‹ MélangesChapitre 32 sur 59 · MOINS · texte numérisé non relu

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DU CONSULAT A L'EMPIRE

Guerre. Empire. Soulèvement de l'Allemagne après la guei re de Russie.

...Ce sont les peuples qui sauvent les rois. Les rois sont tentés de voir un mouvement révolutionnaire et subversif dans l’émotion et dans les nobles et fières passions qui les sauvent ; ils se laissent sauver en tremblant...

L’enthousiasme pour la révolution française se change peu à peu en haine contre les Français. Le prestige de Napoléon au dehors est impuissant contre l’instinct des |ieuples...

PERTHêS ET JF \N UE MÏ'LLER.

En 1804, Fertiles sc lie avec Jean de Müller : liaison politique. En ce temps-là, Jlüller, d’accord avec Genius, s’eftorçait avec la plus grande ardeur d unir la Prusse et l'Autriche contre la France. Publications dans ce sens pour enflammer le sentiment allemand et soulever la colère contre l’oppresseur de l'Allemagne. Attiré par ces écrits, Pertliès écrit à Müller (1805) : « Dans ce temps, lui dit-il, où le vieux et le jeune, le riche et le pauvre, le fort et le faible, tous ceux enfin qui aiment la patrie, la liberté, l'ordre et la loi, doivent s’unir*. » A quoi Müller répond : « Merci, noble jeune homme, cœur généreux ( edeldenkender Mann), c'est une grande douceur de trouver de pareils sentiments allemands. Sans vous avoir vu, je suis votre ami. Le moment est venu où tous ceux qui pensent de même doivent s’unir fraternellement pour l’œuvre de la délivrance nationale. La vie n’a plus pour moi de charmes que là. Entre ceux qui pensent de même, il

1 Vie de Perlhès, 1*56, 1. 1. p Ut.

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v a une langue intérieure, une fraternité invisible qui se reconnaît à chaque mot1. »

Cependant grandeur des événements. Changements qui frappent et effrayent les imaginations. Fondation de la confédération du Rhin. Dissolution tinale du saint Empire. Effets que cela produit sur Jean de Muller. On voit par une lettre de Perthès, où celui-ci lui reproche de désespérer de l’avenir, que Jean de Millier commence à plier. « Votre lettre m’a troublé, écrit Perthès ; si des hommes tels que vous désespèrent de leur temps, que deviendrons-nous*.'

« Les faits dont le monde est témoin, écrit Millier à Perthès, dépassent tous les calculs de la politique5. Nulle part on n’aperçoit l’apparence d’un aide. Dieu doit retirer un homme , ou en susciter un plus grand, ou amener des événements jusqu’à présent imprévus. L'inquiétude et la terreur s’emparent de moi. La scène devient trop solennelle. L’ancien des jours tient ses assises. Les livres sont ouverts, et les princes sont pesés. Quelle sera l’issue de ?e que nous voyons? Un ordre nouveau se prépare bien différent de celui que le supposent ceux qui ne sont que d’aveugles instruments. Ce qui est ne demeurera pas. Ce qui était peut difficilement revenir... »

Un an après la bataille d’Iéna il écrit : « Je pense aux prophètes des anciens jours qui avaient reconnu à des signes que Dieu voulait faire quelque chose de nouveau. Jérémie vit que Jérusalem et son peuple allaient être livrés au roi de Babylone, et il conseille de s’accommoder à cette destinée. En cela il ne mil pas en oubli ni son peuple ni ses sentiments fondamentaux. De même aujourd’hui, par les merveilles de l’année 1807, nous voyons les nations emprisonnées

* t ’ie de Perlhft, p. 161.

5 Ibid., p. 165.

5 Ibid., p. 171.

DU CONSULAT A L’EMPIKK.

comme dans le filet de l’oiseleur. De Cadix à Daotzig, de Bayonne à Hambourg, et bientôt de tous les côlés, tout est Empire français. Cela doit-il durer soixante-dix ans, comme dans l'Empire babylonien, ou sept cents ans, comme dans le Saint-Empire? qui peut le savoir1? »

11 est curieux de voir :

1° Comment l'imagination, chez les uns (comme Perthès), poussait dans le meme temps à l’héroïsme de la résistance, chez les autres, comme Muller, au désespoir.

2° Comment un grand esprit joint à une âme faible sert à augmenter quelquefois la faiblesse de celle-ci. Les brillantes facultés de l’un donnent des raisons et des couleurs à la lâcheté de l'autre. L’homme qui écrivait ces lignes était déjà vaincu au fond de son cœur, avant que l’entrevue avec Napoléon (à Berlin) le plaçât derrière le char du vainqueur...

Orgueil i^< la race qui persiste chez l’Allemand au milieu de ses revers. Idée gigantesque qu’il a de lui-même, tout en étant par terre.

« Dieu comptait particulièrement, et avant tout, sur le peuple allemand (écrit Perthès), pour la grande rénovation. Nous autres Allemands sommes un peuple choisi (1807), un peuple qui représente l'humanité entière et qui travaille pour le compte de tous. Nous n’avons jamais été un peuple purement national... Tout ce qui a été trouvé ailleurs a été pensé en Allemagne. Tant que nous avons eu une vie, nous n'avons pas vécu pour nous-mêmes, mais pour toute l'Europe... ><

Dieu a rempli le cœur de tous les peuples de la même fumée, afin que se croyant plus qu’ils ne sont, ils se croient obligés de faire tout ce qu’ils peuvent...

1 Vie de Perthès, l I, p. 175.

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« Nos gouvernements, écrit Perthès, après la paix de Presbourg, ont mis suffisamment au jour leur lâcheté égoïste et leur soumission à Napoléon. Nos peuples sont trahis. Nous sommes livrés au déshonneur par nos chefs... Le salut ne peut venir que des peuples mêmes (t. 1, p. 182). »

Mouvements intérieurs qui se produisent chez le peuple allemand. Cohésion. Union nouvelle qui se fait sous la pression de Napoléon.

Comment les Allemands, divisés de toutes les manières entre eux et par l’étranger, conservent leur unité intellectuelle par la littérature, seule chose qui leur reste commune.

La littérature, en tant qu’elle demeurait littérature, n’inspirait point de crainte à Napoléon...

...Toujours même erreur des hommes d'action, même les plus grands et les plus ouverts par l'esprit. Un de leurs plus grands périls est le mépris des idées...

Perthès fonde un Recueil ((las Deutsche Muséum) destiné à servir de point de réunion à tous les esprits qui sont restés allemands, et qui forment une sorte de franc-maçonnerie secrète. Il y attire Jean Paul, Rumohr, Wilkcs, Faubach, A. W. Schlegcl, Gentz, Adam Muller, C. L. von Haller, Eichhorn, Savigny, Stolberg, Arniin, Lichtenstein, Grimm, naurner, Rechberg (écrivain de la Révolution), le vieil Hegewicli de Kicl, etc., etc.; tout en approuvant l'entreprise, Goethe refusa de s’y associer avec ce magistral égoïsme qui le caractérisait (t. I, p. 208).

Ce Recueil parut en 1810, mais peu de temps après disparut, Hambourg, siège de la publication, étant devenu une ville française. « Votre muséum a péri, écrit un ami à Perthès, mais son esprit vivra (t. I, p. 217). »

lw .avril 1852. Conversation avec M. X***, ancien conseiller d’Élat.’

DU CONSULAT A L’EMITRE.

Prisons d Étal sous l'Empire. 1812.

« J’ai fait partie, médit M. X*“, d’une promotion trèsnombreuse d’auditeurs au conseil d’Etat. On tira au sort notre répartition entre les différents ministères, et j’éclius au ministère de la police que dirigeait le duc de Rovigo. Je fus recommandé particulièrement à celui-ci par un de ses amis. Un jour il me fil venir et me dit : On m’assure que vous ne craignez ni la retraite ni le travail, et que vous aimez beaucoup le jeu des échecs. J’ai une mission importante à vous confier. Il s’agit d’aller habiter un certain temps l’hôpital du mont Cenis. Vous trouverez là un prieur qui est grand joueur d’échecs et vous pourrez rendre un service précieux. Je réclamai contre cette destination, et demandai ce qu’il y avait à faire. Je compris enfin qu’il ne s’agissait rien moins que de rendre compte des voyageurs qui traversaient journellement ce point de partage entre l'Italie et la France, de vivre à la table d’hôte où ils mangeaient, en un mol, de faire un rôle d’espion. Je refusai, mais avec ménagement, et je ne perdis pas la bonne volonté du ministre qui, à quelque temps de là, me dit : j’ai à vous proposer un nouvel emploi. Par le décret (un sénalus-consulle, je crois) l’Empereur a créé huit prisons d’Etat. Mais plusieurs de ses vues n’ont |*as été remplies. 11 s’agirait de régulariser ce service et d’abord de l’inspecter. Voulez-vous vous en charger de compagnie avec un médecin M. ***? Celte fois j’acceptai. Nous devions commencer par examiner Yincennes où l’on supposait que les choses (levaient se passer mieux qu’ailleurs et que nous devions

DU COiNSl'LAT A L'EMI’IRE.

prendre en quelque sorte pour type. Nous n’avions ni à visiter les détenus ni même à nous enquérir de leurs noms et de leur histoire; mais seulement à constater comment les choses se passaient dans l'administration de ces maisons. La curiosité m’était si peu permise qu'au bout de trois semaines mon compagnon de voyage, le docteur-***, un ami du duc de ltovigo, m’avoua qu’il était secrètement chargé de me surveiller et de voir si je ne me mêlais pas de trop savoir. Il me demanda à son tour si je n’étais pas chargé de quelque mission analogue à son égard : ce qui n’était pas.

« Les vues de l’Empereur, nous avait dit le duc de llovigo, sont que les prisons d’Etat contiennent des demeures propres à des prisonniers de toutes les conditions. Car eniin, avait-il ajouté, je suppose que je veuille renfermer, dans l’une d’elles, ou un de mes frères ou mon oncle. J’entends qu’ils y soient traités suivant leur rang, qu’ils puissent y trouver salon, bibliothèque, billard . . .

« Tous ces perfectionnements n’eurent pas le temps d’être apportés au système. Lorsque je iis ma tournée, à la fin de 18H ou au commencement de 1812, il n’y avait de prisonniers que dans cinq prisons, où en général ils étaient tous fort mal. Les autres n’existaient que sur le papier. Les châteaux qu’on avaient désignés n’existaient même plus. Il en était ainsi de la prison de (j’ai oublié le nom), département du Mont-Tonnerre. Il se trouva que le château était déjà détruit quand intervint le décret. Mais, en revanche, il se trouvait des pri-

MJ CONSULAT A L'EMPIRE, sonniers d’Etat dans une foule de prisons ordinaires. Nous ne lûmes pas chargés d’inspecter ceux-là. J’eus seulement la preuve qu’ils étaient en grand nombre.

« Nous commençâmes donc par Vincennes. Tout au haut du donjon, je trouvai un Espagnol qui était traité avec assez d égards. Il avait quelques livres, une boîte de couleurs, une famille de pigeons qu’il élevait dans son réduit. On me cacha son nom. Mais je sus plus tard que c’était le célèbre Palafox, pris à Saragosse, que l’Empereur, je ne sais pourquoi, avait cru devoir faire disparaître. On avait enterré avec grande pompe une bûche à sa place. Toute la terre croyait Palafox mort. Sa propire famille, sa femme, étaient dans la même erreur. Il vivait au haut du donjon de Vincennes. Je vis aussi sous un escalier où il ne pouvait pas se tenir debout, un jeune comte allemand, jeune homme de dix-huit ans, accusé d’avoir voulu assassiner l’Empereur et que l’intervention du roi de Saxe avait empêché d’être fusillé. 11 était déjà malade dans cet horrible réduit et il y est mort.

« A Fenestrelle, dans les montagnes de la Savoie, je trouvai un grand nombre de cardinaux et d’autres prêtres : ils se plaignaient avec raison de ne pouvoir vivre dans ce séjour des neiges. Un peu plus loin, dans une autre prison d’Etat, je vis environ deux cents Napolitains d’assez basse condition, mais au milieu desquels se trouvaient cependant quelques grands seigneurs de la même naLion.

« Toutes ces maisons étaient mal tenues et n’offraient aucune garantie quelconque. Aucune des formalités in-

1)11 CONSULAT A L'F.MPIRE.

diquécs au decret qui avait légalisé les prisons d ' État n’étaient observées. On vous enlevait pour vous y mettre; on vous y laissait tant qu’on voulait. Vous étiez retiré du monde et disparu.

« Je sais que les prisonniers d’État étaient très-nombreux : mais je ne pourrais en dire le nombre exact : d’autant plus qu’ils étaient répandus dans toutes les prisons de France et que ma mission, ainsi que je l’ai dit, ne s’est étendue qu’aux prisons d’Élat proprement dites. »

...Je vois sous mes yeux un singulier phénomène: des esprits impatients, déréglés, insatiables de liberté, qui se trouvaient à l’étroit dans les règles d’une constitution...

, Un peu de gêne les surexcitait; beaucoup de gêne les calme. Je me sers de ce mot à dessein. Ils ne sont j«s seulement soumis, ils sont calmes.

Que je suis d’une autre nature ! une liberté restreinte me suffisait, et je supportais sans peine une grande autorité sous l’empire des lois ! La gêne complète m’exaspère et le despotisme me donne des passions révolutionnaires !...

NOTES DE VOYAGES

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