‹ MélangesChapitre 43 sur 59 · RELIGION · texte numérisé non relu

RELIGION

D. Sait-on le nombre des dyssenlcrs (des dissidents de l'Église anglicane)?

R. Non. On ne pourrait se procurer ce chiffre qu’avec l’aide du gouvernement, et le gouvernement a eu jusqu’à présent intérêt à le cacher.

I). Quel est le mouvement religieux de ce pays?

H. On ne peut constater à cet égard que certains faits curieux.

Quant au catholicisme, on voit dans toutes les classes des hommes qui y arrivent par lassitude des sectes *. Leur nombre augmente rapidement, mais le mouvement religieux, dans l'intérieur du protestantisme, est corrélatif à des faits qui lui sont étrangers.

On remarque que quand une famille arrive à la richesse, qu’elle gagne le niveau de cinq à six mille livres de revenu (de 125 à 150,000 francs de rente), elle passe des dijssenlers à l Église établie. C’est une manière d’entrer dans le sein de la haute aristocratie, ou du moins de s’y frotter. On se trouve alors dans de jolies églises où l'on ne rencontre que des tapis, des pries commodes (des bancs), des gens bien mis, des prédicateurs bien élevés.

Le pauvre, qui est né dans le sein de la religion établie, se trouve géné par celte splendeur même ; le sentiment de son infériorité le porte vers une église où il trouve dans les assistants ses semblables, dans le prêtre un homme moins supérieur à lui, et qui dit des choses plus à sa portée, l’n grand nombre de pauvres (et je donne à ce mot un sens non

1 I.or<l *** m'avait dit la même chose.

VOYAGE EN ANGLETERRE

absolu, mais comparatif), quittent l'église établie pour ces motifs, et n’en prennent point d’autre ; mais, quoiqu’ils ne soient pas encore enrôlés sous une bannière ennemie, ils sont déjà cependant des adversaires et non des neutres.

I). Ainsi, vous n’avez pas seulement une aristocratie et une démocratie politiques, mais une religion aristocratique et une démocratique. Les passions religieuses marchent dans le même sens que les passions politiques : graves symptômes pour l’avenir.

27 mai 1 855.

IlEUCIOX, H VBITL’DES RELIGIEl'SES.

Aujourd’hui j’ai été déjeuner chez lord ***. Avant de se mettre à table, lord *** est passé dans son cabinet ; lady *** et sa fille s’y sont rendues aussi, cl, au bout d’un moment, onze ou douze femmes et huit ou neuf domestiques mâles sont arrivés. Ils marchaient avec mesure et suivaient un ordre hiérarchique, comme il était facile d’en juger, en examinant l’âge et l’habillement de chacun d’eux. A la tète des femmes se trouvaient la gouvernante des enfants, puis la femme de charge, enlin la femme de chambre, autant que j’en pouvais juger, puis des domestiques inférieurs. A la tète des hommes marchait le maître d’hôlel ; à la queue, les grooms. Ces vingt j»crsonnes se sont rangées tout autour de la salle, et se sont mises à genoux, la tète tournée du côté du mur. Près de la cheminée, lord et lady ***, et lady se sont aussi agenouillés, et lord X*** a lu à haute voix une prière, à laquelle les domestiques répondaient. Celte espèce de

NOTES UE VOYAGES

petit service a duré six à huit minutes, après quoi chacun s’est relevé, et les domestiques mâles et femelles ont défilé dans le même ordre pour aller reprendre leurs travaux.

Londres, 11 m»î 18ô5.

Conversation avec M. \‘*\

FONCTIONS G1UTUITFS.

I). Avez- vous dans l’administration beaucoup de (onctions rétribuées?

R. Presque toutes les fonctions sont gratuites. Dans les comtés, les lords lieutenants, les high sheriffs, les juges de paix, les overseera of the poor ne sont pas payés. O11 ne paye que les road-surveyers , parce que ceux-là sont des industriels qui consacrent leur temps au service du public. Chez nous, la plupart de ceux qui acceptent des fondions rétribuées perdent plus qu'ils ne gagnent au marché. Ils le font par ambition, non par cupidité. Les obligations de représentation qui leur sont imposées les forcent toujours à mettre du leur.

D. Quels sont les débouchés de l’aristocratie dans ses branches cadettes?

R. D’abord l’Kglise établie : les grands propriétaires ont en général le droit de nommer à certaines cures, lesquelles sont richement rétribuées.

Secondement, le barreau : il faut être déjà riche pour pouvoir prendre ses grades. Le propriétaire riche fait cette première dépense pour son fils, et, au moyen de cette première dépense, celui-ci se trouve placé dans un corps d’élite où la concurrence est nécessairement bornée, puisqu’il faut de grandes ressources pour y entrer.

VOYAGE EN ANGLETERRE. 315

Troisièmement, l’armée: les commissions sont achetées, et le soldat ne devient presque jamais oflicicr.

Quatrièmement. La grande ressource est l'Inde. L’Inde offre un assez grand nombre de places d’un revenu énorme (1 0,000 liv. sterling par exemple, plus dc250,U00 francs); l’aristocratie pousse ses cadetsde ce côté. C’est une ressource inépuisable pour elle, d'autant plus que le climat est si meurtrier dans ce pays, que l’Anglais’ qui y passe a trois contre un à parier qu’il y mourra ; mais, s'il n’y meurt pas, il est sur de s’y enrichir. Ainsi, l’Inde présente toujours un grand nombre de places vacantes, et ces places sont toujours recherchées.

D. Ne pensez-vous pas que le moyen le plus efficace de détruire l’aristocratie serait de supprimer ces sources de richesses ou de les rendre accessibles à tous?

R. Oui. La démocratie est représentée ici par une immense armée, mais sans ebef. Ces chefs qui manquent sont dans l’aristocratie elle-même; mais il faut les faire paraître. Il faut que l'arrière-garde de l’aristocratie devienne l’avant-garde de la démocratie, et il en sera ainsi le jour où, sans attaquer les grands seigneurs, vous réduirez à la gène leurs fils et leurs frères.

1/OndrCS, Il mai 1855.

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