DANS L'CEUYRE D'UNE RÉFORME SOCIALE
leur et dans le son. Tel est l' homme de M. de Lamartine.
Je ne crains pas de dire que si la phrase citée ne signifie pas tout cela, elle ne signifie rien. La pensée de M. de Lamartine ne subsiste qu'avec et par ces développements. Et qu'on n'allègue point l'endroit où l'auteur parait prescrire à Yhomme une œuvre de perfectionnement; qu'on ne dise point que ces mots réhabilitent l'individualité en proposant à r homm# un but. qui n'est point placé hors de lui; qu'on prenne garde aux * mots qui suivent : cette œuvre est représentée comme collective et éternelle; ces deux termes font assez voir que Yhomme dont il s-' agit ici est l'homme générique, non l'homme individuel, et que te perfectionnement dont on nous parle concerne l'humanité tout entière, et non chacun de ses membres pris en soi.
Une telle doctrine, qui renverse tout ce qu'on a tenu jusqu'ici pour inébranlable, ne saurait être1 appuyée sur une trop grande autorité. Entièrement différente de tout ce que les religions ont enseignéf il faut qu'elle produise des titres plus imposante qu'aucune d'elles. N'ayant point été révélée par la conscience, il faut quelle le soit par une voix plus haute. Elle vaut bien la peine qu'un nouveau Moïse la proclame sur un nouveau Sinaï au milieu des éclairs et de la tempête. Au lieu de cela, on non* apprend que « des religions et des philosophie* e&t c élargi l'œil humain, et ont enseigné à l'honi- « me, etc., etc. » Quelles sont ces» religions et ce#
philosophies ? Là-dessus silence complet. Derrière ces paroles sacramentelles quels noms trouvons* nous? Henri de Saint-Simon et le curé de Valneige. Et qu'ont-ils fait, ces nouveaux prophètes, pour imprimer dans la conscience humaine une vérité qu'il faut réaliser pour la faire croire, une vérité qui doit se faire sentir pour se faire accepter, condition indispensable de toutes les vérités morales? Ils ont enseigné; c est-à-dire qu'ils ont parlé, raisonné, conclu! Gomme si de telles véritésftentraient dans l'âme par voie d'enseignement! Comme si un sentiment pouvait procéder d'autre chose que d'un fait! Gomme si la vie pouvait se cueillir sur un syllogisme ou découler d'un théorème! Gomme si un apophthegme, un Machispruch , diraient les Allemands, allait changer la nature humaine! En vérité, à la vue de cette révolution sociale s' apprêtant à surgir d'une phrase, à la vue de tout ce système de devoirs échafaudé sur une combinaison de sons, sur un jeu de paroles, on se rappelle involontairement ces vers d'un grand poëte qui manque malheureusement à notre époque :
Est-ce que Ton doit choir Après avoir appris l'équilibre des choses ?
En attendant que quelque signe dans les cieux ait autorisé la nouvelle doctrine, voyons si la raison, qui est un signe sur la terre, peut lui prêter quelque autorité ou du moins quelque vraisemblance. Examinons l'œuvre nouvelle des religions
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et des philosophie* dans le secret desquelles peu d'adeptes ont été admis, et tâchons de montrer que ces religions sont bien peu humaines, c'est-à-dire bien peu religieuses, et ces philosophies bien peu humaines encore, par conséquent bien peu philosophiques.
Mon respect pour les professions de foi antérieures de celui qu'on a proclamé le poëte chrétien de l'époque ne me permet pas d" hésiter sur Tordre de mes arguments. Je dois avant tout lui opposer ou lui représenter sa foi. Je dois, de prime abord, faire ressortir à ses yeux ce qui, dans son système, est directement contraire à la lettre ou à l'esprit du christianisme.
Toute profession religieuse, même celle de T humanitarisme, repose sur la conviction, état individuel qui, pour être vrai, a dû être librement obtenu. Cette liberté de former et de suivre sa conviction s'appelle dans son principe liberté de conscience et dans ses effets liberté de culte. Elle est inhérente à toute religion, si nous attachons à ce mot sa notion la plus pure ; et elle est, de fait, essentielle au christianisme, qui se propage d'âme en âme, et ne reconnaît entre lui et les hommes d'autre lien que la persuasion. Or, cette liberté, que le christianisme réclame, l'humanitarisme l'exclut ; car permettre l'individualité sur ce point, ce serait la permettre sur tous les autres; lui laisser l'asile de la conscience, c'est lui laisser un trône; admettre, ne fût-ce que le nom de la conscience, c'est admettre dans
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l'homme quelque chose de plus haut que la société* et, en d'autres termes, faire l'homme plus grand qu'elle. Ce n'est pas qu'en bonne doctrine la liberté de conscience ne soit très-compatible et très-harmo1 nique avec la société ; mais non pas avec la société se posant comme elle le fait dans le système huma* ni ta ire. Ce système, commençant pat nie? l'individualité, ne peut pas l'affirmer ensuite sans se nier soi-même. Après avoir déclaré que l'humanité ne peut voir dans l'individu « qu'uri obstacle ou un (c moyen, » on ne peut consentir qu'il prête l'oreilley avant tout et après tout, à la voix de son meillcwt moi, et qu'il obéisse absolument à ce mot, c'est-àdire qu'il devienne son but à lui-même; car par là même il devient virtuellement un obstacle, et le système est anéanti avant son établissement. La liberté de conscience constitue l'individualité avec ses caractères les plus énergiques et les plus élevés j la liberté de conscience appelle but ce que vous appelez moyen, et moyen ce que vous appelez but ; eomment pourrait-elle être concédée dans Tordre de choses que vous imaginez? Et vous qui l'aimez, vous qui l'avez défendue, quels adieux lui ferezvous, et quelles raisons, à l'instant de vous séparer d'elle, lui donnerez-vous de votre abandon ?
Mais voici quelque chose de plus grave; car enfin, cette liberté, et la conscience elle-même, où puisent-elles leur valeur si ce n'est dans la croyance' et dans l'attente de l'immortalité ? Or, cette croyance' et cette attente ne sont pas seulement un hors-
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d'tmivre, mais un embarras, mais une contradiction, dans le système que vous avez embrassé» Aussi longtemps, en effet, que l'homme est immortel, il vaut plus que l'humanité qui ne Test pas. Aussi longtemps que l'individu attend un jugement au delà de ce monde, il est plus grand que la société, qui a en attend point. Il ne peut admettre d'égalité entre lui-même, qui est un être, et la société, qui n'est pas un être, mais un arrangement entre les êtres. Il sent que la substance remporte sur la forme, et ce qui doit durer sur ce qui ne dure pas. (.'immortalité de l'âme détrône la société, et la met aux pieds, non de l'individu sans doute, mais de l'individualité.
Rapprochons-nous davantage encore du centre de la notion de religion, n envisageant en elle que ce qu'elle a de plus intime et de plus essentiel . Religion est obligation, de même qu'à son tour obligation est religion. Ou cette notion est sans réalité, sans application, ou elle institue irrésistiblement le mot individuel. Elle le proclame, elle le consacre, elle indique à notre adoration le plus profond des mystères et à la fois le plus voisin de nous, puisqu'il est nous-mêmes. Un être pourvu du sentiment du moi est par là même complet comme Dieu, et vaut plus que tous les mondes à la fois, lesquels étant en Dieu ne s'additionnent point à lui, tandis que Dieu et l'homme, ou plutôt Dieu et un homme, s'additionnent et font deux. Or, se servir du mot pour faire avec mérite ce que l'univers fait sans
mérite, je veux dire pour se rejoindre volontairement au moi divin et s'absorber en lui, là était la tâche de l'homme, sa gloire, et la gloire même de Dieu. Sans l'existence du moi créé, en face du mot incréé, point d'harmonie dans l'être des choses, point de réel accord, puisque accord suppose dualité; et Dieu, s'il est permis de s'exprimer ainsi, Dieu restait incomplet, comme la lumière sans le regard, comme l'espace sans la matière, comme une équation à terme unique. On oserait dire, si l'on ne craignait d'être mal compris, que le second mot était une condition constitutive du premier, et que, dans un sens moral, l'homme fait partie de Dieu. En aucun cas, il importe bien de le remarquer, l'éternelle harmonie ne pouvait être troublée à son centre; le péché même ne l'a point compromise dans ce sens; l'ordre est irrévocablement garanti; et même aux yeux des créatures il sera manifeste, lorsque Dieu aura, suivant sa promesse « réuni toutes « choses en Christ (1). » Mais la circonférence pouvait être agitée d'un trouble qui ne devait pas retentir au centre, dans lequel tous les rayons arrivent rectifiés. Si en Dieu même la gloire et la paix ne sont jamais altérées, parce que par rapport à lui tout désordre est réparé en même temps que commis, ou que tout désordre devient ordre à ce point de vue suprême, le désordre n'en est pas moins réel, intrinsèque à l'endroit où il a lieu, et ce désordre, quelle que soit la variété de ses formes,
(i; Éphésient, I, to.
dans l'oeuvre d'une réforme sociale. \\i
revient toujours à ceci : le moi relatif se faisant absolu. Tout péché est une expression, une forme de cette idée. Mais de même, toute religion est la réalité de l'idée inverse, le mot se reconnaissant relatif à Dieu, et, dans l'acte de cette absorption glorieuse, se perdant tout à la fois et se retrouvant, se prononçant pour s'annuler, s' annulant pour se prononcer. Et cet acte se renouvelle en principe chez tout être capable de dire mot. Et nul objet, nul assemblage qui ne peut dire moi ne peut consommer cet acte. Et la société, par conséquent, n'a aucun rapport direct avec Dieu, et elle ne lui correspond que dans chacun de ses membres.
Faut-il rappeler à M. de Lamartine que les préceptes et les promesses évangéliques s adressent immédiatement à l'individu, et ne vont qu'à travers r individu à la société, dont T Évangile, il faut bien en convenir, ne fait aucune mention expresse, et qu'il a pour ainsi dire ignorée? Je le dis parce que cela est vrai, au risque de scandaliser les inventeurs du christianisme humanitaire, à qui pourtant il ne faudrait qu'un peu d'attention pour retirer de ce fait autant d'édification qu'ils en reçoivent de scandale. Partout dans r Évangile la société, même spirituelle, est présentée comme le moyen du perfectionnement individuel, bien entendu que ce perfectionnement se résume dans la charité, qui est la sociabilité par excellence. Si, dans l'Ancien Testament, l'idée et le mot de peuple reviennent à chaque instant ; si Ton y voit un peuple pris en masse, individualisé,
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traité comme un homme indivisible, ce n'est là que la dure enveloppe de ridée évangélique. Le peuple juif enfermait les âmes fidèles, comme autant de grains d'une semence bénie; l'Église chrétienne, comme une élite d'individualités exquises, était contenue dans la nation juive; à l'apparition du soleil de justice, le fruit réchauffé et dilaté a fait éclater l'enveloppe; l'unité factice a disparu, et l'individualité s'est montrée dans sa gloire. Il y a sans doute encore un peuple de Dieu; mais ce peuple, formé de l'association volontaire des âmes croyantes, est moins l'œuvre que le résultat de l'œuvre, la somme des conquêtes du divin monarque, un moyen de les conserver, de les affermir et de les multiplier. N'y eût-il qu'un chrétien sur la terre, il fixerait, de préférence à tout le reste du genre humain, les regards de l'Éternel ; et si Ton veut savoir de quel prix est aux yeux du Maître la possession d'une seule âme, qu'on se rappelle qu'il y a plus de joie parmi les anges du ciel pour un seul pécheur qui s'amende que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont point failli.
L'Évangile est rempli de passages dans le môme sens. Mais ne suffit-il pas de rappeler à M. de Lamartine que la prédestination, dogme que nulle communion chrétienne n'a rejeté et devant lequel s'incline la philosophie, est individuelle? Maintenant, que Dieu ait décrété ou seulement prévu le sort de chaque âme, il n'importe quant à la question présente. Dans un cas comme dans l'autre, il est clair
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que chaque âme a distinctement existé pour Dieu, d'éternité en éternité; que d'avance et irrévocablement chaque âme a été jugée ; que les regards de Dieu l'ont suivie, entre toutes les âmes, dans la vie, dans la mort et dans l'immortalité. Gomment, après cela, contester à l'individualité sa valeur intrinsèque, et je puis ajouter sa sainteté ? Gomment jeter dans une masse confuse, fondre dans le lingot social, l'être que Dieu a mis à part, et qu'à part encore il a honoré de son amour, et, s'il faut tout dire, honoré de sa colère? Il est bien malheureux, mais qu'il est grand aussi, l'être qui a pu irriter Dieu!
Il faut, je l'ai montré plus haut, pour réaliser le système nouveau, commencer par effacer des consciences le dogme de la vie à venir. A cette condition seulement vous créerez la personnalité sociale ; à cette condition vous ferez passer la société du rang de simple arrangement à la dignité d'être ; à ce titre vous en ferez le Dieu de votre nouvelle religion. Il n'y a rien d'excessif dans cette conséquence du système ; car, aucun artifice de logique ne pouvant charger l'humanité d'une responsabilité quelconque, aucune fiction ne pouvant l'investir des attributs de l'homme individuel, et par conséquent de la religiosité, l'humanité n'a point de religion, point de Dieu ; elle est son propre Dieu ; elle est du moins une partie de Dieu ; car elle est une partie de l'ordre des choses, et M. Lerminier ne nous a-t-il pas appris que Dieu c'est V ordre des choses? Je ne doute pas que M. de Lamartine n'ait hor-
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reur de cette conséquence ; mais certainement 1 athéisme est au fond de ce saint-simonisme édulcoré. Aucune âme ayant foi en Dieu ne peut, avec réflexion, adopter une pareille théorie ; elle y voit, elle y sent trop bien l'apothéose de la volonté humaine, l'adoration de la nature humaine. Que la répugnance et l'effroi de ces âmes avertissent M. de Lamartine, et qu'il tremble de se voir imposer, à la place du Diéb de sa mère, je ne sais quelle abstraction, je ne sais quel être dont les têtes se comptent par milliers de millions et qui n'a pas un cœur, quelque chose, en un mot, comme le Dieu qu'adore Harold :
Ce Pan mystérieux, insoluble problème,
Grand, borné, bon, mauvais
Être sans attribut, force sans providence, Exerçant au hasard une aveugle puissance ; Vrai Saturne, enfantant, dévorant tour à tour; Faisant le mal sans haine et le bien sans amour (1).
Je ne puis me défendre ici d'une triste réflexion : Pourquoi les grands esprits n'ont-ils pas autant de courage que de grandeur? Pourquoi font-ils aussi bon marché de leur individualité que les esprits de médiocre valeur? Pourquoi le torrent du siècle, en rongeant ses rives, emporte-t-il le chêne aussi bien que l'arbrisseau? Pourquoi Chateaubriand, Lamennais, Lamartine sont-ils devenus les vassaux de l'esprit du siècle? Quelle pitié de les voir marcher sous les bannières qu'ils auraient dû arracher! Quelle
(i) Dernier Chant de Childe- Harold y par M. de Lamartine, X.