DANS L'CBUYRE D'UNE RÉFORME SOCIALE
pitié surtout qu'ils s'imaginent commander là où ils obéissent, faire la leçon quand ils la répètent, qu'ils ne s'aperçoivent pas que le sourire se mêle aux applaudissements, et que leur empire est une servitude! Nobles génies, dans vos voies individuelles, la gloire vous eût-elle manqué? Quel besoin aviez-vous de prêter à des noms obscurs l'éclat de votre nom, et vos sublimes talents aux Pierre l'Hermite de la nouvelle croisade? Quoi! Chateaubriand, chevalier du christianisme social ! Lamennais, hiérophante de l'émeute! Lamartine, lauréat de l'humanitarisme! Quelles méprises! quelle douleur! On peut donc avoir tous les courages et n'avoir pas celui de l'esprit !
Mais il faut poursuivre et achever notre tâche.
Supposons, quoique à regret, que M. de Lamartine ne s'arrête pas devant les conséquences irréligieuses du système qu'il a épousé. Ces conséquences mises à part, le système présente des difficultés internes, des impossibilités psychologiques sur lesquelles nous devons appeler son attention.
Avant tout, nous demandons : l'individu existet-il, oui ou non? En d'autres termes, l'homme portet-il en lui, avec le sentiment d'une existence propre, la conviction d'une destination et d'une responsabilité personnelles? L'homme est-il muni de forces qui aboutissent plus loin, plus haut que la société? Ce caractère est-il le partage des âmes les plus sympathiques, les plus aimantes, les plus disposées à se subordonner à l'ensemble ? Pour abréger, le mot
n'est-il pas en chaque être la base de l'existence humaine, le point de départ et le point de retour de toute vie? Une réponse affirmative à ces questions ébranle le système de M. de Lamartine.
En second lieu, ce système ne repose-t-il pas sur une pétition de principe, sur une assertion gratuite? On affirme que l'individu existe uniquement pour la société; mais le prouve-t-on? nullement. On n'a, pour soutenir cette doctrine, qu'un sophisme, une équivoque. Nul doute que, dans le conflit des intérêts, l'individu ne doive céder à la société ; si l'intérêt de deux vaut mieux que l'intérêt d'un seul, combien plus l'intérêt de tous! Mais l'individu n'est pas l'individualité. Bien loin de contredire à l'intérêt de tous, l'individualité peut être considérée et présentée comme l'intérêt de tous. Elle n'est qu'une manière d'exister applicable à tous, et la question n'est nullement de savoir si l'individu doit subordonner son avantage au bien général (qui peut en douter?), mais si l'individu doit rester lui-même. Vous dites que non, mais encore une fois le prouvez-vous? Combien la thèse contraire est plus fecile à établir! Combien, en considérant la profondeur du moi en chaque homme, combien, en admettant le dogme de sa perpétuité, n'est-il pas naturel d'admettre que la société a été créée pour l'homme, plutôt que l'homme pour la société ! Il importe seulement de se bien expliquer, et de montrer sous le mot homme tous les hommes pris individuellement. Dieu, par amour pour tous les hommes, a voulu
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qu'ils formassent une société. Il a ordonné pour ces êtres Y arrangement qui leur convenait le mieux, mais il n'a pas créé les êtres pour Y arrangement. Il a vu, ce Dieu tout sage, et il a déclaré, qu'il n'était pas bon que l'homme fût seul. Il a, en conséquence, coordonné l'homme à l'homme ; il a voulu que l'homme ne pût devenir homme que par ce contact; il a attaché à l'état social le développement de toutes nos facultés de l'âme et de l'esprit ; il a rendu la société aussi essentielle à l'homme que son cœur et son cerveau; il ne l'a voulu, il ne l'a conçu qu'associé ; et de même qu'il l'a fait essentiellement être mixte par l'indissoluble union du corps et de l'âme, il l'a fait essentiellement social, faisant dépendre son caractère d'homme de celui de sociétaire. On voit que l'importance de la société est grande ; mais cette importance étant toute relative à l'individu, n'est, sous un autre nom, que l'importance de ce dernier; en sorte que, des faits que nous venons de reconnaître, il y a tout un abîme jusques à se représenter la société comme un être; la société n'existe point hors de l'individu; elle est dans l'individu lui-même, comme une inclination, un besoin, un attribut; la société, c'est l'homme cherchant son semblable. Adorable et touchant mystère, que nos passions ont recouvert d'un voile de sang et sur lequel maintenant nous étendons le brouillard de nos systèmes!
La société étant en nous, pourquoi donc nous l'opposer comme un être hors de nous, comme un
fantastique rival? Pourquoi provoquer entre ces deux idées un duel à outrance dans lequel l'un ou l'autre doit périr ? Pourquoi proscrire l'individualité qui ne proscrit pas la société? Pourquoi tenter l'inutile et l'impossible ?
Ici j'attaque le système avec ses propres armes, et M. de Lamartine va me servir d'auxiliaire. S'il a erré, c'est par zèle pour la société ; c'est le bien de la société qu'il cherchait; je le cherche avec lui. C'est dans l'intérêt de la société que je plaide pour l'individualité. Je veux l'homme complet, spontané, individuel, pour qu'il se soumette en homme à l'intérêt général. Je le veux maître de lui-même, afin qu'il soit mieux le serviteur de tous. Je réclame sa* liberté intérieure au bénéfice de la puissance qui prétend s'imposera elle. La justice et la raison, lois universelles, sont les souveraines dont l'individualité doit assurer et relever le triomphe.
Fixons bien notre point de vue. Il s'agit ici, dans une mesure quelconque, d'une utilité à recueillir par la société, d'une abnégation à obtenir de l'individu. Sous ces deux rapports, il est de l'intérêt de la société de mettre de la mesure dans ses prétentions.
Sous le premier rapport, il est certain que, si Ton fait trop abstraction de l'individualité, on s'enlève le ressort le plus énergique de la perfectibilité ; car c'est dans ce qu'il a d'individuel que réside la vraie force de chaque homme, sa moelle morale ; et puiser à côté de ce point, c'est puiser à côté de la source,