CHAPITRE
'OJIMENT, AUSSITOT QUE LE POUVOIR ABSOLU FUT VAINCU, LE VÉRITABLE ESPRIT DE U RÉVOLUTION SE MONTRA TOUT A COUP.
Le lion d’une passion commune avait tenu un instant ensemble toutes les classes. Pu moment où ce lien se relâcha, elles se séparèrent ; et le véritable esprit de la Révolution se montra tout à coup*.
Dès qu’on eut triomphé du roi, il s’agit de savoir qui retirerait le prolit de la victoire ; les états généraux étant obtenus, qui dominerait dans celle assemblée ?
Le roi ne pouvait plus refuser leur réunion; mais il conservait encore le pouvoir d’en indiquer la forme. Ils ne s'étaient pas assemblés depuis cent soixante-quinze ans. Ils n’étaient plus qu’un vague souvenir. Nul ne savait précisément quel serait le nombre des députés, les rapports des ordres, le mode d’élection, la forme des délibérations. Le roi seul pouvait le dire. 11 ne le dit point. Après s’èlre laissé arracher les pouvoirs incertains dont il prétendait conserver l’usage, il ne
1 Variante : el la véritable figure de la Révolution, jusque-là voilée, se découvrit tout à coup.
DE L'OUVRAGE L'ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. 121 voulut pas se servir de ceux qui lui étaient reconnus.
M. de Brienne, son premier ministre, eut à ce sujet une idée singulière, et lit prendre à son maître une résolution qui est sans pareille dans l’histoire.
Il considéra la question de savoir si le vole serait universel ou limité, l’assemblée nombreuse ou restreinte, les ordres séparés ou confondus, égaux ou inégaux en droits, comme une affaire d’érudition. En conséquence un arrêt du conseil chargea tous les eorps constitués de faire des recherches sur la tenue des anciens étals généraux, et sur toutes les formes qui y étaient suivies, et .ajouta :
« Sa Majesté invite tous les savants et autres personnes instruites de son royaume et particulièrement ceux qui composent l’Académie des inscriptions et belleslettres, à adressera M. le garde des sceaux tous les renseignements et mémoires sur cette question1. »
C’était traiter la constitution du pays comme une question académique et la mettre au concours. Cet appel fut entendu. Tous les pouvoirs locaux délibérèrent sur ce qu’il fallait répondre au roi. Tous les corps réclamèrent. Toutes les classes appliquées à leurs intérêts particuliers lâchèrent de retrouver dans les ruines des anciens états généraux la forme qui leur paraissait la plus propre à les garantir. Chacun voulut dire son avis, et comme on était dans le pays le plus littéraire de l'Europe, la France fut inondée d’écrits.
* Arrêt du 5 juillet 1 788.
CHAPITRES INÉDITS
La lutte des classes qui était inévitable, mais qui naturellement n’eût commencé que dans le sein des états généraux, d’une manière régulière, sur un terrain circonscrit et à propos d’affaires particulières, trouvant alors un champ sans limites et pouvant se nourrir d’idées générales, prit ainsi en peu de temps un caractère d’audace singulière et de violence inonie, que l’état secret des cœurs fait comprendre, mais que rien d’extérieur n’avait préparé à voir...
Entre le moment oii le roi abdiqua le pouvoir absolu et celui où les élections commencèrent, il sc passa environ cinq mois. Durant cet espace de temps il n’y eut presque pas de changements dans les faits, mais le mouvement qui entraînait les idées cl les sentiments des Français vers la subversion totale de la société, sc préci pita...
... D'abord on n’envisage que la constitution des états généraux, on remplit à la bâte de gros livres d'une érudition crue, où I on s’efforce d’accorder le moyeu âge aux vues du moment, puis la question des anciens étals généraux s'efface. On jette de côté le fatras des précédents, et l’on recherche d une manière abstraite et générale ce que le pouvoir législatif doit être. La vue s'étend à mesure qu’on avance; ce n’est plus de la constitution de la législature seule qu’il s’agit, mais de l’ensemble des pouvoirs; ce n’est pas seulement la forme du gouvernement, mais la société elle-même qu’on essaie de remuer dans son assiette. Au commencement on ne parle que de mieux pondérer les pouvoirs, de mieux ajuster les rapports des classes, bientôt on marche, on court, ou s’élance vers l’idée de la pure démocratie. Au début c'est Montesquieu que l ou cite et qu’on commente, à la tin on ne parle plus que de Rousseau; celui-ci est devenu et va rester le précepteur unique de la Révolution dans son premier âge.
Un est encore en plein ancien régime, que les institutions île l’Angleterre paraissent surannées et insulïisantes...
La racine de tous les laits qui vont suivre s’implante dans les idées ; il n’y a presque pas une opinion professée dans le cours de la Révolution, qui ne s'aperçoive déjà dans son germe; pas une des idées que la Révolution a réalisées, que la théorie n’ait d'abord atteinte et même dépassée.
« Fn toute matière, c’est la majorité numérique qui l'ail la règle », voilà l’idée dominante qu'on retrouve partout. Que pour ('attribution des droits politiques on puisse tenir compte d’autres éléments que ceux du nombre, c’est ce qui irentrc pas dans les esprits. « Quoi de plus absurde, s’écrie un écrivain, d’ailleurs très-modéré du temps, que de fa i re représenter de même un corps qui a vingt millions de têtes et un autre qui en a cent mille *? »
Après avoir établi qu’il y a en France quatre-vingt mille ecclésiastiques et environ cent vingt mille nobles, Sièycs ajoute simplement ceci : « Comparez le nombre de deux cent mille privilégiés à celui de vingt-six millions dûmes, et jugez, la question ’. »
Les plus timides parmi les novateurs de la Révolution, ceux qui auraient voulu qu'on respectât les prérogatives raisonnables des divers ordres, discutaient cependant comme s’il n’y avait eu aucun ordre ni classe, et prenaient de même pour unique base de leur thèse la majorité numérique*. Chacun faisait de la statistique à sa manière, mais c’était toujours de la statistique, a Le rapport des privilégiés à ceux qui ne le sont pas, dit l.afou-l.adcbat, est de un à vingt-
' Le lien état au roi, par M. Loudicl. 20 décembre 178s.
* Qu'esl-ce que le tiers? p. 55.
5 I. acre telle, Convocation des états généraux ; Bertrand do Molleville ( Observations adressées à l'assemblée des notables.)
CHAPITRES INÉDITS
deux » Suivant la ville de Bourg1, le tiers état forme les dix-neuf-vingtièmes de la population; d'après la ville de Nîmes, les vingt-neuf-trentièmes5. Il ne s’agit, comme on voit, que de se compter. De cette politique arithmétique Volney déduit, comme conséquence naturelle, le suffrage universel Ru'derer, le droit pour tous d’être éligibles 5 ; Pétliion, l’unité d’assemblée *.
Beaucoup, en posant leurs chiffres, ne savent pas quelle sera la somme totale; et l'opération les mène souvent au delà de leurs espérances et même de leurs volontés.
Ce qui frappe en effet, dans cette époque si passionnée, ce sont encore moins les passions qui s’y font voir, que la puissance des opinions qui y dominent; et I idée qui prévaut par-dessus toutes, c’est que non-seulement il n'existe point de privilèges, mais encore qu’il n’y a point de droits particuliers...
... Ceux qui témoignent le plus d’égards pour les privilèges et les droits particuliers, considèrent ces privilèges et ces droits comme absolument injustifiables; non-seulement ceux qu’on exerce de leur temps mais encore dans tous les temps et dans tous les pays. L’idée même d’un gouvernement tempéré et pondéré, c’est-à-dire de ce gouvernement où les différentes classes qui forment la société, les différents intérêts qui les divisent, se font contrepoids; où les hommes pèsent non-seulement comme unités, mais à raison de leurs biens, de leur patronage, de leurs intérêts dans la balance
* Observations lues aux représentants du tiers état à Bordeaux, décembre 1788.
* Requête du tiers étal de la ville de Boitrtj, décembre 1788.
"• Délibérations de la ville de .Mmes en conseil général.
1 Des conditions ttécessaires à la légalité des états généraux.
■ De la députation aux étals généraux.
* Avis aux français, 1788. (Véritable esprit révolutionnaire de 1792 en 1788.)
du bien général... Toutes ces idées sont absentes de l’esprit du plus grand nombre, et sont remplacées par l’idée d’une foule composée d'éléments semblables et représentées par des individus qui sont les représentants, non d’intérêts et de personnes, mais du nombre *.
Ce qui est encore bien digne de remarque, dans ce singulier mouvement des esprits, c’est leur marche d’abord modérée et contenue, puis tout à coup précipitée et impétueuse. Quelques mois d’intervalle suffisent pour marquer cette’différence. Lisez ce qu’écrivaient dans les premiers jours de 1788 les adversaires les plus vifs de l’ancien régime, vous serez frappé de la retenue de leur langage *; prenez ensuite les écrits publiés durant les cinq derniers mois de la même année par les réformateurs les plus modérés, vous les trouverez révolutionnaires1 * 3.
Le gouvernement avait demandé lui-même qu'on le discutât; il ne pouvait plus limiter la thèse. Ce même mouvement imprimé aux idées entraînait les passions avec une rapidité furieuse vers le même but...
Dans le principe, le tiers état reproche à la noblesse de vouloir pousser trop loin son droit. Vers la fin on nie qu’elle ait aucun droit. D’abord on veut partager le pouvoir avec
1 L'idée qu'il y a (out un passé ayant ses droits; de certaines habitudes politiques, de certaines coutumes qui sont de véritables lois, bien que non écrites, qu’on ne doit toucher qu'avec précaution; qui ont créé des intérêts dignes de respect, qu'il ne faut changer que peu à peu, sans faire de brisement complet entre ce qui a été et ce qu'on veut qui soit ; cette idée, qui est la notion même de la liberté politique pratique et régulière, est aussi absente de l'esprit de Mnunier que de celle des révolutionnaires les plus violents qui allaient bientôt paraître. (\ . Nouvelles observations sur les états généraux.)
* Brissot, Condorcet, Réthion, etc., etc.
* Larrelelle, Bertrand de Molleville, Mouniir, Rabaud Saint-Étienne.
ISO
CHAPITRES INÉDITS
tlle; bientôt on ne veut pas qu'elle ail aucun pouvoir. Elle sera comme un corps étranger dans la masse homogène de la nation ; les uns disent que les privilégiés sont cent mille, les autres disent cinq cent mille. Tous s’accordent à penser qu’ils ne forment qu'une pelile troupe étrangère qu’on ne peut tolérer que dans l’intérêt de la paix publique. « Retrancher par la pensée, dit Rabaud Saint-Etienne, tous les gens d'Église, retranchez même tonte la noblesse, vous aurez encore la nation1. Le tiers état est une société complète; le reste est une superfétation inutile, non-seulement les nobles ne doivent pas être les maîtres, ils aurontà peine le droit d’être des concitoyens. »
Pour la première fois peut-être dans l’histoire du monde, on voit des classes supérieures qui se sont tellement séparées et isolées de toutes les autres, qu’on peut compter leurs membres et les mettre à part comme on sépare la partie condamnée d’un troupeau, et des classes moyennes dont l’elTort n’est pas de se mêler aux classes supérieures, mais au contraire de se préserver avec soin de leur contact : deux symptômes qui, si on avait pu les comprendre, auraient annoncé à tous l'immensité de la révolution qui allait s’accomplir ou plutôt qui était déjà faite.
... Avec la progression des idées suivez celle des passions; d’abord on ne montre de la haine que pour les privilèges, sans animosité contre les personnes. Peu à peu le langage devient amer, la rivalité d vient de la jalousie et la haine se pousse jusqu'à la fureur, les souvenirs s’accumulent et s’entremêlent... de tout cela on forme comme un poids
1 Considrations sur 1rs interets du tiers. (Fin de 1788.)
immense que mille bras soulèvent à la fois et font retomber sur la léte de l’aristocratie pour l'écraser.
Les écrits qui attaquaient les privilégiés étaient innombrables. Ceux (pii les défendaient son! en si petit nombre, qu’il est assez difficile de savoir ce qui se disait en leur faveur. Il peut paraître surprenant que les classes attaquées, qui tenaient la plupart de grands emplois et possédaient une grande partie du territoire, aient trouvé si peu cl de si faibles défenseurs, tandis que tant de voix éloquentes ont plaidé leur cause depuis qu’elles ont été vaincues, décimées et ruinées. Cela se comprendra si l’on songe à l'extrême confusion où cette aristocratie tomba, quand le reste de la nation, après avoir marché un moment de concert sur ses pas, se retourna tout à coup contre elle. Elle reconnaissait avec étonnement dans les idées dont on se servait pour la frapper ses propres idées. Les notions, A l’aide desquelles on s’efforçait de l’anéantir, faisaient le fond même de sa propre pensée. Ce qui avait été l’amusement de son esprit dans scs loisirs devenait des armes terribles dirigées contre elle. Comme ses adversaires, elle croyait volontiers que la société la plus parfaite serait celle où l’on se rapprocherait le plus de l’égalité naturelle; où le mérite seul, et non la fortune et la naissance, classerait les hommes; où le gouvernement ne serait qu’un contrat et la loi l’expression de la majorité numérique...
Tous ne connaissaient de la politique que ce qu’ils avaient vu dans les livres et dans les mêmes livres.
CHAPITRKS INÉDITS la seule différence est que les uns avaient intérêt à réaliser ce perfectionnement social qui s’accomplissait aux dépensées autres. Mais, si les intérêts étaient différents, les idées étaient les mêmes. II ne manquait à ces nobleslà pour faire la Révolution que d’être roturiers.
Lors donc qu’ils se virent tout à coup l’objet de tant d’attaques, ils se trouvèrent singulièrement empêchés dans leur défense. Nul d’entre eux n’avait jamais recherché de quelle manière une aristocratie peut justifier ses privilèges aux yeux du peuple. Ce qu’il fallait dire pour montrer comment seule elle peut préserver le peuple de l’oppression du pouvoir royal et de la misère des révolutions, de telle sorte que les privilèges, établis en apparence dans l’intérêt seul de celui qui les possède, forment la meilleure garantie qui se puisse rencontrer de la tranquillité cl du bien-être de ceux même qui n’en jouissent pas : ils l’ignoraient. Tous ces arguments, qui sont si familiers aux classes qui ont la longue pratique des affaires et possèdent la science du gouvernement, leur étaient nouveaux et inconnus.
Au lieu de cela, ils parlent des services qu’ont rendus leurs pères il y a six cents ans, du respect superstitieux qui est dû à un passé qu’on abhorre, de la nécessité d’une noblesse pour tenir les armes en honneur et maintenir la tradition du courage militaire. Pour combattre le projet qui admettait les paysans au droit de voler dans les assemblées provinciales et même d’y parvenir à la présidence, M. de Bazancourt, conseiller d’État, dit que le royaume de France est fondé sur l’honneur et
sur ses prérogatives*, tant l’ignorance élail grande el tant était profonde l’obscurité, au milieu de laquelle le pouvoir absolu avait tenu cachées les véritables lois des sociétés aux yeux de ceux même qu’il avait le plus d’intérêt d’en instruire.
I,e langage des nobles était souvent arrogant, parce qu’ils avaient l’habitude d’être les premiers; il était |>ourtant mal assuré, parce qu’ils doutaient eux-mêmes de leur droit.
Peindrai-jc maintenant les divisions dans l'intérieur des partis attaqués : l’esprit de rivalité et de contention s’introduisant au sein même de ceux qu’on isolait, la noblesse contre le clergé (la première voix qui s’élève pour demander la confiscation des biens du clergé est celle d un noble1); le clergé contrôla noblesse; les petits nobles contre les grands, les curés contre les évêques 3?
La discussion que l’édit du roi avait provoquée, après avoir parcouru le cercle immense des institutions et des lois, finissait toujours par aboutir aux deux points suivants, qui résumaient pratiquement l’objet de la lutte :
1° Dans les étals généraux qui allaient se réunir, l’ordre du tiers devait-il avoir une représentation plus nombreuse que celle qui était accordée à chacun des
1 Assemblées provinciales, 1787, A* bureau (Archives).
1 Le marquis de Gouy d’Arcv, Mémoire au roi en faveur de la noblesse française, par un patricien ami du peuple, 178S, p. 15.
5 Note prise aux archives sur une correspondance de M. *** avec M. Necker, 1788.
vm. !>
ir.0 CHAPITRES INÉDITS
deux nulrcs ordres ; de telle sorlc que le nombre de ses députés égalât celui des députés réunis de la noblesse et du clergé ?
2* Les ordres devaient-ils délibérer ensemble où séparément ?
Le doublement du tiers et le vole commun des trois ordres dans une même assemblée, paraissaient alors des choses moins nouvelles et moins considérables qu’elles ne l’étaient réellement. De petits faits antérieurs ou contemporains en cachaient la nouveauté ou la grandeur. Il y avait des siècles que les états particuliers du Languedoc étaient composés et délibéraient de celle manière : sans que cela eût eu d’autre résultat que de donner à la bourgeoisie une plus grande part dans les affaires, et de créer des intérêts communs et des rapports plus faciles entre elle et les deux premiers ordres.
Cet exemple avait été imité, depuis^ dans deux ou trois assemblées provinciales qui s’étaient tenues en 1779. Au lieu de diviser les classes, cette forme de délibération les avait rapprochées.
Le roi lui-même semblait s’être déjà prononcé en faveur de cc système : car il venait de l’appliquer aux assemblées provinciales, que le dernier édit établissait dans toutes les provinces qui n’avaient pas d’états (1788). On ne faisait encore qu’entrevoir, sans l’envisager pleinement, comment une institution qui, établie dans une province, n’avait fait que modifier l’ancienne constitution du pays, ne pouvait manquer de la renverser
DE L'OUVRAGE L'ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. 131 de fond en comble et violemment, le jour où on entreprenait de l'appliquer à tout l’État.
Il était évident que le tiers étal, égal en nombre aux deux ordres dans l’assemblée générale de la nation, devait sur-le-champ y dominer; non prendre une part aux affaires, mais en devenir le maître absolu. Car il marchera uni contre deux corps non-seulement divisés -entre eux, mais divisés dans leur propre sein ; l’un avec les mêmes intérêts, les mêmes passions, le même but; les autres avec des intérêts distincts, des buts différents et des passions souvent contraires ; l’un ayant pour lui le courant de la faveur publique, les autres l’ayant contre eux. Cette pression extérieure à l’assemblée ne jK)uvait manquer de forcer un certain nombre de nobles et de prêtres à se joindre au tiers; et en même temps qu’elle tiendrait ensemble tous les membres du tiers, de détacher de la noblesse et du clergé tous ceux qui allaient à la popularité ou songeaient à se frayer une route nouvelle vers le pouvoir.
Dans les états de Languedoc, on voyait d’ordinaire des bourgeois abandonner leur corps pour voter avec les nobles et les évêques, parce que la force antérieure de l’aristocratie, qui dominait encore dans les idées et dans les mœurs, pesait sur eux. Ici c’était le contraire qui devait se produire; et le tiers état allait nécessairement se trouver en majorité, bien que le nombre de scs propres députés fût égal.
Son action dans l’assemblée ne pouvait manquer d’y être non-seulement prépondérante, mais violente ; car il
152 chapitres inédits
devait y rencontrer tout ce qui peut exciter les passions des hommes. Faire vivre des partis ensemble au sein d’opinions contraires est déjà difficile. Mais renfermer dans une même enceinte des corps politiques tout formés, complètement organisés, ayant chacun leur origine particulière, leur passé, leurs habitudes, leurs formes propres, leur esprit de corps; les placer a part, constamment en face les uns des autres, et les forcer à se parler à chaque instant sans intermédiaire : ce n’est pas provoquer la discussion, c’est la guerre.
Or celle majorité qu'enflammaient ses propres passions et les passions de ses adversaires était toute-puissante. Rien ne pouvait non-seulement arrêter, mais retarder ses mouvements ; car il ne restait pour la contenir qu’un pouvoir royal déjà désarmé et qui ne pouvait manquer de plier sous l’effort concentré sur lui d’une seule assemblée.
Ce n’était pas changer peu à peu la balance du pouvoir : c'était la renverser. Ce n’était pas faire partager au tiers les droits exorbitants de l'aristocratie : c’était faire tout à coup passer la toute-puissance dans d’autres mains; c’était livrer la direction des affaires à une seule passion, à une seule idée, à un seul intérêt. Ce n’était pas faire une réforme, mais une révolution.
Mounier qui, seul parmi les novateurs de cette époque, semble s’être rendu compte de ce qu’il voulait faire, et s’etre fait d’avance une juste idée des conditions d’un gouvernement régulier et libre, Mounier, qui, dans son plan de gouvernement a soin de diviser les pouvoirs, est favorable à cette union des trois ordres, et il en donne cette raison : « Qu'il faut avant tout une assemblée qui détruise ce qui reste de l’ancienne constitution, les droits particuliers, les privilèges
locaux : or, c’est ce que ne ferait jamais une chambre haute composée de nobles et de clergé »
I) semble, en tous cas, que le doublement du tiers cl le vole des trois ordres en commun fussent deux questions inséparables. Car à quoi bon augmenter le nombre des députés du tiers, si le tiers devait délibérer et voter séparément ?
M. Nceker imagina de les séparer
On ne saurait douter qu’il ne voulût tout à fois le doublement du tiers et le vote des trois ordres en commun. Il est fort vraisemblable que le roi lui-même penchait du même côté. Ce qui venait de le vaincre, c’était l’aristocratie. C’était elle qui l’avait bravé de plus près, qui avait soulevé les autres classes contre l’autorité royale, et les avait conduites à la victoire. Il avait ressenti ses coups et il n’avait pas l'œil assez perçant pour comprendre que ses adversaires allaient être contraints de le défendre, et ses amis devenir ses maîtres. Louis XVI, comme son ministre, penchait donc à constituer les étals généraux comme le tiers état le voulait. Mais ils n’osèrent aller jusque-là. Ils s’arrêtèrent à mi-chemin, non par la vue claire des périls, mais à cause du vain bruit qui se faisait à leurs oreilles...
Quel est l’homme ou la classe qui a jamais bien vu
1 Nouvelles observations sur les états généraux (un peu avant les élections aux états généraux).
CHAPITRES INÉDITS
le moment où il fallait descendre soi-même du ]>oinl élevé qu’il occupait pour n’en pas être précipité?...
On décida que le tiers état serait à lui seul aussi nombreux que les deux autres ordres, et on laissa indécise la question du vote commun. De tous les partis c’était assurément le plus dangereux.
Rien ne sert plus, il est vrai, à nourrir le despotisme que les divisions et les jalousies mutuelles des classes : il en vit ; à la condition toutefois que ces divisions n’excitent qu’un sentiment ainer, mais tranquille; qui fasse envier le voisin sans le faire trop haïr; qui les divise sans les armer. Il n’v a pas de gouvernement qui ne succombe au milieu du choc violent des classes, une fois que celles-ci ont commencé à se heurter.
Il était bien tard, sans doute, pour vouloir maintenir l’ancienne constitution des étals généraux, même en l’améliorant. Mais dans cette résolution téméraire on s’appuyait du moins sur l’ancienne loi du pays qui en impose. On avait pour soi la tradition, et l’on gardait dans scs mains Instrument de la loi.
Si du même coup on eût accordé le doublement du tiers et le vote commun, c’était sans doute faire une révolution, mais c’eût été la faire soi-même; et tout en ruinant de ses propres mains les anciennes institutions, amortir leur chute. Les classes supérieures sc fussent accommodées d'avance à une destinée inévitable. Sentant le poids de la royauté peser sur elles en même temps que celui du tiers état, elles eussent compris du premier coup leur impuissance. Désespérant de con-
DE L’OUVRAGE L'ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. 13.N server la prépondérance, elles n’eussent combattu que pour l’égalité, et se fussent habituées d’avance à l’idée de lutter pour ne pas tout perdre, au lieu de combattre pour tout conserver.
N’aurail-on pas pu faire, dans toute la France, ce que fièrent les trois ordres du Dauphiné?
Dans celte province ce fût l’assemblée des états qui, par un vote commun, choisit les députés des trois ordres. Chaque ordre avait été élu à part et ne représentait que luimême. Cependant ils se réunirent pour nommer les députés aux états généraux; chaque gentilhomme eût donc pour électeurs des bourgeois, cl chaque bourgeois, des nobles. Les trois députations, en demeurant distinctes, devinrent ainsi en quelque façon homogènes. Ce qui se fit dans le Dauphiné u’aurait-il pu se faire partout?.. Les ordres, formés de celte manière, aurait-ils pu se mouvoir dans les limites d'une seule assemblée sans s’y heurter trop violemment? ....
Il ne faut pas attribuer à tous ces procédés particuliers de législation trop de puissance. Ce sont les idées cl les passions de l’homme, et non la mécanique des lois, qui font marcher les affaires humaines. Sans doute de quelque manière qu’on s’y fût pris alors pour former et réglementer les assemblées de la nation, on peut penser que la guerre y aurait violemment éclaté entre les classes; les baines qui divisaient celles-ci étaient peut-être déjà trop enflammées pour qu’elles voulussent marcher d’accord, et le pouvoir royal déjà trop affaibli pour les y contraindre. Mais il faut reconnaître qu’on n’aurait pu rien faire de mieux que ce que l’on lit pour rendre leur conflit immédiat et mortel.
CHAPITRES INÉDITS
Voyez si, de dessin prémédité, l'habileté et Part eussent pu mieux réussir que ne firent l’impéritie et l’imprévoyance ! On avait fourni au tiers état l’occasion île s’enhardir, de s’aguerrir, de se compter. Son ardeur morale s’était accrue sans mesure, et il avait doublé le poids de sa masse. Après lui avoir permis de tout es-' pérer, on lui laissait tout craindre. On avait mis en quelque sorte sous ses yeux la victoire ; mais on ne la lui avait pas donnée. On n’avait fait que l’inviter à la prendre.
Après avoir laissé pendant cinq mois les deux classes réchauffer leurs vieilles haines, reprendre toute la longue histoire de leurs griefs, et s’animer l’une contre l’autre jusqu’à la fureur, on les mettait enfin aux prises, et l’on donnait pour sujet de leurs débats la question qui renfermait toutes les autres; la seule où elles pussent vider à la fois et en un jour toutes leurs querelles !
Ce qui me frappe le plus dans les affaires de ce monde, ce n'est point la part qu’y prennent les grands hommes, mais plutôt l’influence qu’y exercent souvent les moindres personnages de l’histoire'.
Quand je considère la révolution française, je suis étonné de la grandeur immense de l’événement, de son éclat qui s’est fait voir jusqu’aux extrémités de la terre, de sa puissance qui a remué plus ou moins tous les peuples.
1 Variante : C'est moins le génie de ceux ijui ont servi la Révolution en la voulant, que l'imbécillité singulière de ceux qui l'ont faite sans la vouloir.
DE L’OUVRAGE L'ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. 157 Je contemple ensuite cette cour qui a eu tant de part à la révolution, et j’y aperçois les plus minimes tableaux que puisse montrer l'histoire : un roi qui n’a de grandeur que par des vertus qui ne sont pas celles d’un roi; des ministres étourdis ou bornés; des prêtres débauchés ; des courtisans téméraires ou cupides ; des femmes futiles, qui tiennent dans leurs mains les destinées de l’espèce humaine. Je vois ce|»endant que ces pelils personnages facilitent, poussent, précipitent ces événements immenses. Ils n’y prennent pas seulement part : ils y sont plus que des accidents. Ils deviennent presque des causes premières. Et j’admire la puissance de Dieu auquel il suffit de leviers si courts pour mettre en mouvement la masse des sociétés humaines.