dieu ; il la réclamait comme Tunique condition d'un vrai déve-

loppement religieux et moral de l'être humain, comme la seule atmosphère où puisse prospérer la plante divine; mais il savait que l'atmosphère la plus favorable ne saurait, durant toute une éternité, donner naissance au moindre germe; et il ne cherchait pas dans les institutions, si nécessaires qu'elles fussent à ses yeux, si décisive qu'il estimât leur influence, le principe de la régénération humaine ; et, quarante ans après l'avoir écrit, il aurait signé ce passage, aussi frappant qu'ingénieux, de son Rapport au Directoire helvétique : « Le jury « constitutionnaire de Sieyès, qui a été le dernier « effort du génie législateur, n'est pas encore suf- « fisant, de l'aveu de l'inventeur même, et sup- « pose d'autres jurys à l'infini, comme l'éléphant « qui porte le monde, dans la mythologie inc dienne. » Nous n'avons pas besoin de dire à nos lecteurs quel était, dans la pensée de Stapfer, le soutien qui, se soutenant lui-même, peut tout soutenir.

Les événements qui le rendirent à ses chères études le rendirent en même temps à un travail plus intérieur, que les occupations de sa vie politique avaient suspendu ou ralenti. La théologie de M. Stapfer avait toujours été chrétienne; mais certaines vérités semblaient être demeurées chez lui à l'état d'involution, et son christianisme était serré un peu étroitement dans les langes de sa philosophie. Il avait trop souvent, dans son langage, laissé prendre à l'histoire les formes de

434 P.- A. bTAPFER.

l'abstraction; et frappé avec raison de la nécessité psychologique du dogme chrétien, il avait trop donné aux manifestations de sa foi le caractère de la spéculation, et, pour ainsi dire, de Vapmrisme (1). Il avait toujours confessé avec émotion Jésus- Christ venu en chair; mais ce fait merveilleux a deux tranchants, de l'un desquels, et du plus acéré sans doute, il avait fait moins d' usage. A cette grande famille orpheline que nous appelons l'humanité, le Christ n'a pas été montré seulement, mais donné, ni seulement donné, mais livré.

L'incarnation a un côté tragique ; l'incarnation, dans son principe, est une mort ; pour le Christ, naitre à la vie des hommes, c'était déjà mourir. Au fait, cette vue est le glaive par lequel, ainsi que l'âme de Marie, toute àme d'homme est transpercée, et le seul dont la pointe aigué puisse arriver jusqu'aux dernières divisions de l'âme et de l'esprit, des jointures et des moelles. Le représentant de l'idéale perfection, l'irrécusable témoin de la loi morale (c'est sous ces traits surtout que M. Stapfer avait vu le Sauveur), lui apparut de plus en plus comme l'auguste suppliant de la race humaine, comme l'innocent faisant de la cause des coupables sa propre cause, comme ce proscrit volontaire que figuraient d'avance, dans l'économie

(i) Nous avons déjà dit, page «o, qu'il paraissait encore trop positif en itère de reMgi&i aux hommes du pouvoir, tandis que quelques booms, rares alors, surtout dans les charges publiques, auraient souhaité qu'il le Tût coup plut encore.

P.-A. SÎÀPFER. 435

les symboles, Isaac sur la montagne sainte, Joseph antre les mains des Ismaélites, Moïse dans les détresses du désert. Notre ami, jusqu'alors, avait vu distinctement, mais d'un peu loin peut-être, Gethsémané et le Calvaire ; il s'en approcha davantage ; il respira tout ce qu'il y a de terreur, de mystère et de deuil dans cette divine histoire ; et son cœur, dès longtemps rempli d'adoration et de tendresse, 96 brisa aux pieds de l'homme de douleur. Mais de oe vase ouvert tout à coup par un saint ébranlement, que de parfums s'exhalèrent et qu'il s'écoula de richesses! La maturité de sa foi fut la maturité de son talent, et le développement de sa pensée chrétienne devint le complément de sa philosophie. Nous ne craindrons pas d'indiquer parmi les plus belles pages que le sentiment religieux ait inspirées aux écrivains de notre langue quelques-unes de celles que traça aux portes de la vieillesse cet écrivain né dans une vallée de la Suisse allemande, et qui, avant l'âge mûr, n'avait pas même abordé le sol de la France. Des habitudes germaniques se trahissent dans ces vastes périodes, entraînant péniblement avec elles les accessoires nombreux des idées dont elles se composent, comme une armée qui, pour ne vouloir se séparer d'aucun de ses moyens de subsistance, appesantit et retarde sa marche; mais pourtant cet esprit qui arrivait au fond de tout, était aussi arrivé au fond de sa langue adoptive, et ni l'expressivp justesse des termes, ni l'intelligence heureuse des mouvements propres à

notre idiome, ne se laissent désirer dans ces beaux passages :

a C'est parce qu'un être tel que lui (Jésus de Na- « zareih) a paru sous la forme humaine au milieu de « nous, que nous avons l'entière certitude que la « vertu n est pas un vain nom, que la rectitude sans ce tache, le dévouement absolu au devoir pour le « devoir même, n'est pas une trompeuse image.

« Son apparition sur la terre est le seul événement « qui donne quelque valeur à la race d'Adam, et a qui sillonne d'un rayon céleste la nuit où elle « était plongée. Il est notre Dieu, le Dieu visible; « il est le véritable génie protecteur du genre hu- (( main, le centre et la clef de son histoire ; il ei- (( plique tout, il répare tout; il réalise tout ce qui « fait le prix de la vie. Le lot qu'il nous destine « est le ciel ; et le ciel, c'est d'être uni à lui. Plus a nous le connaîtrons, plus nous l'aimerons; plus « nous l'aimerons, plus nous serons dignes d'être ce à lui et à celui dont il est la vivante image...

a Ah! quel disciple du Christ, quel ami de ses « semblables ne suivrait pas des yeux ces envois « précieux du code de l'humanité et des lumières, ce qui partent de tous les ports de la chrétienté pour « les rivages couverts d'autels sanguinaires, de bute chers affreux, d'idoles homicides, et de peuples ce sans espérance, abrutis par le double esclavage a des sens et de la superstition ! Partez (c'est le vœu « dont vous accompagne . la pensée de tout homme « qui n'est pas insensible aux souffrances et à l'avi-

« lissement de ses frères), partez, volumes qui dé- « roulez la vie et l'immortalité ; . . . partez, feuilles c saintes , feuilles salutaires , animées du même c souffle qui jadis Gt éclore cette magnifique nature, « et qui souleva les flots de l'Océan que vous traa versez ; hâtez-vous ; portez aux nations déshéritées c qui peuplent ses rives, et qui sont assises dans les « ombres de la mort, portez-leur, à travers les c mers, la connaissance de celui qui creusa leurs c abîmes pour servir de lien aux habitants de la « terre, et qui leur prescrivit des bornes qu'elles « ne franchiront jamais.

ce Elles se dispersent aux extrémités du globe ; « elles se répandent sur les rivages désolés; elles « pénètrent dans les demeures de la douleur et « du désespoir; elles élèvent les regards du mal- « heureux Africain, qui arrose de ses sueurs et de « son sang une terre étrangère, vers une patrie « meilleure que celle dont il fut arraché, vers une « patrie où sa mère retrouvera les enfants dont elle « fut séparée par une cruauté plus qu'inhumaine, c De nouveaux perfectionnements de l'imprimerie « les multiplient à l'envi, ces feuilles divines, et c nous voyons la Providence, par les mesures de « son action ordinaire, réaliser sous nos yeux ce c qu'un miracle, «au temps du christianisme naisa sant, aurait pu seul effectuer. »

Aucune des idées qu'exprime ici M. Stapfer ne lui avait été jusqu'alors étrangère; et toutefois ne dirait-on pas, à ce langage, à cet accent surtout,

438 P.-A. STÀPFER.

que « toutes choses, pour lui, sont devenues non- « velles ? »

Nous ne pouvons assigner une date précise à ce développement si important de la pensée religieuse de M. Stapfcr. Sans doute il fut graduel, et les paroles que nous venons do transcrire en sont probablement une expression tardive. Elles nous ont tout d'un coup porté bien au delà du point où notre récit est parvenu . Par quols événements cet intervalle est-il rempli? Par aucun, nous le pensons, qu'il nous convienne de raconter au public. Ce qu'il y a eu, dans la vie d'un homme, do plus important et de plus digne de mémoire n'a souvent toute sa beauté qu'à l'état de pieux et d'intimo souvenir} et, dans ce genre du moins, le bien do quelques-uns ne peut guère, sans s'altérer, devenir le bien de tous. Prononcé souvent avec vénération dans nn cercle assez étendu d'amis et de connaissances, le nom de M. Stapfcr ne lo fut de nouveau dans la sphère de la publicité que lorsque parurent les premiers volumes d'un grand ouvrage qui eût échappé à bion des critiques et mérité une estimo bien complète, si l'esprit de M. Stapfer avait été celui de l'œuvre entière (1). Personne ne pourra nous accuser de prévention si^nous affirmons qu'à aucune époque aucun écrivain n'a surpassé, et que bien peu ont égalé en conscience dans les recherches, en impartialité dans les appréciations, en candeur et en indépendance dans les jugements, l'écrivain dont

(i) La Biographie ttnivtrnelle.

nous honorons la mémoire; et, à nos risques et périls, nous ajouterons qu'une probité aussi incorruptible, une aussi imperturbable équité seraient une énigme pour nous, si nous ne savions que les vertus morales de M. Stapfer avaient leur racine au pied de la croix. J'avoue que, dans la sphère des lettres et jusque dans les régions de la politique, notre époque nous offre, de cette généreuse intégrité, quelques exemples illustres, qui doivent nous empêcher de la reléguer dans le nombre des fables ou dans les conditions les plus obscures de la société. Mais partout où elle se présente, elle s'explique de môme. On trouvera, dans les Mélanges de M. Stapfer, les principaux articles fournis par lui à la Biographie vmivtr selle . Ceux de Socrate et de Kant sont presque des livres. Ils exposent la pensée définitive de Fauteur sur les deux hommes dont les clartés combinées avaient enflammé , s'il est permis de parler ainsi , l'aurore de sa vie. Il y a de la piété dans ce dernier hommage, dans cet adieu solennel, sous la forme et avec tous les caractères d'un verdict ou d'une sentence; mais jamais sentence ne tomba de plus haut, nous voulons dire d'une région plus élevée au-dessus de toutes les influences qui corrompent nos jugements.

C'est un fait bien digne d'attention que cette espèce de nécessité qui, à quarante ans d'intervalle, ramène le même esprit vers les mêmes questions, et l'attache par deux fois à la considération des deux plus mémorables efforts qu'aient jamais produits

parmi les hommes le besoin de la connaissance. Car c'est là le point de départ de Socrate et toute l'œuvre de Kant. Quelque différents qu'ils aient été l'un de l'autre à beaucoup d'égards, on ne peut s'empêcher de remarquer que le nosce te Ipsum (connais-toi toimême), qui fut le résumé de la sagesse du premier, fut la clef de la philosophie du second, et» que si l'un réduisit tout à la science des mœurs, l'autre fit de la conscience morale l'unique base de toute certitude en matière de métaphysique, a Ignorez tout ce le reste, et sachez vos devoirs, » c'est la devise de Socrate. « Connaissez vos devoirs, et vous saurez le « reste, » c'est la formule de Kant. A l'âge où Ton dit que commence le calme des passions, mais où commence plus sûrement le calme des idées, M. Stapfer, retirant, pour ainsi dire, ses opinions une à une du creuset où elles s'étaient lentement épurées, jugea en seconde instance, avec plus d'autorité mais non moins de respect, ces deux illustres philosophes; et, chose bien remarquable, de cette enquête au fond moins favorable à tous deux, tous deux ressortirent plus grands. L'élan sublime ou le prodigieux labeur de la pensée chez tous deux est mieux vu, mieux senti; l'importance providentielle de leur apparition ressort plus vivement; il y a enfin, dans l'insuffisance de tous deux à créer ou à suppléer la connaissance, quelque chose qui, en mettant en évidence la grandeur du problème attaqué, tourne à la gloire des assaillants alors même qu'on les voit vaincus. On admire en eux avec respect, non des

P.-À. STAPPER. 444

Titans foudroyés, mais de vertueux héros qu'un adversaire surhumain contraint à rendre les armes, ou d'autres Moïses, expirant sur le mont Nébo à la vue de cette patrie de lumière où ce n'est pas un Moïse, mais un Josué, c'est-à-dire un Jésus, qui peut introduire les fils du désert. Ainsi deux morceaux qui ne semblent d'abord que d'admirables modèles d'érudition, de critique et d'analyse, produisent une impression solennelle, à laquelle, nous osons le dire, un retour sur l'auteur lui-même et sur l'histoire de sa pensée ajoute encore de la solennité.

Nous sommes déjà bien loin des luttes de la restauration, et le sens même de cette époque commence à nous échapper. L'opposition, dans ce qu'elle eut de plus général, et surtout dans ce qu'elle présente de négatif, fut assurément naturelle et fran-

che ; mais de même que dans toutes les coalitions, et bon gré mal gré c'en était une, il s'y mêla quelque chose de factice et de faux, qui donne à toute cette époque je ne sais quelle couleur à la fois équivoque et dure. Beaucoup d'hypocrisie se maria parfois à beaucoup de sincérité. Cela s'explique aisément. 11 fallait constater que les principes organisateurs dont la restauration arborait l'étendard et affectait le monopole se trouvaient, et bien plus sûrement, dans le parti contraire. Il fallait que le parti libéral jouât le rôle de conservateur, et que, d'une certaine manière, le mouvement fit de la résistance ; or, les partis ne font bien qu'une chose à la fois. Néanmoins ce serait calomnier une époque

411 P. -A. STÀPFER.

glorieuse que de lui refuser l'instinct de Tordre moral et un esprit noblement conservateur. Des espérances de plus d'une sorte , des intentions bien diverses se rattachèrent à des œuvres dont le principe, aussi bien que le nom, était saint; ces œuvre? n'en sont pas moins saintes, et n'y voir que des espèces de barricader morales, ce serait méconnaître la nature humaine, et condamner dans son esprit tout le travail d'une grande nation. Lorsque la Ligne du dix-neuvième siècle osait écrire sur son drapeau le nom de restauration, des hommes de bien avisaient sérieusement à une restauration meilleure. Parmi les œuvres qu'ils tentèrent, une place honorable appartient à la Société de la Morale chrétienne, où se jetèrent avec empressement, pour bien déterminer leur position, ceux qui éprouvaient le double besoin de protester contre le double mensonge d'un stabilisme illibéral et d'un libéralisme irréligieux. L'établissement de cette société , important surtout comme procès- verbal de cette protestation, fut néanmoins utile d'une manière plus directe. Elle releva, elle accrédita plus d'une bonne cause délaissée ; elle mit à profit, en faveur de toutes les libertés, la liberté encore intacte de la discussion publique ; elle rendit sensible l'inestimable valeur d'un droit qui suppose ou qui garantit tous les autres, « On meurt ailleurs, s'écriait un de ses mem- « bres (1), » l'œil tourné vers les luttes sanglantes de la nation grecque, « on meurt ailleurs et l'on

( i ) M. Guizot.

« meurt en vain pour la moindre des libertés dont t nous jouissons sans y penser. »

L'apparence de syncrétisme religieux que devait revêtir, à cette époque, une Société de la Morale chrétienne, ne détourna point M. Stapfer de prendre part à ses travaux. C'était une société de bonnes œuvres placée par ses fondateurs à l'ombre du seul véritable drapeau de la civilisation moderne. Cet aveu, très-vague, avait son importance, que M. Stapfer sentit. Il fut donc un des membres les plus actifs de cette nouvelle société, un de ceux qui l'engagèrent loin du terrain vague de la déclamation dans la voie de l'application préoise et immédiate. Mais il n'entendait pas l'application dans un sens étroit et matériel. Consolider les doctrines, créer, après coup, la philosophie des institutions, ce n'est pas seulement spéculer, c'est agir ! le dix -huitième siècle nous Ta prouvé, et les quinze années de la restauration furent, sous ce rapport, un dix-huitième siècle en raccourci ; le travail de la penséo, à cette époque, fut grand et fructueux ; et, quoi qu'en puissont dire ceux qui n'ont jamais su distinguer entre l'action et la voie de fait, ce n'est pas en vain que furent alors remplis par la pensée et par la discussion les loisirs de la liberté. M. Stapfer, qui savait ce que vaut la pensée dans la vie d'un homme et dans celle d'un peuple, voulut faire de la pensée une partie de la tâche de la nouvelle société. C'est sous son inspiration qu'elle évoqua des questions dont la solution, et même la rédaction définitive, avait été trop long-

444 P. -A. STAPFBR.

temps ajournée ; la liberté de conscience et celle des cultes furent appelées à s expliquer franchement; les rapports de Y institution civile avec la société religieuse furent sévèrement interrogés : et c'est ici le lieu d'avouer que, soit à honneur, soit à blâme, od doit porter au compte de M. Stapfer une grande part du chemin que peut avoir fait, dans ces dernières années, la théorie qui établit l'indépendance mutuelle des deux sphères. Pour poser les questions comme il les posait, il faut être bien savant et bien convaincu. Sa manière d'interroger inspirait, suscitait les réponses ; ses programmes étaient des manifestes. Dans sa jeunesse, il avait réclamé pour les institutions religieuses l'appui de rétablissement politique; les années lui apportèrent, avec un christianisme plus simple, une autre conviction sur ce grave sujet ; et il n'accepta plus pour l'État le protectorat de l'Église, ni pour l'Église le patronage de l'État.

Lorsque l'esprit de vie réveillé au sein de l'Église réformée donna naissance, dans Paris même, à des œuvres de prosélytisme chrétien et à des associations dirigées vers le même but, M. Stapfer y prit une des premières places, et y représenta cet élément de la science et de la philosophie, trop négligé par la plupart des promoteurs du réveil, trop déprécié même par quelques-uns d'entre eux. L'apologétique chrétienne était alors, comme de concert, engagée dans des voies nouvelles par deux hommes fort semblables et fort différents, mais également

chers aux amis du christianisme, M. Stapfer et M. Erskine. Le second écrivit, M. Stapfer parla ; il apporta aux séances annuelles des nouvelles sociétés les résultats de ses méditations et de ses recherches (car son apologétique se composait de psychologie et d'histoire); et sa parole savante et profonde, sans en être moins affectueuse ni moins énergique, donnait à ces solennités un . caractère qu'ailleurs elles n'avaient pas. Quelquefois, dans ces mêmes pieuses fêtes, deux voix fraternelles, Tune ferme et naïve (1), l'autre intime et suave, mais celle-ci transmise par un secourable écho, apportaient aux pieds de Jésus-Christ, avec l'hommage de deux noms illustres, dont l'un, deviné de tous, ne se prononçait pas (2), le précieux témoignage de deux hautes intelligences, et pour ainsi dire l'humble adhésion de tout ce qu'il y a de grand dans Tordre temporel. On eût dit alors que la sagesse naturelle et la sagesse inspirée avaient fait ensemble la paix ; mais c'était la parole de M. Stapfer qui constatait plus explicitement l'alliance. Chacun de ses discours était comme un article du traité. Chaque fois qu'il avait parlé, un trait de lumière vive tombait sur une face obscure ou peu éclairée de l'apologétique chrétienne. Ces morceaux remarquables et trop peu nombreux ont introduit parmi nous ce qu'on appelle la philosophie religieuse ; mais en même temps ils en ont déterminé les droits et circonscrit le domaine. Il y a,

(1) Celle de IL de Staël.

(2) Madame la duchesse de Broglie. (Éditeurs.)

446 l'.-A. STAPFEK.

en effets une sorte de physiologie du christianisme à laquelle on voudrait quelquefois réduire toute l'apologétique; elle explique humainement une œuvre que l'apologétique explique divinement.

L'Église de l'État, qu on a, plus tard, avec moins de franchise, désignée sous le nom d'Église de h majorité, ne vit pas sans inquiétude les œuvres de prosélytisme entreprises, à la face du soleil, par une secte qu'elle croyait morte. Mais, plus le catholicisme est inquiet, plus son langage est hautain ; la nouvelle Rome, héritière en ceci de la Rome des consuls, redouble do fierté dans chacune de ses défaites, et n'entonne jamais si haut qu'à l'heure des revers le cantique de la victoire. Ce fut, comme à l'ordinaire, sous la forme d'un dédain altier que s'exprimèrent ses alarmes. Le pouvoir qui peut relever de tous les vœux, relève, au besoin, de tôt» les devoirs : il y eut donc alors, pour qui de droit, dispense des règles communes ; et des insinuations venimeuses furent appliquées aux œuvres nouvelles, comme un infaillible corrosif. Ce n'est pas notre faute si un grand nom se trouve mêlé à ces ténébreuses manœuvres, et si les Mélanges de M. Stapfer consacrent le souvenir d'un déni de justice tel que l'esprit de parti peut seul l'expliquer et, sans doute, aux yeux de plusieurs, le justifier. Un homme qui combattait à l'ombre d'un drapeau qu'il a depuis lors renié et déchiré, avait attaqué, dans le Conservateur, les œuvres et les hommes de la réforme, et gagné à sa cause les faits eux-mêmes, en

P.-À* STAPFEK. 447

les altérant. M. Stapfer protesta, dans une longue lettre, insérée au Moniteur, le 23 avril 1819. L'erreur qu'il relevait (car il voulait bien parler d'erreur) était flagrante : elle ne fut point rétractée. L' homme, déjà illustre, que devaient rendre fameux tant de désaveux éclatants, jugea inutile, dans cette occasion, un désaveu qui n'était qu'honnête.

Nous avons vu le savoir et l'éloquence de M. Stapfer consacrer l'alliance de la philosophie avec la révélation. Une autre alliance, ou du moins une autre conciliation, moins importante et cependant nécessaire, se négociait alors ; il s'agissait de mettre en rapport l'esprit français avec la science germanique* M. Stapfer fut, avec Ancillon, Villers et Madame de Staël, un des signataires du traité. Il le fut, à la vérité, dans un but à la fois plus spécial et plus élevé. C'était surtout dans l'intérêt de la religion qu'il voulait conquérir pour la Franco cette rive gauche du Rhin, que la pensée, à défaut de la politique, redemandera sans cesse. Un autre homme, prématurément enlevé à l'Église réformée de France, Samuel Vincent, de Nîmes, partageait avec lui cet honneur. Grâces à leurs soins, le ban est rompu, les communications sont rouvertes (1). La religion, pas plus que la philosophie, ne saurait désormais faire abstraction de l'Allemagne. Si la trace du travail de M* Stapfer ne se reconnaît que de loin en loin dans

(1) 11 convient de signaler ici, arec distinction el reconnaissance, les travaux d*noe société qui a été fondée A Neucbâtel (en Suisse) en 1839, et qui a déjà rendu dlUpfiilmli services. Elle vient d'en rendre compte elle-même dans un écrit folitnlé : La Société neuchdtetoise pour traduction d'ouvrages chrétiens aile- Son enivre, ses principes, son plan et ses vamx. Neucbâtel, U4S»

le canal creusé par ce petit nombre de mains, cette trace est distincte, elle est décisive; la direction qu'il a donnée est la plps sûre ; et nous aurions à la fois beaucoup à espérer et peu à craindre de ces importations scientifiques, si le discernement exquis du biographe de Kant pouvait faire école parmi nous, aussi bien que sa studieuse activité et sa patiente ardeur.

En rassemblant tous les discours de M. Stapfer, ses articles biographiques et les morceaux de critique ou de discussion qu'il avait répandus dans quelques journaux, on aura donné une grande idée, et non pas pourtant une idée complète, de ce que la science possédait et de ce qu'elle a perdu en la personne de M. Stapfer. Ceux qui Font personnellement connu peuvent seuls se* flatter d'avoir la mesure de son savoir et de sa puissance intellectuelle. L'universalité des talents est une chimère ; mais, à une certaine hauteur dans Tordre de la pensée, on a l'intelligence de toutes choses ; et même cette universalité est la marque des grands esprits. M. Stapfer était de ceux qui, comme Cuvier, auraient ingénument demandé : « Comment fait-on pour oublier?» Mais chez lui, de même que chez Cuvier, la faculté de la mémoire et celle de la pensée étaient dans un si intime rapport qu'on eût pu dire quelquefois que sa mémoire était de la pensée et sa pensée du souvenir. Son savoir était tellement lié, tellement un, qu'aisément on l'eût cru tout d'une venue; non-seulement rien n'était isolé dans son esprit, et tout y

avait sa place marquée, mais chaqtie connaissance y figurait, à l'égard de tout le reste, comme un membre, une articulation, un organe. C'eût été un sujet d'admiration, même pour lui, de contempler sous une forme visible la savante ordonnance de ses souvenirs et de ses pensées. À la rigueur, pour bien savoir une chose, il faudrait savoir tout; et c'est pourquoi, dans toute la vérité du terme, il n'appartient qu'à Dieu seul de savoir. Le spécialisme exclusif n'est qu'une savante ignorance. M. Stapfer n'était si profond sur certains sujets que parce qu'aucun ne lui était absolument étranger. Il était de ces hommes qui semblent avoir été mis dans le monde pour être interrogés , et dont toute la valeur ne se réalise qu'à mesure qu'on les interroge. Les plus savants livres qu'ils pourraient faire ne les transmettent que trèsimparfaitement; car, encore qu'un livre soit toujours mie réponse, les livres ne répondent qu'à un petit nombre des questions qu'on eût voulu faire : je ne parle pas de ces livres extrêmement savants, dans lesquels on répond parfaitement aux questions que personne ne songe à faire.

Ici, nous cédons la parole à l'un des hommes qui ont le plus et le mieux interrogé M. Stapfer :

« La science de M. Stapfer, nous écrit-il, est pour c moi une énigme. Je ne puis concevoir, ni comment c nn être de mon espèce peut apprendre tant de c choses, ni comment il les peut retenir. Peut-être c sommes-nous plutôt du même genre que de la c même espèce. Ce phénomène m'étonnerait moins

450 r*-*. STAPFJUL.

« sans doute si j'eusse vécu en Allemagne; j'ai peine a à croire pourtant que, même parmi les savants « allemands, il y en ait beaucoup qui le soient au- « tant que M. Stapfer, ni surtout qui joignent à leur ce science les autres richesses intellectuelles dont il a avait été comblé. La grâce et la finesse de son « esprit en égalaient la force et la solidité, et il était a aussi distingué dans un salon que dans son cabinet. a Vous ne pouvez le connaître que très-imparfaitea ment par ses écrits. Différent en cela de la plupart ce des hommes éminents, il perdait à écrire, on plutôt a il ne pouvait s astreindre à écrire; et il se donnait « à lui-même, en plaisantant, l'épi thète de grmptm- (i phobe. Cette infirmité, physique ou intellectuelle, « ou l'un et l'autre peut-être, nous a ravi en grande ce partie le fruit de ses lumières et de ses travaux. <( Quoi qu'il en soit, il était bon à lire sans doute, ce mais il était meilleur à entendre ; et sa conversa- « tion était, si j'ose ainsi dire, son triomphe» Vous l'y ce auriez vu aimable, spirituel, enjoué même, autant « qu'il était profond quand il le voulait, et aussi (( bien à sa place auprès d'une dame qu'avec des ce hommes d'État ou des philosophes. J'ai lu quelque a part que Locke avait coutume de mettre la con- « versa tion, non sur les sujets qu'il connaissait le ce mieux, mais sur ceux qui étaient le mieux connus ce de ses interlocuteurs : on peut dire la même chose a de M. Stapfer, et il y gagnait à la fois de foire « valoir les autres et de s'instruire lui-même. Il s « beaucoup reçu en causant, mais encore plus donné,

l'.-A. 6TAPFEA. 451

et on ne le consultait guère, sur quelque sujet que oe fût, sans recueillir de son entretien une lumière aussi vive qu'elle était douce. D'autres ont pu être plus propres à développer les idées et à les proposer, mais nul n'était plus capable de les fournir; et cette seconde faculté, souvent moins prisée que la première, ne lui est-elle pas supérieure? La source est plus que la fontaine. On aimait surtout à voir M. Stapfer au milieu de sa belle bibliothèque, qui remplissait plusieurs appartements, et qu'il avait composée avec un goût exquis, donnant peu au luxe et beaucoup à Futile : c'était 80 n élément. Il avait tout lu, ou du moins il connaissait tout, et se plaisait à montrer, surtout aux jeunes gens, dont il s'entourait volontiers, les livres qui avaient été écrits sur les divers sujets dont il les entretenait. Il possédait à un haut degré cet art singulier de lire à la fois très- vite et très-bien; sans doute, c'est le privilège de ceux qui savent beaucoup de trouver peu de choses nouvelles pour eux et de flairer tout aussitôt les pages qui les renferment; on eût dit que M. Stapfer devinait son auteur, mais il devinait juste (1)... »

(I) Il y t ud bon et un mauvais goût en érudition comme en littérature. M. Stapfer, qui avait lu beaucoup de livre*, n'avait point perdu, mais exercé, a* contraire, dans cette vaste lecture, la délicatesse naturelle de son discerne- En littérature, il avait de trop bonne heure et trop assidûment frêles modèles, en science, il avait trop approfondi et trop comparé, pour être facilement ébloui. Il suivait pas à pas, mais sans entraînement, et toujours ■Mttre de soi, le mouvement de la pensée, de la science et de la littérature; et, wr te réjouissant des progrès, il n'appelait pas toute nouveauté un progrès. Il n'a pas été donné à l'auteur de cette notice de recueillir de la bouche même de M. Stapfer ses précieux jugements; mais il a voulu en consigner ici quelques* , dont il doit la connaissance A la bienveillance d'un ancien/lèw de M. Stapfer- M. Stapfer attribuait, en grand* partie, le dévergondage et le succès du ri-

483 P. -A. STÀPFBB.

ce II me semble que mon temps eût été mieux émet ployé si, au lieu d'explorer un petit recoin de la « science de M. Stapfer, j'eusse étudié M. Stapfer, « et cherché à me rendre compte dû chemin par « lequel il était parvenu au point où il en était. On « avait d'autant plus de peine à le comprendre, « qu'on ne voyait pas trop où il prenait le temps ma- « tériel d'entretenir et d'accroître ses connaissances. « Son tempérament était lent. Il se levait tard; il « appartenait à plusieurs comités, voyait assez de «monde, était fort exact à tous ses engagements, « sans en excepter les devoirs de société ; mais il ce savait trouver du temps pour tout. J'ai pensé sonce vent que ce qui nous manque, ce n'est ni le temps, « ni l'intelligence, à des degrés divers sans doute, « mais le talent de tirer parti de l'un et de l'autre. »

Quiconque n aura, pour juger M. Stapfer, que le»

lionalisme allemand à ce qu'on a cessé de lire les anciens commentateurs, kk que le grand Vitringa, qui ont répondu d'avance aux objections des rationaliste*.

Valckenaer, disait M. Stapfer, est le plus profond counaisseur de l'antiquité «jui ait existé. 11 avait lu tout ce qui était ancien. 11 avait un jugement excellent. Il connaissait non-seulement les Grecs et les Romains, mais l'Orient. Vakieaaer était un chrétien humble et convaincu.

Visconli, disait-il encore, est admirable par son savoir et par son goût. Il avait manié les antiques et tout lu, deux choses rarement réunies. Il était grand râleur de Valckenaer.

11 préférait en général beaucoup les grands savants du seizième siècle à de notre temps. H ne tarissait pas dans ses éloges de Scbultens, de Bochart, de Valckenaer. Personne, selon lui, n'avait connu l'antiquité comme ces homme* là. On lui a entendu citer M. Cuvier comme partageant en partie son admiratiM pour Bochart. 11 mettait les philologues hollandais au-dessus des allemands.

À propos de la raison pratique, qui rétablit ce que renverse rcnkndeif 1, M. Stapfer citait et recommandait l'ouvrage d'Erskine sur la foi.

Il professait une haute admiration pour Miiton ; c'était son poète moderne favori. 11 le mettait à côté d'Homère.

On l'a entendu recommander a un jeune homme la lecture des lettre* de Pénelon à son neveu, le plus bel ouvrage, disait-il, après l'Evangile. *

Lorsque Maine de Biran mourut, il dit à un ami que la mort de ce était une calamité.

Ce ne sont la que des mots épars, et en trop petit nombre; mais Mut saurions mauvais gré de ne les avoir pas reouefllis.

écrits qu'il a laissés, dira sans doute de lui : C était un homme qui pensait grandement. La religion et la philosophie, qui élevèrent très-haut le système de ses idées, avaient trouvé dans le caractère de son esprit de larges assises. Mais, par un heureux et rare tempérament, il eut la précision dans l'étendue, il fut palpable dans l'abstraction, pratique et touchant au fort de la spéculation, vigoureux et incisif dans la dignité et le calme les plus parfaits. Une érudition qui, pour être vaste, n'en est pas moins choisie et savoureuse, unit intimement ses sucs élaborés à la sève généreuse de sa méditation. Le savoir n'a jamais desséché que les esprits arides ; il se tourne chez les autres en moelle et en saveur. Cette multitude d'aperçus originaux et neufs, qui sont le caractère distinctif et le fond même des compositions de M. Stapfer, ne se réduit jamais, mais se rattache toujours, à la découverte heureuse de quelque fait ; l'originalité, chez lui, n'est pas de l'érudition déguisée, mais, selon l'heureuse définition de Bentham, de l'érudition digérée. Voué surtout à l'étude de l'homme, il sait que l'homme vrai, l'homme complet, ne se trouve que dans la succession de l'histoire et dans l'ensemble de la société; c'est là qu'il le cherche et qu'il l'étudié, et c'est ainsi qu'il échappe, non-seulement à l'erreur, mais à la sécheresse, au vague et à l'abstraction. L'esprit de M. Stapfer, consommé dans l'analyse, était éminemment compréhensif et synthétique ; sa nature aussi bien que sa raison le portait à considérer les choses dans leur ensemble

484 P.-A. STAFFBR.

et chacune dans son milieu propre ; la vérité abstraite ne lui suffisait en rien ; la vérité au sens absolu c'est une vie, or la vie est un fait complexe ; cette maxime, dont l'oubli obstiné est la source intarissable des sectes, et qui fait le désespoir de notre orgueil parée qu'elle interdit à nos analyses le dernier fond et la réalité des choses, cette maxime, M. Stapfer l'avak mise à la base de sa philosophie; et la piété, qui est aussi une synthèse, l'avait toujours plus détourné des voies d'une analyse présomptueuse et d'une logique inféconde. C'est par là que nous pouvons no» expliquer plusieurs des caractères de son éloquence, où la gravité est tempérée par la douceur, la logique trempée dans Fonction, où la métaphysique très* saille, où l'homme se fait toujours sentir dans l'érudit et dans le penseur. Il avait d'ailleurs l'imagination grande comme l'esprit; chaque fois que la vue des grandes choses l'ébranlé, il étend, par une image aussi lumineuse que hardie, l'espace de la contemplation; et ses métaphores, nées de l'âme, sont comme une clarté large et solennelle qui ferait soudainement émerger du sein de la nuit tous les points culminants et tout l'ensemble d'une contrée. L'allure vive, les mouvements prompts, sans lui être étrangers, ne lui sont point ordinaires; sa phrase porte trop de pensées pour n'en être pas appesantie; c'est la pensée elle-même, qui, tout en s* exprimant, continue à s'interroger et à s'approfondir : son char, si Ton veut, est une charrue que ralentit le travail d'un soc puissant; écrire de la sorte, c'est méditer en

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présence du lecteur, et nous ne proposons point une telle diction comme un modèle ; mais oserons-nous dire qu'entre cette forme de style et cette pensée si grave et si pleine, il y a une sorte d'harmonie imitative qui saura quelquefois se faire approuver ?

L'abbé Morellet a observé quelque part (en citant son expérience personnelle à l'appui de cette observation) qu'une longue application de l'esprit sur des matières de métaphysique ou de calcul amortit, au moins pour un temps, le sentiment de l'art ; comme si la pensée, trop excitée, réduisait les sens à une sorte de torpeur ou de sommeil. Il ne manque à cette observation, qui a un si grand air de vérité, que la confirmation des faits. Combien d'hommes n'ont pas conservé, au milieu des spéculations les plus ardues, et dans cette espèce de vide parfait de l'abstraction, toute la sensibilité de leurs organes et toute la fraîcheur de leur imagination! M. Stapfer fut de ce nombre. 11 n'avait point promené sur le monde des phénomènes et des formes un regard distrait et languissant. La poésie, qui est à la pensée ce que le corps est à Pâme, lui était aussi naturelle que la philosophie, et s'en distinguait chez lui plutôt qu'elle ne s'en séparait. On a déjà pu voir de quelles teintes vives, semblables à celles qu'une soudaine émotion porte au front de l homme sensible, sa diction se colorait ou même resplendissait lorsqu'une grande pensée avait soudainement retenti jusqu'à son cœur; on ne sera donc pas étonné qu'il ait été pour le moins égal à lui-même, lorsque, trop rare-

ment, il employa sa plume à raconter et à décrire. Quel burin, tour à tour, et quel pinceau que cette plume dans son voyage pittoresque de l'Oberland(i)! Cet écrit ne pouvant faire partie du présent recueil, puisqu'on ne saurait, sans inconvénient, le séparer des planches qu'il était destiné à expliquer, nous n'hésitons pas à en placer ici même deux morceaux dune certaine étendue. Ces citations témoigneront que M. Stapfer joignait au talent de bien penser le talent, non moins rare et non moins précieux, de bien voir ; mais, par un retour bien remarquable, on verra ce que le premier de ces talents ajoute au second, et Ton pourra se convaincre que la pensée, la philosophie même, ne sont de trop nulle part.

« Dans la Suisse septentrionale, on aperçoit de « presque tous les points de la plaine les plus hautes « cimes des Alpes ; mais à l'exception des montece gnes un peu élevées, d'où Ton embrasse nécessai- « rcment une plus grande étendue, on ne voit nulle « part une portion aussi considérable de la chaîne « qu'à Berne, et sur la route de cette ville à Thun. « Ce qui distingue particulièrement cette vue des « glaciers dont la Jungfrau est à peu près le centre, « c'est qu'ils occupent, de l'est au sud, un quart de ce l'horizon, et que la masse des neiges permanentes a n'est interrompue sur aucun point. Les plus hautes

( i ) L'histoire de cette publication est touchante. Un texte avait été préparé pour des vues de rOberland ; mais ce texte n'avait pu être accepté par les ML teurs, que leurs conventions ne liaient a rien envers l'écrivain, ou envers ai veuve, car il venait de mourir. M. Stapfer offrit de rédiger un nouveau telle, A condition que la veuve touchai les honoraires du travail de ton mari; et ce Ait en réalité du travail de M. Stapfer qu'elle fût payée.

« montagnes de la chaîne secondaire, dont quelques- « unes ont plus de 1 ,500 toises au-dessus de la mer, c ne servent que de piédestal à ces magnifiques py- « ramides et en font ressortir la grandeur. C'est sur « cette terrasse que s'élèvent à près de 14,000 pieds c les géants des montagnes, cuirassés d'une glace « qui les préserve des atteintes de l'atmosphère, et c sur laquelle les rayons du soleil n'ont d'autre « pouvoir que celui de la dorer. Soit que cet astre c les éclaire, soit que le crépuscule les revête d'un c manteau de pourpre, soit qu'après la disparition c du jour ces pâles colosses semblent des ombres c augustes descendues du ciel pour protéger les c peuples nombreux dont les demeures s'étendent c au loin à leur pied, il est impossible de se faire c une idée de la majesté d'un spectacle dont l'indic gène même ne se rassasie jamais. L'image d'une c durée qui a précédé l'origine du genre humain, « et qui survivra encore à mille et mille générations « aussi passagères que les nuages amoncelés à leur c pied; l'idée de l'Être qui jeta leurs fondements « indestructibles ; lç redoutable rempart des neiges c éternelles qui les placent hors de l'atteinte des « nations semées sur les bords des fleuves qui en c découlent ; la variété prodigieuse de leurs formes « se dessinant sur l'azur blanchâtre de l'horizon ; un « sentiment indéfinissable qui nous fait imaginer « sur leurs cimes intactes, et par delà ces formidac blés barrières, un séjour de paix, de pureté et c d'affections célestes, comme si ces barrières de-

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« voient être celles des passions et des crimes des ce hommes ; toutes ces pensées, tontes ces émotions « saisissent l'âme du spectateur, rébranlent par tons « les fils secrets qui lient le monde moral au monde or visible, et la plongent dans une rêverie pleine de « douceur, qui semble lui donner des pressentiments a dignes de ses destinées immortelles.

« Cette indication de quelques-uns des effets que « la chaîne des Alpes produit sur tout esprit cultivé, « sur tout homme sensible, ne paraîtra obscure on « exagérée qu'à oeux qui n'ont jamais eu le boo- « heur d'en approcher, ou qui ont été assez malheu- « reux pour rester froids en présence du spectacle a le plus imposant de la nature. L'occupation que « les formes des montagnes, les ondulations du terce rain, les contours de l'horizon, donnent à l'ina- « gination des pâtres des Alpes, sans qu'ils s'ea a rendent compte à eux-mêmes, finit par devenir « un véritable besoin, et ne contribue pas peu à « augmenter l'ennui et le malaise qu'ils éprouvent « dans les pays plats. En Suisse même, quand les a habitants de ce qu'on y appellç la plaine ont fait un ce séjour prolongé sur les hautes montagnes, et qu'ils « retournent dans leurs villes natales, dans les lieux « où le mouvement du sol est moins prononcé, les « formes des monts moins gigantesques, ils éprou- « veut je ne sais quel vide qui les attriste. Ils se re- « tournent vainement pour chercher ces lignes « hardies, ces traits saillants, ce renflement et cet « enfoncement colossal du terrain qui mettaient

« leurs facultés en jeu sans qu ils s'en doutassent; « leurs regards ne rencontrent que des formes timi- * des, des transitions douces et paisibles qui ne los « occupent plus assez fortement. C'est le calme de « la mer après le spectacle de l'Océan en courroux ; « c'est le commerce de personnes ordinaires succé- « dant à la société d'hommes d'une trempe vigouc reuse 9 d'un esprit original , et d'un caractère c élevé.

« À peu de distance de Zwey~Lutschinen, sur la « route de Laqterbrunn, la' vallée se resserre, et c offre sur la gauche l'aspect d'un mont très-haut, c remarquable par la régularité de ses couches et c par sa forme semblable à celle, d'un bastion. Par c un beau clair de lune, ce spectacle est singulièret ment imposant ; on croit voir s'élever à plusieurs c milliers de pieds des retranchements ; les plus fac meuses constructions des hommes paraîtraient des c ouvrages de pygmées. Les roches régulièrement c alignées, présentant l'apparence d'une antique c fortification flanquée de tours, portent le nom de c Jlunnenfluh (rocher des Huns), et sont censées c offrir des traces du passage de ces barbares. Au c delà, la vallée s'élargit un peu, et Ton voitquelc ques-unes des montagnes qui la bordent au sudc ouest. Plus on avance et mieux on les distingue, c surtout la Jungfrau, qui est la plus imposante des c montagnes des Alpes. Elle est de toutes parts enc tourée d'épouvantables précipices ; des vallées de

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« glaces, de vastes solitudes et des abîmes affreux « sillonnent sa surface immense, et forment les race plis du manteau de neiges éternelles qui couvre « ses énormes flancs. Vainement l'homme qui est et capable de sentir ce qu'il y a de sublime dans ce « spectacle, chercherait des termes qui pussent ren- « dre ce qu'il éprouve, lorsque, pour la première « fois, la montagne de la Vierge se développe à ses « regards dans toute sa majesté. Les mots se traînent « loin d'une sensation plus rapide que la pensée. ce C'est surtout quand la Vierge se montre tout i ce coup au voyageur, soit par un changement inat- « tendu de la route, ou dans l'abaissement des « monts environnants, qui le place inopinément en « face de ce colosse, soit après la dispersion subite « d'un nuage qui voilait ses régions les plus éle- « vées, c'est alors que l'apparition soudaine de sa (( cime a quelque chose d'étonnant et de magnifique; ce les yeux sont éblouis ; on cherche autour de soi ce un appui, des comparaisons ; tout s'y refuse à la « fois; un monde finit, un autre commence, un « monde régi par les lois d'une autre existence. La « cime de la Vierge, toute resplendissante de céce lestes clartés, semble ne pas appartenir à la terre. a Quel repos dans ces vastes déserts de glaces, ou « les siècles passent d'un pied plus léger qu'ici-bas ce les années ! quelle immobilité et quel silence ! Les « idées d'une durée éternelle, d'un pouvoir sans ce bornes, d'un asile inviolable, saisissent l'âme, et «t lui font plus vivement qu'ailleurs sentir la pré-

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sence de l'Être incompréhensible, qui, de la même main dont il jeta jadis les fondements de ce colosse, et Téleva au-dessus de la région des nuages, le brisera un jour comme un vase d'argile. Devant cette masse, l'espèce humaine parait une race de pygmées, dont les efforts redoublés pendant mille générations ne parviendraient jamais à entamer cette cuirasse éblouissante que les frimas des siècles ont formée, ou à renverser un seul des innombrables rochers qui hérissent ces mêmes régions. 11 semble que s'il était possible d'atteindre à cette cime superbe, l'àme s'élancerait de là sans peine jusque vers le créateur de tant de merveilles. De quelque côté qu'on tourne ses regards, des traces de toute-puissance et des images d'immensité s'offrent à elle, et lui révèlent l'invisible auteur de ces ouvrages prodigieux. »

La rédaction de ces pages descriptives fut laborieuse, mais pleine de charme pour M. Stapfer, à qui elle rendit, par la puissance des souvenirs, la vue de $es chères montagnes, dont cent vingt lieues le séparaient alors. Bien plus tard, en 1835, avant de revoir sa ville natale pour la dernière fois, il la décrivit aussi et raconta son histoire. M. Nisard avait entrepris une collection des histoires particulières des principales villes de l'Europe ; on commença et l'on finit par Berne, le projet n'eut pas d'autre suite. Il était difficile sans doute de continuer sur le même ton. Cette belle monographie est le résultat d'un travail très-sérieux. M. Stapfer y avait mis, comme

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à tout ce qu'il entreprenait, toute sa conscience; et cette publication isolée, où l'observateur des mœurs, le politique, le philosophe et le peintre s associent dans un même homme pour une œuvre richement diverse, mérite d'être proposée comme modèle i tous ceux qui voudront résumer l'histoire et dessiner le portrait d'un peuple ou d'une cité.

Si tout le monde n'était pas en état d'apprécier le savoir de M. Stapfer et sa prodigieuse mémoire, il n'est personne qui ne dût être frappé et qui ne dût ressentir le charme d'une humilité plus rare que la science, et rare même chez les sa vanta. Nous ne prétendons pas en diminuer la valeur, nous croytma au contraire l'augmenter en disant que l'accomplissement du précepte évangélique qui nous oblige à regarder chacun de nos frères comme plus excellent que nous-mêmes, ne coûta jamais à personne moins qu'à lui. C'est bien sincèrement qu'il en jugeait ainsi, et sa modestie était aussi prompte qu'habile à découvrir en vous le côté, si étroit qu'il fût, par lequel vous lui étiez supérieur. Vous veniez pour l'interroger, et c était lui qui vous interrogeait ; vous aviez beau vous faire petit, il était plus petit que vous. On a dit de lui (et ce mot peut le peindre) qu'en assistant à une de ses conversations, un étranger eût pu prendre ce savant homme pour l'ignorant le plus aimable et le plus spirituel.

« Le nom de M. Stapfer, d dit encore le correspondant que nous nous sommes plu à citer, « ré- (( veille instantanément deux idées dans mon esprit :

P.-A* 8TAPFER. 463

« celle de la science et celle de la dibonrutireti (1). » Si oe dernier mot n'existait pas, nous ne pourrions donner une juste idée, je né dis pas du caractère, mais de la bonté de M. Stapfer. La bonté n est pas nécessairement débonnaire ; ce charme ou cette perfection peut lui manquer. Et cependant il n'y aurait point de bonté dans l'absence complète des éléments dont la débonnaireté se compose ; l'homme débonnaire ne Test pas parce qu'il a l'humilité du oobut et l'enfance de l'âme, mais parce que ces deux traits dominent dans sa bonté. Toujours petit à ses propres yeux, jamais soucieux ni même occupé de son droit, ni de lui-même, M. Stapfer avait» plus que beaucoup d'hommes vraiment bons, cette grâce do la bonté « La vieillesse adoucit encore une sève qui n'avait jamais eu la moindre âpreté ; les teintes de son couchant eurent, avec une admirable pureté, cette douceur aussi sublime que naïve, qui amollit les cœurs les plus durs et apprise les cœurs les plus troublés. Nul ne pouvait, un seul instant, méconnaître en lui le débonnaire, et nul ne pouvait échapper à ce charme attendrissant. « Paix sur la terre c et bonne volonté envers les hommes, » ces mots angéliques avaient trouvé un écho dans son cœur, et Ton eût pu en faire sa devise. Talent, vertu, pensée, savoir, tout chez lui était pacifique. Il reversait sur les autres hommes la paix qu'il trouvait dans 80b cœur; le vrai bonheur (et un seul peut mériter

(I) Cest ce que, sauf les nuances, tous les amis de M. le pasteur Manuel auraient dit mai de cet homme si aimable, qui eut avec M. Stapfer des rapports frappants d'esprit et de caractère.

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ce nom), se communique et s'épanche. La science, aimée avec un entier désintéressement, avait peutêtre sa part dans cette facilité touchante de caractère et de mœurs; mais le christianisme en réclamait une plus grande : c'est parce qu'elle était divine que sa sagesse était « paisible, modérée, traitable, point ce difficul tueuse et pleine de miséricorde. »

Sans doute que la débonnaireté est tout antre chose qu'une bonté énervée ; et telle ne paraissait pas la bonté de M. Stapfer, lorsque, à l'exemple de son maître et dans le même but, « il se faisait, i « l'entrée du sanctuaire, un fouet de petites cor- « des ; » il a plus d'une fois exercé avec une sévérité redoutable, je ne dirai pas la critique, mais la censure ; car de simples erreurs de jugement ou de goût l'eussent trouvé indulgent ; des torts plus sérieux avaient seuls droit à sa colère (1). Quelques personnes, avares pour l'Évangile et pour l'humanité des rares trésors que M. Stapfer possédait, peuvent avoir regretté de ne pas le voir plus souvent

( i ) On peut rappeler, à celle occasion, de quelle manière il censura, de tes discourt, l'auteur d'un livre fameux où l'événement le plus pour la race humaine est relégué parmi les mythes: « Ainsi voilà M. SiraaasasB « regrets d'avoir été, par des rétractations que l'évidence des argumenta 4e an m antagonistes lui a extorquées, forcé d'ôter i son ouvrage son caractère 4e nt- « gation absolue, de diminuer par conséquent son mérite littéraire et logique! 9t « montrer si sensible à un misérable intérêt d'amour-propre, et en même teams m si cruellement indifférent aux douleurs morales dont ou est la cause; crier à « rintolérance parce que les gens qu'on blesse dans leurs plus ebéres affectai « gémissent et se plaignent de voir entassés sur quinze cents pages tant 4e een» m jectures arbitraires, de rapprochements insidieux, de suppositions « tant de soupçons dénués de fondement, inhabiles i établir avec certitude \ « fait historique, aucun résultat utile soit a la religion soit à la science, et •< seulement à jeter le désordre, la défiance, un scepticisme rongeur et « dans les âmes; l'alliance, dis-je, d'une si vaniteuse susceptibilité et d'un « cisme si facile quand c'est aux dépens d'autrui qu'il s'exerce, c'eat là « sition d'esprit et une abnégation de sympathie avec les sentiments de ses tse» « tours que personne n'enviera au docteur Strauss. »

saisir et même poursuivre les occasions d'annoncer explicitement les doctrines évangéliques. Il est vrai qu'il n'était point agressif, qu'il prenait rarement Finitiative dans les entretiens, et qu'il professait peu, hors du discours écrit et de quelques occurrences solennelles, les vérités qu'il pratiquait; mais s'il suffisait de répandre autour de soi l'odeur de l'Évangile, quel autre a répandu plus que lui cette odeur saine et fortifiante? Du reste, en un tel sujet, chacun n'a d'autre juge, après Dieu, que soi-même; et M. Stapfer, qui nous pardonnerait de l'avoir condamné, nous saurait probablement plus mauvais gré de l'absoudre. Mais enfin, dirons-nous toujours, n'y aura-t-il qu'ijpe manière de rendre gloire à la vérité ? la plus expresse est-elle en tout cas la meilleure? et vivre, n'est-ce pas parler? Nous n'avons point assisté à ces réunions hebdomadaires qui attiraient dans le salon de M. Stapfer les hommes les plus distingués de Paris et de l'étranger; mais nous avons peine à croire que l'esprit le plus prévenu ou le plus endurci pût fréquenter impunément un tel homme. Il est ordonné aux uns de procéder par le discours et par voie de raisonnement : c'était plutôt, ainsi qu'on l'a dit, par voie de rayonnement qu'agissait sur les esprits cet excellent homme. Sur plusieurs de ceux qui l'abordaient, l'effet en était d'autant plus sûr. Tel à qui vainement on eût proposé le combat, finissait par solliciter ce qu'il aurait refusé, ou par demander lui-même le secours qu'on ne lui

avait pas offert. Un homme que la science et les

grands emplois ont élevé très-haut sous le règne du souverain qui s'est le mieux connu en hommes, se vit, de la sorte, initié par M. Stapfer dans cette science et dans cet art tout ensemble de la religion, et c'est à lui que nous devons, sur son précieux ami, quelques détails que nous sommes heureux d'avoir pu recueillir.

« M. Stapfer, beaucoup plus âgé que moi, et que n distinguaient de vastes connaissances en philoso- « phie comme en religion, les mettait constamment <c à mon usage avec une parfaite complaisance, et « itie fit bientôt partager la fermeté raisonnée de ses a convictions. Elles ne lui avaient point communiqué « d'austérité exagérée : il était plein de tolérance « pour les opinions qui s'écartaient de la sienne. La « bonté de son cœur faisait naître le désir de penser a comme lui ; avec ceux qui avaient le malheur de « ne pas croire, comme avec ceux qui croyaient au- « t rement que lui, il ne déployait jamais que la plus a chrétienne bienveillance.

a Sa présence dans mon salon amenait souvent « T entretien sur des sujets sérieux pour le fond; « mais ses paroles et ses formes affables enlevaient a toute apparence de polémique à la discussion qui « pouvait en résulter. Rien ne venait altérer la sé- « rénité gracieuse qu'il conservait en donnant ses « raisons; et si la contradiction tendait à s'échauffer, « son aimable vivacité savait la contenir dans les « bornes les plus modérées : en voyant toujours « tant de douceur dans son regard et son sou-

« rire, l'objectant le plus malencontreux, c'est-à- « dire le mieux réfuté, n'aurait pu lui en vouloir un ce instant (1). »

Nous n'écrivons point un panégyrique; à défaut de toute autre considération , notre profond respect pour M. Stapfer nous l'interdirait, et nous avons même, à dessein, retenu notre langage à une assez grande distance de nos impressions personnelles. Mais nous ne devons ni supprimer ni diminuer les faits; Or, c'est un fait que, tandis que les meilleurs des hommes perdent tout à être vus de près et longtemps, c'est de près, c'est à la longue qu'on sentait tout ce que valait M. Stapfer. Chaque homme, dans ses rapports avec la société, est moins un homme qu'un livre; et, quelque sincère que soit un livre, il est rare qu'il ne vaille pas mieux que son auteur, dont il a recueilli les pensées choisies, les meilleurs moments, la quintessence. On s'indigne de la différence, du contraste quelquefois, et la plupart du temps on a tort; on a tort surtout de crier à l'hypocrisie, il n'y en a point, il n y a que la faiblesse humaine : ce n'est pas de s'être surpassé dans son livre, mais de rester inférieur a son livre, que l'écrivain doit être blâmé. Mais, combien ne faut-il pas honorer les excellents auteurs qui valent encore mieux que leurs ouvrages, je veux dire les hommes dont la vie extérieure, admirée de

(O Je dois aux obligeantes communications de M. le baron Maurice, membre de l'Institut, une connaissance aussi intime du caractère et des habitudes sociales de IL Stapfer qu'il est possible de le devoir à uu tiers. H y avait entre ces deux hommes éminenU quelque chose de plus qu'une longue amitié : il y avait en commun ces grands intérêts par lesquels les âmes se pénètrent jusques au fond.

tous, est moins belle encore que leur vie domestique! Tel, nous pouvons hardiment le dire, tel était Al. Stapfer. Quelque attrayant qu'il fût, et dans les premières rencontres, et dans les rapports ordinaires de la société, il fallait l'approfondir pour savoir à quel point il était aimable. Il fallait, dans un long et familier commerce, avoir retrouvé en lui la même indulgence, la même aménité, la même égalité d'humeur, la même affectueuse sollicitude, la même spirituelle bonhomie, qui, dans un cercle plus étendu, attiraient vers lui tous les cœurs. 11 n'était pas de ceux qui se reposent chez eux, aux dépens des leurs, de la fatigue d'avoir été délicieux dans le monde, et se hâtent, au retour, d'échanger leur habit paré cou* tre un négligé brutal. On attendait en vain l'heure du désappointement et des découvertes fâcheuses; elle ne venait point; on ne découvrait rien à la longue, sinon de nouveaux motifs de vénération et d'amour, de nouvelles vertus propres à de nouveaux rapports, une vie d'un seul et même jet, dune seule et même teneur, dont les détails les plus secrets, comme les actes les plus ostensibles, auraient supporté le plus grand jour. (Test cet accord inaltérable entre l'homme de la société et l'homme de la famille, qui forme, à notre avis, le trait le plus distinctif et le plus original du caractère dont nous cherchons à donner une idée. L'extrême rareté d'une unité si parfaite signale moins une nature très-privilégiée que l'action lente et continue d'une discipline intérieure qui, sur tous les

points, avait rangé, ou plutôt uni étroitement, cette âme à la règle uniforme du bien. Il y a là quelque chose qui rappelle Socrate que M. Stapfer aimait tant, mais qui fait souvenir en même temps qu'un plus grand maître avait présidé au perfectionnement moral de ce Socrate chrétien.

Qu'une faible santé rend difficiles quelques-uns de nos devoirs, et peut-être les plus essentiels ! La maladie, à coup sûr, doit rendre pires ceux qu'elle ne rend pas meilleurs. Il n'est donc pas indifférent •de savoir que cet homme, si aimable dans tous les sens du mot, était habituellement malade. Il faut, en lisant ces beaux discours, où la sagesse évangélique découle comme un miel exquis des lèvres d'un autre Nestor, se dire qu'il n'en est presque pas un qui ne lui ait coûté de cruelles souffrances. Lorsque, du fond de son cabinet, sa plume savante encourageait, éclairait les travaux des missionnaires chrétiens, qui eût cru qu'à cette heure il accomplissait lui-même une mission périlleuse, et que, comme eux, littéralement, il payait de sa personne? Nous ne pourrions, sans ingratitude, omettre certains détails. En voici, que nous puisons à la meilleure source : « Depuis longtemps, l'écriture était devenue <c extrêmement fatigante pour M. Stapfer; et lors- « qu'il se livrait plusieurs jours de suite à ce genre a de travail, il était rare qu'il n'en résultât pas « pour lui des douleurs rhumatismales dans l'épaule « droite, accompagnées de crises d'étouffement, qui a le privaient de tout sommeil. Il le savait, il s'en

« plaignait souvent; et cela, néanmoins, non-seulea ment ne le porta jamais à essayer de se soustraire « aux obligations qu'il pouvait avoir contractées de (( se servir de sa plume, mais ne l'empêcha pas mie « seule fois de courir au contraire de lui-même au- « devant de pareilles tâches, pour peu qu'il crût voir « dans leur accomplissement un moyen efficace d'être a utile à la sainte cause à laquelle il s'était consacré « tout entier. Aqssi l'époque des assemblées gênées raies annuelles des sociétés religieuses lui était-elle ce particulièrement funeste; les six mois d'été qu'il a passait ordinairement à se reposer ensuite à la « campagne, suffisaient à peine à effacer les traces « de la fatigue extrême qu'il y avait emportée. Il lui « en restait encore quelque chose au printemps de « Tannée suivante. »

Pour savoir tout ce que valent ces discours, si pleins de philosophie et do piété, d'originalité et de science, il nous manquait de savoir ce qu'ils ont coûté. Ce mode d'appréciation, inusité en littérature, trouve ici son très-juste emploi :. quelle éloquence, en effet, n'ajoute pas à ces nobles écrits un souvenir à la fois si respectable et si douloureux ! Ce souvenir lui-même est le plus éloquent des discours. A ce compte, le plus beau de tous ceux de M. Stapfer est peut-être celui dont pas un mot n'est resté, et qui n'eut pour auditeur qu'une pauvre jeune fille. Noos n'avons pas appris sans émotion que le juge profond de Socrate et de Kant, l'homme qui, après avoir représenté auprès de la France les intérêts et la

dignité de deux millions d'hommes libres, représenta si longtemps au milieu d'elle l'érudition et les doctrines de l'Allemagne, celui que, d'un commun accord, les réformés de France regardaient comme le flambeau de leurs Églises, M. Stapfer, avancé en Age et accablé des infirmités qui devaient, une année plus tard, résoudre son argile en poussière, entre* prit, tout souffrant, l'instruction religieuse d'une jeune fille attachée au service de sa maison, se fit le catéchiste particulier de cette néophyte, et la prépara longuement à l'examen qu'elle devait subir pour être admise à la sainte cène. Ceux qui pardonneraient à un aussi grand esprit d'avoir philosophé sur la religion et d'avoir abouti par la spéculation à la foi chrétienne, lui passeront-ils ceci aussi facilement? Tout le reste, en effet, ne va pas si avant, n'entre pas dans le vif; mais catéchiser une ouvrière! il n'y a plus moyen de s'abuser; décidément, M. Stapfer était a de ces gens-là (1). » Oui, sans doute, il en était; et il était encore de ceux qui estiment que, bien qu'il y ait dans l'Église comme ailleurs une division de travail, aucun travail n'est vil, aucune œuvre n'entraîne dérogeance; que )es plus humbles, au contraire, sont les plus nobles; qu'on n'est pas un véritable serviteur du Christ quand on prétend ne le servir qu'en grand et de loin; et que tout vrai chrétien « aspire à descendre. » « C'est ainsi (nous continuons de transcrire), c'est « ainsi que, d'année en année, ses forces allaient

(i)Maltlrira,XXVI,T3.

<( se perdant et sa santé se ruinant de pins en plus. (( Enfin, il se donna son coup de grâce au printemps « de 1839, en persistant, malgré les vives sollicita- « tions de sa famille et de ses amis, à prendre la « parole dans les assemblées de cette année. Il ne « se releva plus dès lors, et il ne fut pas le dernier « à prévoir qu'il ne devait plus se relever. Cnt h <c commencement de ma /în, écrivait-on, sous sa dictée, « à l'un de ses plus chers amis. Il revint à Paris à « l'entrée de l'hiver avec un catarrhe inflamma- « toire, auquel se joignit une hypertrophie du cœur; « et, sauf des instants bien courts, sa vie ne fut, à « dater de ce retour, qu une succession non inter-

« rompue de souffrances angoissantes Presque

« entièrement privé de la faculté de parler, il cher- « chait dans la lecture une ressource qui ne lui fat a enlevée, par l'obscurcissement de sa vue, que « peu de jours avant sa mort. Aussi passait-il la plus ce grande partie de ses nuits assis près du feu, ence touré de livres et de papiers.

« Ses souffrances augmentant beaucoup lorsqu'il « était couché, et le sommeil ne le visitant presque « jamais, il ne s'alita pas un seul jour, sinon le der- « nier de tous ; et cela encore par obéissance aux « pressantes sollicitations de M. le docteur G. Mo- « nod, son médecin. Ce jour-là fut également le « seul où il ne parut pas souffrir. Il se fit lire à « plusieurs reprises des prières et des passages de « l'Évangile.

« Au milieu de la nuit, on se félicitait de sa res-

P.-A. STAPFBB. 473

« piration calme et régulière... Peu de moments

« après, on s'aperçut qu'elle avait cessé »

Nous aimons à nous arrêter sur ces détails. Cette mort, si semblable à cette vie, nous plait et nous touche. Dans tous les cas, « la mort des bien-aimés « de l'Éternel est précieuse devant ses yeux ( 1 ) ; » mais la forme de cette grâce varie, elle n'a pas même toujours une forme, et c'est aux bien-aimés de l'Éternel, plutôt qu'aux poëtes, comme un poète Ta prétendu, qu'il appartient de mourir « comme « des nouveau-nés. » Je conçois l'énergie presque surhumaine d'un chrétien illustre qui secoue à ses derniers moments le poids d'un invincible sommeil, afin de mourir vivant, comme cet empereur voulait mourir debout. Je conçois les discours solennels, les transports, les hymnes, toute la gloire, si l'on peut dire ainsi, d'une mort chrétienne, dernier combat, dernière victoire, dernière œuvre d'une vie sainte. Mais, je l'avouerai, les morts sans apparence me touchent profondément, et l'humble paix est pour moi l'ornement le plus magnifique de cet instant solennel. Telle fut la mort de notre cher et respectable ami. Des préoccupations, dont le principe est excellent, ont pu quelquefois imprimer aux dernières pensées d'un fidèle je ne sais quelle teinte de pieux égoïsme ; il me semble pourtant que rien ne convient mieux à Tétat dune heureuse paix que la persistance et encore plus le redoublement des affections sympathiques : car voudrait-on prétendre

(i) FMame CXVl, is.

que la charité est une dissipation? C'est là une des choses qui ont rendu si aimables les heures suprêmes de celui que nous regrettons. Jamais ses souffrances ne l'empêchèrent de prendre part à ce qui arrivait autour de lui d'heureux ou de malheureux ; il se faisait rendre compte de tout, et sympathisait avec tous. Sensible, jusqu'à la fin, au moindre service , il en témoignait sa reconnaissance avec tant do chaleur et d'effusion, qu'il semblait croire que rien ne lui fût dû, même par ses enfants. Quand il apprenait qu'un de ses amis était à sa porte, soit pour demander de ses nouvelles, ou pour toat autre motif, il le faisait toujours entrer, quoique hors d'état de causer avec lui, seulement afin de le voir et de lui serrer la main.

En face de Dieu et de la mort, vous le verrei s'effacer plutôt que paraître. Un ouvrier de la onzième heure n'aurait pu se montrer plus confus dans sa gratitude, ni plus tremblant dans sa joie. Au milieu des plus cruelles douleurs, il disait à sa femme: « Je ne suis pas assez reconnaissant envers mon « Sauveur de tout ce qu'il a fait pour moi. J'ai la foi « par l'.esprit, par l'intelligence, mais pas assez par « le cœur. »

Attentif k recueillir, et, pour ainsi dire, à multiplier autour de lui la voix de Dieu par la lecture qu'il se faisait faire de l'Évangile et par les prières qu'il réclamait de ses entours, il laissa peu entendre sa propre voix; il parla peu de lui; il n'en paria qu'autant qu'il était nécessaire pour rendre hom-

P.-A. STÀPFER. 475

mage et témoignage. On a recueilli ces rares et touchantes paroles, et nous les transcrivons ici avec respect :

« Prie pour moi, cher ami, dit-il à son fils aîné ; « je suis condamné devant le tribunal de Dieu à oc cause de mes péchés, mais je suis sauvé par le « sang de notre Seigneur Jésus-Christ. J'ai examiné « tous les systèmes, et je n'ai trouvé que des citernes « crevassées. »

Il dit à un ami qui était pour lui comme un fils : <r Je dois me préparer à l'appel de Dieu, qui me sera <r bientôt adressé, et je désire, mon cher ami, que a vous priiez avec moi. Demandez spécialement à « Dieu qu'il me fasse sentir plus vivement mon indice gnité, mes péchés, ma condamnation, afin que je * sente plus vivement aussi l'immensité de sa misé- « ricorde en Jésus-Christ, et que je me dispose sé- « rieusement à sa rencontre. »

Si quelqu'un ne sentait pas assez dans tout ceci l'athlète chrétien, c'est qu'il aurait oublié que l'heure du combat était écoulée, et que, loin des regards de la foule, qu'un tel combat n'a jamais convoquée, il se baissait alors en silence vers une poussière sanglante, pour y ramasser, comme une magnifique aumône, la couronne de l'immortalité.

C'est tout plein de ce cal pie, de cette humilité, de ce tendre amour, que M. Stapfer, sans que la lumière de son intelligence eût pâli un seul instant, s'endormit sur le sein de Dieu, comme un enfaqt

476 P.-A. STAPFEK.

sur le sein de sa mère, le 27 mars 1840, à deux heures du matin.

Sa famille et ses amis lui rendirent les derniers devoirs le 29 mars 1840. Des paroles pleines d'émotion furent prononcées sur sa tombe par M. le pasteur F. Monod et par M. le ministre GrandPierre.

L'Église réformée, en France et à l'étranger, sentit vivement quelle grande perte elle venait de faire; un navire, à l'entrée d'un détroit semé de brisants, ne regrette pas davantage le pilote expérimenté qu'un coup de vent vient de jeter à la mer. Dans le monde des érudits et des philosophes, quelques hommes du premier ordre, confidents du mérite de M. Stapfer, se dirent l'un à l'autre qu'une grande lumière venait de s'éteindre; grande assurément, car elle les avait éclairés. M. Stapfer était célèbre parmi eux, non au delà, et sa mort fit peu de bruit. Les académies qui auraient pu s'honorer en l'associant à leurs travaux, avaient mieux aimé en croire sur parole une modestie presque fabuleuse : aucune d'elles, par conséquent, n'eut à consacrer la mémoire du défunt par un éloge officiel. Rien ne fut entendu autour de sa tombe que les sanglots de l'amitié et de la reconnaissance. Et r homme, cependant, qu'un humble cortège accompagnait au lieu de sa sépulture, n'avait pas seulement, à une grande époque, occupé de grands em-' plois dans le pays de ses pères, il n'avait pas seulement donné aux hommes publics de tous les pays d'éclatantes leçons d'indépendance et de pa-

triotisme : il avait possédé, et, ce qui est plus rare, administré avec une sagesse consommée, le savoir le plus vaste et le plus divers ; il avait, presque seul en France, représenté l'alliance de l'esprit le plus sincèrement scientifique avec la foi la plus positive, ou, si Ton veut, la plus enfantine : gouvernant, en habile navigateur, à travers les écueils des systèmes, il avait su tout comprendre et avait su juger tout ce qu'il avait compris, il avait su rendre justice à tout ce qu'il avait rejeté, et, ce qui est plus difficile peut-être, il n'avait jamais permis à l'enthousiasme le plus légitime, non pas même à la plus juste reconnaissance, de corrompre son jugement.

Des abîmes ténébreux de l'ontologie, il était remonté, à la manière de Socrate, dans les régions ' lumineuses de la morale; il avait courageusement opposé la logique de la liberté à la logique de la nécessité; et sans travestir Ja religion en philosophie, il avait montré que le christianisme est seul en état de clore le cercle que la philosophie laisse éternellement entr ouvert. Il avait, dans des écrits peu étendus, mais pleins de substance et d'originalité, déposé les éléments, et peut-être préparé les bases d'une apologétique nouvelle. Tel est l'homme qui s'en allait en silence « par le chemin de toute « la terre. » La disparition de quelque talent frivole, consumé à divertir une multitude frivole, eût fait à coup sûr plus de bruit et répandu plus de regrets. Mais il suffit que « la mort des bien-aimés « de l'Éternel soit précieuse devant ses yeux; » le

478 P. -A. 8TAPFER.

bruit n'est bon que quand il sert du bien, et n y sert pas toujours; et il en est, osons-le dire, de F homme juste comme du Père des justes : « La loyange Fatce tend en silence dans Sion (1). » Nous- môme, nous n'avons pas prétendu, en écrivant ces pages, éveiller un peu de bruit autour de la tombe de notre ami, mais le faire un peu mieux connaître à ceux qui l'ont aimé, leur rendre un peu plus distinct, et en quelque sorte plus vivant, le souvenir d'un homme excellent.

(i) Psaume LXV, s.

Sermotw. — 1844.

Les sermons de M. Moflod n ont pas besoin d'introduction auprès du public; son nom suffit pour les introduire. C'est par honneur pour nous, non par zèle pour lui, que nous les annonçons.- Le caractère qui les distingue, c est la perfection. Comme la perfection en sens absolu n'est pas un caractère, on comprendra que nous prenons ce mot dans un sens relatif. Les sermons de M. Monod ne laissent pas au-dessous deux Bourdaloue ni Massillon; mais sans rechercher à quelle distance est d'eux ce nouvel orateur ou s'il est à leur niveau, il y a peu de risque à prétendre que dans la mesure et dans Y espèce des dons qui lui ont été accordés, rarement un prédicateur a été plus irréprochable et plus accompli. Et pour mieux m' expliquer encore, je laisse de côté le talent ; je ne m'enquiers que de l'art, et je dis que personne, parmi les prédicateurs modernes dont on fait cas, n'a respecté davantage, n a mieux connu ni mieux pratiqué l'art.

Le volume de M. Monod ne renferme qu'on petit nombre de sermons, et parait n'aborder qu'un petit nombre de sujets; mais il ne faut pas en croire la table des matières, ni les titres des discours, bien que chacun de ces titres soit parfaitement exact. Chez M. Monod, le dogme entraine toujours avec lui la morale, et la morale embrasse, dans la pensée de cet orateur, tout ce quelle doit embrasser. Ces combinaisons, aussi vraies que multipliées, amènent dans l'enceinte de chaque sujet, non pas sans doute tous les sujets, mais des idées de plusieurs ordres différents. C'est le bénéfice, si l'on veut, du christianisme, mais du christianisme bien compris, mieux compris peut-être, ou du moins mieux approprié à la chaire, qu'il ne l'a été jusqu'ici par le commun des prédicateurs. La chaire se sécularise de plus en plus. Naguère encore, on semblait croire que cette tribune n'offrait pas au prédicateur un point de vue assez élevé pour que de là son regard pût atteindre jusqu'à r horizon de la vie humaine. On commence à se raviser, et le christianisme accueillant tout (j'entends tout ce qui est humain sans être péché), la chaire à son tour parle de tout. On ne peut user de cette liberté avec un discernement plus sûr, c'est-à-dire plus chrétien, que le fait, dans ses sermons, M. Adolphe Monod; mais il use de cette liberté autant et plus peut-être qu'aucun des modernes prédicateurs de l'Église réformée, et sa parole, semblable à un fleuve qui traverserait à longs replis une vaste contrée, en réfléchit nette-

ment les aspects les plus variés. Ce caractère vaut la peine qu'on le remarque chez un orateur aussi sérieux que M. Monod, à qui les concessions sont inconnues , et qui ne prétend pas en faire une en devenant aussi humain que le christianisme Test en effet et veut l'être. Nous croyons même que, dans cette direction, il fera plus tard quelques pas encore, et donnera l'exemple, aux uns de multiplier, aux autres de pousser plus loin ces sorties courageuses qui peu à peu feront passer la prédication de la défensive à l'offensive, et de l'exil au gouvernement des esprits. M. Monod l'a dit lui-même : ce La vie « chrétienne concilie tout. » Il en a commencé la preuve; qu'il songe à l'achever. A l'achever, disonsnous; parce que, à notre avis, cette preuve, dans les sermons de M. Monod, n'est pas encore aussi complète qu'elle pourrait l'être. En lisant avec une juste admiration son discours sur le bonheur chrétien, nous avons regretté que, sur quelques points, l'auteur n'eût guère fait qu'indiquer, et qu'il n'eût pas tout indiqué. Tout ce qu'il dit est vrai, et peut suffire à des auditeurs chrétiens ; mais faute de certains détails sur les éléments du bonheur chrétien, je doute que ce discours en donne un avant-goût assez sensible à des lecteurs qui ne seraient pas chrétiens. On n'y voit pas par assez de côtés ni d'une manière assez explicite la vie purement humaine accueillie, et non absorbée, par la vie chrétienne; on est tenté de se demander si, dans le climat nouveau où l'Évangile le transplante, l'homme reste

entièrement, franchement homme, et si le chrétien peut user joyeusement de tous les instincts de son âme et de toutes les facultés de son esprit.

L'éloge, que nous venons seulement de restreindre, subsiste néanmoins, et nous le maintenons avec un grand plaisir. Nous sommes encore plus sur de nous rencontrer avec tous les lecteurs en relevant le caractère profondément, nous dirions presque incomparablement sérieux de la prédication de M. Monod. Nous ne rendons compte ici que de notre impression, mais nous en rendons un compte fidèle. Rien ne manque, assurément, au sérieux de ceux des prédicateurs contemporains dont il est le plus naturel de rapprocher les noms de celui de M. Monod ; chez quelques-uns le sérieux est même profond, saisissant; mais nous ne disons, et nous ne prétendons dire que ce que nous avons éprouvé, en déclarant que chez aucun nous n'avons cru voir d'aussi près ni reconnaître plus évidemment la réalité des choses divines ou môme, généralement, des choses de Tordre moral. Et pour qu'on nous comprenne bien, nous ajoutons que tel autre nous a autant ému, tel autre davantage elfrayé, mais que nul, même parmi ceux que nous venons de désigner, ne nous a paru aussi sérieux. Nous nous en tenons à ce terme, nous n'en avons point d'autre, et nous osons croire que lorsqu'on voudra, dans la postérité, caractériser d'un mot le prédicateur qui nous occupe, cette épithète se présentera d'ellemême. A le bien approfondir, je ne sais si l'éloge

quelle exprime ou qu'elle résume n'est pas le premier de tous. Il est inutile de dire que ce qu'on admirera le plus chez M. Monod est aussi, dans tous les temps, ce qui repoussera davantage.

La prédication de M. Monod n est guère moins distinguée sous le rapport du choix et de la conception des sujets ou des points de vue. Le dernier de ces termes répond mieux peut-être à notre pensée, puisque, dans une matière comme celle de la prédication, les sujets nou\eaux ne sont guère que des points de vue nouveaux. Mais un point de vue peut valoir un sujet, sous le rapport de l'instruction comme dans l'intérêt de l'éloquence. Plusieurs des discours de ce recueil en offrent la preuve. Nous citerons la Crédulité de l'Incrédule, le chef-d'œuvre peut-être du talent de M. Monod, la Peccadille d'Adam, et le sermon remarquable où Dieu nous apparaît sous l'attribut du Créateur dans toutes les œuvres où nous nous bornons, pour l'ordinaire, à reconnaître qu'il a une part. Ce n'est pas l'imagination, c'est un esprit philosophique et généralisateur, ou, si Ton veut, un bon sens éminent et rare, qui peut suggérer l'idée de sujets pareils. Cette même philosophie, ce même bon sens a semé, dans les sermons de M* Monod, un grand nombre de pensées dune justesse vive et d'une grande portée. Telle phrase, engagée dans le tissu d'un raisonnement, est le germe, offre le plan d'un sermon tout entier, « Si d'être aimé, dit quelque part l'orateur, « c'est toute la dogmatique de l'Évangile, aimer,

« c'en est toute la morale. » Et ailleurs : « Dieu est ce amour : cela seul peut expliquer qu'il ait ainsi ce aimé. »

Le ferme bon sens que nous admirons chez M. Monod comme une source d'invention, le préserve, de concert avec l'Évangile, de quelques erreurs trop répandues, dont la prédication la plu évangélique est quelquefois devenue complice. Trop souvent, par exemple, la chaire a retenti des déclamations bien intentionnées d'un optimisme fort peu orthodoxe. M. Monod ne craint pas, lui, de nous montrer telle qu'elle est cette nature dont tant d'écrivains et de prédicateurs nous ont fait le roman (1).

On peut encore rendre grâce à l'esprit philosophique de M. Monod, mais nous aimons mieux faire honneur à sa loyauté, de la liberté avec laquelle il reconnaît les difficultés que son intelligence n'a pu surmonter, et confesse à son auditoire jusqu'aux doutes qui l'ont troublée. J'en pourrais citer plus d'un exemple; j'en choisirai un seul, non-seulement comme le plus remarquable, mais parce que cette citation, que nul ne trouvera trop étendue, est en même temps un spécimen de l'éloquence de M. Monod dans ce qu'elle a de plus individuel et de plus pénétrant :

« Ne pensez pas, mes frères, que nous nous exal- (( tions l'esprit pour ne rien voir qui nous embar- (( rasse dans le chemin de la foi. Vous y trouvez de

(1) Pig©2Sl.

ÀDbLPHE MONOD. 485

« grandes obscurités; j'y en trouve aussi, je l'avoue, * et je vous ouvre ici mon âme tout entière. Quand « je prends ce livre dans les mains, et (pie je me dis « que c'est ici un livre qui ne ressemble à aucun «c autre, et qui a été seul entre tous inspiré de Dieu ; « quand je me dis qu'Ésaïe, Jérémie, saint Paul, «c saint Jean ont parlé povu$é$ par le Saint-Esprit, et c que je dois recevoir la parole de leur bouche « comme je recevrais une parole sortie du ciel; « quand je vois cependant chacun d'eux conservant « dans cette inspiration commune son caractère in- « dividuel, et se servant au reste de tous les moyens « naturels de s'éclairer qui sont à sa portée, je « m'arrête, je me perds dans mes réflexions, et la « doctrine de l'inspiration m'étonne et me confond. « Et puis, quand j'ouvre la Bible; quand je consi- « dère cette doctrine chrétienne si étrange pour la c philosophie du siècle, et cette vie chrétienne plus c étrange encore pour mes penchants naturels; c quand je médite sur ce Fils innocent mourant c pour les hommes coupables, sur cet Esprit qui c souffle où il veut sans qu'on sache d'où il vient ni « où il va, sur cette vertu toute-puissante de la c prière, sur cette foi qui crée au dedans et au dece hors tout un monde nouveau, enfin sur ce jugec ment solennel qui doit partager les hommes en c deux classes séparées par un abîme à jamais in- « franchissable, les uns allant à la vie éternelle, c les autres aux peines éternelles! oh! alors ma foi, c je ne veux pas dire, s'ébranle, mais elle se trouble ;

486 ADOLPHE MONÔD.

« alors, écrasé en quelque sorte sous le poids des « mystères de ÎHeu, je suis comme un homme qui « sent son regard s éblouir, et qui est contraint de « s'asseoir pour ne pas tomber; alors il semble que ((le tumulte de mes pensées va m' arracher ce cri « que la persécution des méchants faisait jeter à Jé- <( rémie : Je ne fêtai plus mention de lui, je ne parlerai « plu* en son nom. En de tels moments, que sais-jeP « peut-être une affreuse tentation se présenterait à « mon esprit, si l'incrédulité, toute désespérante « qu'elle est pour mon cœur, m'offrait du moins ufi « système qui satisfît mon intelligence. Mais qu'y ce trouvé-je au contraire? J'y trouve des difficultés « infiniment plus grandes que dans la religion. Ici, « ce n'est plus un sentiment vague qui me trouble, (( ce sont les raisonnements les plus clairs qui me « convainquent d'erreur. Ce n'est pllis le monde in- (( visible qui étonne ma faible intelligence, c'est le « monde visible qui se soulève contre moi avec une <c évidence accablante. Ce n'est plus une question « qui m'embarrasse, c'est une certitude qui me « contraint, c'est l'histoire qu'il faut que je récuse, <c c'est l'expérience avec laquelle il faut que je « rompe, c'est l'observation qu'il faut que je contre- « dise en face, ce sont les faits qu'il faut que je nie, « que je démente, que je foule aux pieds. Àh! les (( contradictions dont l'incrédulité est toute remplie « me repoussent en arrière, et ne me laissent d'autre « retraite que la foi avec ses saintes obscurités! Et « après avoir été près de dire avec Jéfémie : h nr

te ferai plus mention de lui, je ne parlerai plus en son «t nom, je suis forcé de m'écrier avec lui : Mais il y € a eu dans mon cœur un feu ardent renfermé dans mes « os; je suis las de le porter et je n'en puis plus (1). «c Alors je viens à toi, 6 Dieu de Jésus-Christ, comme « l'enfant prodigue à la maison paternelle! Sous les « bras éternels, je saisis par le cœur ce que mon t intelligence n'a pu atteindre, et je ne trouve de « paix qu'à te croire et de bonheur qu'à te servir! « Après tout, si la foi a des ombres, c'est parce « qu'elle a de si vives lumières; si elle a de pro- « fonds abîmes, c'est parce qu'elle a de hautes monte tagnes; et si elle tient les clefs de l'enfer, c'est « parce qu'elle tient aussi celles du ciel! »

Les lecteurs habituels des sermons de M. Monod n'ont pas besoin que je leur signale un des dons les plus caractéristiques de ce beau talent, la force et la dextérité dans le maniement de la dialectique. La dialectique peut être considérée comme une forme ou comme l'essence même de l'éloquence. Elle est à la surface ou au fond, extérieure ou intime, ostensible ou cachée, agissant comme un mécanisme ou fonctionnant comme un organe. Dans le premier sens, la dialectique est partout, la vie ellemême est une dialectique, la dialectique est divine. Dans le second sens, c'est un art, et si l'on veut, un art humain, mais qui n'est légitime et bon que comme le relief naturel de la dialectique des choses. Dans son premier état la dialectique est quelque

(t) Jéf4mte,XX, «».

488 ADOLPHE IfONOD.

chose de latent; mais peut-être est-elle plus sûre sous cette première forme, c'est-à-dire sans forme, qu'à son état formel. On Fa dit souvent : la logique des choses est infaillible ; si Ton n ajoute pas : la logique du cœur, c est que c'est encore la logique des choses. Mais nous ne sommes pas libres de négliger la dialectique formelle ou les formules dialectiques, et sauf à ne les employer qu'à propos, il faut les employer. Il faut, en certains sujets, traiter les hommes comme des aveugles, à qui une peinture ne dirait rien, mais à qui une statue ou un basrelief dit quelque chose, parce qu'on les apprécie, jusqu'à un certain point, sans le secours des yeux, et par le moyen plus extérieur et moins délicat du toucher. La dialectique formelle, c'est la main substituée à l'œil. Ce qui importe, c'est que cet artiste qu'on appelle le dialecticien, ait employé l'œil et non la main seulement, je veux dire qu'il ait fait usage, pour son propre compte, de cette dialectique intime, qui est la base et la perfection de l'autre. A cette condition, il pourra exercer son art dans le sens le plus ample et le plus varié. Car la dialectique, appliquée à l'art oratoire, c'est le discours lui-même, c'est le discours tout entier, ta dialectique embrasse, avec la série continue de la preuve, le tissu général du discours, toute la disposition des matières, tout l'ensemble de la composition. La dialectique est la tactique du grand orateur, si souvent et si justement comparé au grand capitaine. Or, je crois que M. Monod est un maître dans ce grand

art, qui comprend, outre les choses que tout le monde enferme dans ce domaine, bien d'autres choses qu'on n'y enferme pas. Privés de tout autre mérite, ses sermons seraient déjà très-remarquables et dignes d'être proposés pour modèles. Je sais et je sens qu'on ne peut, sous ce rapport, rien comparer à Bourdaloue ; mais oserai-je dire que quand M. Monod eût pu, de tout point, reproduire les merveilles dialectiques de ce grand maître, il se le fût probablement interdit ? On peut admirer Bourdaloue autant que l'admirèrent ses contemporains : peut-être n'est-il pas permis de lui ressembler en tout. Que M. Monod, dans ce genre, ait fait usage de toute sa puissance, ou qu'il ait contenu son talent, il est bien sûr qu'il est resté dans les limites dont le temps actuel lui faisait une loi : mais il a, dans tous les cas, assez montré de sa force pour nous faire juger qu'il est très-fort et pour prendre place au rang des dialecticiens les plus nerveux et les plus originaux. J'ai déjà cité le premier sermon du recueil, morceau dialectique à l'extérieur comme au dedans ; mais dans ceux où ce mérite est pour ainsi dire moins avoué, il n'est pas moins réel et il est peut-être plus admirable. J'invite les amis de l'art à les étudier sous ce rapport, et je me borne à signaler, non l'absence, mais l'excès ou l'abus involontaire de la dialectique dans quelques passages. Tel est celui où l'auteur essaye de convaincre d' homicide tous ceux qui n'ayant point commis l'acte que ce nom désigne, ni entretenu aucun des sentiments qui peuvent y conduire, « ont

490 ADOLPHE HONOD.

a violé, de propos délibéré, quelque autre comman- « dément que ce soit (1). » Tel est encore le passage suivant : « Celui qui fait le bien pour le monde a ce droit aux applaudissements du monde ; celui qui « le fait pour la conscience a droit à l'approbation de (( sa conscience; mais celui-là seul qui le fait pour <t Dieu a droit à la faveur de Dieu (2). » Ce raisonnement parait fort exact ; et il le serait tout à feit si Ton pouvait concevoir une distinction aussi nette entre la conscience et Dieu qu'on la conçoit entre la conscience et le monde. Mais que répondre à ceux qui prétendraient que la conscience est Dteo même, Dieu pour ainsi dire anonyme? Comment soutenir que Dieu considère comme nul et non avenu ce que, dans l'absence d'une connaissance plus vraie, on aura fait réellement et purement on vue de la conscience? L'apparente clarté do la formule a, ce me semble, dissimulé a M. Monod la nécessité d'une distinction ou d'une explication que personne mieux que lui n était capable de nous donner.

La dialectique a ses inventions : il y a une imagination dialectique; a plus forte raison y a-t-il une imagination oratoire et des idées oratoires. On aurait beau dire, et c'est avec raison qu'on le dirait, qoe l'éloquence n'est qu'un mouvement; tout mouvement a un lieu et mesure un espace : tout mouvement est une idée. Se transporter, s'élancer à un point de vue pour contempler, de là, son sujet, c'est tantôt

(2) Pa*c 333.

ADOLPHE MONOD. iOI

le fait de la philosophie, tantôt celui de l'éloquence. La conception générale d'un sujet, la donnée générale d'un discours peut être éloquente. M. Monod a-t-il des idées oratoires? Certes, et beaucoup. Il en a môme de très-fécondes et de très-imposantes. Chacun aura remarqué lexorde du sermon intitulé : Dieu est amour. Personne n'aura lu sans saisissement la page où, pour prouver que le péché d'Adam n'était pas une peccadille, l'auteur interpelle Adam lui-même, Adam après plusieurs siècles de vie, courbé par l'âge encore moins que par le remords, et racontant à sa famille, qui déjà est l'humanité, qui déjà est un monde, la fatale erreur de ses premiers jours. Au reste, peu de discours, dans ce recueil, sont aussi remarquables sous le rapport de l'invention des idées, de la fécondité dialectique et de la vigueur saisissante des déductions. Aucun ne procure, plus complet ni plus vif, ce plaisir de l'esprit qui se compose d'étonnement et de conviction.

On sait d'ailleurs, sans que nous le rappelions, tout ce qu'il y a d'ardeur et d'entraînement dans l'éloquence de M. Monod, lorsqu'il insiste, exhorte, supplie, et comme chez lui, au moment convenable, le fleuve devient torrent. On connaît la hardiesse presque toujours heureuse de ses mouvements oratoires. 11 en est un, qu'on a déjà relevé, et qui mérite d'être cité à côté des plus célèbres. C'est lorsque l'orateur, énumérant toutes les preuves d'amour que Jésus-Christ a données à l'homme, et toutes les souf-

frances qu'il a endurées pour l'homme, s'écrie avec amertume :

« Ceci encore vous laisse-t-il l'œil sec, le cœar « froid? Qu'on me donne donc un autre auditoire! <c Donnez-moi donc pour auditeurs des Groénlancc dais, des païens, des juifs, qui entendent parier « pour la première fois des merveilles d'un tel « amour, et je vous les montrerai émus, pénétrés ce de componction, et s' écriant : Que faut-il que nous « fassions pour être sauvés? Que dis-je? Donnez-moi a le sol de la terre, donnez-moi les rochers, donce nez-moi le voile du temple, donnez-moi le soleil ce pour auditeurs, et je vous montrerai cette terre « tremblant, ces rochers se fendant, ce voile se dé- « chirant, ce soleil se voilant le visage, et l'univers, ce témoin de leur deuil et de votre indifférence, se <c demandant si ce n'est pas pour eux que le Fils de « Dieu est mort plutôt que pour vous! Dites-le- (( nous, Groënlandais, païens, juifs; dites-le-nous, « terre, rochers, voile du temple, soleil, le Dieu qui « a envoyé son Fils en propitiation pour nos pé- « chés, ce Dieu, qu'est-il s'il n'est pas amour ? »

Un écrivain qui s'entend en éloquence, car il est éloquent, a fort admiré la première partie de ce morceau, mais a refusé son approbation à la seconde. Il a trouvé plus de rhétorique que d'éloquence dans cet appel à la nature inanimée, qui parut se troubler au moment de l'agonie de l' Homme-Dieu. De ce que la lumière s'éteint dans les cieux, de ce que la terre s'entrouvre, de ce que

le voile du temple se déchire en cette heure suprême, s'ensuit-il que la nature insensible ait donné un exemple et jeté un reproche à notre incrédulité, et dans ces astres, ces sépulcres, ces édiiices, l'orateur trouvera-t-il un auditoire plus docile ? Tel est, autant qu'il nous en souvient, le sens de cette observation. Elle est sévère ; mais elle n'est pas injuste. La seconde apostrophe affaiblit la première. Il fallait craindre de mettre sur la même ligne le sens propre et la métaphore, les hommes et les pierres. Ce qui importe ici, c'est que des Groënlandais, des païens, des juifs aient été touchés de ce qui nous laisse insensibles. 11 ne fallait pas nous distraire de ce contraste humiliant, et ce qui suit nous en distrait peut-être. Ce n'est pas, en effet, parce que les dernières heures de Jésus-Christ sont touchantes que la nature alors fut ébranlée. Elle le fut par une volonté particulière et une dispensation de Dieu. Elle ne céda point à une impression morale qu'elle ne pouvait point recevoir. Aujourd'hui le récit de la Passion, mille fois répété, la laisse imperturbable. Tout cela est rigoureusement vrai ; mais si la vérité objective manque, il y a dans ce passage, si je puis m' exprimer ainsi, de la vérité subjective. D'un bout à l'autre (et ceci ne doit pas être perdu de vue), le mouvement est sincère et naturel. L'orateur, témoin de l'impassibilité avec laquelle des hommes civilisés et des chrétiens se retracent les scènes de Gethsémané et du Calvaire, se rappelle qu'à la vue, à la seule pensée de la mort

hSA ADOLPHE MO.NOD.

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, .il nui ; car c est le temps qui fait res-

„ ,ui, dans une forme oratoire, appartient il

.ciition. Ot élément échappe à la plupart des rffliporains île l'œuvre. Toutefois je crains peu -jjKre démenli par une critique pins tardive en affirtfni que la forme de la prédication île II. Monod est toujours, a\ oc plus on moins de force, avec plu on moins de perfection, la forme demandée parle sujet, par le but, par l'individualité de l'orateur, et que ce passage d'un de ses discours pourrait servir de devise à tout le recueil: « Mes frères, donnez k gloire à la vérité. Ce ne sont pas ici des amplifiait lions oratoires; ce sont des preuves claires, sim- « pies, solides. Ne le reconnaissez-vous pasP » Je ne

494 Adolphe JtoaoD.

du Christ, des barbares se sont émus; qu'autour et au-dessus du lieu où s'accomplissait un sanglant mystère, la terre a tremblé, le ciel s'est obscurci. Toutes ces choses ensemble, il les oppose à la morne insensibilité d'un monde qui se dit chrétien, et de toutes ensemble il fait usage pour le confondre. J'ai prononcé le mot de rhétorique; j'en profite pour dire que personne n'est moins rhéteur que M. Monod. L'idée de rhétorique, l'usage vulgaire de ce mot, implique celles de convention et d'artifice : je ne trouve dans les formes du langage de cet orateur aucune trace d'artifice ni de convention. Pour l'artifice, j'en répondrais bien; quant au conventionnel, les critiques qui, dans un demi-siècle, parleront de ces discours, parleront sans doute comme moi, mais avec plus d'autorité que je ne puk le faire aujourd'hui ; car c'est le temps qui fait ressortir ce qui, dans une forme oratoire, appartient à la convention. Cet élément échappe à la plupart cte contemporains de l'œuvre. Toutefois je crains peu d'être démenti par une critique plus tardive en affirmant que la forme de la prédication de M. Monod est toujours, avec plus ou moins de force, avec plœ ou moins de perfection, la forme demandée parle sujet, par le but, par l'individualité de l'orateur, et que ce passage d'un de ses discours pourrait servir de devise à tout le recueil : « Mes frères, donnex « gloire à la vérité. Ce ne sont pas ici des araplificaa tions oratoires; ce sont des preuves claires, simcc pies, solides. Ne le reconnaissez-vous pas? » Je ne

saurais indiquer aucun endroit de* ce volume où l'orateur ne soit pas sensiblement, évidemment au point de vue où l'éloquence doit toujours se placer, je veux dire au point de vue d'une très-grande affaire, mais d'une affaire, aucun endroit où son langage ne soit pas le langage de son affaire. En admettant que

la popularité et la familiarité puissent, selon la diversité des auditoires, revêtir des formes diverses, sans en être moins entières ni moins vives, je dirai, contre une prévention peut-être assez répandue, que M. Monod est, en général, populaire et familier, non pas pour toutes les assemblées, mais pour telle assemblée qui peut exister, qui existe certainement, et en vue de laquelle il a composé ses discours. Je conçois, pour un autre public, une autre éloquence ; je conçois une autre éloquence de la part d'un orateur dont l'individualité serait le produit d'autres éléments; mais prenez, d'une part, le plus rustique des prédicateurs, s'il est naturel et vrai, prenez, de l'autre, M. Monod avec la noblesse de son accent et la pureté de son langage, vous aurez deux ministres de l'Évangile qui ne prêchent pas, mais qui parlent, et qui, tous deux par là même, tous deux également, répondent à l'un des besoins de l'époque et à la situation nouvelle où le cours des temps a placé le christianisme. C'est là l'essentiel; le reste est accessoire. Il ne serait ni juste, ni expédient, en recommandant la popularité et la familiarité, d'en arrêter la forme, d'en vouloir dessiner le type.

N'allons pas, d'ailleurs, nous y tromper. Quelque

type qu'on affectionne et qu'on préfère, certaines difficultés resteront les mêmes, et la loi de la failliliarité les augmentera. Ce n'est pas au large, c'est à l'étroit que se met un prédicateur en se prescrivant d'être familier. On le comprendra si Ton réfléchit que la familiarité doit être dans les choses non moins que dans l'expression. Elle ne consiste pas plus à user d'un certain langage qu'à aborder certaines idées. Ces idées, il faut les exprimer noblement, prudemment, surtout devant un auditoire peu cultivé, celui dont on peut le moins mépriser les scrupules, car c est lui qui en a le plus. La familiarité en éloquence, comme la liberté en morale, est la plus dure des lois. M. Monod l'a bien compris, et lorsque, fort à propos, il a voulu être plus pittoresque, plus réel, plus direct qu'on ne Test ordinairement, il n'a pas eu trop de tout son art et de tout son tact pour venir à bout de la difficulté. Je me contenterai d'un exemple. Il est tiré du second sermon sur la mort de Jean-Baptiste. L'auteur caractérise, au point de vue moral, tous les acteurs de cette tragédie, et fait la part de chacun. Arrivé à la jeune fille :

ce A toi, Salomé, dit-il, la convoitise des yeux. Tu <c ne partages ni le voluptueux asservissement d'Hé- « rode, ni les profonds ressentiments de ta mère. « Jusqu'ici aucune tache n'a sali ta vie, aucun sang « n'a souillé ta main. Seulement, et qui pourrait t'en « blâmer à ton âge? tu marches, tu cours, tu volce tiges, comme, ton cœur te mène et selon le regard de « tes yeux, avec une légèreté étourdissante, qui n'est

« pour le monde qu'une grâce de plus. Tu vis, tu « t'agites, tu tournoies dans un tourbillon de plai- « sirs; et tandis que tes pieds rasent à peine la « terre, tes mains la sèment tout autour de toi des « plus agréables fleurs. Type accompli de la jeune « fille mondaine, tu séduis tous les regards, tu « gagnes tous les cœurs, ta louange remplit toutes « les bouches : qui ne t'aimerait? Mais que portes-tu, « fille charmante, dans ce plat que tu reçois des « mains d'un soldat farouche, pour en faire hom- « mage à ta mère? 0 spectacle d'horreur! 0 danse! « ô martyre ! 0 pieds légers pour battre la terre en « cadence, devenus légers pour répandre le sang! »

Cette citation peut faire juger jusqu'où vont, chez M. Adolphe Monod, le talent et l'art de l'expression. Si cet article n'avait pas déjà passé toutes les bornes, je me plairais à étudier, sous ce point de vue particulier, la diction de ce prédicateur. L'écrivain consommé s'y révélerait. On verrait surtout quelle hardiesse, quelle largeur de touche, il sait réunir à la sagesse la plus constante, au respect le plus scrupuleux de toutes les limites qu'imposent le tact et le goût. Ce sont de grands traits que ceux-ci : « Quoi qu'on entreprenne contre nos personnes, «c maintenons la parole de Dieu libre et indompta- « ble. » — « Adam, dont le nom signifie en hébreu « V homme, tombe à la tète d'un monde qui le suit « dans sa chute comme un seul homme. » — «Il « faut être au soleil pour ne voir point d'ombres. »

Un artiste qui se servirait du pinceau comme

M. Monod se sert de la plume serait vanté à coup sûr pour sa manière à la fois grande et correcte. Quels éloges ne mérite pas un style qui ne présente pas un trait timide et pas un trait hasardé ! et quels éloges n'obtiendrait-il pas, sou tenu, par la hauteur des pensées, l'originalité simple de la composition, la candeur de l'inspiration et la naïveté des mouvements, si les préoccupations de l'époque avaient laissé, parmi les genres littéraires, une place quelconque à l'éloquence évangélique? Parmi les écrivains et les orateurs dont la voix publique se plaît à répéter les noms, combien donc en est-il qui vaillent, pour la force et la pureté réunies, le prédicateur dont nous annonçons les discours ? Franchement, je crois qu'il en est peu. Dans la littérature proprement dite, la prédication sérieuse ne compte plus et ne comptera pas de longtemps. C'est une injustice sans doute : est-ce un mal? nous ne le croyons pas. Il vaut mieux que le message apostolique ne passe pas pour de la littérature. Aussi ne venons-nous pas, comme on l'a cru peut-être, réclamer pour un grand talent un piédestal dont il se passe. Mais nous ne saurions empêcher que les mérites par où la prédication arrive à son sérieux but, ne soient des mérites au point de vue de l'art. Ces discours ne sont pas éminents parce qu'ils sont littéraires, mais ils sont littéraires parce qu'ils sont éminents. Dans une certaine région, à une certaine hauteur, le bon dexient le beau, et une bonne œuvre bien faite linit par être un bon ouvrage. Quoi qu'il en soit, c'est un prédi-

cateur, non un artiste, que nous avons présenté au public, et sans doute à un public assez restreint. Nous n'étions pas libre, au moins nous n'avons pas cru l'être, de laisser passer, sans la caractériser sous ses principaux rapports, une apparition aussi remarquable, dont l'importance littéraire, fort grande peut-être, est d'ailleurs ce qui nous touche le moins. Il nous semble qu'on doit comprendre à présent comment nous avons pu faire de la perfection le don particulier de M. Monod. Nous osons maintenir ce mot, et le répéter: il n'implique ni la primauté du génie, ni la supériorité absolue du genre préféré par l'orateur, ni même, de notre part, l'adoption implicite de cette prédication considérée dans toutes ses parties. Il se pourrait que tel prédicateur, tel écrivain religieux moins parfait eût néanmoins un pouvoir plus immédiat, une action plus intime sur nos facultés. La cause en serait peut-être à notre faiblesse, à laquelle d'autres prédicateurs, sans que nous sussions très-bien pourquoi, se trouveraient mieux proportionnés. Ce n'est ni les élever ni rabaisser M. Monod, que de parler ainsi. S'ils se sont plus doucement insinués dans notre cœur, s'ils ont plus souvent trouvé le défaut de notre cuirasse (car, hélas! nous sommes tous cuirassés), s'ils ont répondu, nous lavons cru du moins, à un plus grand nombre de nos besoins, si leur théologie est conforme par plus de côtés à la nôtre, cela prouve peut-être plus contre nous qu'en leur faveur, et surtout cela ne prouve contre personne. Ce qu'il y a

de certain, c'est qu'aucun, parmi tous ceux que nous pouvons connaître, ne nous a paru plus sérieux, plus saint, plus touché. Ce qu il y a de certain, c est qu'aucune prédication à nous connue ne respire un sentiment plus profond de la sainteté de Dieu, une plus touchante anxiété pour les âmes, un plus pressant désir de leur salut, et n'offre à toutes ses pages un commentaire plus pénétrant de ces paroles de Paul : ce Mes petits enfants, pour qui je souffre les <c douleurs de l'enfantement jusqu'à ce que Christ « soit formé en vous ! »

' >v -;.<> VIII

On n'a pas oublié que des ouvriers imprimeurs publièrent, en 1837, et vendirent à dix sous l'exemplaire les Saints Évangiles de notre Seigneur Jésus- Christ avec une Introduction par les auteurs de r Histoire parlementaire de la Révolution française* Espérait-on répandre le texte sacré à la faveur de l'Introduction, ou cette Introduction sous les auspices du texte des Évangiles? Je l'ignore; mais que la préface fût une partie essentielle de la publication et en déterminât le sens et le but, cela paraît évident. L'Évangile, autrement compris que ne le comprenaient les auteurs de l'Introduction, l'Évangile abandonné à l'interprétation commune, n'était plus à leurs yeux l'Évangile ; en sorte que l'Évangile n'était plus proprement dans l'Évangile, mais dans cette introduction; c'était bien véritablement une introduction,, une entrée, la porte, ou, si l'on veut, la clef du livre saint : nul moyen d'y pénétrer sans passer par là, et la publication, sans cet im-

portant préliminaire, eût été, au point de vue des éditeurs, un fait sans aucune portée.

De quoi s'agissait-il en effet ? De substituer partout, dans l'Évangile ou dans le christianisme, l'idée du salut collectif ou humanitaire, terrestre par conséquent, à celle du salut individuel, et de conférer à Jésus-Christ, malgré lui peut-être, un règne temporel. Je ne sais si, aujourd'hui, grâce à l'Introduction de MM. Bûchez et Roux, ce nouveau sens est celui qui se présente le premier à une certaine catégorie de lecteurs des Évangiles; mais alors, certainement, hors de la petite école dont ces messieurs étaient les directeurs, personne, de soimême, ne s'en fût avisé, ne l'eût même entrevu. Il fallait donc bien annexer au texte des Évangiles des prolégomènes, joindre au livre divin un livre humain, pour lui faire dire ce que, depuis dix-huit siècles révolus, il n'avait dit à personne, et pour arracher à Jésus-Christ, si j'ose m'exprimer ainsi, sa pensée de derrière la tête.

De quelque vie que vive aujourd'hui la doctrine de MM. Bûchez et Roux, il est certain qu'elle n'est pas morte; car après neuf ans (grande spatium, dirait Tacite, longévité prodigieuse, pour une doctrine socialiste), voici que l'un des plus grands écrivains de notre époque publie une nouvelle édition, revue et diminuée, du livre des ouvriers imprimeurs. Je l'appelle diminuée, parce que, dans le livre de M. de Lamennais, la France n'est plus un Devoir : cet article de foi des premiers éditeurs

a complètement disparu; diminuée encore en ce sens, qu'elle ne présente nulle part ces vigoureuses protestations contre l'arianisme qui sont fort en saillie dans l'écrit de MM. Bûchez et Roux; mais le reste, sauf le style, est tout à fait semblable; c'est donc bien, au fond, sinon formellement, une nouvelle édition du livre de 1837 : il y a seulement dans cette nouvelle édition, si nos impressions no nous abusent pas, une nuance de haine qui parait manquer à la première.

La mission du penseur et celle de l'écrivain sont distinctes et fort souvent séparées. Aaron était la bouche de Moïse. Il transmettait la pensée et les ordres du prophète; car, dit l'Écriture, il était éloquent. Il est pourtant des écrivains en qui Moïse et Aaron, le penseur et l'orateur, la forme et le fond, se trouvent réunis; je no sais si notre époque en présente un seul de cette espèce. Ce ne serait pas, du moins, l'auteur de Y Essai sur l'Indifférence. Il a pris à ferme les idées, n'ajouterons-nous pas les passions d'autrui, et les a fait tant et si bien valoir, que le propriétaire a lieu de s'en émerveiller. Une telle puissance met celui qui la possède au niveau peut-être, mais non au rang des inventeurs. Considéré comme penseur, M. de Lamennais est doué d'une admirable intelligence; il a toute celle qu'on peut avoir sans avoir du génie ; il a, de plus, un style qui, depuis la nouvelle direction qu'ont prise ses pensées, n'a fait, à notre avis, que s'épurer et que grandir.

Vigueur et souplesge, naturel et originalité, Tarnpleur unie à la rapidité, la précision à la plus noble aisance, et, par-dessus tout, vérité et grandeur, tel est, chacun de ces mérites étant porté au degré le plus éminent, le style de M. de Lamennais dans les Notes dont il accompagne et dans les Réflexions dont il fait suivre chacun des chapitres des Évangiles. Pour trouver le type de ce style rapide, ardent et tranquille, de cette largeur de touche et de cette liberté de mouvement, il faut remonter jusqu'à Bossuet. Peut-être aussi lui seul est-il plus grand. <c Étrange misère des âmes livrées à leurs convoice tises! » s'écrie M. de Lamennais au sujet des démons du pays des Géraséniens ; or et cependant, loin « d'en vouloir sortir, d'essayer de remonter, elles « aspirent à descendre encore; elles envient les « pourceaux; elles disent : Plutôt que de quitter a cette région, envoyez-nous en eux. La justice séct vère, la miséricorde vaincue leur dit : Allez. Le or reste se passe au fond de l'abîme, et na pas de or nom dans la langue des hommes. » Bossuet, je le crois, n'eût pas voulu dire autrement.

Le seul nom de M. de Lamennais assure à ce volume une vaste circulation, et son style une rapide influence, si ce n'est une action profonde. Nous sommes loin de nous en réjouir; mais nous sommes loin aussi de nous exagérer la portée de l'événement. Le socialisme a désormais un grand écrivain : c'est beaucoup; mais les livres de M. de Lamennais n'ont pas creusé le lit de ce torrent et ne sont pas desti-

nés à l'approfondir. Les doctrines nouvelles ne sont l'œuvre ni d'un individu ni de plusieurs. Elles ne sont l'œuvre de personne, mais plutôt le résultat d'un concours de circonstances auxquelles les novateurs ont bien plus emprunté de force qu'ils ne leur en ont prêté. Le socialisme, n'en déplaise à Borne, est le catholicisme de notre âge, une réaction contre le principe de l'individualité, qui, consacré par le protestantisme, a caractérisé plus ou moins les trois derniers siècles. Nous ne dirons pas de ce dernier principe, comme un panégyriste l'a dit d'un grand capitaine, « qu'il est demeuré comme c enseveli dans son triomphe ; » mais nous dirons bien qu'un certain nombre de penseurs et une partie du public se sont défiés de ce principe, ou de la liberté (qui n'en est qu'un autre nom; lorsqu'ils ont cru voir qu'au nombre de ses puissances il n'avait pas celle d'organiser. Gens de petite foi, quoi qu'ils en disent, ils ont vu dans le principe protestant un germe d'anarchie dans la société comme dans l'intelligence, et une cause active de dissolution. Los uns l'ont absolument condamné; les autres l'ont nié implicitement, c'est-à-dire dans la pratique, ou lui ont refusé, dans leurs plans de réforme sociale, l'application et l'espace auxquels il se croyait des droits. Le catholicisme nouveau se complète peu à peu : il a sa religion, le panthéisme; sa politique, la souveraineté, ou. [jour mieux dire, la divinité du peuple; sa théorie sociale, le communisme: son économie politique, le phalanstère : quant a sa mo-

raie, elle n'est pas encore inventée, et il n'est pas facile d'imaginer à quel endroit du système une chose telle que la morale pourrait aisément s'ajuster.

Les socialistes se vantent d'être des hommes de foi; mais ce qui les caractérise le plus distinctement, c'est l'absence même de la foi. Ils croient au mécanisme, et non à la vie, à la matière, non à l'esprit; car le règne de la liberté et celui de l'esprit , sous deux noms différents, ne sont qu'un même règne. Il est des écoles chrétiennes qui ont cru devoir conclure du dogme théologique de la déchéance le dogme politique du pouvoir absolu ; les socialistes, dans leurs conclusions, semblent se rattacher à ces écoles, et néanmoins, chose étonnante, ils font profession de croire à l'intégrité de la nature humaine. Et pourtant traiteraient-ils l'homme différemment, s'ils le croyaient sans Ame, ou irréparablement corrompu? Le christianisme a une autre logique, une logique hardie, mais divinement hardie. Il proclame la déchéance de l'homme, et appelle l'homme à la liberté; il prétend le restaurer par la liberté, il fait du moins de la liberté la base de sa restauration. Cette liberté n'est point la liberté politique, mais elle y conduit; elle conduit à toutes les libertés. Telle est la condition que fait Jésus-Christ à l'homme déchu. Appelez-vous cela de l'inconséquence? Sublime inconséquence! Mais de quel droit vous servez-vous de ce mot? Niez, si vous le voulez, la déchéance de F homme, et, dans ce cas, trouvez bon que l'homme

soit libre ; ou bien, en le reconnaissant déchu, niez qu'il puisse être relevé ; mais si vous jugez qu'il peut l'être, cherchez s'il y a, pour cela, un autre moyen que la liberté. Le socialisme professe implicitement la déchéance de la nature humaine et l'impossibilité de sa restauration. Moins consolant, en cela, que le christianisme, qui parle dune chute et d'un relèvement, et moins conséquent que le rationalisme, qui ne conteste la nécessité du relèvement qu'après avoir contesté la réalité de la chute.

Ni par la pensée ni par le cœur, M. de Lamennais n'est solidaire du socialisme absolu ; mais il v aboutit : le socialisme est le complément naturel de ses doctrines, pour autant, du moins, qu'il a des doctrines. Le peu de cas qu'il parait faire du salut individuel, sa préoccupation exclusive et constante du salut collectif, c'est-à-dire du salut temporel et social, enlèvent à l'individu, contre l'intention peutêtre de Fauteur, toute son importance. Bien que l'instinct de l'homme ait réclamé en tout temps en faveur de la personnalité humaine, ce principe, continuellement menacé par l'État, ou, si Ton veut, par le fait politique, n'aurait pas été suffisamment préservé sans la religion; et jo parle ici de tous les cultes, sans distinction. C'est la religion qui a maintenu chez tous les peuples la consistance et les droits de la personne humaine, encore qu'on ait cherché presque partout, en rendant la religion nationale, à la suborner en faveur de l' impersonnalité. On a cherché à faire des dieux qu'on avait imaginés les dieux

de la nation plutôt que de l'individu. Néanmoins, le rapport immédiat de l'homme individuel avec l'Être divin et avec la vie future étant formellement concédé, l'individualité y trouvait un point d'appui et une sorte de garantie. L'Évangile est venu, et cette grande idée, cette idée qui fait que l'homme est l'homme, a été scellée par lui dans le diamant le plus pur. Que restait-il à faire aux adversaires du principe? Il leur restait à faire une religion de l'abandon même de ce principe, c'est-à-dire une religion contre la religion; car rien n'est plus irréligieux qu'un dogme qui diminue ou qui nie le principe de l'individualité. Le catholicisme (et qui peut mieux nous le dire que M. de Lamennais?) a fait tout ce qui lui était possible pour l'affaiblir sans le nier. Le socialisme, son héritier, est allé plus loin. En repoussant l'idée du salut individuel, ou en la traitant avec un mépris qui équivaut à une exclusion, il a porté à la personnalité humaine des atteintes dont il a conscience et dont il s'applaudit. Il nous est impossible de ne pas voir dans M. de Lamennais un de ses auxiliaires, et de ne pas admirer comment cet ancien ministre de la religion catholique a trouvé, tout à point, au sortir 'de son Église, un catholicisme nouveau et une occasion nouvelle d'exercer cette puissance de démagogie à [laquelle, nulle part, on ne se forme aussi bien que dans cette même Église dont, pendant plusieurs années, il fut l'espérance, l'orgueil et, quelquefois peut-être, la terreur.

Si M. de Lamennais n'est pas socialiste, il n'y a

rien, dans ses écrits, qui fasse obstacle au socialisme, rien même qui ne le serve. Ce commentaire des Évangiles ne peut manquer d'être accueilli avec joie par tous les socialistes ; et l'auteur, je le suppose, n'est pas assez naïf pour en être surpris. Nous ne le sommes pas non plus assez pour nous étonner de lui voir mettre ses doctrines nouvelles sous l'invocation de l'Évangile. Aujourd'hui même, quelle que soit Tincrédulité générale, il n'est, pour les théories de tout genre, pas de meilleure enveloppe. On peut se demander, il est vrai, s'il y a encore quelqu'une tromper ; mais le fait n'en est pas moins certain : toute doctrine sociale gagne quelque chose, de nos jours encore, à s'abriter derrière l'Évangile. Reste à s'étonner peut-être qu'un homme tel que M. de Lamennais puisse affecter, dans l'intérêt de son but, d'attribuer à l'Évangile une autorité divine, et se permette de donner à ce livre un sens, une intention qu'il n'eut jamais. Tout au moins faut-il avouer que si les Évangiles renferment ce que M. de Lamennais a su y découvrir, ils renferment encore d'autres choses, qu'ils mettent en première ligne et qu'ils exposent largement. Or, que fait le nouveau commentateur? Tout cela, par lui, est supposé vrai ; rien du moins n'est nié; le livre des Évangiles est un livre divin; les personnages, les faits sont miraculeux ; on accorde tout, afin de pouvoir s'établir et prendre position sur ce terrain consacré, et de là, commodément, lancer des traits enflammés contre un ordre politique et social dont on poursuit l'abolition. Je ne

sais quel effet produira sur d'autres cette combinaison, habile peut-être ; j'y trouve, si j'ose en dire ma pensée, peu de gravité. Je ne l'eusse pas crue à l'usage d'un homme profondément convaincu. Il semblait qu'un tel homme eût dû la dédaigner. Mais peut-être me trompé-je. Peut-être, après tout, que l'auteur des Paroles d'un Croyant et des Discussions critiques est orthodoxe sur le sujet de la divinité des Evangiles, de l'incarnation, de la résurrection, en un mot, de tout le symbole des apôtres, et que, tout bonnement, il ajoute à son orthodoxie quelque chose des doctrines nouvelles. Le mélange , il est vrai, est singulier, nouveau. Nous en jugerons mieux après avoir parcouru cette nouvelle publication.

Los procès en tendance, justement décriés dans la sphère du droit pénal, sont de très-bonne guerre dans la critique des ouvrages. Leur interdiction, dans bien des cas, la réduirait à peu de chose ou la rendrait impossible. C'est dans son ensemble qu'un livre de doctrine doit être jugé; et même cette manière de juger, repoussée par les vrais principes en matière de délits de la presse, est la seule, au contraire, que l'équité permette en matière d'appréciation morale; et tandis que, de\ant les tribunaux, on ne peut rendre un auteur responsable que de ce qu'il a dit, c'est bien souvent de ce qu'il n'a pas dit que la critique lui fait un crime. Peut-être le sens de son livrées!

essentiellement dans ses réticences ; ce qu'il déclare n'est destiné qu'à faire parler son silence; et il en est des principaux caractères de sa doctrine, comme de ces grands hommes dont, au rapport de Tacite, les images supprimées par la tyrannie étaient d'autant mieux présentes à la pensée de tout le monde, qu'on les avait dérobées à tous les regards.

Quoique le nouvel ouvrage de M. de Lamennais renferme autant de discours que l'Évangile a de chapitres, et quoique chacun de ces discours se rattache formellement à chacun de ces chapitres, si riches, on le sait, et si divers de contenu , un petit nombre d'idées se reproduisent dans le commentaire sous une grande variété de formes plutôt que d'aspects. L'ordre social , par tout pays, est un désordre. Les avantages temporels sont mal distribués. Le plus grand nombre se trouve, on ne sait comment, déshérité par le plus petit de sa part aux biens de ce monde. Le rétablissement de l'ordre, c'est-à-dire de l'égalité, est l'objet même de la religion. Jésus-Christ a été suscité pour fonder sur la terre une société selon la justice. Son règne, quoi qu'on en dise, est de ce monde; et, quoi qu'on en dise encore, c'est essentiellement du salut des nations que son âme sainte est préoccupée. L'auteur ne va pas jusqu'à rayer le dogme du salut individuel ; mais que l'on pèse attentivement les paroles suivantes :

a On doit se garder de penser que le salut indivi- « duel soit le but unique, le but principal des préce ceptes de Jésus, du christianisme tel qu'il l'a fondé.

« C'est le genre humain qu'il a voulu sauver, et le (( salut de chacun n'est qu'un moyen, un élément du ce salut de tous : autrement il aurait repoussé les « hommes dans l'égoïsme où vit quiconque, faisant a de soi son affaire souveraine, ne s occupe non plus « que de soi. »

Cet ordre social meilleur, où chacun aura sa place au soleil , ne sera point le fruit d'un miracle, mais du changement des cœurs ; non pas pourtant de tous les cœurs : il en est qui ne changent point; il y a une race perverse et maudite/qui, perdue par ses avantages mêmes, est destinée, non à la conversion, mais à la condamnation. Le salut vient du peuple. Le peuple, déjà bon, n'a qu'à devenir meilleur. Ainsi se trouvera-t-il prêt au dernier combat ; car, encore que l'auteur réserve les droits de la propriété et ceux de César, l'affaire ne se terminera pas sans une lutte, dans laquelle les vertus du peuple lui assureront la victoire et une patrie.

ce Les temps approchent ; un sourd murmure ance nonce la délivrance; on entend de tous côtés « comme le craquement de fers qui se brisent ; les « puissants troublés se sentent défaillir, les faibles « relèvent la tète; un dernier combat va se livrer. »

Or, qui enseignera au petfplc ces vertus nécessaires? qui les enseigne, depuis dix-huit siècles, au monde entier? C'est Jésus-Christ, c'est l'Évangile. Il n'y a, dans ce divin livre, d'autres dogmes que des préceptes. « Qu'est-ce que la doctrine de Jésus? « Aimer Dieu plus que toute chose, et ses frères

ce comme soi-même. Ces deux préceptes contiennent ce tout. » — « La foi que Jésus exige, ce n'est pas la ce foi à des solutions doctrinales des questions qu'encc veloppe l'éternel problème de la nature et de son ce auteur, mais la foi aux préceptes, et la foi en celui or qui aide à les accomplir. » il est vrai que, des deux préceptes qui contiennent tout, le premier, l'amour de Dieu, n'est mentionné que pour mémoire, et que l'auteur ne nous indique nulle part de quelle manière Jésus, qui nous a donné les préceptes, nous aide à les accomplir. Il ne reste, de bon compte, que des préceptes, et ces préceptes ne se rattachent qu'aux rapports de l'homme avec l'homme. Telle est la religion de M. de Lamennais; telle est la bonne nouvelle (ainsi lui-même traduit le mot d'Évangile), telle est la bonne nouvelle qu'il apporte à l'humanité.

Jusqu'à présent, nul ne Ta écoutée. Le monde est encore, sous tous les rapports essentiels, ce qu'il était il y a dix-huit siècles, ce Les peuples ne sont aucc jourdhui ni moins souffrants, ni moins chargés de « maux de toute sorte, ni moins dans l'attente qu'aux « jours du Christ. » — « Voyez, après tant de siè- « clés, où ce monde en est encore. Qu'est-il qu'une ce pâte pétrie avec le levain des Pharisiens et le lecc vain d'Hérode ?» — ce Les paroles de Jésus ne sont « pas mieux comprises que ne les comprenaient ses « premiers disciples; au contraire, elles le sont beauoc coup moins à divers égards. » Il est vrai que M. de Lamennais, s'oubliant à ce qu'il semble, dit plus loin

ce que, par Jésus, Dieu a été mieux connu des hom-

« mes, et que cela est visible en comparant les au- <r très peuples aux peuples chrétiens ; » mais on est forcé d'attribuer à ces paroles une moindre portée que celle que d'abord elles paraissaient avoir, lorsque, plus tard, l'auteur nous déclare que a le monde <t est plein de Lazares couchés à la porte du riche, cr désirant se rassasier des miettes qui tombent de sa « table splendide, et que nul ne leur en donne, que <c nul n'a souci de leurs maux, que nul ne panse <c leurs plaies. » Assurément, s'il en est ainsi, Dieu n'est pas mieux connu des peuples chrétiens que des autres, et nous ne savons point ce que l'auteur a voulu dire.

Si je me faisais et du salut et de l'état du monde social l'idée que s'en fait M. de Lamennais, je me garderais de recommander l'Évangile au peuple. Je laisserais faire la chose au prêtre ou au ministre orthodoxe, qui ne cherche pas le paradis sur la terre, mais dans le ciel, et qui, quel que puisse être l'état de la société humaine, croit que l'Évangile a assuré à beaucoup d'âmes la béatitude céleste. L'Évangile, pour lui, n'est pas infructueux, n'est pas impuissant. Il a, à son point de vue, des conquêtes, de» victoires à raconter, et quiconque se met à ce même point de vue peut célébrer, dès à présent, les miracles de TÉvangile. Riais dire aux multitudes : L'Évangile a été donné pour réformer le monde social, et depuis dix-huit siècles que nous le possédons, il n'a rien réformé, et le monde, à dater de Jésus- Christ, n'a pas fait un pas, et sa dernière condition,

après tant de générations écoulées, est pire que la première, — c'est accepter, convenez-en, une position difficile; car le peuple, mal à propos, juge de la cause par le succès, et le sage, fort à propos, juge de l'arbre par ses fruits ; et vous venez dire au peuple que la carrière de l'Évangile n'est marquée que par des défaites, au sage que cet arbre divin n'a point donné de fruits, ou n'en porte que de mauvais. Voilà pourtant comme parle le nouveau commentateur des Évangiles. On ne sait d'abord si l'on doit davantage admirer la foi de M. de Lamennais, ou s'étonner de sa préoccupation. Mais l'hésitation cesse bientôt pour qui réfléchit que toute cette orthodoxie n'est que pure accommodation; et il ne reste plus qu'à s'étonner qu'un homme tel que M. de Lamennais puisse méconnaître si absolument les services que le christianisme a rendus au monde dans l'ordre temporel. La passion la plus aveugle, chez les adversaires les plus déclarés du christianisme, n'est peut-être jamais allée plus loin. Mais à quels faits, si évidents qu'ils soient, ne fermera pas les yeux celui qui peut bien nous dire qu'en l'an de grâce 1846, nul ne donne aux Lazares une seule des miettes tombées de la table du riche, que nul n'a souci de leurs maux, et que nul ne panse leurs plaies? M. de Lamennais, dans un de ses anciens ouvrages, a défini la déclamation <c un discours véhément qui ne résout « pas les difficultés réelles. » On ne saurait mieux définir ni mieux illustrer une définition au moyen d'un exemple.

Je le redis encore : voilà l'Évangile bien recommandé ! Il ne nous a été donné que pour faire notre bonheur en ce monde, et voici, de bon compte, mille huit cent quarante-cinq années qu'il manque absolument son but. Va-t-il, du moins, enfin l'atteindre? Nous en accepterions l'augure; car, selon le commun proverbe, tard vaut mieux que jamais. Oui, nous répond l'illustre auteur : « La doctrine du <c Christ fermente au sein de la société présente , en « travail, depuis un demi-siècle, pour la réaliser ce moins imparfaitement. Que veut-elle, sinon l'écc galité?^ Que veut-elle, sinon la liberté?» Il y a un demi-siècle, c'était la révolution, et la révolution, comme on le sait, citait fort peu l'Évangile. C'était donc, à son insu, que la doctrine évangélique, la seule doctrine évangélique, fermentait dans son sein. La révolution était enivrée d'un vin qu'elle ne se souvenait point d'avoir bu. L'Évangile lui était inconnu, suspect, odieux. Et toutefois, il fermentait dans son sein ! Eh bien! je vous l'accorde ; mais, de votre côté, il faut que vous m'accordiez qu'il fallait donc que cet Évangile, depuis longtemps oublié, fût depuis longtemps mêlé, d'une manière invisible, à la pensée du peuple, que depuis longtemps il coulât dans ses veines, il fît partie de ses mœurs, il fut devenu à certains égards l'instinct de la société. Et si vous accordez tout cela, comment n'accorderezvous pas encore que ce qui, de temps immémorial, était dans les esprits, avait dû, jusqu'à un certain point, passer dans les faits, et que, par exemple, il

est impossible que, pendant tout ce temps, dans une société imbue du christianisme, nul ne se fût soucié des Lazares, nul n'eût bandé leurs plaies, nul enfin ne les eût nourris? Affirmer, soutenir l'absolue impuissance, la complète inaction du christianisme durant dix-huit siècles, c'est calomnier à la fois le christianisme et l'humanité.

C'est, de plus, les rabaisser, les avilir tous deux, que de faire du salut des sociétés l'œuvre principale, la tâche propre de l'Évangile.

Qu'est-ce que le salut collectif? C'est le bonheur terrestre, le bien-être temporel de tous ou du plus grand nombre. La société, comme telle, na point d'autre félicité, point d'autre salut.

Qu'est-ce que le salut individuel? Ah! que n'ai-je la plume qui* a tracé les plus belles pages du livre sur l'Indifférence, et la plupart des Réflexions sur le chef-d'œuvre qui porte le nom d'A-Kempis! Ce serait trop peu encore pour exprimer tout ce qu'a de grand, de saint, de généreux, l'idée du salut individuel. M. de Lamennais, qui l'a su autrefois, ne le saurait-il plus? Ce mot n'éveille-t-il donc plus rien en lui? et son cœur, en l'entendant, ce ne bouille lonne-t-il pas pour prononcer quelque parole exce cellente? » Disons donc nous-mème, et bien mal, comme à la place d'un autre, qui ne parle plus parce qu'il est mort, disons ce que c'est que le salut individuel. C'est la réunion spontanée et la subordination libre et joyeuse de l'être moral à son principe, du mot créé au Moi créateur. Au-dessus de

ce fait, il n'y a rien; et l'Évangile qui nous a montré les Anges se réjouissant tous ensemble dans le ciel pour un pécheur qui s'amende, ne nous dit pas qu'ils aient jamais célébré par leurs concerts l'avénement d'un peuple à la richesse, à la gloire ou à l'égalité. Ce n'est pas qu'aucune des douleurs de l'homme, ni même aucune de ses joies, soit indifférente à ces frères aînés de l'homme; mais le ciel ne tressaille pas pour si peu, et mille révolutions politiques pourraient passer sans émouvoir ces légions bienheureuses dont une seule larme versée par un seul pécheur fait éclater les chants dans l'immensité.

Sans doute que si Ton fait du christianisme le premier des systèmes utilitaires, et de la piété un prêt à long terme, le mot de salut individuel dit quelque chose aux sens, rien à l'âme, et nul doute que le salut collectif, c'est-à-dire l'intérêt de tous, fût-il même exclusivement matériel, ne l'emporte sur celui d'un seul. Mais le salut individuel, c'est la foi, c'est l'amour, c'est l'obéissance, c'est le règne de l'esprit, c'est le triomphe de Dieu, et si c'est en même temps le salut, si c'est le bonheur, c'est que tout cela ne peut pas ne pas l'être. Voudriez-vous qu'il n'y eût point de bonheur dans l'obéissance et dans l'amour? Pourquoi vous arrêter à une seule idée? Vous dites : Sous le nom de Dieu, c'est le bonheur que l'homme cherche. Dites aussi, et vous direz mieux encore : Sous le nom du bonheur, l'homme cherche Dieu; car c'est de Dieu qu'il a besoin, et il

se passerait plus facilement du bonheur que de Dieu. Voudriez-vous peut-être que, pour épurer les intentions de T homme, Dieu lui eût dénoncé d'avance un éternel malheur, tout en promettant néanmoins de se donner à lui? Mais se donner à lui, c'est lui donner le bonheur; et quelle apparence qu'un Dieu bon veuille faire expier à sa créature, par des souffrances arbitraires, la gloire de lui appartenir et le bonheur d'en être aimée?

M. de Lamennais dira peut-être que l'élément spirituel ne manque pas à ce salut social dont il fait l'objet même de la religion. Ses disciples sont conviés à toutes les vertus, et dans ce royaume de Dieu qu'il établit et qu'il confine sur la terre, « la paix a naîtra de la justice. » Mais on peut se faire fort de le ramener, par ce chemin, au salut individuel. Les sujets de ce royaume doivent travailler au bonheur général. Doivent! et pourquoi? qui l'a dit? qui l'ordonne? La conscience transmet des ordres, mais les ordres qu'elle transmet sont ceux de son Auteur; c'est à cet Auteur, quel qu'il soit, qu'il faut obéir. Vous n'avez pas, apparemment, la pensée d'ériger en Dieu ce peuple ou cette humanité, qui, pour être l'objet du devoir, ne l'a pourtant pas créé. Il faut donc remonter plus haut, et, dussiez-vous ne rien découvrir en dehors ou au-dessus de votre conscience, eh bien! alors c'est la conscience qui serait votre Dieu, c'est elle que vous voudriez satisfaire, c'est d'elle que vous attendriez un témoignage d'approbation ; vous auriez trouvé alors, et d'abord vous

auriez cherché quoi? le salut individuel, sous le

nom de cette approbation. Que vous cherchiez à satisfaire votre conscience, ou Dieu, ou vous-même; qu'avant d'avoir calmé ce besoin, vous ne puissiez être content ; que ce résultat obtenu soit indispensable à votre repos; sous un nom ou sous un autre, c'est le salut individuel ; et la guerre que vous lui faites, vous vous la faites à vous-mêmes. Au fait, vous voulez ce que nous voulons tous : seulement , vous n'en convenez pas. Notre ciel est en haut, votre ciel est en bas ; notre paradis est en Dieu , le vôtre est en vous-mêmes; mais nous voulons, les uns comme les autres, un ciel et un paradis. Vous êtes des partisans, mais des partisans honteux, du salut individuel. Pour vous en laver, il faudrait abjurer la conscience, le sens moral, le devoir; mais alors vous ne pourriez pas plus nous parler du salut social que du salut individuel.

On sourit quand on entend un homme tel que M. de Lamennais dire que le salut individuel est seulement le moyen et un élément de l'autre. 11 esl permis, il est beau de parler pour le peuple ; mais il ne faut pas parler comme le peuple. Mais ici, je fais tort au peuple; non, le peuple ne s'aviserait pas de parler ainsi. Le peuple n'est pas capable de ces discours subtils d'où le raisonnement a banni la raison. Quoi donc! l'auteur veut-il dire que nous recevons de Dieu l'immortalité bienheureuse afin que l'égalité règne un jour sur la terre, tellement que, si Dieu ne se fût pas proposé ce but, il ne nous eût pas faits

immortels? Ce serait trop absurde. Ou bien l'auteur veut-il dire que, si nous devenons propres pour le royaume des cieux, nous n'en serons que mieux qualifiés pour la société des hommes sur la terre? Nous abondons dans ce sens; mais il serait exorbitant d'en conclure que le salut individuel n'occupe qu'un rang secondaire dans la doctrine de Jésus-Christ.

Si Ton pouvait raisonnablement établir une opposition entre l'individu et la société, nous n'hésiterions pas à dire que l'individu est plus noble que la société. Cela ne veut pas dire assurément qu'un seul soit préférable à tous. Cela signifie que la société a été faite pour l'homme ; que l'homme ou, si l'on veut, la créature humaine, la nature humaine , est le but de la société, sans laquelle l'homme individuel ne peut se développer, ni se perfectionner, ni, par conséquent, s'approcher de Dieu. La société est, de plus, pour chaque homme, un théâtre donné à son activité, une occasion fournie à ses vertus, une barrière opposée à son égoïsme, une révélation qui lui est faite de plusieurs des lois de sa nature. Ce qu'il y a d'admirable, c'est que, plus il se donne à ses frères, plus il est maître de lui-même; que, plus il est sociable, plus il est libre ; que, moins il prétend, plus il reçoit; et enfin que, moins il est à lui, plus il est lui-même. La personnalité humaine et la société, bien loin de se faire obstacle, se prêtent secours l'une à l'autre. Le devoir est le point d'intersection des deux forces. L'individualité et la sociabilité grandissent ensemble et s'exaltent mutuellement dans

l'accomplissement et dans le culte du devoir. Tout sacrifice imposé à Tune est une perte pour l'autre.

La doctrine du salut social, chez M. de Lamennais, laisse subsister ou prétend maintenir à côté . d'elle la liberté, la religion et la morale; mais c'est pure inconséquence, et nous croyons avoir montré que le maintien de ces éléments rangerait notre auteur, à son insu ou malgré lui, parmi les sectateurs du salut individuel. Mais il est certain que la doctrine du salut social, celle qui fait du salut social l'objet de la religion, est menaçante en principe, et doit finir par être mortelle pour la religion ellemême, pour la morale et pour la liberté. On n'aura pas de peine à s'en convaincre, si l'on considère d'abord que le salut social ne saurait être le principal sans être V unique.

Au fait, n'en doutez pas, c'est bien ainsi que l'entend la nouvelle école. Ce mot de principal n'est qu'un reste de ménagement pour les faibles. Le ciel n'est jamais un accessoire, et l'éternité ne saurait être l'appoint de cette vie passagère. Si le salut individuel, qui est le ciel, qui est l'éternité, n'est pas principal, il n'est plus même accessoire, il n est rien. 11 ne peut descendre sans descendre dans le néant, ni perdre son rang sans se perdre lui-même. Une fois que vous aurez persuadé à l'homme que le perfectionnement social doit prendre le pas sur le salut, que ce perfectionnement lui-même est essentiellement le salut, comment l'affectionnerez-vous au salut individuel ? S'il s'y affectionne, ce ne sera qu'en

se détachant de vous, et en abjurant pour jamais la doctrine du salut social. Vous y pouvez compter; vous y comptez, j'en suis sûr; et entre ces deux saluts, entre l'accessoire et le principal, vous avez fait, nous n'en doutons pas, un choix tout à fait exclusif. Vous ne niez pas directement, vous ne repoussez pas formellement le salut individuel; mais pour vous et pour vos disciples intelligents, il est hors de cause; voilà tout. Vous avez voté, à son sujet, Y ordre du jour ou la non-prise en considération.

Ceci étant bien entendu, et le salut individuel étant mis à sa place, c'est-à-dire à la porte, je dis que c'en est fait de la religion, de la morale et de la liberté; car toutes ces choses sont intimement unies à la doctrine du salut individuel. Pour la religion, qui voudrait en douter? Dieu, dans le système socialiste, n'a point de place digne de lui. Les rapports nécessaires, directs, ne sont pas avec lui; on ne lui demande pas sa démission, mais on fait comme s'il l'avait donnée. Les deux plus grands dons qu'il puisse faire, son ciel et lui-même, qui réellement n'en font qu'un, étant refusés ou dédaignés, que voulez-vous qu'on fasse de lui ? Un comparse dans le drame de la vie? En vérité, mon respect est assuré au socialiste assez sincère ou assez conséquent pour oser dire enfin : Plus de Dieu distinct et indépendant de l'univers ! L'univers est mon Dieu ; je n'en connais point d'autre. Le panthéisme est le corollaire, l'épanouissement naturel de la doctrine du salut collectif.

Quant à la morale, le socialiste va nous dire : Ne m'attaquez pas sur ce terrain ; la morale, c'est mon fort. Mais sans redire encore que la morale c'est la conscience, que la conscience est la voix de Dieu, et que Dieu une fois supposé et mis à sa place remet aussi à sa place, c'est-à-dire sur le trône, la doctrine du salut individuel, qui ne voit que le bonheur terrestre, fût-ce même le bonheur de tous, ne peut pas être l'objet, tout l'objet de la morale; que la morale est la loi du devoir, que le devoir ne saurait avoir pour critère le bien-être physique, et que son idéal doit être cherché au delà du monde visible et audessus de la région de l'expérience? Si cela vous semble abstrait, voici qui l'est moins. Faites la revue de vos partisans; analysez les prédications de vos missionnaires, recueillez-en l'écho dans les multitudes qui se pressent autour d'eux, et si le matérialisme, si la réhabilitation de la chair, si l'égoïsme avide et jaloux, ne constituent pas la vraie morale, je dis même la morale avouée de cette foule de disciples du salut social, venez recueillir notre désaveu : il est tout prêt. Vous êtes des Scipions et des Condés à la tète d'une armée de goujats; et, Lycurgues malencontreux, votre Sparte est une Sybaris.

Je me suis expliqué, en commençant, sur les rapports (car un contraste est un rapport) entre le socialisme et la liberté. Ma préoccupation m'a fait anticiper. C'est que tout l'homme est en question, quand la liberté est en cause; car l'homme est une liberté. L'invasion des doctrines modernes est une tentative

nouvelle contre cet inaliénable patrimoine de la nature humaine, contre le fondement même de sa dignité et de ses plus nobles espérances. Depuis les premiers jours du monde, le combat est engagé entre la servitude et la liberté. Soixante siècles écoulés ne sont qu'une grande journée pendant laquelle les adversaires n'ont pris que quelques moments de repos. La victoire est assurée à la liberté , depuis que le grand Chef de l'humanité s'est placé à la tète de ce bataillon sacré, fort des coups qu'il reçoit bien plus que de ceux qu'il donne. Mais le combat dure encore, et dans ce moment, sachons le reconnaître, une de nos ailes a plié. Un grand, on voudrait pouvoir dire un dernier effort est tenté sur tout le front de la bataille, sur toute la face de l'Europe et du monde. La personnalité, la liberté humaine est de toutes parts menacée, et aujourd'hui, chose étrange, au nom de la liberté. L'audace des actes se joint déjà, çà et là, à l'audace des paroles; mais que de petitesse intellectuelle et morale dans cette audace, à laquelle, toutefois, de grands talents n'ont pas refusé leur concours! On croirait voir une race de titans rabougris renouveler l'attentat d'Encelade. Ils ont le nombre, il faut bien l'avouer; car qui n'est pas, plus ou moins, leur complice? Mais le Libérateur veille, et le christianisme, encore une fois, sauvera la liberté humaine. M. de Lamennais, direz-vous peut-être, n'a point d'autre désir, point d'autre espérance. Nous ne l'avons pas nié; c'est son système que nous combattons, et que nous vouions combattre encore.

Ce que signifie le mot de salut dans la langue de M. de Lamennais, désormais nous le savons. Nous savons aussi que, dans sa conviction, l'heure du salut approche. Mais vainement nous avons cherché, dans ce commentaire des Évangiles, sous quelle forme et par quels moyens ce salut tant promis se réalisera. Nous entendons bien, dans son livre, de vagues menaces, un souffle de tempête et des bruits sourds de guerre; on nous dit qu'une lutte, un conflit sont inévitables, imminents ; à la suite le dénoûment viendra, comme il vient dans une pièce de théâtre, instantané, décisif et résumé en un moment. Ce moment décidera des destinées du monde. 11 servira de limite tranchée entre le mal et le bien social. C'est le coup de minuit dune grande journée qui n'aura point de soir : l'horloge de ce temps glorieux marquera éternellement midi; ce sera beaucoup mieux que lemt'J- Imium.

Mais qui engagera le combat? sur quel terrain aura-t-il lieu? avec quelles armes? Tout cola reste enveloppé d'un mystère qui, selon nous, n'a rien de rassurant* Sur la question des combattants, l'auteur est beaucoup plus clair. D'un côté seront les riches, les puissants, les rois, les Hérodes; de l'autre le peuple. Le peuple sera l'instrument de sa propre délivrance et de la délivrance du monde; car tout salut vient du peuple.

Comprenez bien M. de Lamennais. Le peuple, ce n'est pas tout le monde ; c'est tout ce qui n'est ni puissant, ni riche, ni roi, bien que le peuple soit l'étoffe dans laquelle se taille et se découpe tout cela. Ce même peuple, qui fait plus que de se donner des tyrans, qui les tire de soi, de sa propre substance, ce peuple, parce qu'il est peuple, parce qu'il n'est pas ce qu'il voudrait être, et ce que quelques-uns des siens deviennent chaque jour, ce peuple porte dans son sein le salut du monde. <c Du peuple sort le sa- « lut, dit M. de Lamennais, car en lui se conservent <r vivants les profonds instincts de l'humanité, que le «c pouvoir, les richesses et toutes les passions qu'elles « nourrissent étouffent en ceux à qui les nations sont « livrées. »

Le peuple et les profonds instincts de V humanité sont des termes beaucoup moins précis qu'ils ne le paraissent au premier coup d'œil. Je ne sais pas bien où commence et où finit ce qu'on appelle peuple ; mais si les profonds instincts de l'humanité sont les sentiments d'équité, de justice et de bienveillance sur lesquels repose la vraie civilisation, je déclare, pour ma part, que je les ai trouvés très-développés chez un grand nombre d'individus qui ne gagnent pas leur pain à la sueur de leur front, chez plusieurs même de ceux qui ont reçu l'opulence en partage, en un mot, chez des membres de cet Hérode collectif et immortel qui se nourrit, selon M. de Lamennais, des larmes et des souffrances du peuple ; je déclare, en outre, que j'ai vu plus souvent encore ces mêmes instincts

étouffés chez des individus appartenant au peuple, c'est-à-dire, si je comprends bien l'auteur, chez des individus obligés de pourvoir, par l'emploi et l'abus même de leurs forces physiques, à leur entretien de chaque jour. Je ne crois point que les instincts profonds de T humanité soient en dépôt dans cette classe, ni, en général, qu'ils soient l'apanage exclusif d'aucune fraction de la société. La partie de la société qu'on appelle laborieuse parce qu'elle travaille de ses mains peut bien être plus intéressante en tel pays qu'en tel autre ; il peut y avoir et il y a, je n'en doute pas, des différences à observer entre l'agriculteur et l'artisan, entre l'artisan et l'ouvrier; mais à le prendre dans son ensemble et par tout pays, le peuple, ou le pauvre, n'exerce nullement le glorieux monopole que lui attribue M. de Lamennais. Il y a du bien et du mal partout ; les extrémités en tout genre nous poussent aisément hors des bornes de la raison et de la nature ; mais rien ne prouve que les développements de cette classe d'hommes chez qui l'activité intellectuelle l'emporte sur l'activité physique rendent ces hommes-là plus étrangers que d'autres aux premiers instincts de l'humanité. Je dis que rien ne le prouve; je pourrais dire que tout tend à prouver le contraire. L'art et la civilisation ne sont pas plus le contraire de la nature qu'un chêne, nous l'avons dit ailleurs, n'est le contraire d'un gland. Sous un habit socialiste, la doctrine de M. de Lamennais est celle de J.-J. Rousseau, tant de fois réfutée et tombée depuis longtemps au rang des paradoxes

les plus décriés. Ce n'est pas une nouveauté, c est presque une vieillerie ; et tout le talent de M. de Lamennais ne la rajeunira pas.

Qu'une lutte se prépare, nous le voulons croire. Il y a dix ans que nous écrivions dans ce journal (1) : Non du nord, ni du midi, mais au milieu de nous et de dessous nos pieds, une nouvelle invasion de barbares. monte et s'enfle et grossit, menaçant de couvrir de ses flots toute la face du monde civilisé. Mais la Providence, qui tient ce châtiment dans sa main, peut l'épargner à la terre ; et dans tous les cas, si ces barbares font l'œuvre de la Providence, ce ne sera pas à la manière de ceux des premiers siècles de notre ère ni dans les mêmes circonstances. Ils ne vont pas, comme ceux-ci, à la rencontre du christianisme, et n'apporteront pas, comme eux, une vie nouvelle et puissante à l'univers épuisé. Je ne sais s'ils sont aussi étrangers que l'étaient les compagnons d'Attila aux instincts les plus profonds de l'humanité ; mais certes ces instincts ne vivent pas dans leurs cœurs d'une vie plus forte que dans les cœurs d'aucune autre portion de l'humanité. Je crois même qu'en général ils en sont plus dépourvus, et c'est pour cela qu'on les appellera justement des barbares. Je dis mal, on les appellera le peuple ; eux seuls seront le peuple ; et néanmoins, n'en doutez pas, au premier rang de leurs adversaires, à la frontière pour ainsi dire du monde social, ce peuple rencontrera, qui? le peuple. Oui, parmi les défenseurs, je ne dis pas de

(I) Le Semeur.

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tout ce qui existe, mais de toutes les institutions protectrices de la civilisation, se trouveront alors, môles avec les hommes d'intelligence et de loisir, un grand nombre de travailleurs et de pauvres, qui, précisément en prenant la défense de la loi contre la barbarie et de l'égalité naturelle contre l'égalité factice, se montreront fidèles aux instincts les plus profonds de l'humanité. S'il y a, comme nous n'en doutons pas, des amendements à apporter à l'économie sociale, et qu'on ne compte pas, pour les obtenir, sur ce développement naturel de la pensée et ce perfectionnement graduel des institutions qui en a déjà beaucoup amené, si la Providence a décrété une nouvelle catastrophe dans laquelle la partie la moins intelligente et la moins morale des masses aura sa part d'action, ce sera une cruelle dérision d'appeler cette lie des populations le peuple, et, l'appelant ainsi, de dire que le peuple, en vertu de sa supériorité morale, porte dans son sein le salut du monde. Nous croyons autant, pour notre part, à la moralité de la grêle ou à l'équité de l'ou-

ragan.

M. de Lamennais lui-même a reculé devant sa propre thèse. A peine accordée, il Ta réellement retirée. Selon lui, n'est pas du peuple qui veut. Il ne suffit pas, pour cela, de faire plus d'usage de ses bras que de sa tête, et de manger un pain trempé de ses sueurs. C'est là sans doute une première condition ; mais ce n'est pas la seule, et la qualité d'homme du peuple ou de membre du peuple est eu bonne par-

tie un fait de volonté. Écoutez là-dessus l'illustre écrivain :

« Que le peuple donc apprenne ce qu'il est : mais « qu'en apprenant sa grandeur, il en apprenne aussi ce les conditions saintes et sévères. On n'est pas du « peuple seulement à cause que Ton ne possède <r rien, mais par le détachement du cœur... Le vrai <c peuple, le peuple que Dieu illumine intérieure- « ment, dans lequel il a déposé l'impérissable germe « du salut, se reconnaît à des signes certains, la a régularité de la vie, la fidélité aux devoirs, le « zèle pur du bien. Qui n'a point ce signe-, n'est « point du peuple. »

Des esprits plus obtus ou plus vulgaires, à qui le commun langage suffit encore, eussent dit : Ce n'est pas tout que d'être du peuple ; peut-être ce n'est rien; il faut de plus être bon, juste et sage. Ou plutôt ils eussent dit : Quiconque est bon, juste et sage, à quelque ordre de la société qu'il appartienne, contribuera, pour sa part, au salut de la société. Mais ce langage n'est pas assez paradoxal et n'exalte point assez le prolétaire ou le peuple. En conséquence on nous dira que le peuple est seul capable de sentiments droits, que le peuple seul porte un cœur ouvert à T impression du bien ; puis, ramené au vrai par une pente irrésistible, après avoir fait de la qualité d'homme du peuple la condition de toute vertu, on fera de la vertu même la condition sine quâ non pour être du peuple ; en sorte que l'individu qui n'est ni riche ni vertueux, n'appartenant ni à l'ordre des pri-

vilégiés puisqu'il est pauvre, ni au peuple puisqu'il n'est pas vertueux, ne sera d'aucune classe, et flottera, jusqu'à la fin de ses jours, dans une région indécise, qui n'a de nom dans aucune langue. J'ose dire que cette conception, qui fait de la pauvreté une aristocratie, mais une aristocratie dans laquelle on ne prend place qu'en faisant ses preuves de vertu, est une des conceptions les plus étranges dont on se soit jamais avisé. On comprend qu'une distinction conventionnelle puisse dépendre d'un fait matériel; mais qu'un fait matériel dépende d'une opinion, d'un sentiment, d'un fait moral, c'est un mystère devant lequel on verra reculer la foi la plus robuste.

11 faut rendre justice à M. de Lamennais. Une fois qu'il a résolu que tout salut viendrait du peuple, il fait ou du moins il dit ce qu'il peut pour que le peuple devienne propre à la tache que, bon gré mal gré, il faut qu'il accomplisse :

« Otez la convoitise, l'orgueil et la cupidité, un « ordre parfait régnerait sur la terre. Or, quel moyen « de guérir ces maladies terribles qui ont leur germe « dans notre nature môme? Nul autre que le tra\ ail « de chacun sur soi... Aucune réforme possible, si « chacun de vous ne la commence en soi. Quand « plusieurs l'auront accomplie, au degré où le per- « met l'infirmité humaine, ils formeront, en se rap- « prochant, comme le centre d'une vraie société, « autour duquel d'autres viendront successivement « se grouper. Et quand leur nombre, s'accroissant « toujours, surpassera celui des hommes de cou-

« voitise et d'orgueil et de cupidité , ils auront la « puissance, et alors sera venu le temps d'ordon- « ner le monde selon les éternelles lois de Dieu. »

Cela est excellent et au-dessus de nos éloges. C'est dans ces termes qu'il eût fallu se renfermer, au lieu de faire entrevoir un combat à la nécessité duquel on ne croit pas, et d'irriter des cœurs qu'on ne peut améliorer qu'en les calmant. Le souffle pur qui traverse en cet endroit, et en plusieurs autres, le livre de M. de Lamennais, est tout chargé des émanations de l'Évangile :

« Jésus en appelle douze, ceux qu'il veut, et les ce charge de répandre sa doctrine, d'amener à lui le ce monde. Ainsi s'opère tout ce qui est grand, tout ce a qui est saint, tout ce qui doit durer. Le mouvement « ne -part point de débris inertes ; la vie n'émane point « des sépulcres où pourrissent les morts, mais de qui « la possède en soi. Or la vie, c'est l'amour; et voucc lez-vous savoir à quel signe se reconnaît l'amour, a l'amour qui ranime les peuples éteints et l'huma- <c nité défaillante? Voulez-vous savoir où il est? Dans « l'âme de celui qui, portant ses regards sur tous les « hommes, et prêt à mourir pour les sauver, peut dire <c devant Dieu : Voilà ma mère, et ma sœur et içes (l frères. »

<l Quiconque craint ou désire quelque chose de la et terre n'est pas libre; il y a en lui un point où l'on « pourra toujours sceller une chaîne.. . Si les dis- <c ciples de Jésus ne confirmaient pas leur enseignece ment par leur exemple, s'ils vivaient de la vie de la

« chair en appelant les hommes à celle de l'esprit, ce qui les écouterait?... Sachez, peuple , comment on « discerne les vrais apôtres de ceux qui en usurpent a le nom. Partout où vous verrez, au lieu de l'oubli « de soi, des pensées personnelles ; au lieu du zèle a désintéressé et de l'abnégation sévère, l'amour des « richesses et des jouissances que procurent les ri- <r chesses, dites : Dieu n'est pas là ; son envoyé n'est a pas venu encore. »

« Rien de possible sans la conversion du cœur. « Dieu ne verse son vin nouveau que dans des outres « neuves, dans des vases purifiés... Premièrement <r le repentir, premièrement la réforme intérieure de <r chacun, l'esprit de dévouement à la place de l'esa prit d'égoïsme. »

Tout cela est très-bon, très-beau, et nous nous plaisons à transcrire ces passages. Quand nous les rapprochons de tant d'autres dont M. de Lamennais a hérissé celles de ses productions dont les Paroles d'un Croyant ouvrent la série, il nous est impossible de méconnaître, sous la forme d'un retour, un véritable progrès dans la pensée de cet homme éminent. Ce qui n'était, dans quelques-uns de ses écrits, qu'à l'état de lueurs éparses, est ici une lumière vive et claire, universellement répandue. Entre l'élément positif et l'élément négatif une nouvelle proportion s'établit, de plus en plus favorable au premier. La vraie morale, celle du repentir, du châtiment intérieur et de la sévérité pour soi-même, abonde de plus en plus chez l'ancien prêtre et l'ancien tri-

bun, aujourd'hui de plus en plus apôtre. Mais, après cela, nous devons dire que la haine est un étrange assaisonnement de la morale, et qu'elle ne rend pas d'une digestion plus facile un aliment naturellement assez dur. Chez M. de Lamennais, cet excellent mets nage trop souvent dans la haine. Or, soyez presque certain que, lorsque vous offrirez au peuple la morale baignée dans cette sauce empoisonnée , ce ne sera pas de la viande, mais de la sauce, que le peuple se nourrira. Il y a longtemps que je soupçonne M. de Lamennais, qui a tant écrit pour le peuple, de le connaître assez mal, ou plutôt de connaître assez mal la nature humaine ; car c'est elle, ici, que j'accuse d'être friande de poison. Il n'appartient pas à tout le monde, il n'est pas expédient dans tous les cas, de donner publiquement essor à une indignation qui tombe directement et s'arrête sur une classe particulière de la société. S'il n est ni judicieux ni généreux de prêcher aux riches les devoirs des pauvres, il ne Test guère davantage de prêcher aux pauvres les devoirs des riches. Que dis-je, les devoirs? c'est des crimes du riche qu'on entretient le pauvre ; et le premier de ces « profonds instincts » qu'on développe en lui, c'est celui du ressentiment. On ne frappe jamais vainement à cette porte ; il y a toujours quelqu'un à la maison. Mais si Ton s'imagine que l'attention du peuple, tournée à dessein de ce côté-là, se retournera d'elle-même du côté de la morale qu'on lui prêche, certes, on attribue au plus beau style du monde plus de puissance qu'il n'en

peut avoir. La morale est bien fade à côté de la haine ; et je tiens pour perdues, à regard du plus grand nombre de ceux à qui elles s'adressent, toutes ces belles maximes.

Quelle proportion, d'ailleurs, y a-t-il entre ces maximes et l'idée que Ton fait du souverain bien à ce peuple, à ces prolétaires? Vous avez beau dire; on ne peut élever l'âme humaine à toute sa hauteur et on ne peut l'y maintenir, qu'en lui proposant un but idéal, immatériel, céleste. Tout ce qui est de la terre rattache à la terre, et la morale pure est une plante qui croit dans le ciel. Or la société, c'est la terre; le bonheur dont elle est susceptible est un bonheur terrestre, auquel correspond une morale terrestre. Vos recommandations, si belles qu'elles soient, n'ont pas de force, pas de sens dans le point de vue du salut collectif ou social. Une autre raison encore leur est meurtrière. Un salut qui n'est pas individuel, auquel je n'aurai peut-être aucune part, ou une part minime, dont je serai peut-être simple spectateur, ou que j'aurai Tunique douceur d'espérer pour autrui, ne me parait pas très-touchant, et j'ai de fortes raisons de penser qu'il ne le sera pour personne. Laissez donc ou votre morale ou votre salut collectif. Ayez la morale de votre dogmatique, ou la dogmatique de votre morale. Soyez franchement vulgaire ou pleinement sublime. Décidez-vous. Jusquelà, soyez bien certain que toute cette dépense de morale transcendante va rester à votre compte, que vous en serez pour vos frais, et qu'il en sera de vos

éloquents sermons comme de ceux dont La Bruyère nous a représenté les auditeurs ce émus et touchés au « point de résoudre en leur cœur , sur ce sermon a de Théodore, qu'il est encore plus beau que le a dernier qu'il a prêché. »

Nous en voulons au livre, et non point à l'auteur. Nous les distinguons soigneusement l'un de l'autre. C'est très-sincèrement que nous rendons justice aux intentions de M. de Lamennais. C'est à nous-même que nous croirions faire tort si nous ne convenions pas que nous sommes convaincu de la sincérité, touché de l'ardeur de son zèle, et que, plus d'une fois, la douloureuse expression de sa sympathie pour la partie souffrante de la société, et de son indignation contre ceux dont nulle souffrance étrangère ne peut troubler la cruelle paix, nous a vivement saisi et a remué nos entrailles. Il nous a fait rougir plus d'une fois, et de notre injuste bonheur, et de notre trop facile oubli des misères qui nous environnent, et des chaînes invisibles, mais pesantes, dont une longue habitude de bien-être a peu à peu chargé notre âme. Nous l'en remercions; oui, nous l'en remercions : les blessures qu'il nous a faites nous sont chères. A Dieu ne plaise que nous appliquions aux souffrances de nos frères une dérisoire et facile résignation ! Tout ce que renferme de pitié, et même de juste colère, le cœur de l'éloquent écrivain, puisse le notre en déborder, et puisse le besoin de trouver un remède efficace à tant de souffrances ne nous laisser aucun repos î Mais nous avons dû déclarer que des publi-

cations comme celle-ci ne remédient à rien, quelles ne font que mêler quelques gouttes de fiel à la sueur et aux larmes des infortunés, et qu'en leur prêchant une morale elles leur en inspirent une autre. Nous avons rempli, sans hésiter, ce devoir pénible : que ne peut un jour M. de Lamennais nous en imposer un autre en revenant et en ramenant avec lui tant de captifs de son éloquence vers ces sources immortelles de vérité et de bonheur, où son talent et son âme semblaient autrefois se désaltérer à longs traits !

Leibnitz fut-il protestant? fut-il catholique? Telle est la question que se posent, depuis un siècle, et protestants et catholiques, avec une sorte d'anxiété que, pour notre part, nous comprenons peu et ne partageons nullement. Nous ne mettons non plus qu'un intérêt de charité à nous informer si Leibnitz était chrétien; nous désirons pour lui qu'il Tait été; mais, depuis longtemps, nous sommes médiocrement touché de la question de savoir combien de grands esprits et combien de savants l'Église chrétienne a comptés dans ses rangs. Il est intéressant, nous en convenons, de s'assurer que l'étendue de l'intelligence et la profondeur du savoir ne sont pas, en elles-mêmes, incompatibles avec la foi, et que la barbarie de l'esprit n'est point au nombre des conditions qui nous rendent propres au royaume des deux; et telle est aussi la principale utilité des exemples qu'on aime à rassembler ; mais enfin, la vérité qui affranchit et qui sauve e*t d'une telle nature, qu'on ne saurait prétendre qu'elle nous soit accessible à proportion que nous a\ons pins d'instruction

ou plus de talent. Si l'adoption et l'intelligence de cette vérité supposent quelque capacité spéciale, c'est une capacité spirituelle; pour connaître Dieu, a dit un théosophe, ce n'est point la tête qu'il faut se casser, mais le cœur; et une autorité beaucoup plus haute a proclamé dès longtemps « que le secret de « l'Éternel est pour ceux qui le craignent. »

Quoi qu'il en soit, Leibnitz était catholique; nous l'avouons sans la moindre répugnance. Si nous avions quelques doutes à ce sujet, nous mettrions peu d'empressement à les faire valoir; mais au fait, nous n'en avons point. Le livre dont M. le prince de Broglie vient de publier une nouvelle édition (1) ne permet pas, sur ce point, la plus légère incertitude. Et la seule question qui reste est de savoir si l'illustre auteur de la Thiodicée expose fidèlement, et justifie aux yeux de la conscience et de la raison, les doctrines de l'Église à laquelle il s'est rallié.

Car c'est bien là l'objet de son livre. L'autorité de TÉglise y est supposée, sous-entendue, nulle part démontrée. Le traducteur, dans une préface d'un grand intérêt, fait remarquer ce silence, et parait disposé à s'en prévaloir contre la tendance actuelle des prédicateurs et des théologiens de sa communion à réduire tous leurs enseignements à celui-là précisément que Leibnitz a cru pouvoir négliger.

« La presse et là chaire catholiques, dit M. Al- « bert de Broglie, ne nous entretiennent sans cesse

(0 Système religieux de Leibnitz, publié d'après le manuscrit original, r-or l'abbé Lachoix, chanoine de Lyott ; traduit par Albert de Beogul.-

« que de l'excellence du principe de l'autorité et des « dangers du libre examen. Toutes les autres ques- <r tions théologiques, toute la partie intime et pro- <c fonde du dogme chrétien, tout l'Évangile, en un « mot, sont laissés de côté dans la polémique et « renvoyés à l'enseignement du catéchisme. On ne <c se bat plus sur le fond de la foi même, mais sur la « règle qui le détermine et le boulevard qui le dé- <r fend...

« Oserons-nous dire que ce point de vue, qui pièce tend être étendu et profond, nous parait, comme « tous les points de voie exclusifs, étroit et superli- « ciel?... L'autorité et l'examen ne sont que deux « chemins pour arriver à un même but, la connaisa sance d'un certain ordre de vérités. Le chemin ne et vaut qu'en raison du but. D'ailleurs, l'histoire de a l'âme humaine a bien autant de prix, aux yeux de « la philosophie, que l'histoire du genre humain ; et <c c'est l'histoire intime de chacun de nous... qui « était en jeu dans les controverses les plus arides « en apparence, dont Leibnitz s'attache ici à dénouer « les problèmes... Tout se tient dans la connaisoc sance des vérités qui intéressent le sort de l'âme. « Il n'est pas sûr que, pour vider la querelle de l'au- « torité et de l'examen, le meilleur ne soit pas encore « d'étudier à fond les institutions que l'autorité est « destinée à défendre. »

Nous abrégeons à regret des citations qui font voir tout ce qu'il y a de généreux dans la pensée de M. Albert de Broglie, de sérieux et d'intime dans son sen-

timent chrétien. Peut-être que, sans s en douter, le trop respectueux disciple de Bossuet se rapproche de ce Pascal qu'il ne cite pas une seule fois, et pour qui, sur la grande question de la vérité du christianisme, le témoignage de l'Esprit saint à la conscience humaine était la raison dernière et l'élément essentiel de la foi. Et, dans le fait, l'autorité de l'Église étant écartée, que reste-t-il à alléguer de décisif, si ce n'est l'autorité des Écritures et celle de l'expérience chrétienne?

Est-ce là la méthode de Leibnitz dans le livre que nous annonçons? On ne saurait le dire. Quelque intérêt qu'on éprouve à la lecture de cet ouvrage, ou se reconnaît fort aisément l'empreinte d'un grand esprit, on n'y trouve ni renseignement de l'Écriture ni renseignement du Saint-Esprit. Le titre même de l'ouvrage est peu exact. Ce n'est pas le système religieux de Leibnitz, c'est le système catholique accepté et défendu par Leibnitz. C'est une revue apologétique des dogmes et des rites de l'Église de Rome, examinés tantôt au point de vue de la durée et de l'universalité, tantôt à la lumière, plus scintillante que pure, d'une philosophie subtile , qui n'a pu donner le change à l'esprit vigilant et ferme de M. Albert de Broglie. Bien des pages sont dignes de leur auteur; mais nous ne croyons pas être injuste en préférant à l'ensemble de cet écrit les notes étendues dont le traducteur a fort bien fait de les accompagner.

Sans mettre en question la candeur de Leibnitz, nous nous permettons de penser que le besoin de

l'unité l'emportait dans son esprit sur celui de la vérité, nous voulons dire de cette vérité substantielle qui ne fait qu'un avec la vie. Nous croyons sentir que c'est l'inverse chez le traducteur. C'est de dedans que celui-ci voit les choses : Leibnitz a l'air de les voir de dehors. Il avait eu, à ce qu'il semble, peu d'occasions d'observer le protestantisme chrétien : rien qu'à lire la préface et les notes du traducteur, on comprend que cet avantage n'a pas manqué à ce dernier. Pourquoi faut-il que, parmi les hommes de son Église qui s'occupent de controverse, il soit presque le seul qui paraisse connaître ses adversaires, presque le seul qui assigne au grand événement de la Réforme un point de départ et un principe religieux? Si cette négation du sérieux de la Réforme était seulement ce qu'il y a de moins admissible en bonne philosophie, elle pourrait se rencontrer fréquemment sans nous étonner; mais elle est contraire à la bonne foi, et la bonne foi devrait être, ce semble, beaucoup moins rare que la philosophie.

Dirons-nous toute notre pensée sur cette publication remarquable à tant d'égards ? Elle nous fait sentir combien le catholicisme a raison d'insister sur le principe de l'autorité, et comment il peut même se trouver entraîné à réduire toute sa polémique à l'établissement de ce principe. En élargissant le champ de la discussion, de quoi donc Leibnitz et son traducteur l'ont-ils rempli presque tout entier? Ce n'est ni des témoignages de l'Écriture, ni de ceux

de la conscience, mais de considérations philosophiques. Ces considérations, assurément, sont élevées et belles, et plusieurs, si nous en jugeons bien, aboutissent là même où l'expérience, où l'Évangile aboutit. Mais il n en est pas moins vrai que l'auteur et son traducteur descendent rarement, et ne s'arrêtent presque pas, sur le terrain où, dans l'opinion de Pascal, le débat doit se vider définitivement (1). Ils se tiennent de préférence sur celui de la spéculation et de la dialectique, qui, sur ces matières, ne terminent rien. C'est une position qu'on ne peut pas garder longtemps. La philosophie , serions - nous tenté de leur dire , la philosophie, en vous prêtant sa méthode, fait pour vous, sur de tels sujets, à peu près tout ce qu'elle peut faire : propre à diriger les débats, elle ne l'est pas à juger. Les adversaires, d'ailleurs, vous entraîneront sur un autre terrain, où vous ne serez pas libres de ne pas les suivre, à moins que vous ne vous transportiez brusquement sur celui de l'autorité. Que le traducteur du Système religieux de Leibnilz ait donné un noble exemple aux polémistes catholiques, nous ne le nions pas; mais peut-être sont-ils meilleurs politiques que lui, s ils sont beaucoup moins généreux. Et, après tout, ne vaut-il pas mieux, sur le dogme de la présenct réelle, s'en tenir à l'autorité, que de philosopher sur cet article à la manière de Leibnitz, dont M. de Broglie, dans ses notes, désavoue la singulière ar-

(0 Nous prenons la liberté de renvoyer nos lecteurs au résumé que avons donné de ta théologie de Paêcul. [Etudes sur Bleue PaeeaL)

gumentation (1), mais sans la remplacer? Ce silence nous a semblé faire lacune dans un livre dont la publication, si nous avons bien compris le traducteur, avait pour principal objet d'établir « que, pour vider « la querelle de l'examen, le meilleur est encore c d'étudier les institutions (c est- à -dire les dogmes) c que l'autorité est destinée à défendre. » Devonsnous croire que, tandis que les autres doctrines peuvent supporter répreuve d'un examen interne, celle de la présence réelle fait seule exception ? Et quand nous parlons du silence du traducteur, nous croyons bien dire; car ce n'est pas avoir rompu le silence que d'avoir fait observer que les sectateurs des systèmes philosophiques de l'Allemagne moderne auraient mauvaise grâce à rejeter comme absurde et contradictoire le dogme de la présence réelle. Cette observation, fort juste d'ailleurs, pourrait bien n'avoir d'autre effet que de suggérer un rapprochement périlleux entre les spéculations abstruses de Fichte et de Hegel et le mystère de la transsubstantiation.

Nous ne contestons ni la légitimité ni la convenance de cette publication ; nous ne doutons point que le Système religieux de Leibnitz, soit dans l'original, soit

(1) Descartes, dans ta correspondance, a cherché à justifier pbilosophiquemenL, sur la hase 4e ton système, le dogme de la transsubstantiation. Lemuitx applique i cette nfême démonstration une philosophie opposée, el accuse Descartes d*avoir donné de la matière une définition qui est le plus grand obstacle à cette démonstration. Chacun d'eux, au reste, se croit sûr de son Tait; Descartes en donnant retendue pour caractère dtsUnctif i la matière, LeibnHz en substituant la font à rétendue, car il exclut cette dernière, sans nous dire ce qui, désormais, distinguera la matière de l'esprit, lequel apparemment est aussi une force. Mais i tout conrenir que V étendue supprimée, et sans doute aussi le Heu, est un grand embarras de saoinsdans r apologie de la tnnssubstantiaUon.

546 M* §Y9rè¥& RHUGUlUi M UUBW1T1.

4anç U traduction déganta et fidèle qui nous en est donnée, ne soit lu avec empressement par. les hommes instruit^ & sérieu* des deux Églises. Doit-il remplir, doit-il tromper (attente générale? Ren^ra-t-il à lt cquse du catholicité le service éminent que (e traducteur payait en espérer? Nous nous abstenons de prononcer. Nous dirons seulement qu'à côté de grades et belles parties* nous y avons trouvé bien des choses défep tueuses, une argumentation quelque fois moins solide qu'ingénieuse, peu de traces d'ui christianisme intérieur et vraiment personnel ; mais en revanche, plus d'un aveu, direct ou indirect, de la difficulté d'appliquer aqx doctrines spécifiques do catholicisme ta preuve ou l'apologie intrinsèque. La préface c( les. notes du traducteur, écrites avec une précision parfaite et une élégance grave, sont d'un esprit à la fois chrétien et philosophique, et portent l'eiupreinte d'un sérieux et d'une maturité qui étonnent quand on songe à la jeunesse de l'écrivain ; mais on réfléchit, on se souvient, et Ton cesso de s étonner. Ce dont on demeure agréablement convaincu, encore que le traducteur ne l'ait dit nulle pprt, c'est que la qualité de chrétien l'emporte dans son cœur sur celle de catholique, commç elle l'emporte dans le flôtre sur celle de protestant.

ce Monseigneur, » répondait un pieux évèque, dérisoirement consulté par un prince libertin sfur les observances du carême, a mangez un bœuf et soye; « chrétien. » A notre tour, nous dirions volontiers à nos frères de l'Église de Rome : Çroyeç 3 |q pçét

sence réelle et soyez chrétiens; car nous sommes persuadé qu'on peut y croire de tout son cœur et np laisser pas d'être chrétien . Mais le dogme luimême n'est pas chrétien. Conséquence d'une grande erreur et principe de beaucoup d' autres , il renverse toute la logique du christianisme, cette logique, non de l'esprit seulemeqt , mais du cœur et de la foi, que les plus simples comprennent, et que nul ne comprend comme eux. La foi chrétienne est cette logique même; cette logique, du moins, lui est inhérente; et qu'on ne s étonne pas de ce langage : toute vie, de Tâme comme du corps, est une logique exquise et intime, que des formules incorrectes peuvent arrêter dans son cours, mais qui souvent aussi les entraine avec elle sans les avoir examinées. Impuissantes contre la vie dans tel ou tel cas particulier, les formules erronées retrouvent leur importance dans une application générale ; et si elles ne modifient pas toujours la vie de l'individu, elles peuvent déterminer celle de l'Église ^1;. Pour comprendre l'importance de certaines formules, ou des formiries en général, il suffit de se rappeler que celle qui a donné lieu à

(i) « Cette Église, qui prétend aepaltre le croyant de b chair de Jésus-Christ, dit ailleurs M. Vinci, nourrit ton espérance d'oeuvres toutes nutéridlef , parmi lesquelles les affections de la chair (trop sure, hélas! de prendre sa revanche) occupent le premier rang. De même qu'elle a des prêtres lorsque la prêtrise ett abolie, elle s'attache a un culte figuratif quand les figures ont disparu. Elle substitue, autant qu'il est en elle, à cette offrande d'un «eut brisé, seule agréable au Seigneur, l'offrande d'une chair meurtrie. Ce sacrifice, qui fut préeieut comme symbole, comme figure du vrai culte, eue en fait, par un fatal anachronisme, r objet même et la substance de la religion nouvelle. Elle ne le laisse pa« Tenir de lui-même à la suite de l'autre, en son lieu, c*> qui est tout; elle anticipe, elle interverûl, et par là même elle détruit- Substituant la lettre qui lue a r esprit qui vivifie, elle arrête, autant qu'il peut dépendre d'elle, la marche des temps, ele surseoit de son autorité privée a la consommation du plan divin, elle retourne a Jérusalem, Hle rebâtit l'ancien temple, elle proroge r avènement du CbrtaU* {Le Stmcmr, tome XI, page 236./

ces réflexions est intimement unie à l'institution du sacerdoce, et que le sacerdoce est Terreur fondamentale de T Église romaine, et le démenti le plus grave, sinon le plus formel, qui pût jamais être donné à l'institution évangélique. Il y aurait beaucoup à dire sur cette logique de la foi, beaucoup aux catholiques, beaucoup aux protestants; mais l'abondance même du sujet nous avertit de nous arrêter.

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