‹ MélangesChapitre 10 sur 59 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

COMMENT I \ RÉDACTION DES CAHIERS ACHEVA DE KAIRE PÉNÉTRER L'IDÉE D'UNE RÉVOLUTION RADICALE JUSQU’AU PLUS PROFOND DE L'ESPRIT DU PEUPLE.

Presque toutes les institutions du moyen Age avaient eu un caractère d’audace et de vérité. C’étaient des lois imparfaites mais sincères. L’astuce ne s’v rencontrait pas plus que l’art. Elles donnaient toujours tous les droits qu’elles semblaient promettre. Eli même temps qu’on avait appelé le tiers étal à faire partie des assemblées générales de la nation, on lui avait accordé une faculté illimitée d’y exprimer ses plaintes et d’y porter ses requêtes. Dans les villes qui devaient envoyer des députés aux états généraux, le peuple entier était appelé à dire son avis sur les abus à réprimer et sur les demandes à faire. Personne n’était exclu du droit de se plaindre, et chacun pouvait exprimer à sa manière son grief. Les moyens étaient aussi simples que le procédé politique était hardi. Jusqu’aux états de 16 14, on voyait dans toutes les villes, et même à Paris, un grand coffre établi sur la place publique, en forme de tronc, destiné

UE L'OUVRAGE L'ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. 159 à recevoir les mémoires et avis de Ions, dont une commission de l’hôtel de ville était chargée de faire le triage et l’examen. De toutes les réclamations diverses se formait un mémoire qui exprimait le grief public et la plainte de chacun.

La constitution physique et sociale de ce temps avait des fondements si solides et si profonds, que celte sorte d’enquête populaire pouvait se faire sans l’ébranler. 11 ne s’agissait point de changer le principe des lois, mais seulement de les redresser. Ce qu’on apj>elait d’ailleurs alors le tiers état, c’étaient les bourgeois de quelques villes. On pouvait laisser au peuple des villes une liberté entière d’exprimer leurs griefs, parce qu’il n’était pas en état d’obtenir par la force qu’on y fit droit; on laissait sans inconvénient à ceux-là l’usage de la liberté démocratique, parce que partout ailleurs l’aristocratie régnait sans conteste. Les sociétés du moyen âge étaient des corps aristocratiques qui contenaient seulement (et c’est en partie ce qui lit leur grandeur) de petits fragments de démocratie.

En 1789, le tiers état, qu’il s’agissait de représenter aux états généraux, ne se composait plus seulement de bourgeois des villes, comme cela était encore en 1014, mais de vingt millions de paysans répandus sur toute la surface du royaume. Ceux-là ne s’étaient jamais jusque-là occupés d'affaires publiques ; la vie politique n’était meme pas pour eux le souvenir accidentel d’un autre âge. C’était, de tous points, une nouveauté.

CHAPITRES INÉDITS

Cependant à un certain jour les habitants de chacune des paroisses rurales de France, rassembles au son des cloches sur la place publique, à la porte de l’église, se mirent, |»our la première fois, depuis le

commencement de la monarchie, à conférer ensemble

pour composer ce qu’on appelait le cahier de leurs doléances.

Dans tous les pays où les assemblées politiques sont élues par le suffrage universel , il ne se fait pas d élection générale qui n’agite profondément le peuple, si la liberté de voter n’est pas un mensonge. Ici ce notait pas seulement le vote universel. C’était la délibération et l’enquête universelles. Et ce qu’on discutait, ce n’était point un usage particulier, une affaire locale : on demandait à chaque membre d’une des plus grandes nations du monde, ce qu’il avait à dire contre toutes les lois et toutes les coutumes de son pays. Je pense qu’un pareil spectacle ne s’était pas encore vu sur la terre.

Tous les paysans de Fi ance se mirent donc, en même temps, à rechercher entre eux, et à récapituler ce dont ils avaient pu avoir à souffrir jusque-là, et ce dont ils avaient à se plaindre. L’esprit de la Dévolution qui agitait les bourgeois des villes, se précipita aussitôt par mille canaux, et acheva de s’introduire dans celle population agricole, ainsi remuée dans toutes ses parties, et la pénétra jusqu’au fond ; mais il ne s’y montra pas entièrement le même: il y prit une forme particulière et mieux appropriée à ceux qu'il venait animer. Là il

I>E L'OTVRAGE L'ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. 141 s’élail agi surtout do droits à acquérir. Ici l’ou s’occupait principalement de besoins à satisfaire. Toutes les grandes théories générales et abstraites qui remplissaient l’esprit des classes moyennes, prenaient ici des lormes arrêtées et précises.

Après que ces paysans furent venus à se demander les uns aux autres ce dont ils avaient à se plaindre, ils ne s’occupèrent point de la balance des pouvoirs, des garanties de la liberté politique, des droits généraux de l’homme et du citoyen. Ils s’arrêtèrent d’abord à des objets plus particuliers et plus proches d’eux, dont chacun venait d’avoir à souffrir. L’un songeait à la redevance féodale qui lui avait enlevé la moitié des grains de son année; l’autre à la corvée qui l’avait forcé la veille de donner son temps sans salaire. Celui-ci se rappelait les pigeons du seigneur qui avaient dévoré sa semence avant qu’elle ne germât ; celui-là, les lapins qui avaient brouté ses blés en herbe. A mesure qu’ils s'animaient les uns les autres par le récit détaillé de leurs misères, il leur paraissait davantage que tous ces maux divers venaient moins des institutions que d’un seul homme qui les appelait encore ses sujets, quoiqu’il eût cessé depuis longtemps de les gouverner; qui n’avait que des privilèges sans obligations et qui ne conservait de ses droits politiques que celui de vivre à leurs dépens; et ils s’accordaient de plus en plus à considérer celui-là comme l'ennemi commun.

La Providence qui sans doute voulait donner en leçon au monde le spectacle de nos passions et de nos malheurs, per-

CHAPITRES INEDITS

mit qu’il survint, au moment où la révolution commençait ainsi, une grande disette et un hiver phénoménal. La récolte de 1788 fut insuffisante et les premiers mois de l'hiver de 1789,1e froid sévit avec une rigueur inouïe; une gelée, pareille à celle qui se fait sentir dans l’extrême nord de l’Europe, durcît la terre à une grande profondeur. Pendant deux mois toute la France disparut sous une couche épaisse de neige, comme les steppes delà Sibérie. L’air fut glacé; le ciel devint terne et triste; cet accident de la nature acheva de donner un caractère âpre cl violent aux passions des hommes. Tous les griefs qu’on pouvait avoir contre les institutions et ceux qui les appliquaient, furent encore plus amèrement sentis an milieu des souffrances que la disette et le froid faisaient éprouver; et quand le paysan quittait son foyer à peine allumé, laissant une demeure froide et nue, une famille affamée et transie, pour aller rechercher avec ses pareils ce qu’il avait à redire à sa condition, il n’avait pas de peine à découvrir la cause de tous ses maux et il lui semblait qu’il lui était facile, s’il l'eût osé, d’en désigner du doigt l’auteur.

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