COMMERCE
Quand je jette les yeux sur l'histoire du monde, je vois quelques peuples libres qui n’ont été ni manufacturiers ni commerçants. Mais je ne vois aucuns peuples manufacturiers et surtout commerçants qui n’aient été libres. Voyez les Phéniciens, les Grecs, les Carthaginois, les Italiens du moyen âge, les Flamands de la meme époque, les villes anséatiques, les Hollandais, les Anglais et les Américains des États-Unis. 11 y a donc une relation entre ces deux mots : liberté et commerce. On dit que l’esprit commercial donne naturellement aux hommes l’esprit de liberté. Montesquieu l’a assuré quelque part. La chose est vraie en partie. Mais je pense que c’est surtout l'esprit cl les habitudes de la liberté qui
VOYAGE EN ANGLETERRE
donnent l’esprit et les habitudes du commerce. On les trouve ensemble dans les mêmes lieux : comme il arrive souvent de trouver deux générations sous le même toit ; elles ne sont pas là par hasard : l’une a produit l’autre , et c’est pourquoi on les rencontre en même temps.
Je dirais bien, si j’en avais le temps, pourquoi, suivant moi, la liberté enfante le commerce.
Pour être libre, il faut savoir concevoir une entreprise difficile et y persévérer, avoir l’usage d’agir par soimême; pour vivre libre, il faut s’habituer à une existence pleine d'agitation, de mouvement et de péril ; veiller sans cesse et porter à chaque instant un œil inquiet autour de soi : la liberté est à ce prix. Toutes ces choses sont également nécessaires pour réussir dans le commerce...
... Quand je vois le mouvement imprimé à l’esprit humain, en Angleterre, par la vie politique; quand je vois l’Anglais sûr du secours imperceptible de ses lois, s’appujer sur lui-même et n’apercevoir d’obstacle à rien que dans les bornes de ses propres forces, agissant sans contrainte ; quand je le vois animé par l’idée qu’il peut tout faire, jeter sans cesse sur le présent un regard inquiet, et chercher partout le mieux, alors je ne demande point si la nature a creusé oes ports autour de lui, fourni le charbon, donné le fer. La cause de sa prospérité commerciale n’est point là : elle est en lui-même...
Voulez-vous savoir si un peuple est industriel et commerçant? Ne sondez point ses ports, n’explorez point ses
NOTES DE VOYAGES
forêts et les produits de son sol. Toutes ces choses s’acquièrent avec l’esprit du commerce, et, sans l’esprit du commerce, elles sont stériles... Demandez si les lois de ce peuple donnent aux hommes le courage de chercher l’aisance, la liberté de la poursuivre, les lumières, les habitudes qui la font découvrir, et l’assurance d’en jouir apa:s l’avoir trouvée.
La liberté est, en vérité, une chose sainte. Il n’y a qu’une autre chose qui mérite mieux ce nom : c’est la vertu. Encore qu’est-ce que la vertu sinon le choix libre
de ce qui est bien ?
La liberté me parait tenir dans le monde politique la même place que l’atmosphère dans le monde physique. La terre est peuplée d’une multitude d’êtres diversement organisés; tous cependant vivent et prospèrent. Altérez les conditions de l’atmosphère, ils souffrent. Plrfccz-les
dans un autre milieu, ils meurent
Change* vos lois, variez vos mœurs, altérez vos croyances, modifiez vos formes; si vous en arrivez à ce point, que l’homme ait la pleine liberté d’accomplir les actions qui ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, cl la certitude de jouir en paix du produit de ces actions, vous atteindrez le but.
Ce bot est unique, mais les moyens pour l'obtenir sont divers.
VOYAGE EN ANGLETERRE
Londres, .1855.