CE QUI. DANS LES LOIS ANGLAISES, EST ACCESSOIRE ET FONDAMENTAL
Quand on étudie les règles qui, en Angleterre, dirigent l'administration proprement dite, la justice, les finances, les cultes, on est frappé de voir qu’une nation si avancée, si éclairée' si libre et si prospère ait pu conserver un ensemble de dispositions si défectueuses, si compliquées, si onéreuses, si lentes et, pour ainsi dire, si gauches et si maladroites dans leur application.
Les règles, suivant lesquelles les mêmes matières sont conduites chez la plupart des peuples du continent de l’Europe, paraissent infiniment préférables, et le sont, en effet, à un certain point de vue. La machine administrative y est montée d’une façon plus simple, plus économique, plus rapide, plus savante, plus moderne.
D’où vient donc que, malgré tous ces vices de l’administration anglaise, la société s’est développée plus vite en Angleterre que partout ailleurs? Est-ce que ces règles qui nous paraissent mauvaises seraient bonnes? Non : elles sont mauvaises en effet. Ce n’est pas cette partie de la législation qui fait prospérer la nation. Celle-ci prospère par une autre cause.
Il v a dans les lois humaines une bonté secondaire et une bonté principale. On n’y songe pas toujoui-s, parce que ce que j’appelle la bonté secondaire des lois se voit du premier coup d’œil et frappe l’esprit le plus superficiel, tandis que l'autre ne s’aperçoit qu’après un exa-
NOTES DE VOYAGES
mon attentif et avec une certaine profondeur d’esprit.
Une législation pourrait être régulière, uniforme, simple, claire, rapide, économique (ce sont assurément là do grandes et précieuses qualités), et cependant comprimer ou du moins gêner l’essor social, si en même temps elle laissait la propriété et les personnes sans garanties complètes; si elle abandonnait une part trop grande à l’arbitraire du pouvoir; si elle né laissait pas à chacun les moyens de défendre son droit.
Une législation, au contraire, qui possède ces caractères, peut permettre à la société de se développer en tous sens, bien qu’elle soit compliquée, lente et onéreuse.
C’est par là que la législation anglaise a été, depuis des siècles, et est encore très au-dessus des meilleures législations du continent. La vie circule au milieu de ces mauvais organes. De quelque côté qu’on la considère, on s’aperçoit qu’elle assure à chaque homme les garanties les plus essentielles; des pouvoirs indépendants pour décider les questions, le grand jour pour les débattre, la faculté accordée à tous également de défendre son droit. C’est là comme le principe vital de cette législation : principe vital si abondant et si énergique qu'il fait prospérer le corps social malgré le vice des organes.
S’en suit-il que le corps ne prospérerait pas encore plus, si on corrigeait ces vices? Non, assurément, à la condition pourtant qu’en perfectionnant la forme on n'altérât pas le fond.
VOYAGE EN IRLANDE
Dublin, 9 juillet 1855.