‹ MélangesChapitre 15 sur 59 · MOTF.S SUR LE MARQUIS DE MIRABEAU · texte numérisé non relu

MOTF.S SUR LE MARQUIS DE MIRABEAU

Manière île coloniser des Français; caractère national.

« Un gouverneur, dit le marquis de Mirabeau, un intendant se prétendant tous deux les maîtres et jamais d'accord ; un conseil pour la forme. Gaieté, libertinage, légèreté, vanité; force fripons, très-rarement d'honnêtes gens, souvent mécontents, et presque toujours inutiles. Au milieu de tout cela des héros faits pour faire honneur à l’humanité, et d’assez mauvais sujets capables, dans l’occasion, de traits d’héroïsme. Le vol des cœurs, pour ainsi dire, et le talent de l'amitié des naturels du pays. De belles entreprises, jamais de suite. Le lise qui serre l’arbre naissant, et déjà s’attache aux branches. Le monopole dans toute sa pompe : voilà nos colonies (page 126). »

On croirait voir l’Algérie. Le seul trait qui manque est l’activité stérile et tracassière de l’administration civile.

Colonie du Canada.

« La terre, dit le marquis de Mirabeau, était excellente dans sa production; la mer la plus poissonneuse qui soit au monde ; le commerce des pelleteries tout neuf et si abondant qu’on n’en savait que faire. Ils se déterminèrent en braves Français. Ils prirent tout, et tout de suite furent plus loin pour voir s'il n’y avait pas encore quelque chose de meilleur. Ils étaient sept. L’un demeure en Terre-Neuve et dit: « Malgré les brouillards je tiens ici, et toute la pèche est « à nous. » Deux en Acadie, qui bientôt se battirent entre eux, à cause qu'ils étaient trop serrés; les quatre au 1res. furent se poser à Québec, dont l’un fut à plein-pied par le plus beau chemin du monde s établir dans la baie d Hudson; deux autres, pour prendre l’air, remontèrent le fleuve pendant quelques vingt, trente ou quarante jours, jargonnèrent avec

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les sauvages et leur demandèrent des nouvelles, les filoutèrent de leur mieux, furent à la chasse des hommes avec les premiers qui les en prièrent sans leur demander pourquoi et seulement pour se désennuyer, fichèrent quatre hâtons en terre qu’ils appelèrent forts, partout où il leur parut que s'assemblait la bonne compagnie, et surtout plantèrent force poteaux où ils eurent soin d écrire avec du charbon : De par le roi. » (ld., p. 120.)

Morceau charmant et, sous son air de plaisanterie, plein de vérité et de profondeur.

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C’est bien moins dans le mal que fait l’arbitraire qu’on peut juger de l’étendue de l’arbitraire que dans le bien qu’il produit, parce que celui qui fait le mal ie cache et que l'auteur du bien le met en lumière.

En général, Turgot, avec le caractère particulier de ses grandes qualités de cœur et d’esprit, me paraît un peu de la race administrative que nous connaissons : goût de l'ordre, de l'uniformité, de l’égalité sous la main de l’administration. Hostilité contre tous les privilèges et en général contre tout ce qui gène une administration bien intentionnée; la vertu publique poussée seulement jusqu’à vouloir un gouvernement juste, égal, actif, prévoyant, bienveillant, se mêlant un peu de

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(oui, mais n’allant pas jusqu’à vouloir un gouvernement libre; l’idéal du fonctionnaire dans une société démocratique soumise à un gouvernement absolu. Hien de plus... c’est seulement un père très-supérieur à ses enfants... famille des économistes.

Répugnance de la population pour la milice. Recrutement forcé. Exceptions.

Les exceptions de tirage qu’on a été , dit Turgot, forcé d'accorder et d'étendre depuis le gentilhomme jusqu'à son valet , ne font que rendre le fardeau doublement cruel en le rendant ignominieux et en faisant sentir qu’il n’est réservé qu’aux dernières classes de la société.

Turgot trouve ce système d’exemption naturel et même juste... Ce qui est remarquable, c’est que parmi les misères de la condition du soldat, Turgot lui-méme ne place pas l’impossibilité d’avancer, qui est cependant la seule chose qui rende le métier intolérable pour l’homme des classes bien élevées cl aisées. L’idée de celle possibilité ne semble pas se présenter à son esprit.

Avec celle constitution de l’armée qui n’était guère qu’une suite nécessaire de la constitution même de la société, il n'y avait qu’un système tolérable, celui de l’enrôlement volontaire; et c’est celui qui se pratiqua jusque sous Louis XIV. Alors on a rendu le service militaire obligatoire sans rien changer à la constitution de l’armée : ce qui faisait porter un poids nouveau et trèslourd sur le peuple. Je crois me rappeler que Frédéric, établissant les levées forcées, avait introduit quelques

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tempéraments. D'ailleurs une partie de ses sujets étaient encore serfs, et l’état militaire était la liberté pour ceux-là...

Ce qui caractérise le peuple en F rance, c’est d’une part la liberté civile et la propriété; de l’autre le poids de toutes les charges de la société, l'abandon des classes éclairées, l’arbitraire du gouvernement et la sujétion : c’est-à-dire la possession qui rend la privation de tout ce qui manque insupportable, et la meilleure préparation aux révolutions ..

Octroi îles villes. « Comme les droits d’octroi, dit Turgol, sont toujours accordés sur la demande des corps municipaux (lesquels n’étaient plus électifs mais composés d’aclieteurs d’oflices) et comme le gouvernement, occupé de toute autre chose, a presque toujours adopté sans examen les tarifs qui lui étaient proposés, il est arrivé presque partout qu’on a chargé par préférence les denrées que le peuple consomme, et exempté de l’impôt celles qui sont à l’usage des bourgeois.» (T. VII, p. 394.)

Ainsi les villes, représentées par des bourgeois nommés par le gouvernement, font porter le poids principal des droits d’octroi sur le bon peuple : contrairement à l’opinion qu’en France le gouvernement a été le tuteur du peuple. La vérité est que Je gouvernement ne s’est occupé que de la bourgeoisie, presque jamais du peuple, et toujours dans des vues égoïstes de l’un et de l’autre...

Au lieu d’èlre amené à la pensée qu’il faudrait donner de l’importance à ce peuple si maltraité, nlin

EXTRAIT DES NOTES

que pou à peu l’intérêt même des classes supérieures fût d’écouter scs plaintes cl de le ménager, Turgol ne conçoit que l’idée de faire remettre dans les mains de l'intendant de chaque province tous les titres relatifs aux droits d’octroi. (IJ.)

Administration publique : « Secours aux pauvres, non levés et administrés sur les lieux, comme en Angleterre, par les classes éclairées de la société, mais accordés par le gouvernement central et répandus par ses agents. Progrès de la centralisation au sein de la diversité et des privilèges de l'aristocratie...

«Le roi décide (ministère de Turgot) que chaque année il sera accordé aux différentes provinces des fonds pour soulager les habitants' des villes et des campagnes les moins aisés, en leur offrant du travail. Les intendants doivent constater les besoins, répartir avec justice les fonds qui auront été accordés, fixer la somme pour chaque canton, le nombre d’ateliers, le genre d’ouvrage de chaque atelier, le lieu des travaux, etc. » (Œuvres de Turgot, t. VII, p. 241, 254.)

Nous sommes ici transportés d’un bond dans tous les procédés et principes du système administratif moderne, même poussé jusqu’à ses absurdités cl ses excès. Mais comment faire quand le peuple est ignorant, pauvre et indolent, et que les classes éclairées et riches se trouvent à l’écart ? Il est vrai que Turgot, pas plus que les autres, n’a l’idée de les appeler.

Dans l'instruction adressée aux subdélégués pour l’établissement cl la régie des ateliers de charité au sein

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dos campagnes, Turgot, comme dans plusieurs autres circonstances, fait grand usage des curés. Quand l'aristocratie est détruite, indifférente ou absente, et que le gouvernement n’a pas encore eu l'art et le temps d’y suppléer partout par scs propres agents, le curé qui par sa naissance est du peuple et par son éducation audessus du peuple, est un instrument de gouvernement qui se présente naturellement. Voyez l’instruction donnée à tous les curés du royaume à propos des émeutes sur les grains. (T. VII, p. 281.)

Mémoire de Turijot sur les municipalités (1775).

« On a, dit-il, beaucoup trop employé, en matières graves, cet usage de décider ce qu'on veut faire, par l’examen et l’exemple de ce qu'ont fait nos ancêtres, dans des temps que nous convenons nous-mêmes avoir été des temps d'ignorance et de barbarie... Il ne faut que bien connaître les droits et les intérêts des hommes... »

On dirait que les hommes n’ont pas de passions ! Mépris singidier de la tradition et de la sagesse des ancêtres ! Confiance en soi, même chez les gens pratiques (Turgot avait été trente ans dans les affaires); absence de l’idée que ce qui existe a des raisons d’exister et ne peut être changé qu’avec lenteur et précaution.

« Votre Majesté, tant qu’elle ne s’écartera pas de la justice, peut se regarder comme législateur absolu et compter sur sa bonne nation pour exécuter ses ordres! » (/<!., t. VII, p. 389.)

L’idée d’une Révolution, même d’une désobéissance,

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d’nne résistance, est absente des esprits ! Celte bonne nation avait cependant fait la Jacquerie, les massacres * des Maillotins, la Saint-Barthélemy et la Ligue ! et ce qu’il y a de plus résistant et de plus permanent dans les choses humaines, c’est le tempérament national. On ne savait pas cela. Cent quatre-vingts ans de repos et d’obéissance passive avaient fait oublier l’histoire, même aux lettrés. Aucune des petites agitations de la liberté ne leur avait fait concevoir les effets possibles des grandes. Chez les peuples libres on craint les Révolutions quand souvent elles ne sont pas à craindre. Dans les gouvernements absolus, on ne les redoute pas encore la veille du jour où elles arrivent.

« Les ministres, dit Turgot, ne peuvent promettre à Votre Majesté, ni se promettre à eux-mêmes de bien connaître la situation de la nation, ses besoins, ses facultés ; les intendants ne le peuvent guère plus ; les subdélégués, que ceux-ci nomment, ne peuvent même que très-imparfaitement y parvenir, pour la petite étendue confiée à leurs soins. » (T. VH, p. 589.)

Ce que Turgot dit là, d’une manière générale, est vrai surtout du peuple. Il est impossible de connaître ce qui se passe dans les classes inférieures quand on ne leur laisse pas le moyen de le faire savoir elles-mêmes. Il y a si peu de contact véritable entre elles et les hautes classes, que, quand le peuple n’a pas de moyens de faire connaître son esprit, ses besoins, ses passions, ses intérêts par des élections, par des corps intermédiaires, des pouvoirs locaux, les classes élevées peuvent le tou-

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