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REMARQUES SUR L'HISTOIRE SUISSE

Division dés cantons entre eux , impossibilité de les réunir.

Les cantons suisses n’ont pas secoué à la fois le joug de l’étranger. Ils n’ont donc jamais été unis entre eux par le lien d’une commune origine.

Au moyen âge, époque où la République suisse a commencé, tout le soin des hommes semblait encore être de se diviser les uns des autres et de se diversifier par le plus de différences possibles, afin de mieux conserver le caractère propre à chacun d’eux. Les différents cantons suisses, lors mcine qu’ils se déterminèrent à agir dans une cause commune, ne cherchèrent donc point à adopter des lois ou des usages semblables; ils tendirent plutôt à en adopter de différents. Ils ne prirent pas la même forme de gouvernement; ils n établirent pas les mêmes oflieiers ; ils gardèrent leur

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physionomie particulière et s’elforcèrent de mille manières de conserver leur individualité.

Les Suisses de celte époque différaient, de plus, naturellement entre eux de mille manières.

Les Suisses des hautes montagnes, qui avaient été les premiers à lever l’étendard de l'Indépendance, formaient, à vrai dire, une population de bergers. Propriétaires du sol qu’ils faisaient valoir eux-mêmes, presque entièrement égaux en fortune, également simples et peu lettrés, ils étaient plus faits pour conquérir Teur propre liberté (pie pour gouverner les autres peuples. Ce furent, comme je l’ai dit plus haut, ces populations qui fondèrent le noyau de la Confédération suisse. Quoiqu’elles ne s’élevassent pas à plus de cinquante mille âmes, elles se fractionnèrent naturellement en trois États indépendants. Ceci se passait en 1507.

Toutes les populations des hautes Alpes qui s’adjoignirent depuis à la Confédération, les bergers d’Appcnzcll, les montagnards de Claris et de Saint-Gall, avaient, par leurs mmurs, leur état social et leur langue, une grande analogie avec les premiers Suisses dont je viens de parler. Mais il n’en était pas de meme quand on descendait vers les plaines.

Zurich, qui accéda à la Confédération en 1551, était une ville commerçante et lettrée, autant qu’on pouvait l’être au moyen âge ; qui avait pour habitants de riches bourgeois et des nobles, qu’elle parvint bientôt à expulser de son sein. Les campagnes autour de Zurich étaient peuplées de paysans qui restèrent sous le contrôle de leurs seigneurs, soumis euxmêmes à la ville ou relevant directement de la ville : race de cultivateurs fort différente du peuple de bergers qui couvrait les montagnes.

Bâle, qui entra plus tard dans la Confédération, était dans une situation analogue à Zurich.

A l’ouest, la ville de Berne, qui fut une des premières à se confédérer, n’était point commerçante comme Zurich.

VOYAGE EN SLISSE.

Mais elle était peuplée, ainsi que son territoire, de bourgeois riches et de nobles qui, soit de gré, soit de force, firent cause commune avec le peuple et restèrent en possession d'une partie des terres et du pouvoir.

Ainsi, dès ces premiers siècles de la Confédération, il se trouvait dans son sein des Ktats composés de petites bourgades et des États gouvernés par de grandes villes; des Etats où régnait une simplicité de mœurs voisine de la grossièreté et de l’ignorance, et des États aussi policés et aussi éclairés qu’on pouvait l’être alors en Europe ; des Étals plutôt commerçants que guerriers, et des Etats essentiellement guerriers et nullement commerçants ; des États où la démocratie était pour ainsi dire sans limites, et d’autres où l’aristocratie con- , servait une grande puissance.

Ceci étant, on comprendra sans peine que les Suisses des deux premiers siècles, quoiqu’en très-petit nombre (il n’v avait encore que huit cantons), et pressés par un grand nombre d'ennemis communs, eussent bien de la peine à s'entendre, à moins qu’il ne s’agît de repousser une invasion. Aussi les voit-on recourir plusieurs fois aux armes les uns contre les autres.

Mais ce fut dans le seizième siècle que les plus profondes dissemblances se manifestèrent chez les Suisses, et que leurs divisions devinrent permanentes et sans remède. La réforme fut prèchée à Zurich pour la première fois en 1516, par Zwingle. Zurich, Ilcrne, Bâle et la plus grande partie de la Suisse occidentale l’embrassèrent avec ardeur. La plus grande partie des montagnards des hautes Alpes et quelques populations des vallées occidentales demeurèrent passionnément attachées à l’ancien culte. Schwilz, Uri, Unlcrwalden , Lucerne, Zug, restèrent catholiques. Ceci acheva de les différencier complètement de toutes les autres. Non-seulement des haines violentes s’allumèrent, mais l’ensemble des idées et par suite presque toute la forme extérieure de la civilisa-

NOTKS DE VOYAGES.

lion différa. Malheureusement la force ne resta pas également partagée entre les partisans de la nouvelle et de l’ancienne religion. Les protestants étaient infiniment plus nombreux, plus riches, plus éclairés que leurs adversaires. D'une autre part, ceux-ci avaient les souvenirs de la Suisse héroïque encore vivants. Ils envisagèrent donc leur situation comme critique; ils se crurent menacés d’oppression parleurs confédérés : ce qui blessa leur orgueil et excita leurs craintes. On s’isola donc de part et d’autre. Plusieurs fois les catholiques et les protestants en vinrent aux mains; et en temps de paix ils n’eurent que peu de relations les uns avec les autres. Ils contractèrent plus volontiers des alliances avec des peuples étrangers, mais leurs coreligionnaires, qu’avec leurs confédérés d'une autre religion qu'eux.

C’est ainsi que les choses allèrent jusqu'à la Révolution française. Aujourd'hui la réunion de tous les Suisses sous le même gouvernement est sans doute plus facile qu'au seizième siècle, mais ce serait cependant une chose que la force seule pourrait opérer.

Les cantons catholiques, qui sont en même temps les plus petits et les plus énergiques de toute la Suisse, ne peuvent être amenés à vouloir un changement de constitution qui rende le pouvoir plus fort. Car le pouvoir fédéral, plus forj, ne peut manquer d’être exercé principalement par les grands cantons qui, indépendamment de ce qu’ils ont une religion ennemie de la leur, ont encore des idées, des mœurs et un ensemble «le civilisation qui diffèrent d'une manière notable.

Ainsi l’ambition, la religion, les mœurs se joignent pour éloigner les petits cantons de consentir à aucun changement du pacte fédéral.

VOYAGE EN SUISSE

Borne, n août 1830*.

Il y a des cantons, il n’v a pas de Suisse.

Petit pays. Pas de grandes richesses ni de grandes pauvretés. Mœurs tranquilles. Caractère lent. Peu d'intérêt des voisins à l’attaquer. Aucun intérêt à attaquer lui-même. Toutes raisons qui peuvent lui rendre supportable l’absence ' d’un gouvernement...

Institutions, habitudes cl mœurs libres en Suisse.

Je ne comparerai pas la Suisse aux États-Unis, mais à la Grande-Bretagne, et je dirai que quand on examine ou même qu’on ne fait que parcourir les deux pays, on aperçoit entre eux des différences qui étonnent. A tout prendre, le royaume d’Angleterre semble beaucoup plus républicain que la République helvétique.

Les principales différences sont dans les institutions et surtout dans les mœurs.

1° Dans presque tous les cantons de la Suisse la liberté de la presse est une chose très-récente.

2° Dans presque tous la liberté individuelle est encore incomplètement garantie : un homme est arrêté administrativement et détenu sans grande formalité.

5" Les tribunaux n’ont pas généralement une position parfaitement indépendante.

4° Le jury est inconnu dans tous les cantons.

5° Dans plusieurs cantons la population était entière-

1 Le lecteur no doit pas oublier que toutes ces notes, relatives à la Suisse, ont été écrites avant les réformes du pacte fédéral provoquées par la révolution de 1848. (JY oie de l'Éditeur.)

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ment privée de droits politiques il y a trente-huit ans : Argovie, Thurgovie, Tessin, Vaud, une partie du canton de Zurich et de Berne étaient dans ce cas.

Si la remarque précédente s’applique aux institutions, elle s’applique bien plus encore aux mœurs.

1“ Dans beaucoup de cantons de la Suisse, le goût aussi bien que l’usage du self-govemment manque à la majorité des citoyens. En temps de crise, ils se mêlent eux-mêmes de leurs affaires ; mais on ne voit pas chez eux celte soif de droits |X)liliques, ce besoin de prendre part aux affaires publiques, qui semblent tourmenter incessamment les Anglais.

2“ Les Suisses abusent de la liberté de la presse comme d’une libellé récente ; les journaux sont plus révolutionnaires et beaucoup moins pratiques que les journaux anglais.

5” Les Suisses paraissent encore voir les associations sous le point de vue où les Français les considèrent; c’est-à-dire comme un moyen révolutionnaire et non comme une méthode lente et tranquille d’arriver au redressement des torts. L’art de s’associer et de se servir du droit d’association est peu connu.

4° Les Suisses ne montrent pas pour la justice ce goût qui caractérise si fort les Anglais : les tribunaux n’occupent pas plus de place dans l’opinion que dans les rouages politiques. Le goût de la justice et l’introduction paisible et légale du juge dans le domaine de la politique sont peut-être le caractère le plus saillant de la physionomie d’un peuple libre.

VOYAGE EN SUISSE

5° Enfin, el ceci, à vrai dire, contient tout le reste, les Suisses ne montrent pas au fond de leur âme ce respect profond du droit, cet amour de la légalité, celle répugnance à l’emploi de la force, sans lesquels il n’y a pas de nation libre el qui frappent tant l’étranger en Angleterre.

Je rendrai l’ensemble de ces impressions par un seul mot.

Celui qui parcourt les États-Unis se sent involontairement et instinctivement si pénétré, que les institutions, le goût, l’esprit de liberté s’est mêlé à toutes les habitudes du peuple américain, qu’il ne peut concevoir pour lui autre chose que le gouvernement républicain.

De même, on ne saurait supposer aux Anglais la possibilité de vivre sous un autre gouvernement qu’un gouvernement libre.

Mais, si dans la plupart des cantons de la Suisse la violence venait détruire la constitution républicaine, on ne se sent pas assuré qu après un assez court état de transition le peuple ne s’habituât pas bientôt à la perte de sa liberté.

Dans les deux pays cités plus haut, la liberté me parait plus encore dans les mœurs que dans les lois.

En Suisse, elle me semble plus encore dans les lois que dans les mœurs.

Berne, 18 août me.

Examen de la constitution suisse en elle-même, indépendamment des raisons particulières qui peuvent

NOTES [>E VOYAGES

porter les Suisses à vouloir la garder quant à présent.

Quel que puisse être le mérite caché du pacte fédéral de ■1815, celui-ci a un défaut évident dans sa rédaction : c’est le vague.

On dirait que cette constitution a été rédigée au moyen Age, tant elle révèle chez ses auteurs des idées peu nettes sur la division des pouvoirs dans les sociétés humaines. Après avoir lu attentivement cette constitution, je défie à qui que ce soit de marquer d’une manière distincte la ligne des pouvoirs entre les cantons et le gouvernement central.

Les Suisses ont-ils voulu établir un gouvernement fédéral on faire simplement une ligue offensive et défensive? En d’autres termes, les cantons ont-ils prétendu conserver leur souveraineté tout entière ou ont-ils consenti à en sacrifier une partie?

Cette première question ne peut faire naître de difficultés sérieuses.

Les cantons d’une part ont concédé à la diète le pouvoir de leur demander de l’argent et des hommes : ce qui est lui concéder des droits de souverain.

Ils se sojt interdit de faire eux-mêmes la paix et la guerre : ce qui est se priver d’un droit de la souveraineté.

Enfin ils ont voulu qu'en ces questions la majorité fil la loi à la minorité : ce qui achève de constituer un véritable gouvernement et non une simple ligue.

Les Suisses ont-ils donne de grands pouvoirs à leur gouvernement fédéral?

Cette seconde question est aussi facile que la première.

Le pacte a donné au gouvernement fédéral des pouvoirs si grands et surtout si indéfinis, que si ce gouvernement trouvait à sa disposition des moyens énergiques d’en user, on peut prévoir que la Suisse en arriverait bientôt à la consolidation

VOYAGE F, N SUISSE

de la souveraineté. La diète aledroit de lever des troupes et de l’argent; elle fait la guerre, la paix, les traités de commerce; elle nomme les ambassadeurs. La garantie des constitutions cantonales et des grands principes d’égalité devant la loi est mise sous sa sauvegarde, ce qui lui permettrait au besoin de s’immiscer dans les affaires locales.

Les péages, droits de roule, etc., sont réglés par la diète : ce qui lui permettrait de se mettre à la tète de toutes les entreprises de voirie.

Lutin la diète prend toutes les mesures nécessaires pour la sûreté intérieure et extérieure de la Suisse : ce qui l’autorise à tout faire.

Sans doute, le pacte fédéral ne remet pas nominativement à la diète la direction de beaucoup d’affaires, qui sont pourtant essentiellement uationales de leur nature, telles que postes, monnaies, etc., etc. Toutefois ce qu'il sous-entend compense et au delà ce qu'il ne dit pas; et, loin que la diète manque de pouvoirs, je trouve qu elle en possède de beaucoup trop grands pour garantir l’existence d’une constitution fédérale.

Les Suisses ont-ils donné à leur gouvernement fédéral le moyen d’exécuter tout ce qu'ils lui donnent le droit de faire?

La réponse à cette dernière question n’est pas moins nette que la réponse faite aux précédentes. Non, les Suisses n’ont pas donné à leur gouvernement fédéral le pouvoir de faire ce qu’il a le droit d’exécuter. Ceci mérite des développements.

La diète ressemble à un homme très-fort dont tous les membres sont plus ou moins frappés de paralysie.

Examinons d'abord les trois pouvoirs1, et remarquons, pour commencer, qu’ils sont souvent confondus d’une ma-

1 Législatif, exécutif, judiciaire.

NOTES DE VOYAGES

nière toile, que chez un grand peuple la tyrannie ne manquerait pas de s’ensuivre.

La diète, qui est le pouvoir législatif, nomme les principaux fonctionnaires publics, traite presque directement avec les puissances étrangères, administre le peu d'objets dont le gouvernement fédéral se soit jusqu’à présent occupé. De plus, lorsqu'il s’élève des contestations entre deux États, la diète nomme les arbitres qui doivent prononcer. Mais, comme je le disais tout à l’heure, tout cela est de peu de conséquence chez un petit peuple tranquille comme la Suisse. D’ailleurs j’examine en ce moment ce qui rend le pouvoir fédéral impuissant, et non ce qui pourrait le rendre tyrannique.

Il n’y a pas, en Suisse, à vrai dire, de pouvoir judiciaire fédéral : ainsi je n’ai pas à m’en occuper.

Pouvoir législatif : I.es mandats impératifs imposent une gène trèà-grande au pouvoir législatif ; non-seulement les députés de la diète sont responsables devant leurs cantons, ce qui est tout naturel, mais ils ne peuvent agir qu'avec un mandat positif du canton, faute de quoi ils ne votent que ad referendum, c’est-à-dire sauf l’approbation ultérieure des grands conseils

De ceci il résulte deux maux :

1° Le premier est que tonte mesure prompte et énergique est entravée : la Suisse n’a point une diète, mais vingtquatre, dans laquelle il faut que la mesure proposée s’arrête.

2“ Une grande garantie de sagesse est ôtée, puisqu'il doit arriver souvent que les raisons qui auraient pu déterminer les députés ne puissent plus être présentées aux grands conseils, ou ne leur soient pas présentées comme elles l'ont été par les partisans de la mesure au sein de la diète, et que, par conséquent, les grands conseils ne soient pas en position de bien juger.

VOYAGE EN SUSSE

Pouvoir exécutif : Le pouvoir cxécutil fédéral est impuissant par trois raisons :

1°A cause de la faiblesse de ses attributions, puisque toutes les attributions du pouvoir exécutif fédéral sont données à la diète, ce qui favorise l'oppression en temps de révolution, et l'inertie et les erreurs de tout genre en temps ordinaire. Car un corps législatif ne présente point' de garantie comme responsabilité. De plus, il est incapable de mettre dans les affaires administratives ce soin et cette suite qui sont nécessaires au succès.

2° Le pouvoir exécutif change trop fréquemment de main pour que rien puisse se mûrir.

5° Ceci est la faute la pl»is grossière dans la constitution de ce pouvoir : il n’est pas même fédéral. On en confie alternativement l’exercice au pouvoir exécutif cantonal de Zurich, de Lucerne et de berne, c’est-à-dire (pic la confédération est livrée à des hommes qui ne représentent que l’un des cantons dont elle se compose.

Je cesse maintenant de distinguer à part les divers éléments qui forment le pouvoir fédéral. Je considère ce pouvoir dans son ensemble, et j’arrive enfin à la grande raison qui fait qu’il sera toujours impuissant, quel que put être le changement apporté dans la constitution de ses différentes parties.

Le gouvernement fédéral n’a pas le droit d’exécuter luimème ce qu’il a le droit d'ordonner. Il faut qu’il s’adresse aux cantons.

La diète déclare la levée d’une somme d’argent : ce sont les cantons (pii se chargent de la lever.

Elle ordonne une levée d’hommes : ce sont les cantons qui les rassemblent.

Elle établit une ligne de douanes : ce sont les fonctionnaires cantonaux qui perçoivent des droits.

De ceci, il résulte deux choses : ou les cantons refusent

NOTES DE VOYAGES

d'obéir, et on n’a plus de ressources que la guerre civile ; ou ils opposent (ce qui arrive le plus souvent) une résistance d’inertie, cl alors le gouvernement fédéral ne sait à qui s’en prendre et tombe dans l’inertie lui-même.

Une autre conséquence fâcheuse d’un pareil ordre de choses, c’est qu’il exclut l’idée d’un intermédiaire judiciaire entre celui qui commande et ceux qui obéissent. Kntrc un canton et la confédération, prendre un tribunal pour arbitre ne concilierait rien ; de si puissants plaideurs ne se soumettent pas aux décisions des juges. Les tribunaux ne peuvent remplir l’objet de la justice qu'entre le souverain cl les individus. Or, dans l'organisation fédérale dont nous venons de parler, la confédération n’a de rapports qu’avec le canton; elle n’en a aucuns avec le citoyen.

Il est évident que le seul principe raisonnable en fait de confédération consiste à remettre au pouvoir fédéral un certain nombre de droits bien exactement définis, et de lui permettre d’exercer efficacement ces droits, en lui permettant d'agir sans se servir de l’intermédiaire des cantons et des autorités cantonales. Ainsi, pour en revenir aux exemples cités plus haut, il faudrait que, quand la diète ordonne une levée d’argent, elle eût ses propres percepteurs qui allassent demander à chaque citoyen suisse sa quote-part; que, quand elle commande une levée de troupes, elle eût ses administrateurs pour désigner les hommes, ou constater la désignation du sort ; que, quand ellc'établit une ligne de douanes, elle eût ses douaniers; il faudrait enfin que, quand les contribuables refuseraient de payer, le soldat de marcher, le douanier d’obéir, le gouvernement et les citoyens pussent en appeler aux tribunaux fédéraux.

A ceci on répond ; Pour permettre au gouvernement fédéral d'agir directement sur les citoyens, il faudraitqu’il fût le représentant des volontés des citoyens. Or, dans ce moment, il ne représente que les cantons, et les cantons étant

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prodigieusement inégaux en population, il arriverait souvent que la minorité de la nation ferait les lois.

Je réplique : Pourquoi ne pas faire nommer les membres de la diète par la majorité des citoyens, et non par les cantons?

Un répond avec raison : Que jamais on ne peut espérer de faire consentir à cela les petits cantons. Ce serait annuler eux-mémes entièrement la part qu’ils ont dans les affaires fédérales, et mettre en danger leur propre indépendance cantonale. Car que signifierait la convenance d'une petite population de quinze mille aines devant un pouvoir représentant les deux millions de Suisses?

Il faut donc, de toute nécessité, en arriver à 1 une de ces deux choses :

Ou permettre au pouvoir fédéral, établi comme il l'est , d’agir sur les citoyens ; ce qui, quoi qu’on en dise, ne serait que donner une exécution aux volontés déjà exprimées dans le pacte fédéral. Que dit, en effet, ce pacte? Il donne à la diète un grand nombre de droits. A qui confie-t-il l’exercice de ces droits? Aux représentants non des citoyens, mais des cantons réunis en diète. Le pacte a donc voulu que le pouvoir fédéral qu’il créait pût être exercé par la minorité de la nation représentée en diète par la majorité des cantons. Or, je ne demande pas à faire plus que le pacte fédéral, je veux seulement faire réellement ce qu’il ne fait que promettre sans l’accomplir. En agissant ainsi, non-seulement je ne fais que ce qu’ont fait les auteurs du pacte, mais je complète leurs desseins, car je ne puis supposer que le but d’un législateur ne soit pas de donner à ses lois le plus d’efficacité possible.

Voilà la première alternative ; la seconde est d’en arriver à un compromis plus ou moins analogue à celui dont on fait usage aux Etats-Unis d’Amérique.

Quoi qu’il en soit, et quels que puissent être les doutes,

NOTES DE VOYAGES

quant au remède, le mal est constant. Avec les lois actuelles, il n’v a pas, à vrai dire, de gouvernement fédéral : je le répète, il y a des cantons ; il n’y a pas de Suisse; et les étrangers, tant que les choses resteront dans cet état, n’ont rien à espérer ni à craindre de ce peuple-ci.

L’organisation de l’armce est ce qu'il y a de mieux entendu, mais c’est une force que rien ne peut diriger; c’est une épée à laquelle la poignée manque...

En résumé, c’est une question de savoir si les Suisses ont besoin d'un gouvernement, s ils peuvent avoir un gouvernement, s’ils doivent désirer d’avoir un gouvernement ; mais, à mon sens, ce n’est pas une question de savoir s’ils ont un gouvernement.

EXAMEN DES RAISONS OUI PEUVENT PORTER LES SUISSES A GARDER, QUANT A PRÉSENT, LEUR CONSTITUTION, QUELQUE IMPARFAITE QU ELLE SOIT.

Ces raisons sont de deux sortes :

1“ Difficultés de l’entreprise;

2“ Petitesse du résultat à atteindre.

1° La constitution suisse. a divisé la population en vingtdeux nations différentes, mais la nature et les préjugés avaient opéré, avant la loi, quelque chose d’analogue. La Suisse renferme, dans un très-petit espace, des contrées qui diffèrent profondément par l’origine, par la langue, parla religion, par la richesse, par les lumières, par les habitudes. La nature semble donc indiquer que chacune de ces peuplades doit avoir un gouvernement à part. Soumettre des peuples aussi dissemblables à un même gouvernement, les diriger d’après un même corps de principes, les ployer aux mêmes mesures, ne saurait se faire qu’en violentant beaucoup de volontés, en imposant de grandes gênes, et, par conséquent, en créant de grandes résistances.

VOYAGE K.N SUSSE

La constitution fédérale ne froissât-elle point les intérêts, il suffirait qu’elle heurtât violemment les préjugés, pour que le danger fût fort grand. Or, on ne saurait s’imaginer de préjugés plus irritables et plus incurables que ceux qui naissent de l'orgueil de petites nations, habituées depuis des siècles à se gouverner elles- mêmes , et pleines du souvenir glorieux d’ancêtres qui ont tout sacrifié à cette indépendance. Faire concevoir à de pareilles nations que la diète peut leur donner des ordres est difficile; leur faire comprendre que la diète peut, par ses agents, faire exécuter ses ordres chez elles, est pour ainsi dire impossible.

Je suppose enfin qu’une véritable constitution fédérale ne choquât ni les intérêts, ni les préjugés des petites républiques suisses : les Suisses sont-ils assez éclairés pour pou voir user d'une machine aussi compliquée que l’est un gouvernement de cette espèce? Les habitants des cantons des bois pourront-ils même comprendre l’objet dont il s’agit? Verront-ils les limites des deux souverainetés, et découvriront-ils quand le pouvoir de l’Union cesse et quand celui des cantons commence? Les hommes qui seraient à la tête du gouvernement central ne seraient-ils pas tentés d'user de leur nouvelle force pour attirer à eux tous les attributs du gouvernement ; et les autorités cantonales ne verraient-elles pas des empiétements dans l’exécution légale des volontés constitutionnelles de l’Union?

11 est donc à craindre qu’un gouvernement plus fort ne s’établit qu’au milieu de beaucoup de malaise, de troubles, de violences peut-être, et ne finit par aboutir soit à la dissolution complète de l’Union, soit à l’établissement du pouvoir absolu.

Or, le résultat à atteindre vaut-il la peine qu’on courre ce risque ?

2° Les Suisses forment un petit peuple chez lequel il existe naturellement peu d’éléments de troubles intérieurs, «ni. 30

.NO ri s DK VOYAGES.

Le naturel des hommes est généralement paisible, leurs habitudes tranquilles, leur imagination lente, leur condition presque égale. Il règne parmi eux peu de richesse et peu de pauvreté, ces deux grandes causes premières des révolutions. Les Suisses n'ont donc pas besoin d’uu gouvernement fort, pour maintenir la tranquillité au dedans. Les divers cantons n'ont nullement l’ambition de s’agrandir : conséquemment la guerre civile n'y est pas à craindre.

Quant à l’extérieur, on doit d'abord remarquer que la Suisse, par sa position, n’a point à craindre la conquête, que le désir de garantir l’équilibre européen défendrait aux grandes puissances de permettre.

Que, d’ailleurs, elle n’excite l’envie de personne, et n’est obligée de se mêler des querelles de personne, puisque sa constitution même la réduit à l’impossibilité d’auir à l exlé- , rieur.

A cette première considération il faut ajouter que la Suisse, fut-elle un véritable gouvernement fédéral ou même une constitution unitaire, n’en serait pas moins une des [tins petites puissances de l’Europe; qu’elle serait encore obligée de plier devant la volonté des grands peuples qui l’environnent, tels que les Français et les Autrichiens; que la force que lui donnerait sa constitution lui inspirerait l’envie d’entrer dans les intérêts si compliqués des grandes nations européennes ou porterait celles-ci h l’y entraîner, et que cependant cette force lie serait pas assez grande pour lui faire jouer un rôle important ou même garantir, par la suite, son indépendance aussi bien que sa constitution présente.

On conclut de tout cela que, pour atteindre un résultat douteux, ce n’est pas la peine d’exciter des passions, de troubler une paix profonde, de violenter d’anciennes habitudes, d’irriter des préjugés profondément enracinés, et, en voulant atteindre le mieux, de compromettre le bien qui existe.

Enfin, on ajoute que depuis quarante ans un mouve-

VOYAGE EN SUSSE. 4.17

ment d'assimilation très-sensible se fait sentir entre toutes les parties de la Suisse, malgré les vices de sa constitution fédérale; que les Suisses de différents pays se voient davantage, qu'ils échangent leurs idées , qu’ils se communiquent leurs habitudes, que, par des concordats (ou traités volontaires entre les cantons), un grand nombre de cantons parvient à établir une législation uniforme; qu’en conséquence, le temps approche où le changement qui trouverait aujourd’hui tant d’obstacles, se fera tout naturellement.

Voilà les raisons à donner pour I cMatuquo. Quelque graves que soient ces motifs, je me demande encore si le changement plus ou moins rapide de la constitution n'est pas une chose à désirer? Le premier besoin pour un péuplc c’est d'imposer le respect à ses voisins, et d’être lier de lui-même : est-ce là au jourd’hui le sort du peuple suisse ? . . . .

Berne, to août i*r.o.

La Suisse doit-elle désirer de devenir une république

unitaire?

Non, pour trois grandes raisons :

1" Une république unitaire destinée à législalcr , à gouverner et à administrer d’une manière uniforme des peuplades aussi essentiellement différentes les unes dits autres que les peuplades suisses, et habituées depuis cinq cents ans à se diriger elles-mêmes, une semblable république, disons-nous, ne pourrait jamais s’établir, ou ne s’établirait qu’au milieu de troubles, à l’aide de violences, cl en laissant subsister longtemps un profond

NOTES UE \ OTAGES

malaise social : le (oui pour cousliluer une puissance de deux millions d’hommes seulement, qui n’a aucun grand vice d’administration intérieure à corriger, ni aucun esprit de conquête à entretenir raisonnablement, et qui serait hors d’état de lutter contre aucune des grandes nations de l’Europe.

2° Je suppose, ce qui est douteux, que l’entreprise, avec le temps, réussît, que l’esprit cantonal fût vaincu, détruit et remplacé par l’esprit national, il est fort douteux qu’on eût augmenté ainsi les forces réelles du pays.

Je ne puis croire que les cinquante mille hommes que la Suisse pourrait peut-être mettre en Iigne4 fussent pour elle l'équivalent des forces indisciplinées, disséminées, mais singulièrement résistantes que crée le patriotisme cantonal.

La meilleure délènse de la Suisse consiste dans ses montagnes, dont les meilleurs gardiens sont les habitants. C’est donc sur la population elle-même que la Suisse doit principalement compter; et pour soulever les imputations il n’y a que l’esprit cantonal dans lequel on doive espérer. En détruisant l’esprit cantonal, les passions aveugles mais énergiques de localité, vous facilitez, il est vrai, la réunion d’une force armée plus imposante et plus habile, ce qui vous permettra de livrer une bataille; mais, en même temps, vous vous ôtez la ressource de lutter en détail, ce qui pour un petit pays comme la Suisse est la première des défenses. C’est ce qui faisait direavec tant de sagacité à Napoléon, en 1805 : « Le fédéralisme affaiblit les grands Étals en divisant

VOYAGE EN SUISSE

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leurs forces; niais, au contraire, il augmente celle des petits, en assurant à chacun son énergie naturelle. »

Il est incontestable, en effet, que la patrie n’a que deux manières de se faire sentir avec puissance au cœur de l’homme.

Un peuple se place hors ligne par sa population, sa force, ses lumières, sa gloire. La grandeur de l’État remplit alors l’imagination de ceux qui l’habitent; ils sont fiers de vivre sous ses lois et prêts à faire d’immenses sacrifices pour s’y maintenir. Tout ce qui tend à augmenter la torce et l’apparence de l’ensemble augmente ce patriotisme. Mais, étant fondé sur l’imagination, il est sujet, comme elle, à de grandes alternatives de force et de faiblesse.

Le patriotisme fondé sur l’esprit de localité est, en général, bien plus actif et plus tenace. Il se confond presque avec l’intérêt individuel, il se mêle à tous les souvenirs, à tous les actes de la vie ; il s’incorpore à l'orgueil personnel.

Quand un peuple ne peut espérer atteindre le premier, il faut du moins qu’il tache de s’attacher avec force au second.

5° Je vois enfin un troisième danger, très-grand pour la Suisse dans l’établissement d’une république unitaire. C'est de n’être probablement qu’une transition à la destruction du régime républicain.

Les républiques de Suisse, dans l’état actuel, n’excitent la haine ni la crainte de personne en Europe. Leur légitimité n’est pas plus contestée que celle des plus an-

donnes monarchies. La république unitaire de Suisse, placée comme elle le serait entre les deux grands partis qui divisent l’Europe, ne pourrait manquer d’exciter la vive sympathie des uns, la haine violente des autres. Elle serait nécessairement entraînée hors de la neutralité, ou on violerait sa neutralité. Si l’Europe reste monarchique, comme il y a lieu de le croire, la Suisse ne peut espérer de se maintenir en grande république : ses peuples étant une fois habitués à obéir à une autorité centrale, il ne sera pas difficile de rendre celle autorité permanente et héréditaire ; trop heureux si l’on s’arrête dans la monarchie représentative!

De ces trois grandes raisons et de beaucoup d’autres secondaires, je conclus que tout homme qui raisonne sur la Suisse doit argumenter de celle manière :

1° Améliorer la constitution fédérale, s’il est possible.

2° Sinon, tâcher de la garder.

5° Mais, en aucun cas, n’arriver à la république unitaire.

Berne, 20 »o<u 1836.

Signes de révolution en Suisse.

Je ne sais quels changements s'opéreront en Suisse de nos jours , mais j’ose prédire qu’il s’en opérera de trèsgrands, ou, tout au moins, qu’on y verra de très-grands "troubles.

La constitution fédérale actuelle livre la Suisse sans défense contre l'anarchie au dedans, et aux insultes ainsi qu’aux exigences de l’étranger.

VOYAGE EN SUISSE

D’une autre port, il est extrêmement difficile, avec les préjugés de localité et les vues bornées qui sont partout celles du plus grand nombre, de leur faire adopter une meilleure constitution fédérale, cl surtout d’obtenir d eux qu’ils s’y soumettent.

D'autre part, enfin, une constitution unitaire serait la pire de toutes les combinaisons.

Un pareil état de choses n’est point stable.

L’ancienne constitution suisse était, il est vrai, encore plus défectueuse que le pacte de 1815, et elle a duré des siècles; mais l'état de l’Europe et de la Suisse n'était point analogue alors à ce qu’on voit de nos jours.

La neutralité de la Suisse était un fait ancien et respecté comme une sorte de légitimité.

L’Europe n’était divisée que par l’ambition des rois qui n’avaient rien à attendre, ni en bien ni en mal, de la Suisse.

Maintenant elle est divisée par les querelles des rois et des peuples, et la Suisse ne peut manquer, quoi qu elle fasse, de jouer un rôle direct ou indirect dans une querelle de cette espèce. La Suisse est donc exposée chaque jour, et le sera longtemps encore, à la pression de l’Europe.

Jadis, il y avait des cantons suisses; mais, à vrai dire, personne ne songeait à faire une nation suisse. On n’en sentait pas plus le besoin que le désir. Maintenant l’idée de constituer réellement une nation, de généraliser de certains principes, de jouer un rôle en Europe, ou, tout au moins, de se défendre contre l’oppression de l’Europe, s’est présentée à l’imagination d’un grand nombre d'habitants.

Ces idées sont assez puissantes, elles sont partagées par assez de gens pour agiter le pays, le dégoûter des institutions actuelles, irriter par des discours ou des actes les grands peuples environnants. Ces idées ne sont pas assez puissantes ni assez nationales pour amener à une amélioration de la

NOTES DE VOYAGES

constitution, ou du moins à prendre, d'un avis commun, une attitude digne, prudente et ferme.

Il y a assez de Suisses qui se ressemblent et ont des idées générales pour composer un grand parti qui désire s’amalgamer. 11 y en a assez qui diffèrent et qui n’ont aucune idée générale pour composer un grand parti favorable au statu quo et contre-balancer les premiers.

Jadis tous les États suisses, différant plus ou moins les uns des autres et n’ayant aucunes idées générales, il y avait beaucoup de petits partis en Suisse, mais ces deux grands partis n’existaient pas.

Le mouvement d'homogénéité va toujours croissant dans la plupart des cantons; il s’arrête nécessairement et s’arrêtera peut-être toujours chez certains autres. Cela peut-il mener à autre chose qu’à une crise finale '!

Ajoutez à cela quo les deux grands partis aristocratique et démocratique qui divisent le monde sont en présence également en Suisse^

Ajoutez encore que de profondes différences en matière de gouvernement, de religion, de civilisation, divisent ces cantons, cl que ces divisions presque inaperçues, tant qu’on n’a pas eu besoin de faire un tout de la Suisse, deviennent une source inépuisable de troubles, du moment où ce besoin et celte idée se présentent.

Et vous concevrez sans peine l’opinion que j’exprimais en tète de celte note.

Zurich, 20 BoAt 1836.

Liberté du commerce. Manufactures domestiques.

Ce qui se passe en Suisse, sous le rapport du commerce, mérite d’attirer l’attention des hommes d’Élat. 1° La Suisse n’a point de douane ; cependant son in-

VOYAGE EN SUISSE

duslrie esl croissante, son aisance très-grande. Non-seulement elle alimente son propre marché de beaucoup d’objets manufacturés, mais elle lutte, pour quelques articles, sur les marchés étrangers, avec les nations les plus manufacturières du globe.

M. Hess (bourgmestre de Zurich) me disait aujourd’hui qu’en matière de soieries ordinaires, le canton de Zurich faisait de grands envois en Amérique, où il a à lutter contre la France, et qu’il supportait dans le même pays la concurrence anglaise pour les étoffes de coton.

Non-seulement l’absence de tarif n’a pas tué ces industries, mais ces industries se sont élevées et s’élèvent tous les jours, malgré l’absence d’un droit protecteur. Cet état de choses est un grand argument en faveur de la liberté du commerce.

M. ***... de X..., vieillard très-estimé, et qui a faitsa fortune dans le commerce, me disait, avec encore plus de force, la même chose. Il ajoutait que l'industrie suisse avait été stationnaire, tant que les Suisses avaient eu des privilèges sur les marchés étrangers.

2° Un autre fait commercial très-intéressant en Suisse : ce sont les manufactures domestiques. Dans plusieurs cantons, mais entre autres dans ceux d’Appenzel et de Zurich, indépendamment de quelques grandes manufactures établies dans le système anglais, il y a une multitude d’objets qui sont fabriqués dans les villages.

Les avantages politiques et moraux de ce genre de manufacture sont évidents ; mais l’exemple de l’Angleterre semblait prouver, que sous le rapport de l’écono-

NOTES DE VOYAGES

mie (qui csl loul dans le commerce), ce système était défectueux. Cependant nous venons de voir que la Suisse luttait contre l’Angleterre et la France, qui ont la centralisation du commerce.

M. Hess attribuait en partie ce fait à coque l’habitant des cantons suisses ne payant point d’impôts', ayant des habitudes très-frugales et très-économiques, pouvait se contenter de gages très-peu élevés. Cinq «à six sous par jour suffisent à ces manufacturiers à domicile.

VOYAGE EN ALGÉRIE

7 Mai 1841.

Aspect général du pays.

Arrivée à Alger par la direction d’Oran , noire vaisseau ayant trop donne à l’ouest. Cap Caxine, montagne très-verte et très-ravinée qui descend jusque dans la mer. Le ciel est brumeux. A mesure que nous approchons, nous a|>ercevons une multitude de petites maisons blanches garnissant les ravins de la montagne. En tournant le cap Caxine, Alger se découvre : immense carrière de pierres blanches élincc- Jant au soleil : premier aspect de la ville. Je n’ai jamais rien vu de semblable. Prodigieux mélange de races et de costumes, arabes, kabyles , maures, nègres, mahonnais et français. Chacune de ces races, qui s’agi-

NOTES DE VOYAGES

tent ensemble dans un espace beaucoup trop étroit pour les contenir, parle un langage, porte un babil, accuse des mœurs différentes. Tout ce monde se meut avec une activité qui semble fébrile. Toute la basse ville paraît en étal de destruction et de reconstruction. On ne voit de toutes parts que ruines récentes, édifices qui s’élèvent; on n’eiUend que le bruit des marteaux. C’est Cincinnati transporté sur le sol de l’Afrique.

Les Français substituent de grandes rues à arcades aux petites ruelles tortueuses des Maures. C’est une nécessité de notre civilisation ; mais ils substituent aussi leur architecture à celle des Maures, et ils ont tort; car cette dernière est très-appropriée aux besoins du pays, et, de plus, charmante. La plus belle maison maure ne présente au dehors qu’un mur, sans autre ouverture qu’une porte cintrée. Celle porte conduit dans un vestibule soutenu par des colonnetles ; dans ce vestibule s’ouvre un escalier qui mène à une cour carrée, entourée de galeries, lesquelles sont soutenues par des arcades et des colonnes. Ainsi, à chaque étage, toutes les chambres donnent sur cette cour, dont l’aspect est frais et élégant plus que je ne puis le dire. Dans toutes les maisons un peu soignées les colonnetles sont en marbre blanc curieusement sculpté; le bord des arcades également est festonnq comme de la dentelle. Le tout présente l’aspect de la vie intérieure au plus haut degré. L’architecture peint les besoins et les mœurs. Celle-ci ne résulte pas seulement de la chaleur du climat; elle peint à merveille l’état social et politique des populations

VOYAGE EN ALGÉRIE

musulmanes cl orientales : la polygamie, la séquestration des femmes, l’absence de toute vie publique, un gouvernement tyrannique et ombrageux qui force de cacher sa vie et rejette toutes les affections de cœur dans l’intérieur de la famille

Samedi K mai.

Course aux environs d’Alger. Kouba : route superbe qui semble devoir conduire aux provinces d’un vaste empire, et qu’on ne peut suivre plus de trois lieues sans se faire couper la tête. Pays délicieux, la Sicile avec l’industrie de la France. Végétation prodigieuse, terre végétale très-épaisse; pays de promission, s’il ne fallait pas cultiver le fusil à la main. Du haut de Kouba nous voyons la Milidja : inagnilique plaine ; cinq lieues de large, trente de long; toute une province; ressemble à l’Alsace ; verte, mais pas une maison, pas un arbre, pas un homme; contraste étonnant : ici, images de la nature cultivée par l'industrie et la civilisation , dans la plaine, yVildcrness...

Le soir, course à la Casauba. Alger vieux nous parait un immense terrier de renard, étroit, obscur, enfumé. Population qui à celte heure semble oisive et dissolue. Cabaret indigène où se trouvent des filles publiques maures qui chantent, et où l’on boit du vin. Mélanges dès vices de deux civilisations. Tel est l'aspect extérieur.

NOTES DE VOYAGES

10 Mai 1811, Alger.

Je vois qu'on transporte en Algérie les droits d’enregistrement : chose absurde dans un pays nouveau, où il Tant avant tout ne pas gêner les transactions.

Le compte de. 1 859 dit qu’on s'occupe d’une ordonnance l>our régler ce service.

Je vois aussi qu’on introduit en Algérie nos lois sur les patentes.

Le nombre des patentés était de 1 480 en 1800; il ne s’est pas accru en proportion de la population : en 1853, il formait 1 1 p. 100 ; en 1850, 0 p. 100 de la population.

11 Mai 1811.

Erreur de croire qu’il faille faire un étal social fort exceptionnel en Algérie : Presque aucune de nos lois politiques n’v conviennent ; mais presque toutes nos lois civiles peuvent et doivent y être importées

Opinion erronée et funeste, qu'il faut prendre garde que les colons ne gagnent trop ; jalousie insensée du militaire contre le civil.

Alger, 25 mai.

Visite au collège.

C’est un établissement fort beau, l’ancienne caserne des Janissaires. Il y a cent cinquante élèves, dont Irente internes qui payent six cents francs; les externes ne payent rien. Le cours d’arabe est obligatoire pour tous. Deux systèmes d’instruction sont en vigueur dans ce collège : des classes grecques et latines comme dans nos collèges royaux, une instruction non classique comprc*

VOYAGE EN ALGÉRIE

nant quatre années d’études et plus appropriée aux besoins du pays.

Je demande pourquoi le fond de l’instruction est classique?

Il règne, me dit-on, une prodigieuse mobilité dans le personnel desélèves. La plupart ne font que passer quelques mois dans le collège ;ccsonldes (ils d'officiers qui viennent d’Europe et y retournent. Les élèves manqueraient une éducation commencée, ou n’en commenceraient pas une qu’ils pi sscnl finir, si le système d'éducation française n’était pas suivi....

Le directeur de ce collège se plaint à moi île ce qu'on n’empèclie pas l’évêque d’avoir quelques élèves dans un petit séminaire. L'cvéquc élève de jeunes Arabes à trois cents francs par an. Comment pourrions-nous supporter la concurrence? (En effet, il est très-lâcheux qu’on puisse donner l’instruction à bon marché!)

Du reste, le collège n'a pas un élève arabe. On dit qu’il en aurait s’il pouvait donner des bourses : j’en doute.

J’ai vu ce même jour la Bibliothèque. Il s’y trouve d’assez beaux manuscrits arabes, [tris la plupart à Conslanlinc. Beaucoup d’autres, également pris dans celle ville, ont été gaspillés et perdus. On n’a trouvé nulle part des manuscrits grecs et latins, et parmi les manuscrits arabes aucun qui apprenne rien de nouveau. J’ai vu là un jeune professeur d’arabe, élève de M. de Saey, qui m’a paru distingué cl très-intelligent.

D. Quelle différence, lui dis-je, y a-t-il entre l’urabe vulgaire et l’arabe écrit?

B. La même, au moins, qu’entre le latin cl l’italien.

SOT HS DE VUVAGKS.

Ce qu’il va de remarquable, c’esl que Ions les Arabes qui écrivent se servent, dans ce cas, de l’arabe écrit, qui est celui du Coran. Un marchand fait scs mémoires dans la langue de Mahomet, et parle dans le jargon moderne, qui n’a point de grammaire et qui ne peut, par conséquent, s’appeler à juste titre une langue. Mais les deux langues existent concurremment et servent aux mêmes personnes.

I). Quelle est la meilleure traduction du Coran?

II. Celle de***, en latin; celle de Savary est élégante et infidèle. Du reste, il n’en existe point de bonne traduction, parce qu’il faudrait traduire en meme temps et en regard les cinq à six principaux commentaires qui aident à entendre le texte. Le Coran est, à vrai dire, un recueil d'ordres du jour et de proclamations auxquels on ne comprend rien si les petits laits (pii les ont motivés ne sont pas expliqués. (I.c Coran est la source des lois, des idées, des mœurs de toute cette population musulmane à laquelle nous avons affaire. La première œuvre scientifique du gouvernement devrait cire évidemment de le faire traduire le mieux possible, texte et commentaire).

D. Combien pensez-vous qu’une intelligence ordinaire, avec un travail assidu, mit de temps à apprendre l’arabe écrit?

II. Au moins quatre à cinq ans. Quant à l’arabe vulgaire, nn sait se tirer d'afiaire en peu de mois, si on veut aller dans les cafés et fréquenter les Maures...

Alger, 25 niai 18U.

Quand on dit aux Arabes qu’ils ont commencé la guerre (en violation du traité de la Tafna), ils s’en dé-

VOYAGE EN ALGÉRIE

tendent vivement, et aflirment que c’est nous qui l’avons commencée en passant IcBiban. Ils nient rormellemenl que Abd-el-Kadcr ail jamais reconnu la souveraineté de la France; ils contestent le sens donné par nous au traité de la Tafna, qu’on a traduit ainsi : Abil-el-Kader reconnaît la souveraineté du roi t les Français ; et en cela du moins ils ont raison, car sur ce point la phrase du traite est très-claire et ne peut donner lieu à deux sens; elle signifie : Abd-el-Kadcr sait que le sultan des Français Il Une puissance en A frique. (Conversation <lo M. Berbruger, 1 homme qui a le plus vécu u vec les Arabes et sait le mieux leur langue.)

Alger, 20 mai 18(1.

Le président du tribunal de commerce me raconte l’anecdote suivante :

En 1855, d'accord avec l'autorité d’alors, les principaux négociants se taxèrent volontairement afin d'établir une chambre de commerce, de fonder un prix d’agriculture et de faire d’autres dépenses dans un intérêt commun.

Depuis, l’autorité a rendu cette espèce de taxe obligatoire, s’est emparée de son produit et en fait l’emploi qu elle veut. Voilà le pays.

Alger, 20 mai. Autre anecdote.

La commission scientifique avait exprimé le désir qu'on lui adjoignit un jeune peintre du collège, qui est ici depuis longtemps et a le talent spécial de rendre la physionomie et l’aspect extérieurs de ce pays. Le principe a été admis par M. L... (directeur à Paris des atfaires de l'Algérie), qui . vm. 3|

NOIES DE VOYAGES

u fondé un gros traitement et a envoyé de Paris un de ses parents.

Alger, 27 mai 1811.

POURQUOI IL N’Y A POUR AINSI DIRE POINT DE SACERDOCE DANS LA LOI MUSULMANE.

Prêtres, culte, sacerdoce dans le mahométisme.

Mahomet a prêché sa religion à des peuples peu avancés en civilisation, nomades et guerrière. Celte religion avait elle-même pour but la guerre ; de là le petit nombre de pratiques et la simplicité du culte. Uu culte compliqué et chargé de pratiques supjmse des temples, une population sédentaire, des habitudes assez paisibles.

Le culte étant presque nul, le prêtre a été peu nécessaire; mais il y a une raison plus puissante pour expliquer l’absence presque complète de sacerdoce régulier parmi les musulmans, fait qui en lui-même paraît au premier abord très-singulier; car toutes les religions, et surtout celles qui ont agi fortement sur l’imagination des hommes, ont acquis ou conservé leur influence à l’aide d’un corps sacerdotal très-séparé du reste de la nation et très-fortement constitué.

Le mahométisme est la religion qui a le plus complètement confondu et entremêlé les deux puissances, de telle sorte que le grand-prêtre est nécessairement le prince ci que tous les actes de la vie civile et politique se règlent plus ou moins par la loi religieuse.

. Cela étant, l’existence d’un corps à part plucé, comme

VOYAGE EN ALGÉRIE, dans le catholicisme par exemple, à côté de la société civile et politique, pour diriger la société religieuse, l’existence d’un tel corps était impossible.

Cela a été un bien au milieu de tous les maux que la religion musulmane a fait naître. Car un corps sacerdotal est en lui-même la source de beaucoup de malaise social ; et quand la religion peut être puissante sans le secours d’un pareil moyen, il faut s’en louer. Mais si cette concentration et cette confusion établies par Mahomet entre les deux puissances a produit ce bien particulier, d’un autre côté, elle a été la cause première du despotisme et surtout de l’immobilité sociale qui a presque toujours fait le caractère des sociétés musulmanes, et qui les fait, enfin, succomber toutes devant les nations qui ont l’avantage du principe contraire.

Comme le Coran est la source commune dont sont sorties la loi religieuse, la loi civile et même en partie la science proprement dite, la même éducation est donnée à ceux qui veulent devenir ministre du culte, docteur de la loi, juge et même savant. Le souverain prend indistinctement dans celte classe de lettrés les ministres du culte ou imans, les docteurs de la loi ou muphlis, et les juges ou kadis. Ces différentes professions ne donnent aucun caractère indélébile à celui qui en est revêtu. 11 y a donc une religion ; à vrai dire, il n’y a pas de sacerdoce. Tout cela est d’autant plus vrai que la population musulmane ressemble plus aux Arabes du prophète; qu’elle est plus nomade et plus divisée en tribus. Il parait que duns les tribus arabes de l’Algérie la trace

NOTES UK VOYAGES.

même d’un corps clérical est à peine visible, tandis qu’à Constantinople il y a quelque chose qui ressemble plus à une hiérarchie religieuse. Le mot meme de clergé n’existe pas en langue arabe. L’influence temporelle que donne la religion à certains hommes (car cela arrive toujours quoi qu’on fasse) est exercée par les marabouts : pouvoir indéfini et irrégulier, assez semblable à celui qu’exerçaient les saints et les anachorètes à la fin de l’Empire romain et au milieu de l’invasion des Barbares; la seule différence c'est que chez les Arabes cette sainteté est souvent héréditaire. ... Combinaison bizarre du pouvoir qu'un individu peut accidentellement acquérir par ses vertus, et du principe aristocratique qui lui est le plus opposé 1

PENSÉES DÉTACHÉES

Les institutions humaines sont de leur nature si imparfaites, qu’il suffit presque toujours, pour les détruire, de tirer de leur principe toutes ses conséquences.

Un ennemi qui flatte me semble représenter parfaitement la grande chauve-souris de la Guyane battant des ailes pour rafraîchir le sommeil de celui dont elle suce le sang.

Un homme sur le point de prendre un parti est comme un calculateur qui fait une longue addition. L’un compte des chiffres, l'autre des raisons. L’irrésolu recommence sans cesse l’addition; l’homme décidé s’en tient tout d’abord à la somme totale.

PENSÉES DÉTACHÉES

L’orgueil fait tellement le fond du cœur de l’homme, qu’on le retrouve dans les choses qui l’annoncent le moins. Ainsi notre admiration excessive pour un autre vient souvent du profond étonnement que nous éprouvons de trouver en lui ce que nous ne trouvons pas en nous-mêmes.

La vertu sait se plier à l’ordre des choses et des événements que lui montre la raison. L'honneur est souvent plus inflexible, parce qu’il agit d’après un modèle de convention tout fait et auquel il ne peut rien changer.

L’honneur en sortant du ciel, son premier asile, était la simple vertu. Les hommes l’ont tellement emprisonné dans leurs préjugés, leurs passions et leurs petitesses, que souvent on méconnaît sa noble origine; mais il montre d’où il vient à la vue d’une belle action : comme le coursier arabe hennit sous son harnais en sentant le vent du désert.

On pourrait comparer la vie à une pierre qu’on jette du haut d’une tour, et qui va plus vite à mesure qu’elle va plus longtemps.

Après la découverte de la pierre philosophale, ce qu’il y a de plus difiicile à trouver c’est un homme sachant toujours les raisons qui le font agir.

PENSÉES DÉTACHÉES. 487

Quelle que soit la puissance qu’exerce l’étal social et les circonstances politiques du temps sur les idées de ceux qui y vivent, elles ne sauraient longtemps prévaloir contre le besoin d’espérer et de croire, qui est un des instincts les plus permanents et les plus invincibles de la nature humaine.

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