D'UN CRITERIUM DU BON MORAL
Sommes-nous en possession d'un sûr critérium du bon moral, j'entends du bon moral réalisé et se produisant dans des faits P
Cette question pourra sembler oiseuse au grand nombre. Les personnes qui ont observé et réfléchi jugeront peut-être qu'elle vaut la peine d'être traitée.
Qu'une certaine notion de la loi morale existe encore parmi les hommes ; que certains principes qui n'ont pu naître ni de l'éducation, ni du commerce social, se retrouvent natifs, individuels et néanmoins identiques, dans la conscience de chaque homme ; que la fidélité à la conviction intérieure, le sacrifice du moi au non-moi apparaissent dans tous les temps, et à travers les applications les plus bizarres, comme le type indélébile de la beauté morale; que ces idées, dans tous les temps, obtiennent des hommages unanimes, abstraitement du moins, c'est-à-dire séparés de toute apparition historique, c'est ce que nous ne songeons point à nier; mais si cette concession, que nous faisons sans effort, on prétendait
Tétendre, si Ton disait que l'amour public, la haine générale recommandent toujours, avec autorité, avec sûreté, un caractère à notre haine ou à notre amour, nous opposerions à cette assertion des faits trop avérés et des inductions trop légitimes.
A la représentation d'un ouvrage dramatique, à la lecture de l'histoire ou d'une fiction idéale, rien n'émeut plus vivement notre sympathie que le caractère d'un homme résistant seul, avec sa conviction individuelle, à l'erreur de tous, avec sa conscience individuelle à la perversité de tous. Cette sympathie, sans doute, est un triomphe du sentiment moral, et il est permis d'en conclure que, jusqu'à un certain point, nous savons reconnaître et honorer le vrai moral vu à distance. Mais, en même temps, comme ces faits, qui nous touchent si vivement et à si bon droit, se sont très-souvent répétés, comme chaque époque les reproduit, comme l'histoire en est toute pavée, il est aussi permis d'en conclure que l'amour et la haine du public se sont souvent égarés. Allons plus loin, La position de proscrit où ce noble caractère fut placé par les contemporains, cette position, la perdrait-il vis-à-vis de nous? Quant à présent, sa perfection ne nous menace pas, ne compromet aucun de
nos intérêts. Qu'est-ce qui nous empêcherait de l'ad-
mirer? cette admiration ne. nous coûte rien. Mais, transporté au milieu de nous, cet homme rencontrerait-il moins d'opposition de notre part que de la part des gens de son siècle? La question n'est pas de savoir si nous sommes en état, jusqu'à un certain
point, d'apprécier et d'admirer la vertu morte; la question est de savoir si nous sommes bons juges de la vertu vivante, et si par là même notre amour et notre haine sont un juste signalement de la qualité des personnes et des choses.
Des faits de cette nature prouvent assez que notre jugement est sujet à être corrompu, parce qu'involontairement, dans notre appréciation des caractères, nous faisons siéger à côté du sentiment moral un autre juge bien moins compétent , qui est l'intérêt. C'est l'intérêt, sous ses nombreuses formes, qui nous explique tantôt l'opposition, tantôt la faveur, que certains caractères ont rencontrée. C'est lui qui donne naissance dans l'âme à un amour, à une haine, qui, bien qu'ils ne soient qu'une répercussion de l'égoïsme diversement affecté, se mêlent, pour ne plus faire qu'un, avec une haine et un amour d'une espèce plus noble, la haine du mal moral et l'amour du bien moral. Et comme, par une sage mesure de la Providence, le bien moral présente fort souvent une convenance évidente avec l'intérêt de tous, ainsi que le mal moral une opposition évidente à l'intérêt de tous, il n'est pas étonnant qu'un amour se confonde avec un autre amour, une haine avec une autre haine, si bien qu'il devienne difficile d'assigner les parts respectives de chaque amour et de chaque haine dans la disposition de l'âme. Il faudra bien convenir que l'intérêt nous aide à haïr et à aimer outre mesure, je ne dis pas le bien et le mal, à qui l'on doit des sentiments sans mesure, mais tel ou tel caractère qui,
vu loin du faux jour de notre intérêt, obtiendrait de nous une appréciation beaucoup moins exagérée.
On voudrait croire que le jugement du public réforme celui des individus. Mais le public, homme à sa manière, a son intérêt, son égoïsme, ses passions, comme les individus. Ses erreurs ont seulement un caractère plus grossier, plus impérieux; son aveuglement est plus incurable; on en appelle à lui, il n'en appelle à personne. A l'abri de certaines erreurs, il en a qui lui sont propres; il les impose même aux individus, qui bien souvent ne tiennent leurs erreurs que de lui. Tel homme qui, comme individu, fait preuve d'un sens exquis et d'une admirable candeur, laisse, sur de certaines questions d'un intérêt collectif, son jugement s'empoisonner dans l'opinion publique; il hait ou aime, estime ou méprise sous l'inspiration des passions populaires; il devient peuple avec le peuple ; et, personnellement sage, il est nationalement sot. Vous avez cru que le demi-jour, le jour en quelque sorte avare de la vie privée, n'éclairant que quelques points de votre existence, vous exposait à des jugements injustes, que préviendrait une plus pleine lumière. Essayez donc de vivre dans des murs de cristal, et comptez que, plus vous agirez en public, moins vous serez connu. La publicité est une lumière éclatante, mais fausse, qui n'est pas plus favorable au jugement des acteurs qu'à la candeur des personnages. — Je conclus que le public, dans les questions dont il s'agit, ayant besoin d'un critérium, ne saurait nous en servir.
Jusqu'ici nous avons considéré l'amour et la haine Rattachant à des caractères individuels, à des personnalités, et provoqués par des réalités, par des faits historiques. Mais, en prétendant que, dans cette sphère, le sentiment public est fort sujet à s'égarer, nous n'avons pas accordé qu'il soit juge plus infaillible du bien et du mal abstraits. C'est le contraire qui est vraisemblable. En effet, dans les cas précédemment cités, c'était bien, en dernière analyse, à un principe abstrait que s'adressaient la haine et l'amour. Ce que nous aimions dans certains caractères vertueux, c'était leur convenance avec notre intérêt; ce qui, dans certains caractères, également quoique différemment vertueux, provoquait notre haine, c'était un principe hostile à notre égoïsme. Il ne faut pas croire que nous soyons assez bornés pour ne voir la portée d'un principe que lorsqu'il sera fait chair, réalisé et personnifié dans un caractère; après l'avoir aimé ou haï dans cette apparition individuelle, je m'assure que nous saurons très-bien l'en détacher pour l'aimer ou le haïr en lui-même. Et c'est ce qui arrive en effet; car l'intérêt, F égoïsme, ou la chair, comme on voudra, est parvenue à corrompre notre jugement, non-seulement dans tel ou tel cas donné, mais en principe même; et l'on peut dire, d'une manière générale, que la sûreté de notre tact moral a souffert les plus graves atteintes.
La fermeté, la précision, la conséquence ont disparu de nos vues morales. Tandis que quelques-uns, poursuivis encore par un vague idéal de perfection,
admirent la haute vertu, mais à distance (de près elle les surplombe comme un rocher à pic, tout prêt à les écraser), d'autres ne la conçoivent et ne l'admettent dans le monde que soigneusement limée, rognée, usée et de faible aloi; c'est moins aux vertus acquises qu'aux qualités naturelles que leur hommage s'adresse, et, parmi celles-ci encore, à quelques-unes moins fortes, moins décidément morales. Souvent même on se contente d'une apparence, d'une ressemblance lointaine ; et les louanges du monde vont à une sorte de bonté molle et faible, qui est peut-être plus voisine de la méchanceté que de la vraie bonté. Cette mauvaise copie a un succès plus assuré que l'original.
Il y a des êtres qu'on aime précisément parce qu'ils ne sont pas bons. Il est vrai que, dans ce cas, pour se justifier de les aimer on les appelle bons; car nul n'aime expressément le mal. Mais ce qu'on appelle bonté chez eux est bien près de la méchanceté.
Il est des naturels négatifs, des caractères désossés, dont la bonté consiste à ménager tout le monde pour être ménagés, à n'avoir aucune conviction de peur de heurter contre une conviction contraire , à ne jamais s'entremettre pour la justice, de peur de recevoir, comme dit M. Jourdain, a quelque coup « qui ferait mal; » à « laisser, » selon le conseil d'un des héros de Rabelais, a le monde aller comme « il veut aller, à faire son devoir tellement quelle- « ment, et à dire toujours du bien de M. le prieur. » Quand de tels caractères sont assaisonnés d'un peu
de sensibilité naturelle, de ce désintéressement qui tient à l'indolence, enfin de quelque grâce ou de quelque talent de l'esprit, on a un homme qui s'appelle La Fontaine, et que toutes les générations appellent, avec un attendrissement moutonnier, le ban La Fontaine. Il est vrai que ce bon La Fontaine était un sale débauché, qu'il traita fort mal une femme de mérite, qu'il abandonna à des étrangers le soin de ses enfants, qu'il passa de longues années sans les
voir et sans s'informer d'eux N'importe : c'est
toujours le bon La Fontaine ; on n'en démordra pas. Non point qu'on aime en lui précisément l'époux et le père infidèle; mais sa bonté négative, son inofifensivité contre-balancent tout; on lui passe tout, parce qu'il a été bon homme, sans songer que cette bonhomie est pleine d'égoïsme, et que les vices de La Fontaine sont proches parents de l'espèce de bonté qu'on admire en lui.
De tels exemples prouvent sans doute que, dans l'état actuel de l'homme, il y a un point où le bien et le mal moral se confondent l'un dans l'autre à sa vue troublée. Il en est du goût moral comme du goût littéraire, qui, à de certaines époques, s'éprend pour de fausses beautés et devient insensible aux véritables. Les premières toutefois sont l'imitation des dernières. Le mensonge ne nous plaît que par un air de vérité ; il ne peut nous séduire que par la portion de vérité qu'il renferme. Étrange état de notre âme! nous ne pouvons supporter ni toute la vérité ni tout le mensonge. Il nous faut un peu de
l'un pour faire passer l'autre. En morale, de même qu'en littérature, nous nous enchantons de certaines qualités qui ne peuvent nous charmer que par une parenté lointaine avec le bon moral, mais qui nous déplairaient si la parenté était trop proche. Nous avons un goût naturel pour le faux, mais nous avons naturellement besoin de croire que le faux est le vrai. A cela, trop souvent, se réduit l'hommage qu'obtient de nous le bon moral.
En attribuant aux invasions de l'égoïsme l'altération progressive et profonde du type intérieur d'après lequel doivent se juger tout caractère et tout acte moral, nous avons énoncé un fait dont la preuve est entre les mains de tout le monde, savoir l'action lente et sourde des passions sur les convictions morales : action très-concevable, puisque, dans ce cas, la passion ne s'attaque pas directement à Vidée, mais au sentiment qui sert de base à l'idée. Une passion quelconque n'aurait point de prise sur une notion de l'esprit, si d'abord elle ne minait le sentiment sur lequel repose la notion. Le sentiment sapé, la notion chancelle et s'écroule. Il ne peut y avoir de lutte qu'entre les pareils, entre un sentiment et un sentiment, entre l'égoïsme et l'affection. Limée par son dangereux voisin, l'affection s'exténue et s'affaiblit, et la théorie se trouble et s'altère dans la même proportion; et ainsi s'efface peu à peu, comme nous l'avons dit, ce type que l'Éternel avait empreint au fond de notre conscience. Ainsi se confond et se fausse la règle de nos jugements moraux.
Y a-t-il des moyens de restauration concevables? Je veux dire : la raison nous indique-t-elle par quelles voies nous pouvons être remis en possession de cette règle de jugement dont nous avons à déplorer la perte? C'est ce que nous allons examiner.
S'il est vrai, comme on n'en peut douter, que les traits du type que nous portons dans l'âme se soient altérés, et que cette altération soit due à l'action de Tégoïsme, la restauration de notre jugement moral n'est possible qu'à deux conditions : il faut que le type, dans son intégrité, soit remis devant nos yeux; il faut qu'il soit préservé de nouvelles altérations, et il ne peut l'être que par l'éloignement du principe qui avait produit ces altérations.
Peut-être, en y pensant, trouvera-t-on que la première condition dépend de l'accomplissement de la seconde; que celle-ci renferme tout; que, l'égoïsme remplacé dans l'âme par l'amour, en d'autres termes, le sentiment moral restauré, toutes les ombres étendues sur nos notions morales se dissiperont d'elles-mêmes; car, ainsi que nous l'avons établi, toute erreur en doctrine morale a pour principe une altération du sentiment moral. Les deux conditions énoncées se réuniraient donc en une seule.
Toutefois, il ne peut être sans intérêt de rechercher quel effet produirait sur l'esprit de l'homme la production instantanée de ce type qu'il a perdu, et
dont il cherche en vain à rassembler les éléments dans l'unité d'un tout organique et parfaitement continu.
Seulement, vous, homme, affligé de la même infirmité morale que tout le reste des hommes, ce n'est pas vous qui produirez à leurs regards cet idéal, et quand, par impossible, vous le leur auriez dépeint trait pour trait, ce ne serait encore qu'une peinture et non une réalité, une supposition et non un exemple. La résurrection de ce modèle ne vous appartient pas.
Mais que la présence d'un modèle si glorieux produirait, du moins sur notre esprit, un autre effet que tous vos discours! Comment pourraient-ils résister à l'apparition de la vérité tout entière, ceux qui en ont déjà les commencements, les premières données,, ceux qui verraient par elle combler toutes les lacunes, lier tous les fragments épars, compléter tous les contours interrompus, déterminer les lignes errantes et vagues, qui conservent dans notre âme, comme des ruines sur le sol, le plan de notre moralité primitive! Il est vrai que bien des hommes prennent ces débris imposants pour un palais, cette lueur douteuse pour la lumière. Il en est d'eux comme de ces hommes qui, nés et élevés dans une caverne absolument ténébreuse, en sortiraient par une nuit que la lune éclaire. Cette nuit, pour eux, c'est le jour; cette lune, c'est le soleil; comment leur persuaderez-vous qu'il y a un autre jour et un autre soleil? Sont-ils en état de concevoir et par conséquent de désirer une clarté plus vive , une plus
brillante lumière? Ne perdez pas votre temps à les raisonner là-dessus ; laissez s'écouler la nuit ; laissez paraître l'aurore; laissez poindre le soleil. Avec quelle rapidité, avec quelle force irrésistible ils vont être désabusés! et qu'il leur sera impossible désormais de confondre un pâle reflet avec la source même de la lumière, et la splendeur du jour avec la timide clarté des nuits!
C'est ainsi et non autrement que se dissipe l'erreur en matière de morale. Que la vertu dans sa perfection, que la sainteté se montre ; que ses traits se dessinent dans une réalité vivante; que son caractère se prononce dans un caractère d'homme, mais entier, mais conséquent, mais pur, mais sans mélange; que toutes ses parties, ses développements se groupent autour d'un principe générateur d'où Ton voie nettement sortir et s'épancher tous les canaux; qu'on la voie, au point même de sa source, jaillissant du rocher bien au-dessus de ces pentes où, recevant contre son gré le tribut de flots étrangers, elle s'altère, se trouble, et ne présente plus qu un mélange dans lequel l'eau pure du rocher ne peut plus être discernée. Oui, que la vertu se montre, et l'œil, passant de cette figure céleste à toutes ces figures qu'un moment auparavant il lui jugeait semblables parce qu'il ne la voyait pas, reconnaîtra vivement son erreur, et, s'empreignant pour ainsi dire de cette divine image, la trouvera à jamais entre ses regards et les faibles imitations qui voudraient se faire passer pour elle.
Mais il est clair que ce n'est pas nous qui évoquerons ce type accompli de la vertu, pas plus que tout à Theure, pour enseigner la lumière à ces pauvres habitants des cavernes, nous n'avons pu évoquer le soleil. Il est venu parce que Dieu Ta envoyé. La vertu viendra de même.
Mais si elle apparaît jamais, verrons-nous soudain les écailles tomber de tous les yeux, et tous les vœux se porter vers elle? Ah! direz-vous, qui d'entre ces malheureux ensevelis vingt ans dans les souterrains, et prenant d'abord l'astre des nuits pour celui des jours, na pas, à l'apparition de ce roi du ciel, élevé vers lui un cri d'étonnement, de joie et peut-être d'adoration! Cela n'est pas étonnant : l'homme physique aime la lumière et la cherche; mais il est dit quelque part de l'homme moral «r qu'il hait la lumière, que la lumière a lui « dans les ténèbres, et que les ténèbres ne l'ont « point reçue. »
Si donc une fois la vertu, le bon, le beau moral, la sainteté apparaît sur la terre, on ne la reconnaîtra point à ce que les vœux et l'adoration des humains se réuniront autour d'elle. Qui attendra ce signe pour la saluer se montrera incapable de la connaître ; et si, pour chacun de ceux qui l'accueillent, le meilleur signe de sa présence n'était pas l'impression victorieuse qu'ils en ont reçue, on la pourrait reconnaître de loin à la haine qu'elle inspire.
La haine générale qu'inspire une apparition morale est tout au moins un indice de sa bonté, parce
qu'il est impossible que la bonté pure, la beauté pure, la vérité pure ne soit pas accueillie de cette manière par tous ceux qu'elle ne subjugue pas. Les vertus humaines nous agréent, avons-nous vu, parce doux tempérament qui réunit autant de vérité morale qu'en exige encore notre conscience émoussée, et autant de fausseté morale qu'en exige notre cœur corrompu. Mais de la vertu parfaite il n'en peut pas être ainsi, attendu qu'en accordant à notre conscience au delà de ses exigences, elle refuse à notre cœur corrompu l'objet de ses désirs. La vertu parfaite n'a qu'à se montrer pour apprendre à l'homme, par le contraste seul, qu'il est misérablement déchu, pour lui tracer une route qui véritablement serait impraticable s'il devait y marcher sans appui, en un mot, pour révolter son orgueil et pour effrayer sa paresse. La vertu parfaite ayant nécessairement pour base l'absolutisme, je veux dire le droit absolu de Dieu sur tout notre être, substitue à notre séduisante liberté toutes les apparences du plus rude esclavage. Qu'ensuite l'amour doive, dans cette route, rendre tout facile et tout agréable, c'est ce qu'on ne va pas imaginer, parce que, pour l'imaginer, d'abord il faudrait aimer.
Un homme paraît au milieu des hommes. Son apparition m'est signalée par de furieuses clameurs. Des plus hautes jusqu'aux plus basses régions de la société, un peuple presque entier est soulevé contre lui. La voix universelle le désigne au supplice. Je m'approche, je m informe et je raisonne. Est-ce un
ambitieux? Non; une multitude a voulu en faire son roi, et il a pris la route du désert. Est-ce un agitateur politique ? Non ; il enseigne à payer fidèlement le tribut, à rendre à César ce qui est à César. Parcourant les différents sujets de haine qui peuvent naître chez un peuple, je rencontre sur mon chemin l'envie. Il est riche peut-être, trop riche peut-être au milieu de tant de misère? Non ; il n'a pas un lieu où reposer sa tête. Eh bien donc! il faut qu'il ait commis quelque grand crime, ou porté une atteinte violente à la morale publique? Rien de semblable. Quel qu'il puisse être au fond du cœur, sa conduite est à l'abri de toute accusation, et même de tout soupçon.
Quand j'ai épuisé toutes les suppositions, je me dis : On ne hait pas cet homme pour aucun mal qu'il ait fait, il faut donc qu'on le haïsse pour le bien qu'il a fait. Et comme, en général, la vertu, à l'état de mitigation où nous l'avons réduite, n'excite pas la haine, il faut que la sienne soit d'une qualité supérieure. Et comme elle blesse et irrite tout le monde, il faut qu'elle ait en elle quelque chose que le cœur de l'homme, pris en général, ne peut souffrir. Et comme ce n'est pas pour quelque fait particulier qu'on la hait, mais pour elle-même, pour ce qu'elle est en général, il faut qu'elle soit éclatante de pureté. Et comme ce peuple ne peut attendre le moment où cette vertu sera livrée à la mort et disparaîtra de la terre, il faut qu'elle soit divine. Faites comme vous voudrez, admirateurs de la morale de Jésus-Christ,
mais qui ne voulez de lui que la morale ; c est pour sa morale qu'il a été crucifié, c'est sa morale qu'on a attachée à la croix. Non, dites-vous, c'est sa doctrine. Laissons les mots et voyons les choses. Je voudrais savoir quelle partie des enseignements de Jésus-Christ n'est pas de la morale; je voudrais savoir si la proclamation des droits de Dieu, la nécessité de fléchir sa justice, de chercher son pardon, la reconnaissance que provoque sa miséricorde, l'obligation de vivre pour la reconnaissance, l'imitation de ses voies et de son caractère, le recours à sa grâce et à son Esprit, si tout cela n'est pas de la morale? tout aussi bien de la morale que le système de vos devoirs de fils, d'époux, de père et de citoyen? L'Évangile est de la morale d'un bout à l'autre, et, qui plus est, une seule morale bien liée, bien continue; une seule idée morale se développant par sa propre énergie, et se ramifiant, coulant de son propre poids, dans toutes les pentes que lui préparent le cœur humain et la vie. Essayez de soulever l'un des bouts de la chaîne sans mouvoir et entraîner l'autre. Essayez de couper en deux cette chaîne de diamant. Cela est tellement impossible, tout est tellement lié, tellement un et indissoluble dans le système de l'Évangile, la morale tire tellement sa nature et sa qualité du dogme, ou plutôt une partie de la morale de l'autre partie, que j'ose bien vous assurer que cette chose quelconque que vous avez cru emporter de l'Évangile sous le nom de morale n'est point la morale évangélique, mais une morale vulgaire et
sans saveur, telle que la raison eût pu vous la donner.
C'est donc bien la vérité morale que les hommes ont crucifiée en la personne de Jésus-Christ. C'est pour la vérité morale qu'il a été haï. N'ayant pas mérité la mort pour le mal, il Ta méritée par la sainteté. La marque que sa doctrine était vraie, c'est qu'il a été mis en croix; car il n'y a que l'excès du vice ou le comble de la vertu qu'on puisse haïr ainsi. Et comme en lui la parfaite vertu était naturellement accompagnée de la plus haute lumière, il a prévu et prédit qu'il serait haï, et que ses disciples, en tant que dépositaires et distributeurs de la même vérité, seraient aussi haïs. « Vous serez haïs de tous « à cause de mon nom. Je vous envoie comme des « brebis au milieu des loups. » C'est avec ces bénédictions qu'il les envoie dans le monde. C'est son legs d'amour à ceux qui ne recevaient aucune autre mission de sa part que de publier la miséricorde de Dieu sur la race humaine. Les générations chrétiennes se sont fidèlement transmis l'héritage, sinon des mêmes douleurs, du moins de la même haine. Les chrétiens ont pu la mériter moins forte que Jésus-Christ, parce qu'il était parfait et qu'ils ne le sont pas; mais le christianisme, pris en lui-même, a conservé intact son patrimoine. Il est toujours haï quand il n'est pas méprisé. La tolérance qu'on lui accorde ne contredit point cette assertion, si cette tolérance est enracinée dans le mépris. Le christianisme bien connu est haïssable ou adorable ; et j'ai vu telle âme
hésiter longtemps flottante entre la haine et l'adoration. Et, quelque médiocre, ou quelque caché, ou quelque prudent, ou quelque heureux que soit un chrétien, il faut presque toujours qu'il reçoive quelque éclaboussure de cette haine. Mais c'est un péché que de la chercher, a II faut, autant qu'il dépend de « nous, avoir la paix avec tous les hommes. » C'est, de plus, une grande déraison que de mesurer sa valeur chrétienne à la haine dont on jouit; cette haine n'est pas si soucieuse des proportions. D'ailleurs, il faut bien s'assurer si c'est Christ qu'on hait en nous ou nous qu'on hait en Christ. Quand l'imprudence, la témérité, l'orgueil, la dureté nous ont rendus odieux, gardons la haine pour nous; elle nous revient ; n'en faisons pas hommage à Celui qui ne fut haï que parce qu'il était souverainement bon. Tout ce que nous venons de voir nous refoule avec force vers cette vérité dont nous sommes convenus dès l'abord : c'est que la réapparition du type oublié n'est pas suffisante pour remettre l'homme dans les véritables voies morales. Ce n'est pas qu'il méconnaisse ce type, c'est bien plutôt parce qu'il le reconnaît; c'est parce qu'il est forcé de le juger vrai, sans que pour cela il puisse l'aimer encore; c'est qu'aussi longtemps qu'il ne l'aime pas positivement, il doit le haïr, à cause de sa perfection même ; et il le haïra aussi longtemps qu'on ne lui aura pas fourni des raisons personnelles de l'aimer. Plus il le comprendra même, moins il l'aimera, jusqu'à ce qu'enfin il y voie autre chose qu'un modèle désespérant et qu'une vivante
sentence de condamnation. Il aimera la perfection, lorsque la perfection lui apparaîtra revêtue et parée d'indulgence, lorsqu'il pourra l'admirer sans effroi, lorsque Celui qui lui en offre l'image aura d'autres titres à son amour qu'une perfection qui l'humilie et l'épouvante, lorsqu'il aura découvert une grâce dans cette leçon, un pardon dans cette sentence, une invitation dans cette réprimande, un ami dans ce censeur, un sauveur dans ce modèle; lorsqu'il verra que, de ce dévouement admirable, c'est lui-même qui est l'objet, et que ce qu'il y a de plus beau dans cette vertu s'est exercé essentiellement à son profit et pour son salut. Alors il pourra aimer, la joie de la délivrance ouvrant son cœur à l'amour ; l'amour, en gagnant du terrain dans son âme, réduira d'autant le domaine de Pégoïsme ; le grand ennemi de la vie morale reculera jusqu'aux limites de l'âme, et sur le sol qu'il laissera libre le grand Architecte rebâtira cet édifice duquel, de loin en loin, quelque pan de mur, quelque bout de ruine nous avait fait entrevoir le dessein et l'intention primitive.
La vue du modèle et les instructions du maître n'avaient donné à l'homme que \avérilé; maintenant, il a la vie : il a donc trouvé le chemin. Car Christ n'est le chemin (Jean, XIV, 6) que parce qu'il est d'abord la vérité et ensuite la vie. Christ est le chemin dans le même sens que ceux dont Pascal a dit : a Les a fleuves sont des chemins qui marchent et qui pora tent où l'on veut aller. » Christ est un chemin qui» marche, et qui transporte où l'on veut aller, même
où l'on ne voudrait pas aller. Il ne se contente pas de tracer par sa Parole une route immobile à travers la vie; route qui, quelque droite et sûre qu'elle puisse être, est bien inutile à l'enfant débile; il anime ce chemin, il le meut, il fait ondoyer en flots rapides ces pierres et cette terre morte; il soulève sur ce chemin devenu fleuve l'heureux berceau du nouveau-né; il devient lui-même, pour cet infirme, mouvement, vie et force. Et c'est par ce système complet de grâces, dont l'une ne suffirait pas sans l'autre, qu'il ouvre dans notre âme la source d'une nouvelle vie morale, et le trésor d'une lumière parfaite qu'aucune fausse lueur ne pourra remplacer jamais.
J'ai dit qu'une des grâces ne suffit pas sans l'autre; par où j'ai entendu ni la première sans la seconde, ni la seconde sans la première, ni le modèle sans le sauveur, ni le sauveur sans le modèle; ce qui revient à dire : ni la miséricorde sans la sainteté, ni la sainteté sans la miséricorde, ni la loi sans la grâce, ni la grâce sans la loi. Il faut qu'on sache que le Dieu Sauveur est en même temps parfaitement saint; que la sainteté est son but et son moyen ; que c'est par la sainteté qu'il veut conduire au bonheur ; que la sainteté et le salut sont inséparables. Il faut que tout cela soit, pour que l'œuvre d'un immense amour ne soit pas infructueuse pour l'homme, et ne soit pas indigne de Dieu. C'est là la perfection de l'Évangile comme système, et c'est par la vertu de ce système que nous sommes remis en possession d'un infaillible et constant critérium du bon moral.
CRITIQUE DE l'|JTILITARISME.
Si nous pouvions, ainsi que nous nous l'étions proposé, faire la statistique et la revue des doctrines morales de notre époque, c'est par Y utilitarisme que nous commencerions.
Il a d'autant plus de droit à cette première place qu'il est, plus que tout autre système, en rapport avec les mœurs générales. Nous croyons bien que toutes les doctrines, plus ou moins, séjournent dans la vie avant de passer dans la science; mais nous le croyons surtout de celle-ci. La science a reçu ce système de la vie, à qui ensuite elle l'a rendu avec intérêts , c'est-à-dire plus développé , plus lié , plus conscient do lui-même. L'utilitarisme s'introduit dans les mœurs à la suite de la corruption générale ou du scepticisme. C'est à une époque d'épuisement moral que Cicéron cherchait à réconcilier le public romain avec le devoir par la considération de V utile 9 inséparable selon lui de V honnête. C'est dans un temps de délabrement et, si j'ose le [dire, de putréfaction sociale, qu'Helvétius conférait à l'égoïsme l'empire des
CRITIQUE DE i/UTILITÀRISME. 51
déterminations morales. Le réveil de l'utilitarisme parmi nous n'est pas non plus spontané ; il est provoqué par une disposition générale au scepticisme , qui tient elle-même en grande partie à cette succession de commotions politiques dont l'Europe a été le théâtre. Mal armés contre une foule de questions de conscience que les événements faisaient surgir d'un jour à l'autre, et que la foi morale des vieux âges eût sommairement résolues, les individus, les États même, ont su gré à ceux qui sont venus leur dire tout haut ce qu'eux-mêmes depuis longtemps se disaient tout bas, c'est qu'il y avait quelque autre part un critérium plus commode et plus sûr de la bonté des actions. L'utilitarisme s'est enrichi peu honorablement des biens d'un proscrit, je veux dire du sentiment moral, banni de la vie. Mais cette fois, du moins, la doctrine de l'utilité s'est produite sous l'aspect d'une doctrine sévère, non passionnée, scientifique en un mot; et l'on a compté parmi ses défenseurs des hommes estimables qu'inspirait à leur insu un principe bien supérieur, c'est-à-dire contradictoire à leur doctrine. Leur caractère ôte quelques épines à la tâche de les réfuter; car aucun sentiment pénible, aucune émotion personnelle ne peut se mêler à ce débat. On ne trouve devant soi que des idées et non pas des hommes.
Traçons d'abord l'esquisse du système.
Il n'y a, selon ses partisans, qu'un principe raisonnable des actions humaines, ou, en d'autres termes, elles ne sont rationnellement bonnes que par
52 CRITIQUE DE l/ UTILITARISME.
leur conformité avec un principe, qui est l'utilité de l'agent. Poser ce principe, c'est poser la base de la morale.
L'homme vertueux est celui qui entend le mieux ses intérêts, qui sait éviter le plus de maux et se procurer le plus de jouissances.
Mais ce n'est pas tout d'avoir posé le principe, il faut l'appliquer ; cette application est la morale même. Il s'agit de démêler les vrais intérêts des faux, afin de ne s'attacher qu'aux premiers. Or, l'observation ne tarde pas à montrer qu'il y a des maux apparents qui sont des biens réels, et des biens apparents qui sont de vrais maux. Le monde est organisé de telle manière qu'on ne saurait guère jouir d'une chose sans renoncer à quelque autre, et que le bien prochain n'est pas toujours le plus désirable. La sagesse, ou, si l'on veut, la vertu, consistée savoir apprécier les résultais définitifs, le produit net d'une action, et à savoir, en conséquence, ou la faire ou s'en abstenir. La morale est l'arithmétique du bonheur.
Mais qu'on prenne bien garde qu'il ne s'agit pas de recommencer ce calcul à chaque action nouvelle, méthode grossière qui n'appartient qu'à l'enfance de la culture morale. Il faut, dans la vie, subordonner le détail à l'ensemble. Ce qui parait un bien relativement à un cas donné peut être un mal eu égard à des relations plus générales. Il faut avoir devant les yeux la vie tout entière, dans toute sa durée, dans toutes ses facultés, dans toutes ses relations, et c'est dans l'intérêt de la vie ainsi conçue qu'il faut agir.
CRITIQUE DE l/ UTILITARISME. 53
Ici commence le rôle de la science. D'une foule d'observations particulières, elle remonte à des lois générales; elle fait voir quel ordre d'actions, quelles habitudes, quel système de conduite ont pour résultat infaillible et définitif le bonheur de l'individu ; c'est en procédant ainsi qu'elle en vient à recommander la tempérance , la véracité, l'obéissance filiale, et, en général, les habitudes qu'on appelle communément vertus.
Et qu'on ne s'y méprenne pas ; cette base de la morale, c'est l'intérêt individuel, non l'intérêt général. Poser cette dernière base, c'est tomber dans une pétition de principe. Comment arriver à l'intérêt général autrement que par l'intérêt personnel? Celui à qui vous imposerez le principe de l'utilité du plus grand nombre vous demandera toujours : Mais pourquoi faut-il que je prenne pour base de mes actions l'intérêt du plus grand nombre? Et vous lui répondrez, ou bien : La conscience l'exige; et c'est revenir au système que vous repoussez; ou bien : Fais-le pour ta propre utilité ; ce qui est le système de l'intérêt individuel.
Aussi les utilitaires qui, par forme de transaction, ont substitué l'utilité générale à l'intérêt individuel, sont de faux utilitaires, indignes de ce nom; ce sont des sectateurs de la doctrine de l'obligation. 11 n'y a pas de moyen terme entre l'utilitarisme et la doctrine du devoir. L'argile et l'or ne s'allièrent jamais que dans la vision du prophète (1). La conscience et l'in-
(i) Daniel, II.
54 CRITIQUE DE i/UTILITÀRISME.
térêt peuvent se concevoir résidant simultanément dans l'âme Pun à côté de l'autre, voisins, rivaux, jamais mêlés, jamais confondus, jamais un. Ils peuvent concourir ensemble à nos déterminations, à nos actes; ils ne peuvent fonder ensemble notre moralité. L'utile et le juste sont des éléments trop distincts pour s'identifier jamais; qu'on prouve, si l'on peut, que le juste est une chimère, mais qu'on n'entreprenne pas d'en faire une nuance de l'utile.
Comme cependant on a peine à croire qu'entre des hommes estimables, entre deux écoles dont les chefs respectifs marchent à la tête de la civilisation et de l'humanité, il y ait sur cette matière un dissentiment réel, on se plaît à penser quelquefois qu'un simple malentendu les sépare, et il y aurait, je l'avoue, une manière de le concevoir. Les utilitaires ont dressé un inventaire complet, disent-ils, des plaisirs et des peines dont l'humanité est susceptible. Qu'ils comptent au nombre de ces plaisirs et de ces peines ceux qui dérivent de la conscience; qu'ils fassent de son approbation et de ses reproches un motif déterminant pour faire certaines actions et pour en éviter d'autres, et je crois que nous pourrons nous entendre.
Rien ne les empêche de considérer la conscience comme un besoin, le besoin d'obéir à la voix intérieure, de se conformer à la règle du juste. Or, comme toute satisfaction d'un besoin est un plaisir, la paix de la conscience peut se ranger sans difficulté au nombre des plaisirs. Obéir à sa conscience, c'est
CRITIQUE DE l/UTILITARISME. 55
satisfaire un besoin, c'est se procurer un plaisir. Il n'est pas nécessaire, pour qu'il en soit ainsi, qu'à cette obéissance soient attachées par une promesse divine certaines récompenses, à la désobéissance certaines punitions ; ou, du moins, on peut faire abstraction de ces punitions et de ces récompenses extérieures ou objectives y pour ne faire attention qu'à celles qui naissent, pour ainsi dire , dans l'intérieur du sujet. Ces deux sortes de rétributions naturelles ou spontanées sont de vraies peines et de vrais plaisirs. Inutile démarche ! à aucun titre les utilitaires ne veulent d'une telle chose que la conscience. Quelque nom qu'elle prenne, elle suppose la notion du juste, notion primitive, antérieure à l'humanité, que l'humanité trouve et qu'elle ne fait pas. Quant au juste, les utilitaires s'écrient : Qui l'a vu? Et ils ont raison ; personne ne l'a vu, non plus que l'esprit, non plus que Dieu, qui n'existent sans doute ni l'un ni l'autre, puisque personne ne les a vus. Nous aurons assez l'occasion de reconnaître que toutes ces négations s'emportent l'une l'autre. Présentement, il est question d'autre chose ; il est question d'un accommodement que nous proposions aux utilitaires, et auquel ils ne veulent pas entendre. Nous réclamions pour la conscience une place dans le catalogue des intérêts; on n'en veut à aucun prix. Voilà donc les conférences rompues, et les hostilités prêtes à recommencer; car il est clair désormais qu'il n'y a point de principe commun entre les utilitaires et les partisans de la conscience; la paix ne viendra qu'après la victoire.
56 CRITIQUE DE i/UTILITARISME.
En avant de toute argumentation directe contre les utilitaires s'élève contre eux une prévention dont il est impossible de ne pas leur demander compte. Us ont contre eux le genre humain , la majorité des philosophes et leur propre instinct. Aussi haut que les monuments nous font remonter dans l'histoire de l'humanité, l'idée du juste, du sens moral, de la conscience se reproduit dans toutes les langues sans exception , sert de donnée commune à tous les jugements, préside en souveraine à toutes les transactions, se présente, en un mot, comme l'axe du monde moral. Supposer, pour l'explication de ce fait, un concert, ou la contagion d'un préjugé, ou une tradition héréditaire ; dire que le besoin d'actions utiles, le besoin commun de l'espèce humaine lui a suggéré, à son insu, de revêtir les intérêts d'un caractère mystérieux et sacré, et que le genre humain s'est trouvé charlatan sans s'en douter, c'est s'attaquer à forte partie ; le genre humain n'en conviendra pas, et il répondra avec quelque avantage qu'il n'y aurait pas d'autre exemple d'un préjugé pareil, et qu'après avoir révoqué en doute un fait aussi généralement admis, il n'est aucune certitude qui ne puisse être également renversée. Toutefois, nous voulons bien ne voir ici que la plus forte des préventions, et non une preuve.
Au consentement du peuple se joint le consente-
CRITIQUE DE i/UTILITÀRISME. 57
ment des philosophes. S'il y a eu, dans l'antiquité, quelques philosophes dont la tendance ressemble à celle des modernes utilitaires, ils ne sont point allés jusqu'à nier l'existence du sens moral. Moins rigoureux, ou, si l'on veut, moins conséquents que les disciples de Bentham, ils se sont bornés à indiquer une nouvelle règle sans proscrire l'ancienne; et, dans leur système, la conscience subsiste à côté de l'intérêt, oisive peut-être et surérogatoire, mais incontestée. É pcure lui-même n'a point nié les devoirs; mais
M a soutenu que leur accomplissement est la source du vrai bonheur, en sorte que, n'eussions- nous aucun autre motif pour exercer la vertu, encore faudrait-il l'exercer parce qu'elle rend heureux. En opposition à des philosophes qui proscrivaient indirectement toute jouissance, et refoulaient dans le cœur de l'homme l'amour de soi, il a pu donner dans un extrême pour en combattre un autre ; il a pu donner à la vertu comme base ce qui n'est qu'un de ses motifs ; mais toujours est-il certain qu'il n'a point nié la conscience, et qu'il a laissé subsister dans sa pureté la précieuse notion du devoir.
Au reste, eût-il été plus loin, eût-il été, non le précurseur seulement, mais le synonyme, V aller ego de Bentham, il serait seul de son avis dans toute l'antiquité, parmi tant de philosophes qui ont médité sur la morale. C'est de quoi conviennent les utilitaires, qui regardent Épicure comme le seul philosophe de bon sens parmi tous ceux à qui l'ancien monde a prostitué ce titre sublime. Cela ne prouve rien, di-
58 CRITIQUE DE i/ UTILITARISME.
ront-ils; mais au moins cela donne beaucoup à penser. Qu'entre mille penseurs un seul se fût trouvé qui eût affirmé la rondeur de la terre et sa révolution autour du soleil, l'isolement de ce philosophe ne préjugeait pas contre son opinion. Des vérités objectives, des vérités dont la possession n'est pas nécessaire à la condition morale de l'espèce humaine, peuvent longtemps rester méconnues, et se révéler, dans l'espace des temps, à un mortel privilégié; mais que quarante-cinq siècles s'écoulent pour l'humanité dans la persuasion qu'elle a une conscience, qu'il y a des devoirs; que moralistes, législateurs, poètes en aient fait, comme de concert, la base de leurs systèmes, de leurs institutions, de leurs ouvrages, en même temps que l'humanité en faisait le fondement de la vie sociale; et qu'au bout de ces quarante-cinq siècles le contraire soit révélé à un penseur favorisé, cela est (que l'tift'ftfc' nous pardonne!) un peu difficile à croire. Si l'utilité est la base de la morale, et par conséquent de la vie active, serait-il bien possible qu'aucun philosophe , avant Épicure, n'eût évoqué ce principe vital, souverain, unique, et ne l'eût élevé au rang suprême? Qui estce qui s'étonnerait si j'érigeais cette prévention en preuve? Je veux bien toutefois que ce ne soit qu'une prévention.
En voici une autre. Les partisans les plus décidés de l'utilité nient à chaque instant ce principe dans la pratique, et reviennent, sans le vouloir, à cette conscience dont il est si difficile de repousser entièrement
CRITIQUE DE i/ UTILITARISME. 59
l'idée. Si nous observons leur langage, surtout lorsqu'ils sont hors de garde et sur un autre terrain que celui des systèmes, nous le trouverons tout imprégné de la doctrine qu'ils repoussent. Si, recourant aux témoignages naïfs de l'âme surprise dans un moment de trouble ou d'émotion , nous observons les impressions qu'ils reçoivent des actes moraux dont ils sont les objets ou les témoins, que de fois ne verrons-nous pas l'indignation, l'horreur, l'enthousiasme se peindre sur leurs visages, éclater dans leurs regards! A la vue d'une action malséante, à l'ouïe d'un propos obscène, empêcheront-ils une honnête rougeur de colorer leur front? défendront-ils à la pudeur de paraître? Or, tous ces sentiments sont étrangers à la doctrine de l'utilité. Il n'y a, il ne peut y avoir dans le dictionnaire psychologique des utilitaires que quatre mots : crainte, espérance, peine et plaisir; tous les autres appartiennent à une langue morte, ou plutôt à un idiome fantastique. Quoi! de l'enthousiasme pour mon bonheur! Quoi! de l'indignation contre une chose, parce qu'elle n'est utile qu'à un certain degré ou qu'elle manque entièrement d'utilité! Quoi! de la pudeur! Et à quel propos? Essayons sur ce dernier point la logique utilitaire. « Ce discours obscène trahit certains penchants, éveille certaines passions auxquelles on ne saura s'abandonner sans porter de proche en proche l'inquiétude et le trouble dans la société domestique, et enfin (voici le vrai point) si ce mal s introduit, il pourrait se propager jusqu'à moi. En conséquence, lorsque j'entends de telles pa-
60 CRITIQUE DE l/ UTILITARISME.
rôles, le rouge me monte aussitôt au visage, parce que le sentiment de l'utilité blessée produit dans certains cas le singulier effet d'obliger le sang à refluer vers les parties supérieures du corps. Et voilà ce qu'on appelle la pudeur. » Or, tout ce raisonnement, au terme duquel arrive la pudeur, se fait en un instant si prompt, si rapide, qu'il échappe à toute division. Est-ce là une simple prévention contre la doctrine utilitaire, ou serait-ce déjà une preuve? Allons, ce ne sera encore qu'une prévention.
Ces inadvertances, ces inconséquences furtives des utilitaires se retrouvent jusque dans l'exposition de leur théorie. On en pourrait recueillir d'étranges exemples, même chez les plus rigoureux d'entre ces écrivains. Qui a plus de méthode et de précision que Volney? Dans l'ouvrage qu'il a successivement intitulé : la Loi naturelle, le Catéchisme du citoyen français, la Morale ramenée à la physique, cet écrivain suit une marche en quelque sorte symétrique. La définition du devoir, son motif, se succèdent invariablement ; et partout le motif, l'unique motif, c'est l'utilité de celui qui l'exerce. Tout va bien jusqu'à la piété filiale ; et là encore, fidèle à sa méthode, l'auteur dit que nous devons honorer nos parents, afin qu'à notre tour nos enfants nous honorent. Mais soit qu'il sente combien ici le système place le motif loin de l'action, soit que pour un moment la nature parle plus haut que la théorie, le voici qui corrobore son premier motif par cet autre bien disparate : Nous de-
CRITIQUE DE l/ UTILITARISME. 61
vons honorer nos parents à cause des soins qu'ils ont pris de nous et du bien qu'ils nous ont fait. Cette inconséquence fait tache dans ce petit ouvrage, que son unité logique ne recommande pas moins que la perfection du style.
Et que dirons-nous de l'utilitaire par excellence, de Jérémie Bentham ? Dès la première ligne de son Traité de Législation , il se donne un démenti formel. « Le bonheur public doit être l'objet du législateur. » Est-ce que par aventure le législateur n'est pas homme? et, comme homme, voudra-t-il autre chose que son propre bonheur? Le législateur doit, ditesvous? Il y a donc des devoirs ? Et vous nous l'apprenez à la tête d'un livre destiné à prouver qu'il n'y en a point! Nous n'avons point été surpris qu'un utilitaire d'un esprit supérieur, M. Comte, ait relevé cette inadvertance. Selon lui et selon la raison, le philosophe de l'utilité n'a qu'une chose à faire, en morale, en politique, en législation : montrer par les faits les avantages de telle manière d'agir, les conséquences fâcheuses de telle autre; mettre, comme autrefois Moïse, la vie et la mort devant les yeux d'Israël. L'observation est bien juste; mais le fait qui Fa provoquée prouve combien il est difficile à l'utilitaire de l'être en toute chose et jusqu'au bout. C'est le propre d'un système artificiel de produire de telles contradictions; car on ne saurait être perpétuellement en garde contre la nature.
Nous ne pouvons rester plus longtemps sur le seuil de la question. Entrons dans le cœur de la
62 CRITIQUE DE i/ UTILITARISME.
doctrine; combattons-la par elle-même, et ensuite nous produirons nos titres.
Les utilitaires nous apprennent eux-mêmes que^ dans la rigueur des termes, leur système n'a point de preuves directes. Leur logique se réduit à peu près à ceci : la conscience ne peut se prouver; donc les rênes de la vie tombent entre les mains de l'intérêt; raisonnement logique assurément, en tant qu'il serait vrai que la conscience ne peut se prouver , mais raisonnement qui renferme en soi un aveu important; c'est que l'empire de la vie n'échoit à l'intérêt que par droit de déshérence.
Entrant pour un moment dans la supposition des utilitaires, je ne m'étonne pas que l'intérêt, débarrassé de toute rivalité, s'empare de tout; mais ce que je ne conçois pas, c'est qu'à défaut d'un associé légitime on lui donne des cohéritiers bâtards, d'équivoques parents, destinés, sous la forme menteuse d'aides et de serviteurs, à lui enlever une portion considérable des biens paternels; or, c'est ce que font les utilitaires.
Parcourez, en effet, ce catalogue de plaisirs qui leur a, disent-ils, coûté tant de peine à dresser; vous y verrez avec surprise figurer la bienveillance, la considération, la reconnaissance. Rien de plus arbitraire ni de plus gratuit. D un côté, ces sentiments sont désintéressés s'il en fut jamais. Un sentiment de plaisir se joint sans doute au sentiment de la bienveillance, mais ce plaisir n'est pas la bienveillance même; si vous la poursuivez dans son principe, vous
CRITIQUE DE i/UTILITÀRISME . 63
surprendrez un sentiment qui, bien loin d'être identique à l'égoïsme, en est l'opposé. La reconnaissance est également accompagnée d'un plaisir, mais ce n'est pas en vue de ce plaisir qu'on est reconnaissant; ce calcul, fait d'avance, étoufferait la reconnaissance dans son germe. La reconnaissance n'est donc, pour le véritable utilitaire, qu'un vain mot, s'il y attache une autre idée que celle du plaisir qu'il éprouve à la pensée d'un être qui, le voulant ou ne le voulant pas (peu importe), a été l'instrument de son bonheur; et dans ce sens, l'utilitaire , aura pour un homme qui lui fait part de ses biens le même sentiment que pour un arbre qui lui laisse prendre ses fruits.
Quelle est la base de la reconnaissance? Un sentiment de justice : le mot même l'enseigne; cela suffit pour faire voir que vous devez la rayer de cet inventaire, où vous n'avez pas voulu admettre la conscience; car elles y entrent et en sortent au même titre. Si la conscience est la perception du juste, la reconnaissance en est une application : deux chimères au lieu d'une.
Nous voyons que la reconnaissance suppose dans celui qui l'éprouve la présence de la conscience; mais elle la suppose aussi dans l'homme qui est l'objet de notre reconnaissance, et j'en dis autant de l'estime, de la considération. On n'estime, on ne considère un homme, on n'éprouve pour lui de la gratitude, qu'autant qu'on lui reconnaît des inclinations désintéressées. Si l'on est persuadé qu'il n'a fait le
64 CRITIQUE DE i/UTILITARISME.
bien que par calcul et dans des vues d'égoïsme, il est impossible de lui accorder aucun des sentiments que nous venons de nommer ; mais si on le croit désintéressé, et si pour cela on l'honore, on rend hommage à ces principes mêmes qu'on avait taxés d'illusions et de chimères, on réhabilite le sentiment du juste, dont la charité n'est qu'un développement, une noble exagération. Si les utilitaires étaient meilleurs métaphysiciens, je veux dire meilleurs observateurs des phénomènes internes, ils auraient vu que la véritable justice, non la justice servile, part d'un principe d'amour; que l'amour aussi chez celui qui l'éprouve se confond avec le sentiment de la justice; que la justice et la. charité ne sont que deux degrés de la même vertu, et que par conséquent on ne peut nier ou affirmer l'une sans nier ou affirmer l'autre. La justice porte à ne faire à autrui que ce que nous voudrions qui nous fût fait. La charité, justice sublime, nous porte à faire aux autres tout ce que nous voudrions qu'ils nous fissent. C'est par leur sphère d'action, par leur étendue d'application, non par leur principe et dans leur essence, que ces deux vertus diffèrent.
C'est donc en vain que les disciples de Bentham (1) nous assurent qu'ils « ne rejettent point les sentiments naturels de pitié et de bienveillance; » car ces sentiments ne sont que le développement du sentiment du juste; ces sentiments sont inconcevables dans l'absence de leur base; personne ne compren-
(i) Bibliothèque universelle de Genève (Littérature), T. XL, p. 342.
CRITIQUE DE i/UTILITÀRISME. 65
dra que le même homme à qui l'idée d'obligation est étrangère, puisse éprouver de la pitié, de la reconnaissance ou de l'amour; avec moins de peine on comprendrait que celui qui n'a pas de quoi payer ses dettes puisse faire des libéralités; que ce qui ne chauffe pas même puisse brûler; qu'un homme qui ne peut pas même articuler un son soit en état de chanter; qu'une plante qui ne peut pas même germer puisse fleurir. La contradiction est évidente, et il ne sert de rien, pour faire admettre la pitié, la reconnaissance et l'amour dans le catalogue des plaisirs de l'âme, de les qualifier de « faits physiolo- « gique$(l); » car qu'est-ce qui empêcherait la conscience de prétendre à la même dénomination et de se classer parmi les faits « physiologiques! » Je ne sais pas comment on fait dériver la pitié, l'estime et la reconnaissance du système nerveux; mais je soutiens que si ces sentiments dérivent des nerfs, la conscience n'en dérive pas moins; et j'en conclus que, comme fait physiologique ou psychologique, elle réclame sa place à côté des faits auxquels une intime parenté l'unit pour jamais.
Eh quoi! disciples de Bentham, dans ce monde moral si cruellement dévasté par vos mains, après avoir déraciné le juste, vous prétendez épargner
l'amour? Il ne tient pas à vous. Ceux qui n'ont pu
vous faire consentir à leurs principes peuvent du moins vous sommer d'être conséquents aux vôtres ; ou, pour mieux dire, ils ont le droit, en entrant
(1) Bibliothèque universelle de Genève (Littérature), T. XL, p. 343.
66 CRITIQUE DE i/UTILITARISME.
dans votre système, de le pousser à ses dernières conclusions. Vous avez nié la conscience, c'est bien; mais, de notre côté, nous vous nions l'amour. Nous voulons bien concourir à un ravage qui vous plaît, mais nous ne voulons rien faire à demi, et l'utilité sensible, l'utilité physique, est le seul tronc que nous voulions laisser subsister dans cette forêt dépouillée.
Il n'est pas nécessaire d'ajouter qu'avec les mots (ï estime, de pitié, d'amour, tombent de la branche opposée les mots d'indignation, d'horreur et de mépris. Un utilitaire conséquent ne peut éprouver aucun de ces sentiments. Il y a même plus, la doctrine que nous examinons n'admet aucune distinction essentielle entre le bien et le mal. Entre un parricide et un fils dévoué il n'y a d'autre différence, sinon que le second entend mieux ses intérêts que le premier. De l'un à l'autre, l'habileté, l'aptitude au calcul diffèrent, voilà tout. De là vient que pour être, non pas juste, mais logique (la logique est la justice de l'utilitaire), il ne faut point partager le sentiment d'horreur que le premier de ces individus inspire au commun des hommes, mais se borner à prononcer qu'il a grandement méconnu son intérêt. Ensuite du même principe, certaines inclinations honteuses n'étant jugées que sous le rapport qu'elles ont à l'utilité de l'individu, en parler avec horreur serait un non-sens et une puérilité. En vain dirait-on qu'elles sont nuisibles à l'individu précisément parce qu'elles soulèvent contre lui le mépris public; sur
CRITIQUE DE i/UTILITARISME. 67
quoi ce mépris lui-même se fonderait-il, si ce n'est sur le sentiment de l'utilité blessée? Cercle vicieux dont il est impossible de sortir.
Qu'on en soit donc bien averti : l'utilitarisme mutile cruellement la vie. Il n'en laisse subsister que l'animalité et l'intelligence, et la seconde comme vassale de la première. Tout l'homme moral disparaît. C'est une singulière distraction des utilitaires de compter parmi leurs plaisirs les jouissances des arts; car l'admiration, la sympathie et l'enthousiasme, en tant qu'ils se rapportent à des déterminations de la volonté, à des actes moraux, sont des mets dont il ne leur est pas permis de goûter. Il m'est impossible de dire ce qui, dans la peinture, dans la musique, dans la poésie et dans l'éloquence, peut encore être à leur usage. Tout se tient tellement dans l'homme, le physique, l'intellectuel et le moral, et les impressions affectent si naturellement toutes nos facultés à la fois, et les unes par les autres, que je ne saurais en vérité quelle jouissance esthétique concéder aux utilitaires, qui ne les fît sortir de leur système. Et ils en sortiraient sans s'en apercevoir, car un système ne change pas la nature des choses; un utilitaire n'en reste pas moins homme; il se réfute à tous les moments par des élans involontaires d'indignation, de pitié, de pudeur et de sympathie ; et il demeure spiritualiste au
68 CRITIQUE DE i/UTILITARISME.
sein d'un système qui, bien compris et bien suivir n'est que le matérialisme le plus absolu.
Nous ne disons ici que ce que les utilitaires auraient dû dire les premiers. S'ils ont vu les conséquences de leur système, pourquoi ne pas les avouer? S'ils ne les ont pas vues, que penser de leur philosophie? et comment ne pas soupçonner ces hommes si habiles d'une grande légèreté? En tout cas, nous voulons supposer qu'ils ne reculeront pas devant leur ouvrage mieux connu, qu'ils ne se refuseront point à compléter leur système, et que, matérialistes en principe, ils voudront l'être ouvertement. C'est dans cette forte assiette que nous les invitons à se placer; et, leur accordant pour le moment et le principe et les conséquences, nous faisant matérialistes avec eux, nous ne leur contestons maintenant qu'une chose : V utilité de leur système d'utilité.
Que l'intérêt personnel n'ait pas été jusqu'ici un guide bien sûr, c'est de quoi ils conviennent. « Mais c'est, disent-ils, que cet intérêt était mal éclairé; toute notre théorie s'applique à l'intérêt bien entendu. Laissez-nous faire, laissez-nous éclairer l'intérêt; et vous verrez que, pour diriger l'humanité, il vaut bien mieux que la conscience. *> Vous convenez donc que les faits manquent à votre théorie? Et en effet, quand on oublierait les fautes énormes, les inconcevables méprises de l'égoïsme, et le déluge de maux qu'il a versés sur le monde, on serait bien obligé de convenir que si, dans une sphère très-bornée et dans des applications immédiates, if
CRITIQUE DE i/ UTILITARISME. 69
s'est montré capable de guider l'individu, il n'est, au contraire, quand il s'agit de régler V ensemble de la vie, qu'un pauvre myope, hors d'état de rapprocher par le regard le but où il tend du point d'où il part. Vous vous chargez de l'éclairer; soit. Mais avez-vous bien mesuré la tâche? Savez-vous ce que c'est pour l'intelligence vulgaire et pour l'esprit sans culture que d'avoir continuellement devant les yeux tout l'ensemble de la vie, toutes ses relations combinées, afin de faire concorder la moindre de ses décisions, non avec l'utilité prochaine seulement, ni avec une utilité un peu plus éloignée, mais avec un résultat définitif qui se laisse entrevoir dans le lointain, à travers une suite plus ou moins longue de sacrifices préalables ? Espérez-vous obtenir par là la suppression d'un mot médisant qui se pressait vers mes lèvres, et que je puis lâcher sans me compromettre? la suppression de ces pensées intimes, de ces mouvements intérieurs qui, pour invisibles qu'ils soient, n'en sont pas moins le germe d'actions importantes? en obtiendrez- vous des décisions promptes, instantanées? en obtiendrez-vous tant d'actes de renoncement, dont l'humilité garde le secret, et qui resteront sans récompense, si la conscience ne les récompense pas? en obtiendrez-vous surtout ce parfoit dévouement, ces généreux sacrifices dont la société a besoin, et dont l'ingratitude est souvent le premier et le dernier prix ? Comment persuaderezvous à l'individu que l'intérêt, je ne sais quel intérêt, lui commande le sacrifice de tous ses intérêts? Je
70 CRITIQUE DE i/UTILITARISME.
vois bien qu'après avoir réduit le catalogue de vos plaisirs, il faudra réduire encore, et de beaucoup, celui de vos vertus ; mais en descendant même au taux le plus bas, à quel degré espérez-vous porter la culture de l'homme, si vous vous flattez de rendre chaque individu capable de mettre chacune de ses actions dans un juste rapport avec son bonheur, je veux dire avec l'intérêt de toute sa vie? Était-ce donc un si méchant guide que la conscience? Et si le bonheur, comme vous en convenez sans doute, réside dans l'âme plus que dans les circonstances extérieures, si l'on est heureux plutôt selon ce qu'on est que selon ce qu'on a, y avait-il un meilleur calcul que d'appeler la conscience au conseil, puisqu'en la suivant on s'enlevait au pouvoir des circonstances, et que, favorisé ou non par elles, on se trouvait toujours en paix et d'accord avec soi-même, et heureux par conséquent, heureux d'un bonheur que n'aurait pas même troublé la découverte qu'on s'était trompé? Les erreurs de l'utilitaire sont un peu plus amères, et quand il est malheureux au dehors, il l'est encore au dedans. L'homme de conscience est donc le meilleur utilitaire.
On dit qu'il sera toujours impossible de diriger les aérostats, parce que, entièrement cernés d'air, il leur manque de plonger par leur extrémité dans un milieu plus dense qui les soustraie en partie à la puissance de l'atmosphère. Appliquant cette image au système qui fait de l'intérêt le maitre unique de la vie humaine, nous avons peine à concevoir, en
CRITIQUE DE i/UTILITÀRISME. 71
thèse générale, que ce qui est bon pour pousser soit bon aussi pour retenir; et la vieille idée d'opposer les contraires aux contraires, la conscience à l'intérêt, le juste à l'utile, nous paraît plus solide que cette espèce d'homéopathie morale qui n'a pour elle ni la nature ni l'expérience. L'ordre résulte, dans toutes les sphères, de la combinaison de deux forces opposées ; pourquoi ici seulement cette unité inouïe? et que nous promet-elle? Vous avez trouvé que cet équilibre, qui est la loi constitutionnelle de l'univers, est difficile à maintenir exact entre la conscience et l'intérêt; nous le trouvons aussi; mais est-il plus sûr de renverser la balance? La lyre, nous en convenons, ne rend pas un accord parfait entre nos mains inhabiles; mais pour cela faut-il briser la Ivre?
Les nouveaux utilitaires sont, pour la plupart, des publicistes; ils ont été frappés, et nous le sommes aussi, de l'inconvénient d'appliquer les pures notions du droit aux relations politiques ; ils ont mis partout à la place du droit l'intérêt général ; mais faut-il une erreur pour en corriger une autre? et pour bien pourvoir à l'intérêt général, est-il nécessaire de n'obéir qu'à l'intérêt personnel?
Nous courons rapidement sur les idées principales du sujet; nous jetons à l'écart beaucoup d'objections, parce que le véritable argument nous attend, et qu'une fois en notre possession il rendra superflue toute discussion ultérieure.
Le grand argument des utilitaires, c'est que la
72 CRITIQUE DE i/UTILITÀRISME.
conscience ne peut se prouver. Or, nous disons que la conscience peut se prouver.
Le mot existe, donc la chose existe. L'idée du juste est dans le monde, donc le juste est une réalité. Les utilitaires nous disent que les hommes ont inventé ce mot et cette idée ; mais les hommes n'inventent pas ainsi.
Dans la supposition des utilitaires, l'homme serait arrivé dans le monde doué d'une intelligence à laquelle la notion du juste était parfaitement étrangère; ce sens lui manquait; du juste et de l'injuste il n'avait non plus de perception qu'un aveugle des couleurs ; n'importe : pour mettre en sûreté ses intérêts (je ne parle pas de ceux de ses semblables; pourquoi s'en soucierait-il?), il lui serait tombé dans l'esprit d'imaginer la conscience, la morale, le juste, le bon, à peu près comme l'aveugle composerait, avec intention et choix, du rouge, du jaune, du vert et du bleu. Et ce n'est pas un ange qui des régions célestes aurait importé dans le monde des hommes ce nouvel élément de pensée et ce nouveau principe d'action. Non, cette idée dont les hommes étaient originairement privés, ce principe étranger à leur organisation, un beau jour l'homme l'a donné à l'homme; et les observateurs l'ont découvert dans l'intelligence sans doute avec la même surprise qu'une rose sur des chardons ou un raisin sur des épines. J'espère que la prévention ne m'égare pas; je crois que les défenseurs du sens moral pourraient s'en tenir là et se reposer jusqu'à ce que les utili-
CRITIQUE DE i/UTILITÀRISME. 73
taires aient eu le loisir de répondre à cette question : Est-il dans la capacité de l'esprit humain d'inventer une chose simple qui n'est absolument pas dans la nature, et dont, par conséquent, elle ne leur a pas donné la notion? S'ils répondent par l'affirmative, nous les prions d'inventer une couleur qui ne soit aicune des sept couleurs du prisme ; une substance qui ne soit ni minérale, ni végétale, ni animale; un sens qui ne soit ni la vue, ni le tact, ni le goût, ni l'odorat, ni l'ouïe.
Il nous semble que nous faisons dans cette occasion un emploi fort légitime du principe de Descartes : qu'il ne peut rien y avoir dans l'esprit qui n'ait son objet au dehors. Lui-même nous paraît en avoir abusé lorsqu'il s'en est servi pour prouver l'existence de Dieu. La notion de Dieu, répandue, il est vrai, chez tous les peuples du monde, n'est qu'une application directe du principe de la causalité, une induction naturelle qui, de cause en cause, nous conduit à la nécessité d'une intelligence première et ordonnatrice; mais observez qu'arrivés là, rien ne nous est révélé sur la nature intime de cet être que nous avons conclu; nous ne pouvons que la construire, si l'on ose parler ainsi, au moyen de l'analogie; et nous puisons dans l'observation de la seule intelligence qui nous soit connue, celle de l'homme, les attributs dont nous revêtons la Divinité. Il n'y a donc ici aucune conception d'une essence nouvelle, d'une essence distincte de celles qu'il nous a été donné de connaître. En sorte que si ce grand dogme
74 CRITIQUE DE l/UTILITARISME.
de l'existence de Dieu se légitime à nos yeux, c'est comme résultat d'une induction logique, et non comme substance d'une idée que nous avons dans l'esprit. Il en est tout autrement de la conscience; nous en trouvons immédiatement la notion dans notre âme ; nous ne la concluons pas de quelques notions intermédiaires; nous ne l'établissons point par analogie ; car la conscience n'a point d'analogue dans la nature ; en sorte que nous ne pouvons expliquer sa notion que par son existence même. Ici le principe de Descartes trouve une juste application.
Les hommes n'ont donc pas pu inventer un nom pour une substance élémentaire qui n'existait pas; s'ils ont nommé la conscience, c'est qu'ils l'ont trouvée ou plutôt sentie résidant en eux. Les instituteurs des peuples ont bien pu, à la faveur de la dégradation morale de l'homme, appliquer arbitrairement la notion du devoir à telle action injuste ou indifférente; mais cette notion même, ils ne la créent pas, ils la trouvent; s'ils déplacent l'idée du juste, c'est que le juste est quelque part; l'imitation suppose un modèle ; la figure suppose un type : rien ne peut effacer d'aussi simples vérités.
A moins donc de n'admettre que le témoignage immédiat des sens pour fondement de nos certitudes, à moins de déchaîner sur le monde intellectuel un pyrrhonisme dévastateur, il faut reconnaître que la conscience existe, et comme elle n'est que la perception du juste, il faut reconnaître que le juste existe aussi. Mais dès le moment que, par l'effet de raison-
CRITIQUE DE i/UTILITÀRISME. ^T5
nements si simples, la conscience et le devoir sont appelés à la vie, croit-on qu'ils se renfermeront dans un strict incognito, ou que plutôt ils ne se hâteront pas de redemander leur place dans le domaine de là morale ?
En l'absence du souverain légitime, les rênes de l'État tombent entre les mains de celui qu'appelle à les tenir le bénéfice de sa naissance. Ainsi, dans l'absence du devoir, l'intérêt a pu régner. Mais lorsque le souverain reparait, armé de ses droits imprescriptibles, fort de son nom seul, le régent s'éclipse et disparaît. S'il y a des devoirs, s'il y a une conscience, le trône est à elle. Quand l'être moral a prononcé je dois, tout est dit. Qu'il ajoute, s'il veut : Je gagne à ceci ou jy perds, ces mots n'infirment ni ne sanctionnent ceux qu'il a d'abord prononcés* C'est une vérité trop évidente pour avoir besoin de preuves; et sans doute les utilitaires lui ont rendu hommage lorsque, dépassant Épicure, ils ont fait dire à l'intérêt, rival du devoir : Il faut qu'un de nous deux sorte d'ici. Us ont parfaitement senti que la plus petite place accordée à la conscience, que lé plus petit recoin, lui valait un trône; que, pouf elle, exister c'est régner, être quelque chose c'est être tout. Oui, le devoir apporte avec son nom seul ses titres au pouvoir suprême ; car au-dessus du devoir il n'y a rien. Bien autrement en est-il dé l'intérêt ; il ne lui suffit pas de se montrer pour sô légitimer; et de ce qu'il existe, il ne s'ensuit pas immédiatement qu'il doive régner. Pour être à lui.
7fc CRITIQUE DE i/ UTILITARISME.
il faut que le trône soit vacant ; il faut qu'il prouve qu'il n'y a point de devoir. Le devoir, au contraire, n'a pas besoin de nier l'utile ; il lui laisse volon- . tiers tout le terrain dont il ne dispose pas pour soi-même.
Il y a entre le juste et l'utile la même différence qu'entre une loi et un fait. Le juste est une règle gravée dans la nature humaine par la main créatrice, l'idée pour laquelle existe le monde des esprits; l'utile est une propriété de notre organisation, aussi subordonnée au juste que les faits le sont aux idées. Le juste est le motif de notre existence, l'utile en est la condition. Le juste est Dieu en nous, l'utile est le mot de chacun de nous.
L'utile est un fait profond et ineffaçable, mais il faut le mettre à sa place. S'il y a un juste, nous avons été créés pour le poursuivre et pour le réaliser. S'il y a un juste, que Y utile s'élève, s'agrandisse pour l'atteindre et pour l'embrasser, ou qu'il se subordonne à lui. Le juste et l'utile, le devoir et l'intérêt, Dieu et le moi, voilà les forces du monde moral, forces dont l'harmonie produit l'ordre et dont aucune ne peut être sacrifiée.
On s'étonne de ces combinaisons, dont la base profonde se dérobe à notre vue; mais, sans vouloir tout comprendre et tout expliquer, ne peut-on pas admettre qu'à l'exemple des deux forces dont la combinaison fait la consistance du monde physique et prévient le retour du chaos, l'âme humaine est sollicitée par une force de pesanteur qui la retient,
CRITIQUE DE i/ UTILITARISME. 77
par une force d'impulsion qui l'élancé ; que se détacher d'elle-même, s'absorber dans la source de son être, s'abdiquer en faveur de Dieu, est la loi de sa vie supérieure, comme se concentrer, se posséder, s'appartenir, est la loi de sa vie inférieure ; qu'un contact mystérieux unit ces deux forces à leurs limites respectives, qu'une unité secrète existe entre ellep, et qu'au terme de la perfection morale, comme en Dieu qui en est la source, ces deux lois n'en font plus qu'une?
Nous sommes parvenus à cette double conclusion que l'intérêt personnel est un fait, la conscience une idée y tous deux également ineffaçables, et qu'il ne faut point songer à exclure l'un par l'autre, mais à les concilier.
Les concilier! mais qui les a jamais conciliés? En considérant ces deux mobiles d'une manière abstraite et hors de la vue des faits, nous avons pu concevoir entre ces deux puissances un traité de paix, une espèce d'harmonie; mais dans la pratique, l'antipathie, l'inimitié reparait toujours. Le moi cherche toujours à faire invasion sur le terrain du devoir; quand ce n'est pas à force ouverte, c'est furtivement ou par des détours. 11 se présente comme un auxiliaire du devoir ; il s'offre à remplir les mêmes offices, à faire les mêmes choses, et dans un certain sens il en est capable ; en conséquence
78 CRITIQUE DE l/ UTILITARISME.
on le reçoit; mais, introduit dans la place, il s'en rend le maître, et l'âme se croit encore aux ordres de la conscience et du dévouement, qu'elle obéit depuis longtemps à un autre chef. Au fond, si Ton prend le bien dans un sens non matériel, mais spirituel ; si l'on voit dans le bien, non des œuvres seulement, mais un sentiment intérieur, une vie morale, on s'aperçoit que toute conciliation réelle est impossible, et que l'un des deux principes tend sans relâche à la destruction de l'autre.
Gomment sortir de cet embarras? Est-il une des nécessités de notre nature? Le Créateur a-t-il, à dessein, jeté dans notre âme les éléments de ce perpétuel conflit? Ceux-là ne le pensent pas, qui affirment que l'homme, à son origine, était élevé au-dessus de ces funestes débats, alors que, complètement heureux, maitre de la nature sans combat et sans danger, certain de son avenir parce qu'il était certain de l'amour de Dieu, vivant en Dieu comme dans son élément, affranchi de désir comme de crainte, n'ayant rien à disputer à personne parce qu'il avait tout, F homme sentait confondus en lui, ou plutôt ne sentait point distincts et séparés en lui, les deux éléments dont la rivalité fait aujourd'hui son malheur et sa honte. Alors cette dualité dont nous nous plaignons était, par l'harmonie et la fusion des deux principes, une admirable et divine unité. L'homme ne sentait pas le mot; peut-être ne sentait-il pas même le devoir : tout était confondu, mêlé,, noyé dans l'amour.
CRITIQUE DE i/UTILITÀRISME. 79
L'amour de Dieu avait et aura toujours ceci de particulier, que les deux principes dont nous parlons s'incorporent l'un dans l'autre et ne font plus qu'un. L'amour de Dieu est tout ensemble le triomphe et l'anéantissement du moi. Un vif sentiment de bonheur, une puissance indéfinie de détachement, en forment ensemble le caractère essentiel. Obéir à Dieu est le suprême devoir, mais aussi la suprême félicité. Aimer, c'est en même temps tout donner et tout avoir; on donne son cœur, mais la récompense du don se trouve dans le don lui-même; et le sacrifice du mot, dans ce mystérieux état de Tâme, est lui-même le délice du mot. Tel est, disent ceux dont nous rapportons l'opinion, l'état normal de l'âme humaine; une cause funeste a scindé cette unité; l'homme est double maintenant, travaillé par deux lois opposées, malheureux en obéissant à Tune, parce qu'il ne cesse pas de sentir l'autre.
Il reconnaîtrait et goûterait une espèce de bonheur, tout à fait du même ordre que celui de l'animal, s'il pouvait étouffer le principe de la conscience et s'abandonner sans réserve à légoïsme; mais il ne peut : au sein de sa dégradation, il sent à chaque moment l'aiguillon de la conscience; si elle ne le domine plus, elle le blesse du moins; et gêné par elle, il ne peut faire un mouvement sans en ressentir à l'instant même les poignantes atteintes. Ces atteintes, ce n'est pas seulement le remords qui s'attache à une injustice positive, mais le douloureux
80 CRITIQUE DE i/UTILITÀRISME.
malaise qui remplit une vie sans amour, sans dévouement, sans abnégation. Car encore aujourd'hui, dans son état de déchéance, Y homme est contraint de sentir que cela seul remplit la vie, que cela seul lui donne une vraie valeur.
On comprendra facilement que, pour établir l'harmonie et l'unité dans la vie humaine, il faudrait la reporter à l'état qu'elle a quitté, la rendre parfaitement heureuse pour la rendre parfaitement libre. Il faudrait mettre l'âme en possession d'une telle mesure de bonheur, d'un bonheur tellement indépendant des événements extérieurs, le lui assurer d'une manière tellement irrévocable, le lui décerner à un titre tellement gratuit, que l'âme, pour trouver désormais de l'occupation et de l'emploi, fût réduite à aimer. 11 faudrait la précipiter tout entière dans le bonheur, pour la précipiter tout entière dans l'amour.
Ce bonheur, qui renferme tout ou remplace tout, ce bonheur dont l'acquisition ne coûte rien, n'est le prix d'aucun effort, le salaire d'aucune œuvre, les chrétiens l'appellent le salut. Ils l'ont reçu de Dieu par Jésus-Christ. Possesseurs du salut, ils ont toute la somme de bonheur que l'égoïsme le plus immense et le plus insatiable eût pu jamais désirer. Et ils l'ont ce salut, à titre de pardon, et ce pardon, ils le reçoivent comme prix d'une expiation ; et cette expiation, c'est l'offensé lui-même qui y pourvoit et qui s'en charge; c'est le sang de THomme-Dieu qui leur vaut cette immense et irrévocable félicité. Ce bon-
CRITIQUE DE i/UTILITARISME. 81
heur, pour lequel ils n' ont rien donné, a coûté à Dieu plus qu'un monde, plus que tout l'univers; il lui a coûté l'abaissement, les 'souffrances et la mort de son bien -aimé. L'amour divin éclate dans toute sa puissante énergie en cette même œuvre dont le résultat est pour l'homme le bonheur le plus accompli.
Le mot rassasié se tait; l'égoïsme abdique; l'amour, précédé par la joie, s'assied en vainqueur sur le trône de l'âme; l'âme, dépréoccupée du moi, s'occupe de Dieu; n'ayant plus de désirs à former, de crainte à nourrir, elle se dévoue ; elle se donne sans effort, sans réserve, sans retour sur elle-même, sans arrière-pensée d'intérêt : que pourrait-elle prétendre qui ne lui ait été donné, qui ne lui soit assuré? L'incapacité même de mériter sert et fortifie le dévouement; ne pouvant spéculer sur un amour tout gratuit, on va au-devant de lui par l'amour. Sans doute une telle vie a ses progrès, ses phases diverses; mais, quoi qu'il en soit, cette divine combinaison décide l'ascendant et assure le triomphe définitif du principe moral, ou, si l'on veut, de l'élément désintéressé, dans notre âme; et, l'impulsion une fois donnée, elle tend sans cesse vers cette noble unité que le péché avait rompue, et que Dieu seul pouvait rétablir à force d'amour (1).
Ici se trouve la solution de l'insoluble problème; ici se terminent ces oscillations fatigantes, ces accommodements toujours ébauchés et jamais achevés
(i) Le silence que nous gardons sur le Saint-Esprit ne vient ni d'oubli ni de ■econnaisaance ; mais nous devions nous borner ici à décrire le mode de renouvellement moral auquel il préside.
81 CRITIQUE DE i/ UTILITARISME.
entre l'intérêt et la conscience. Ici l'utilitaire et Tas* cétique se rencontrent dans le même homme. La controverse pénible où nous nous sommes engagé occupe peu le chrétien en tant que chrétien; il est plus savant là-dessus que le plus savant, puisqu'il aime. C'est en effet la seule issue. Nations et individus, tant que le christianisme ne les aura pas changés, naîtront point en morale de système conséquent et solide, mais seulement des lambeaux mal cousus de la robe de Socrate et du manteau d'Épi cure. Scientifiquement parlant, il n'y a de morale que dans l'Évangile, parce que l'Évangile seul a, de prime abord, enlevé la grande, l'éternelle difficulté qui a arrêté tous les moralistes. C'est un examen que nous proposons à ceux qui, parmi nous, s'occupent sérieusement de philosophie.
sur l'individualité et l'individualisme.
Je me plais souvent à me représenter quelqu'un des écrivains du dix-septième siècle, Racine, par exemple, revenant visiter son ancien séjour, et prêtant son attention au langage qui se parle dans ce même pays que ses beaux vers ont si longtemps enchanté. Je le vois assistant tour à tour aux jeux de la scène, aux séances des Académies, aux modernes exhibitions de la chaire sacrée, enfin s' appliquant à la lecture de quelqu'un des nouveaux chefs-d'œuvre auxquels une critique partiale ou éblouie décerne 1" immortalité. Au sortir de cette rude épreuve, il m'a l'air d'un homme qui vient, à tire-d'aile, de traverser le chaos, également surpris des choses qu'il a entrevues et des mots qu'il a entendus. On peut se figurer l'étonné ment d'un homme qui, dans la langue parlée autour de lui, reconnaît tous les matériaux de la sienne, mais tellement mêlés à d'autres, tellement altérés par les idées dont on les a chargés ou dépouillés, que, dans cette langue, tout lui est à la fois connu et inconnu, accessible et impénétrable. J'ose garantir que souvent il n'a
84 sur l'individualité et l'individualisme.
guère plus compris le langage qu'on parlait autour de lui que si c'eût été du copbte ou du chinois; et le moment le plus lucide de sa journée aura été celui où un homme de l'ancien monde, un vieux professeur de l'Université de Paris, a cité devant lui, dans l'original, quelques passages de Pindare ou d'Aristophane.
Son langage, à lui, a été parfaitement compris; on a quelquefois souri de son accent, qui trahit, au dire des connaisseurs, le bourgeois dune province reculée ou un descendant de réfugiés; mais le sens de ses questions a été fort bien saisi; seulement on s'est obstiné, à ce qu'il lui semble, à ne point lui répondre en français; d'où il résulte que toute information précise lui manque sur l'état intellectuel et social du peuple qu'il est venu visiter. Je soutiens que, s'il veut prolonger son séjour au milieu de nous, on le verra, ce roi de l'idiome français, s'aller asseoir sur les bancs dune école à la Jacotot ou du lycée polyglotte de M. Robcrtson.
Il y a des gens qui ont le loisir de creuser leurs rêves jusqu'au fond; heureuses gens! je les laisse en possession du mien; qu'ils l'exploitent à leur aise, et, parvenus au bout, qu'ils nous disent si le français de 1837 est encore la langue de Racine.
Pour moi, entre mille traits, il en est un qui me frappe et auquel je m'arrête. L'illustre revenant aura entendu dans la conversation qu'un savant de premier ordre étant mort, toutes les notabilités littéraires se sont fait un devoir de l'accompagner au champ
sur l'individualité et l'individualisme. 85
du repos , mais qu'un orage subit les a dispersées (les notabilités); il apprend qu'un ministre a réuni hier à sa table les premières capacités industrielles de la capitale; qu'un journal est rédigé par la plupart des illustrations et même des sommités artistiques de l'époque; que monsieur un tel doit être compté parmi les puissances intellectuelles de notre Age; que, dans un certain cas, on a fait appel, et non pas en vain, à toutes les sympathies libérales, etc., etc.
Si l'auteur (XAthalie retrouve quelque part son vieux professeur qui cite Aristophane, ils pourront lier conversation en grec, pour plus de clarté, et le docte émule de Lancelot pourra remontrer à son illustre disciple que les locutions qui l'ont étonné ne sont autre chose que la substitution de l'abstrait au concret, moins fréquente, il est vrai, que celle du concret à l'abstrait, mais également autorisée par l'usage des bons écrivains. Et là-dessus force exemples dont je me garderai bien de rapporter un seul.
Je doute cependant que notre grand poète se tienne satisfait de cette explication, qui, à vrai dire, n'explique rien. Il y a sous cette particularité de langage quelque chose de plus que de la grammaire. Dans les vicissitudes d'une langue , tout a sa cause, rien n'est fortuit, et le secret des mots doit se trouver dans les choses.
Ces locutions et bon nombre de pareilles n'ont pu s'introduire et prendre pied dans la langue qu'à la faveur de quelque changement survenu dans les
86 0VB L'mDIVIDUALITÉ ET l/iNDIVIDUALISME.
idées. Une façon de parler qui met la qualité à la place de l'être, le mode à la place de la substance, $t qui transforme une personne en une chose, doit correspondre à une tendance analogue en philosophie. Il faut que l'esprit ait une nouvelle manière de voir, d'après laquelle l'être s'efface devant sa qualité, n'en soit plus en quelque façon que le porteur, et n'inspire de l'intérêt que comme agent d'une fonction générale dans un tout intellectuel ou dans un ensemble social.
C'est vers ces causes présumées que notre œil se dirige, et leur examen ne tarde pas à rejeter dans l'ombre, comme un simple indice, le fait de langage qui nous y a conduits. En effet, ce serait en poi-même bien peu de chose que ces expressions, ai leur rencontre ne nous faisait pas remonter plus haut. Mais l'idée qui leur a donné naissance est d'une importance bien autre. Elles trahissent l'an*adulation, ou tout au moins la neutralisation de l'individualité. Et le fait s'est accompli graduellement» <Qua#d le plus pur de nos écrivains modernes a représenté un grand homme victime de la jalousie sth cerfatale, cette impropriété de langage (car il fallait 4tf$ la jalousie de quelques prêtres) impliquait déjà la tendance à faire disparaître l'individu dans la classe, 4 hû retirer la réalité pour la faire passera l'espèce. Aujourd'hui l'on va plus loin : on avait bien pu accorder à une espèce, à une classe, une sorte de réalité, tirée des caractères sensibles des individus %*i ta composent ; aujourd'hui )g réalité abandonne
SUR i/bibiyidcalité et l'individualisme. tST
même les classes, et nous la voyons passer de lindividu, seul réel dans la vigueur du terme, à la qualité, qui, détachée de l'individu, n'est rien. Ce sont aujourd'hui les idées qui vivent, les idées qui sont des êtres, et l'individu n'est plus qu'une substance neutre, un substratum indifférent, dont on ne tient pas compte.
Entendons-nous bien pourtant : un être n'est oe qu'il est que par ses qualités ; l'existence pure ne se conçoit pas; l'individu séparé de ses qualités n'est absolument rien, et la distinction de la substance et de l'accident est purement nominale, au moins pour nous; car après que nous aurons ôté à la substance tous ses accidents pour l'épurer, il ne nous restera qu'une forme vague, une ombre, le souvenir de quelque chose qui était et qui n'est plus. Insondable mystère! car après tout cela, te moi parait devoir être quelque autre chose que les qualités du moi ; des qualités doivent être portées par un être : vous aurez beau dire qu'un être n'existe pas sans propriétés, quelque chose de plus fort que vos raisonnements nous crie que ces propriétés ne sont pas Têtre. Cette idée, logée au plus profond de l'esprit humain, est la première, la plus universelle, la plus inaliénable de ses propriétés.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Sans doute, aux yeux de la pensée et de l'observation, l'individu ne doit sa réalité qu'à ses qualités : être, c'est être tel ou tel. En ce sens nous ne serions pas fondés à nous plaindre de voir attribuer une réalité objective
88 SUR l'individualité et l'individualisme.
à des qualités. Mais encore une fois, il est question d'autre chose; 11 faut distinguer entre la qualité et son idée. La qualité est réelle ; son idée l' est-elle aussi? T est-elle ailleurs que dans l'esprit? y a-t-il dans le inonde phénoménal une telle chose que des idées? les idées ont-elles un moi? vivent-elles d'une vie propre et indépendante? en un mot, sont-elles des êtres? faut-il, sous le titre de philosophie, restaurer la plus décriée et la plus froide des mythologies, et devons-nous, hommes du dix-neuvième siècle, donner des successeurs et des émules aux réalistes du quinzième?
De telles questions ne semblent pas sérieuses, et bien volontiers je les abandonne au sort qu'elles peuvent mériter; mais ce qui est plus sérieux, c'est que des notions inadmissibles en philosophie et même en pure logique peuvent très - bien prendre place dans la vie, et s'emparer, dans la pratique, du rôle que la théorie leur refuse. Les idées ne sont pas des êtres, personne ne les prend pour telles; mais qu'importe, si, en action, en influence, elles sont pourtant des êtres?
Or, elles le sont devenues; c'est-à-dire, pour parler plus exactement, que la tendance actuelle des esprits est d'immoter le concret à l'abstrait, et de neutraliser l'individualité.
L'individualité est cette combinaison de qualités humaines qui distingue un être entre tous ses semblables et ne permet pas de le confondre avec aucun d'eux. Malgré la simplicité de cette définition,
SUR L'INDIVIDUALITÉ ET l/ INDIVIDUALISME. 89
T individualité est quelque chose de mystérieux, dont l'analyse la plus subtile ne rend pas un compte exact. Derrière tous ses éléments qui se nomment, il y a une chose qui ne se nomme pas. Us l'ont produite et ils ne la peuvent expliquer. C'est par elle que l'abstrait passe au concret et que les noms communs deviennent des noms propres. On peut se demander si l'individualité n'est pas une imperfection; si l'harmonie parfaite de la partie avec l'ensemble n'effacerait pas l'individualité; si un être n'est pas individuel précisément par les parties qui le rendent moins propre à s'assimiler à la grande unité et à concourir à l'harmonie générale; on peut demander si l'idée de la perfection morale n'exclut pas celle de l'individualité, et l'on peut observer que l'être parfait n'a point d'autre caractère que celui de la perfection. Ainsi Paul, Pierre et Jean ont eu chacun leur caractère, et l'on ne peut dire celui de Jésus.
Il faut croire que l'individualité n'est pas un vice de la nature; car, s'il en était ainsi, les plus grands scélérats seraient éminemment individuels, tandis que souvent ils le sont le moins ; leurs actions seules et leur destinée les individualisent; et, en revanche, les hommes qui ont le plus honoré l'humanité ont eu un caractère très-prononcé et très-distinct. On ne citera aucun grand homme dont l'individualité n'ait été très-saillante (1).
(i) L'individualité ne se Toit guère chez les animaux; là où elle se rencontre, elle est acquis?, et par conséquent sar.s réalité.
90 SUR l'individualité et i/lnditiduaxismb.
L'individualité n'est pas une imperfection, mais une des conditions attachées à l'imperfection de la nature humaine. L'être parfait, on peut le dire, fait tin avec ses qualités; il se perd en elles; il est tout ensemble abstrait et concret ; il n est guère que le nom propre de la perfection. Dites Jésus et dites charité, vous avez dit la même chose. Mais il ne faut pas s'imaginer pour cela qu'à mesure qu'un être humain s'avance vers la perfection il soit moins individuel; il doit l'être pour marcher vers ce but. L'être parfait par nature se passe d'individualité : il a la perfection; l'être totalement vicieux s'en passerait également : il a ses passions. Le premier se confond avec ses qualités, le second avec ses vices. Un troisième, n'étant ni dans l'un ni dans l'autre cas, a besoin de trouver parmi les éléments de son être quelque point saillant, qui détermine tous les autres et leur serve de centre et de point d'appui, qui lui donne conscience de lui-même, qui assure une direction à sa volonté et une forme à sa vie; car il est dans la malheureuse et heureuse situation de n'être suffisamment déterminé ni par ses vertus ni par ses vices. Entre ces deux éléments se place l'individualité.
L' individualité n'est pas l'individualisme. Celuici rapporte tout à soi, ne voit en toutes choses que soi ; l'individualité consiste seulement à vouloir être soi afin d'être quelque chose. Et sans doute il vaut mieux pour la société que chacun soit quelque chose que s'il n'était rien.
sur l'individualité et l'individualisme. 91
Tout être ne peste pas franchement individuel ; mais tout $tre apporte dans le monde sa portion quelconque d'individualité. Quelqu'un a dit que c nous nais&Qffs originaux et que nous mourons coc pies; » fit cela n'est que trop vrai. La société tend à assimiler à poi et par conséquent à absorber ce qui appartient en propre à chacun de ses membres, ou, pour mieux dire, les individualités moins vigoureuses sont entraînées à jeter dans le fonds commun le peu qu'elles ont reçu. Qui a davantage est moins prompt à donner. Mais l'exemple, le préjugé, Tintérêt, toutes les forces rangées du côté du grand nombre, ont bon marché des âmes moins fortement constituées. Aussi rencontre-t-on dans la société des passions, des mœurs, et peu de caractères. On confond trop un caractère avec une passion.
Observez un être humain avant que le niveau ait passé sur lui; étudiez, si vous en avez l'occasion, un enfant dirigé et non pas annihilé par ce grand système d'amortissement qu'on a trouvé bon d'appeler éducation. Vous verrez, dans les sujets les moins remarquables, l'intention de la Providence de faire de chaque être un être distinct de tous les autres, un petit monde, de même qu'à l'inverse elle a fait de l'humanité un homme collectif dont les années sont des siècles. Si quelque homme a porté, du consentement unanime, le titre de grand, comptez que son image morale est gravée dans la conscience de tous ceux qui l'ont connu, de même qu'une figure humaine reste imprimée dans la mémoire de ceux
92 sur l'individualité et i/individuàlisme.
qui l'ont vue. Les hommes qui ont appartenu avec le plus d'abandon aux intérêts de tous étaient sûrement individuels; tant il est vrai que l'individualité n'est pas l'égoïsme. La gloire n'a jamais appartenu qu'à T individualité et ne peut même être conçue que par elle; car la gloire n'appartient qu'à la force, qui ne réside que dans les caractères individuels. Condition des grandes choses dans le monde réel, elle est celle des grandes conceptions dans le domaine de l'art. La trouver, la produire est le but de la poésie et son triomphe, « Nul n'est poëte, dit ce M. Daunou, s'il ne sait faire d'un mode une « substance, d'un genre un individu, d'une généra- « lité une personne, de souvenirs dispersés un sys- « tème positif, et d'éléments épars dans nos pensées « un monde visible à nos yeux. » Le poëte ne compose pas lentement ses personnages de qualités juxtaposées. Imitateur humain du divin poëte, ce sont des individus qu'il crée; c'est au concret qu'il s'élève d'abord. Qu'on nous pardonne de reproduire ici ce que nous avons écrit ailleurs : « Il y a, dans « toute réalité, dans tout fait qui s'accomplit, deux « choses distinctes, deux choses pour ainsi dire « concentriques : l'essence même du fait, et sa force mule. On peut connaître le fait par l'une ou par « l'autre. Connaître par la seconde, c'est savoir; « connaître par la première, c'est voir. Savoir, c'est « connaître la formule, laquelle est toujours plus « générale que le fait; savoir, c'est donc classer. « Voir, c'est pénétrer, à travers l'enveloppe fonnu-
sur l'individualité et l'individualisme. 93
« laire, dans 1" intimité du fait, par conséquent dans « son individualité; ce n'est pas classer, c'est nom- « mer. L'un des actes appartient à l'intelligence, ce l'autre est exclusif à l'âme. L'intelligence ne con- « nait que des abstractions et des formes : l'âme « voit des êtres et des substances; l'intelligence ne « connaît que des genres et des espèces, l'âme voit a des individualités; l'intelligence sait, l'âme voit. « N'est-ce pas dire assez que c'est l'âme qui est « poète ? »
L'individualité humaine s'absorbe dans la totalité à deux époques très-différentes de la vie des sociétés : dans leur première enfance, et dans cette époque très-avancée qui serait celle de leur mort, s'il n'y avait pas pour les nations décrépites une chaudière de Pélias. A la première de ces époques, r homme se reconnaît faible contre la nature ; il a besoin de se sentir membre d'un tout; il vit avec ce tout sur le fonds encore inépuisé des traditions primitives, qui appartiennent à tous et à personne; il cultive peu son individualité, qui lui servirait peu; la pensée de tous est sa pensée, le caractère de tous est son caractère; tout ce qui se fait alors est l'œuvre de tous; l'époque, la société peuvent être individuelles : l'individu seul ne l'est pas.
Tout l'intervalle qui s'étend de ces premiers âges aux derniers est rempli par les triomphes de l'individualité. Puis viennent les temps où, la société étant très-forte, l'individu n'a pas besoin de l'être. Toute force naturelle n'agissant qu'autant qu'elle y
9& sub l'individualité et i/im>mauÀustfE.
est nécessitée, l'individualité se replie ou se restreint, on peut dire qu'elle est mise à la retraite. Les théories alors se formulent et viennent concourir avec les faits. Tout porte les regards du détail sur l'ensemble, tout invite à généraliser; on se pousse les uns les autres dans cette voie; on ne pense jamais avoir assez généralisé, assez abstrait. Dans r histoire, après avoir passé des personnages aux passions, des passions aux mœurs, on passe des mœurs aux idées séculaires, aux idées de ce vaste esprit humain dont la vie, depuis le commencement du monde, est un raisonnement continu. On trouve aux événements des lois, puis des lois à ces lois, et de cette hauteur on n'a garde de discerner des individus. En poésie, les personnages réels, les êtres ayant chair et os, ne sont plus que des porteurs d'idées; l'idée est le héros du poëme; c'est elle qui combat, elle qui tue, elle qui prend des villes, elle qui fonde des États; on conçoit un poëme pour une idée préconçue, à laquelle on adapte des personnages presque aussi abstraits qu'elle-même ; je pense que ce n'est qu'une transition, et que dans peu l'on verra l'idée devenir franchement le protagoniste du drame ou de l'épopée : mais le jour que la chose aura lieu, la poésie sera morte. Dans la société, chose qu'on ne peut trop admirer, l'individualisme est sur le trône et l'individualité est proscrite! L'être réel, vivant, portant un cœur et une conscience, est tout près d'être nié; il ne lui est permis de se sentir vivre que dans le grand tout dont il fait partie ; ce
sua i/nronm)UAXiTÉ et l'individualisme. 98
panthéisme social ne lui laisse pas plus de personnalité que n'en a la goutte dans l'Océan; ce n'est plus un homme, c'est un chiffre, une quantité , une fonction, tout au plus un ingrédient; les individus étaient autrefois des médailles dont le fruste même avait son prix : ce sont aujourd'hui des écus ou des gros sous dont le marchand ne s'amuse point à regarder l'empreinte à mesure qu'entre ses doigts ils glissent pièce à pièce, et pièce à pièce ils remontent. Il parait expédient que des qualités trop prononcées s'effacent et que tous les angles saillants deviennent des angles rentrants, que chacun ne se cultive que dans le sens de la société, laquelle a besoin de ses talents, de sa fortune, de ses forces, et non pas de lui. Alors les hommes distingués ressemblent à des» exemplaires parfaitement imprimés d'un même écrite et non à ces patientes copies du moyen âge, où 1& copiste, quoique fidèle, savait bien faire entrer quelque chose de son caractère et presque de sa pensée.
La métaphysique en faveur chez nos jeunes écri^ vains n'est pas la cause de cette tendance ; elle e» est l'effet. On peut juger, à sa1 physionomie vague et) à son peu de rigueur scientifique, qu'elle est plutôt un sentiment qu'un système1; mais la direction qui1 la porte à substituer partout l'abstraction aux existences concrètes, les forme» idéales aux corps, les lignes aux solides, ne laisse pas d'avoir quelque influence sur un état moral dont elle n'a été d'abord que le symptôme.
Je ne voudrais pas faire de la politique; mais je
96 SUE l'individualité et l'individualisme.
ne saurais m'empêcher de remarquer que, dans le gouvernement des États, l'incarnation du pouvoir est un fait à peu près^aboli; que l'État n'est plus une famille bien ou mal dirigée, mais un mécanisme plus ou moins bien monté ; que les lois, les principes, les systèmes et les opinions, c'est-à-dire des idées, ont pris la place de ces forces vivantes et sensibles dont les caprices mêmes faisaient sentir la présence d'une personnalité; les êtres les plus fortement organisés ne prétendent à rien de plus aujourd'hui qu'à représenter une idée; peut-être, et je le veux croire, c'était là, même jadis, le fond de leur rôle; mais ils ne s'en doutaient pas, ni eux ni personne; les hommes cachaient les idées : aujourd'hui les idées cachent les hommes; cette différence a beau être d'opinion : cette opinion est un fait, et un fait puissant.
Les nouveaux principes, élevés à leurs dernières conséquences, à la portée transcendentale que leur décerne le plus froid des mysticismes, finiraient par faire passer à la société tous les caractères et toute la personnalité de l'individu. Entre cette prétention et sa réalisation la nature humaine s'élève comme une barrière insurmontable. La volonté, la conscience et l'amour resteront en propre à l'individu; mais il n'est pas douteux que l'individualité ne soit menacée à la fois par ce qu'il y a dans l'état du monde actuel de mauvais, de bon, et, en tout cas, d'inévitable. A moins de ne voir autre chose dans le précédent déploiement de l'individualité que des avances tem-
su* l'individualité et l'individualisme. 97
poraires faites par la nature humaine dans l'espoir d'un état définitif où elle pourra se démettre de ses fonctions et rentrer dans le repos, on ne peut douter que le niveau passé sur toutes les saillies du corps social ne soit au préjudice de ce corps lui-même, aussi bien que de la beauté de l'existence humaine- Cette espèce de démocratie spirituelle, qui se pose comme le « Dieu jaloux » vis-à-vis de notre nature morale, oublie que, quand le ressort de l'individualité aura été brisé, son ressort à elle sera bien près de lêtre, et que, portée par l'individualité au degré de force et de consistance dont elle jouit, elle ne peut sans danger nier son origine et condamner la source d'où tout entière elle a jailli. Le jour où « les religions et les philosophies » de Jocelyn auront assez « élargi l'œil humain pour apprendre à l'homme « qu'il n'est qu'une partie imperceptible d'une im- « mense et Solidaire unité, que l'œuvre de son pert fectionnement est une œuvre collective et éterc nelle, » c'en sera fait de la nature humaine et de l'avenir des sociétés.
Elle oublie encore, la société, que, toute respectable et nécessaire qu'elle est, l'homme ne fut pas créé exclusivement pour elle ; qu'elle est aussi bien le moyen de l'individu que l'individu est son moyen ; que la Providence, peut-être, a moins commis l'homme à la garde et au perfectionnement de la société que la société à la garde et au perfectionnement de l'homme ; que l'humanité n'est réelle et vivante que
dans l'individu; que lui seul aime, croit, espère,
98 sur l'individualité et l'individualisme.
obéit ; qu'il est donc le véritable objet de l'attention divine et du jugement divin; que ce n'est pas la société, mais l'homme, qui comparaîtra, et qui déjà tous les jours comparaît devant le tribunal éternel. U faudrait faire totalement abstraction d'une économie future pour méconnaître ou mépriser ces vérités; c'est parce qu'on croit peu ou qu'on ne pense guère à l'avenir des individus qu'on parle beaucoup de celui des sociétés; et la croyance vive, l'attente sérieuse d'un autre monde suffiraient pour réveiller dans les âmes l'individualité qui s'éteint sans remède dans l'absence de cet immense intérêt.
Dieu, qui sait mieux que nous ce que vaut l'individualité, et qui d'avance a vu les dangers qui la menaceraient et les moyens de la préserver, Dieu qui, d'une autre part, a voulu l'individualité et non Tindividualisme, a, par un même fait, assuré l'une et réprimé l'autre; l'Évangile, le plus social des systèmes, est en même temps l'asile le plus inviolable de l'individualité.
Nous avons déjà fait entendre que la religion, en ouvrant à l'individu, au delà du terrestre avenir des sociétés, un avenir immortel, dont sa moralité déterminera la nature, que la religion, par ce seul fait, tient l'individualité éveillée et debout. Et plus cette croyance est vive , cette attente sérieuse , plus l'effet dont nous avons parlé est intense et profond. On peut déjà, sur cette seule idée, juger de. la convenance de l'Évangile avec les intérêts de l'individualité. Mais il faut prendre garde encore à
SUR L'INDIVIDUALITÉ ET L'iNDIVIDUAXISm. 99
la manière dont l'Évangile se présente à l'homme.
A ne juger du christianisme que par certains systèmes religieux qui ont usurpé sa place et son nom, on pourrait croire cette religion mortelle à l'individualité. A Dieu ne plaise que nous lui fassions cette injure! Ceux qui ont conçu la religion chrétienne comme on peut concevoir l'État, c'est-à-dire comme une société involontaire, à laquelle on appartient par le fait de la naissance et dont on accepte les institutions sans examen et sous l'empire d'une inflexible nécessité ; ceux qui ont résumé ou enveloppé toutes les obligations religieuses dans celle d'une foi aveugle à la foi d'un corps qui se charge de croire pour tous, d'un corps qui sait ce que chacun de ses membres peut ignorer, et qui vit d'une vie dont la conscience peut manquer à chacun de ses membres ; ceux qui ont interdit le contact immédiat de chaque individu avec la Parole de Dieu, ceux-là ont établi un système fort bien calculé sur quelques-unes des tendances de la nature humaine, mais nullement d'accord avec les intentions du Dieu de l'Évangile.
L'Évangile s'adresse aux individus. Ce n'est pas à un homme abstrait, négatif, neutralisé par les idées de tous, qu'il jette sa parole; c'est à vous, c'est à moi, c'est à lui, c'est à chacun, tel que la nature le fait et le donne. C'est à chaque homme, immédiatement, que Dieu dit dans l'Évangile : « Venez, et « débattons nos droits ! » Chaque homme est pris à partie dans ce qu'il a de propre et d'exclusif; aucun être collectif ne s'interpose entre lui et Dieu; au-
ifif) sur l'individuauts et l'individualisme.
cune idée nationale ou séculaire ne répond, en son nom, au divin interrogatoire ; c'est de lui-même et de lui seul qu'il est question, comme s'il était tout Sfjul au monde, comme s'il était toute l'humanité. Sans cette condition la Parole retentit vainement pour nous, qui ne sommes plus nous. Pour devenir chrétiens il faut d'abord que nous soyons nousmêmes. Pour faire des chrétiens, Dieu veut d'abord trouver des hommes. Bien loin, donc, de redouter l'individualité, cette religion l'accepte, la cherche, la renforce et la consacre. Que de fois elle a exhumé de dessous mille décombres cette personnalité qui avait cessé d'être nôtre, et qui, sans cet appel puissant, ne se fût peut-être jamais retrouvée ! L'Éyangile aime l'individualité, parce que l'individualité est une force, et que le trésor qu'il apporte ne sera bien gardé et bien défendu que par les forts. C'est pourquoi il s'empresse d'exploiter l'individualité où il la trouve, et de la réveiller, de la créer pour ainsi dire, où elle ne paraissait pas. Le vrai chrétien, j'entends celui qui ne l'est ni par convention, ni par héritage, ni par système, ni par esprit de parti (notez bien tous ces points), le vrai chrétien est éminemment individuel, et tout ce qui le caractérisait avant sa conversion devient ensuite plus prononcé et plus saillant. Il secoue loin de lui tout ce que le monde lui avait ajouté, et s'empare avec joie de tout son être, dont il avait perdu la libre disposition et presque le souvenir. Cette individualité n'a point à s'effacer devant la loi, car la
sur l'individualité et l'individualisme. 401
loi n'est venue neutraliser que le mal ; et il est vrai, dans toutes les applications possibles, que « là où « est l'Esprit de Dieu, là est la liberté. » Cette individualité n'isole pas l'homme ; comment serait-il isolé par une force qui, en elle-même, n'a rien d'insocial, et qui vient de recevoir le sceau et l'impulsion de la charité ?
Je crois fermement que le christianisme est destiné à maintenir dans le monde l'individualité, que menacent tant de causes différentes. Je crois encore que c'est à l'individualité qu'il faut demander les moyens de cette restauration sociale, invoquée par les opinions les plus diverses. Nous pourrons revenir sur cette dernière idée.
DU RÔLE DE L'INDIVIDUALITÉ DANS l'<EUVBE D'UNE RÉFORME SOCIALE,
(A r occasion de la préface de Jocelyn.)
Toutes les constitutions, tous les systèmes politiques menacent l'individualité; et c'est une chose digne de toute considération que la société, dont la lutte avec Y individualisme ne finit jamais, ait si bon marché de l'individualité, dont la nature est bien plus noble et les droits bien plus sacrés. Comment se fait-il que, retenant avec tant d'obstination un côté de notre personnalité, nous nous laissions si facilement enlever l'autre? que, si âpres à défendre notre volonté, nous le soyons si peu à protéger notre pensée ? Comment concilier tant de résistance et tant d'abnégation? une tension si énergique, un relâchement si extrême ? Je ne puis pas même aborder cette intéressante question. Je remarque seulement qu'entre la société et l'individualité, le danger, à présent comme toujours, est du côté de la
seconde, et qu'aller au secours de la première, c'est aller au secours du vainqueur. C'est ce que font aujourd'hui des hommes distingués qui paraissent avoir confondu l'individualité avec l'individualisme, et qui, justement effrayés des ravages de l'un, ont conclu sans assez de réflexion à l'abolition de l'autre, comme si, pour dépouiller l'homme de son injustice, il. fallait le dépouiller de lui-même; comme si les deux éléments que nous venons de nommer étaient un même élément; comme si l'on ne pouvait rendre l'homme propre aux usages de la société qu'en l'anéantissant. Dans quelque sens que l'entendent ces penseurs, ils vont trop loin; sous quelque aspect qu'on envisage la personnalité humaine, soit comme siège de la volonté ou comme siège de la pensée, la société ne peut ni exiger ni espérer d'elle une complète abdication; l'individualisme lui-même, sous un rapport, mérite d'être défendu, et jusqu'à un certain point, ce sont aussi ses droits, en même temps que ceux de l'individualité que nous allons revendiquer contre M. de Lamartine; car il y a un point, un point délicat et sublime, par où ces deux forces se touchent, et où l'amour de soi et le respect de soi s'identifient et se confondent. C'est pour le moi tout entier que nous plaidons, car c'est le mot tout entier que M. de Lamartine accuse et proscrit.
« L'œil humain, dit-il, s'est élargi par des
a religions et des philosophies qui ont appris à « l'homme qu'il n'était qu'une partie imperceptible
404 DU RÔLE DE i/lNDIVIDUÀLITÉ
c d'une immense et solidaire unité, que l'œuvre de c son perfectionnement était une œuvre collective c et éternelle. *
Il faut d'abord ouvrir ces paroles et en tirer tout ce qu'elles renferment.
L'homme n'existe plus pour lui-même, mais pour tous; son existence n'est que relative; il n'a été créé qu'en vue de la société, laquelle n'existait point encore ; le premier homme et le dernier n'ont ainsi aucune valeur intrinsèque; c'est en vain que l'individu se sent individu, en vain que les éléments dont il est formé font de lui une unité, un tout, un monde : tout cela était d'avance annulé ; en vain qu'il porte une conscience, qui n'est que la révélation d'une responsabilité personnelle : l'unité seule est solidaire, et tous répondent de tous; en vain qu'il se flattait d'être vu de Dieu, et cette pensée faisait à ses yeux la dignité et la moralité de son être : il n'est qu'une partie imperceptible de l'immensité; Dieu, sans doute, peut le voir, mais Dieu ne le regarde pas : Dieu ne regarde que la société, seule personnalité réelle, seul homme complet et véritable, seul digne, par conséquent, d'obtenir et de fixer les regards divins. En un mot, l'homme, dans le système que nous étudions, ne conserve pas plus d'individualité que n'en a la goutte d'eau dans l'Océan; il n'est pas plus distinct que la molécule qui, dans une masse de matière, ne compte que comme substance et comme poids ; il est aussi saisissable qu'un degré dans la lumière, dans la cha-