‹ MélangesChapitre 56 sur 59 · DEUXIEME I1 ÉU IODE · texte numérisé non relu

DEUXIEME I1 ÉU IODE

Après la destruction des nobles, le gouvernement tomba presque exclusivement dans les mains de la haute bourgeoisie.

Celle ci suivit avec la dernière exactitude les errements des nobles. Il se forme d'abord entre eux deux grands partis sous le nom d’Albizzi et de Hicci. Puis, s'unissant, ils abusent du pouvoir pour s'attribuer les principaux avantages de l'état de société. Ensuite, se divisant de nouveau dans le succès, une portion d’entre eux, entre autres les Médicis, passent du côté du peuple.

Celui-ci se soulève en 1378, s’empare du gouvernement avec force, pille, tue la bourgeoisie, établit un gouvernement grossier et violent, qui tombe pour ainsi dire de lui-même en 1581, époque où la bourgeoisie reprend son pouvoir. Les pauvres qui firent la révolution de 1578 étaient trop isolés des classes supérieures, trop privés d’aristocratie pour pou-

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voir conserver le gouvernement. L’élément démocratique «eiil ne peut jamais rien fonder.

De 1381 jusqu'en H34 la haute bourgeoisie gouverne , mais elle se divise de nouveau. Une portion se met du côté •lu peuple. Le parti démocratique triomphe alors; mais comme il était conduit par des riches, son succès n’est point complet comme en 1378 et n'amène point les mêmes conséquences. La i évolution de 1 131 est plutôt le résultat d’une querelle dans le sein de l'aristocratie qu'une lutte entre l’aristocratie et le peuple. Seulement la portion de l’aristocratie qui triompha était plus populaire et se prétendait plus amie du peuple que celle qui succomba ; elle formait un parti assez semblable aux Wliigs d’Angleterre. Cette dernière époque n’a donc point le caractère net et tranché que présente la première. Les deux grands partis s’y combattent avec des succès alternatifs; et à la lin il est difficile de dire lequel a remporté la victoire. Les hommes.qu'aime le peuple triomphent plutôt que le peuple.

THOISI KME l’ É II I O II K

Ceci nous prépare à la troisième époque, où ces deux partis, lassés et mutilés, disparaissent en quelque sorte de la scène, et où à leur place s’élève le pouvoir d’une famille et son parti combattu par les ennemis de cette famille. La querelle, de principe, alors, devint une querelle d'individus qui se disputent le pouvoir sans se rattacher précisément ni à l'aristocratie ni à la démocratie.

A travers ses trois époques, l’iiisloirc de Florence présente plusieurs traits généraux qu’il est bon de signaler.

Les partis, quels qu’ils soient, noble, populaire, bour-

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geois, y ont lousjes mêmes habitudes de violence. L’exil, la confiscation, la mort, sont leurs objets; leurs moyens sont les émeutes, la guerre civile ou étrangère. L’esprit de légalité, le respect du droit, la modération, la raison même, semblent entièrement bannis de ces querelles intestines. Dès qu’un parti a la force en main, il va tout à coup, sans s’arrêter, jusqu’à la tyrannie et à la violence. L’idée du droit est plus absente de celle histoire que d'aucune autre que je connaisse.

Durant les 237 ans que je viens de parcourir, on compte une usurpation, neuf proscriptions, sans parler des troubles sans nombre et des changements presque continuels exécutés dans les lois principales.

Une autre remarque générale sur ces trois époques : c'est qu’au milieu de ces passions politiques et de ces révolutions la grandeur et les richesses de Florence s'accrurent sans cesse ; (pie l’esprit humain y prit un essor extraordinaire; que les arts, les sciences et les lettres y arrivèrent à un degré de perfection surprenant. Tant la liberté est un agent puissant, même quand on ne sait qu’incomplétemenl s’en servir !

Depuis que Florence est paisible et asservie, sa puissance, sa richesse, son étendue et ses lumières n’ont, au contraire, cessé de décroître.

Singularité de la destinée des Médiris.

On a vu des citoyens habiles et heureux capter la bienveillance d’un peuple, au point de devenir Fume de son

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gouvernement sans prendre ostensiblement les rênes de l’État.

Mais ce (ju’il y a de particulier dans la destinée des . Médicis, jusqu'à l'époque où me conduit Machiavel. (M9‘2), c’est cette faveur et ce pouvoir croissant, et cependant toujours limité, d’une même famille pendant plus de quatre-vingts ans et à travers quatre générations.

Les Médicis, nobles et riches eux-mêmes, s’élèvent sur la ruine du parti des grands, et ils détruisent si bien les deux grands partis qui s’étaient disputé le pouvoir jusqu’alors, que, du moment où ils arrivent sur la scène, on ne voit plus que le parti des Médicis et le parti qui leur est opposé. Le parti démocratique et le parti aristocratique disparaissent en quelque sorte.

Ce qui explique jusqu’à un certain point celle faveur subite et constante des Médicis, c’est d’abord leurs talents, leur ambition sagace et lente, leur perspicacité certainement très-supérieure à celle de leurs contemporains : c’est surtout leurs immenses richesses, fruit de la banque et du négoce. N’ayant à agir que sur une seule ville, sur une ville commerçante, où régnait beaucoup de luxe et de misère, ils purent aisément gagner un à un presque tous les citoyens, et les tenir ensuite dans leur dépendance, soit par le sentiment de la reconnaissance, soit par la crainte d’une poursuite judiciaire. «A la mort deCosmc, dit Machiavel, on découvrit que presque tous les citoyens étaient ses débiteurs. » Tout le secret de l’élévation des Médicis est là. «Pierre, filsdcCosme, ayant voulu exiger le payement d’une partie de ces créances,

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dit encore Machiavel, perdit une portion de sa popularité et manqua se faire chasser de la ville... »

En résumé, on peut dire sans exagération que si de hardis usurpateurs se sont saisis par les armes du souverain pouvoir dans les différentes républiques, les Médicis l’ont acheté dans celle de Florence.

Bade, o août 1830.

Remarques générales sur la rt1 y oblique florentine et principalement sur ce qui distingue ce qu'on nomme la démocratie de Florence des démocraties de nos jours.

Il m’importe de savoir si la démocratie de Florence peut servir d’argument pour ou contre la démocratie de nos jôurs.

J’envisage d’abord Y étal social , et je me demande si l’état social des Florentins a jamais été, à aucune époque de leur histoire, analogue au nôtre et réellement démocratique; je trouve que non.

Depuis la fondation de la république florentine, en 1255 jusqu’en 1545, il a existé à Florence non-seulement une aristocratie, mais un corps de nobles qui tenaient à toute la féodalité environnante; dont l’origine se perdait dans la nuit des temps; dont les richesses étaient très-considérables, héréditairement transmises, et qui possédaient dans la ville même de Florence des palais bâtis en forme de forteresses, qui les garantissaient en partie de l’action égale des lois. Personne ne prétendra, je pense, une ce soit là un état social démocratique.

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Après 15-13, il ify eul plus, il est vrai, tic noblesse; mais il y eut encore une aristocratie : c'est-à-dire qu’il y eut un grand nombre de citoyens immensément riches, cl un bien plus grand nombre encore extrêmement pauvres.

Il ne faut pas perdre de vue que toute la République était dans la \illede Florence; or, dire que Florent e, à celle époque, avait un état social démocratique, c’est comme si l’on disait que Manchester et hiver pool, ou tout autre grand centre de l’industrie et du commerce qui renferme dans son sein des fortunes colossales et des misères inouïes, présente une société dont l’étal social est démocratique. Il peut, sans doute, se rencontrer des villes de cette espèce chez un peuple démocratique, mais vouloir juger du peuple lui-même par scs villes serait injuste et absurde.

Florence n’a donc jamais donné l’exemple d’un pays démocratique par son état social. File a toujours, au contraire, donné le spectacle de la plus grande inégalité des conditions, puisqu’elle renfermait tout à la fois des misères semblables à celles que nous voyons dans toutes les villes industrielles de nos jours, et des richesses comme celles des Médieis, qui égalaient les trésors des rois les plus opulents.

L’inégalité devait même être bien plus grande à Florence que dans les x i Iles manufacturières de nos jours, où la classe ouvrière s’efforce de se rapprocher par ses lumières du niveau d s hautes classes.

Si l’on voit à Florence les grands se disputer eut ns

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eux le pouvoir avec la dernière violence, ou bien le jieti pic s’en emparer subitement et en abuser de mille manières, puis enfin une simple famille acheter en quelque façon le gouvernement, il ne faut donc pas dire que la cause en est dans la démocratie. Il serait plus juste de dire que cela vient de ce qu'à Florence il n’y avait pas dans les conditions celle égalité démocratique qui eût rendu les révolutions plus difficiles et moins cruelles.

Je passe de l’état social aux institutions, et je me demande encore si les institutions de Florence étaient démocratiques, et surtout si elles avaient de l’analogie avec les institutions démocratiques de nos jours. Je ne juge Florence que par Machiavel. Machiavel écrivait pour des gens au courant des lois de leur pays. Il ne cherche donc point à leur expliquer ce qui s’était passé sous leurs yeux. Aussi je n’aperçois que très-confusément la constitution politique de Florence. Mais il y a certains points qui ressortent.

Ainsi je crois voir que les hommes du peuple ont et surtout prennent une grande part au gouvernement; mais j’aperçois eti même temps qu’il n’en est ainsi que dans Florence même.

Les habitants renfermés dans le territoire de Florence étaient sujets des habitants de la ville, ainsi qu’on l’a vu jusqu’à nos jours dans certains cantons suisses.

Je ne découvre aucune comparaison à établir entre la démocratie tumultueuse, ignorante et passionnée d’une grande ville manufacturière et commerçante, agissant presque toujours par elle-même, et la démocratie repré-

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scnlalivc de tout on territoire, telle que nous la concevons de nos jours, dans laquelle l’esprit d’ordre, de moralité et de pais des districts ruraux combat la violence des populations des villes, tandis que la représentation des villes éclaire et agile les déj>u talions rurales.

Sous ce point de vue, Florence ressemble bien plus aux républiques de l’antiquité qu’à celles de nos jours. Comme les premières, sa constitution ne repose point sur celte idée générale, que tous les hommes ont droit à prendre part à leur gouvernement, mais sur l'idée aristocratique que les habitants de celle ville ont le droit d’être libres et de gouverner sous leur bon plaisir les hommes qui les environnent.

Toutes les républiques anciennes sans exception ont été fondées sur ce principe. Toutes les républiques du moyen âge, également. L’idée contraire est toute moderne.. et seule elle suffit pour marquer une grande différence entre nos jours cl tout ce qui les a précédés.

Les républiques antiques et celles du moyen âge n’ont point connu le système représentatif, et elles ont pu, à la rigueur, s’en passer. Elles ne formaient point une vaste association de citoyens répandus sur un grand territoire , mais une petite association de souverain * réunis dans un même lieu.

Après avoir exposé ces idées générales sur les lois des Florentins, je passe au détail de ces lois. Je crois y apercevoir la violation de plusieurs principes conservateurs qui sont admis de nos jours sans discussion.

Le pouvoir exécutif ne me parait point séparé du pou-

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voir législatif, cl le pouvoir judiciaire ne jouit ni de stabilité ni d’indépendance. Le pouvoir législatif n’est point divisé.

En admettant que Florence ait eu un état social et un gouvernement démocratiques, comment juger par ce qui est arrivé à Florence de ce qui arriverait dans une démocratie dont les institutions posséderaient plusieurs grandes garanties dont la démocratie florentine était privée ?

On remarque que Florence a été sans cesse agitée par les révolutions; que ces révolutions ont presque toujours été violentes, traînant après elles la torture, la prison, la confiscation, la mort, sans parler du pillage et de l’incendie qui les ont souvent accompagnées ; et l’on attribue toutes ces horreurs à la démocratie seule. J’ai bien des réponses à faire sur ce point. La première, c’est que le temps où Florence a été si cruellement déchirée par les factions a été le temps où elle est devenue riche, puissanle, brillante, érudite, littéraire, un des grands foyers de la civilisation moderne, en un mot; tandis qu'à partir de l’époque où elle est devenue tranquille cl asservie, tous ces avantages ont disparu les uns après les autres. Il faut regarder les deux côtés de la médaille en même temps.

Secondement, je remarque que durant l’époque où Florence avait une noblesse puissante elle n’a pas été moins continuellement agitée que depuis que celle noblesse a été détruite. Je crois môme que ses révolutions ont été plus fréquentes et plus sanglantes dans la pre-

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mièrc période que dans la seconde. Ceci tend à faire croire qu’il faut s’en prendre des révolutions de Florence à la forme républicaine de son gouvernement, et non à sa constitution démocratique.

Troisièmement enfin, je dirai que les deux siècles où ces révolutions ont agité Florence ont été pour toute l’Europe des siècles de révolution ; que c’est l’époque de la Jacquerie, des Armagnacs, des Maltôticrs, des Grandes- Compagnies, en France; des guerres des Roses, en Angleterre; qu’à celle époque, dans toute l’Europe, les mœurs étaient violentes, les habitudes féroces, les basses classes turbulentes et ignorantes, les hautes corrompues et livrées presque sans frein à leurs passions; que l’idée du droit n'existait nulle part, que la plupart des monarchies et des aristocraties fourmillaient d’exemples de faits, sinon semblables, du moins analogues à ce qui sc .passait à Florence, et qu’il serait injuste d’étendre aux démocraties de tous les temps une remarque qui n’est pas môme spécialement applicable à la démocratie florentine du quatorzième et du quinzième siècle.

VOYAGE EN SUISSE

BcniC, 15 août 18Ô0.

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