‹ MélangesChapitre 7 sur 59 · CII.WITHKS.INKDITS · texte numérisé non relu

CII.WITHKS.INKDITS

Un liommc alors inconnu, ilevcnu depuis illustre par ses talents et par ses malheurs, Barnavo, dans un écrit dévoué à la cause du tiers état, constate celte harmonie des trois ordres, et cédant à l'enthousiasme qui l'entraîne :

« (I ministres de la religion, s’écrie-t-il, vous reçûtes de la vénération de nos pères le droit de former, à vous seuls, le premier ordre de l'État ; vous êtes une partie intégrante de la constitution française, et vous devez la garantir...

<1 ... Vous, illustres familles, la monarchie n'a cessé de fleurir sous votre protection; vous l’avez créée au prix de votre sang, vous l’avez plusieurs fois sauvée des étrangers, défcndez-là maintenant contre les ennemis intérieurs. Assurez à vos enfants les avantages brillants que vos pères vous ont transmis; ce n’est pas sous le ciel de la servitude qu'on honore le nom îles héros '. »

Ces sentiments pouvaient être sincères ; une seule passion, supérieure aux autres passions, animait tontes les classes : c'était l'esprit de résistance au pouvoir, devenu l'ennemi commun; esprit d’opposition qui respire partout, dans les petites comme dans les grandes affaires ; qui s’attache à tout, prend toutes les formes; mêmes celles qui le défigurent.

Les uns pour lutter contre le gouvernement s'appuyaient sur ce qui restait de vieilles franchises locales. Celui-ci réclamait tel ancien privilège de sa classe, tel droit séculaire «le son état et de sa corporation. Un autre, oubliant ses griefs et ses ressentiments contre les privilégiés, s'indignait «le l'édit qui, disait-il, réduisait à presque rien les ju.-tices seigneuriales et enlevait ainsi aux seigneurs toute la dignité de leurs fiefs *.

* Publié entre le 8 mai 1788 et le rétablissement des parlements.

1 hélibération de l'Iiôtcl de ville de Grenoble. V. Brochure de Barnave, publiée entre les édits de mai 1788 et le rétablissement des parments.

Dans cette lutte violente chacun saisissait, comme au hasard, toutes les armes qui se rencontraient, même celles qui allaient le moins à sa main. Si l’on notait tous les privilèges particuliers, tous les droits exclusifs, toutes les vieilles franchises municipales ou provinciales qui furent réclamées à cette époque, aflirmées et revendiquées à grands cris, on ferait un tableau trcs-exact et très-trompeur ; on croirait que le but de la révolution qui se préparait était, non de détruire le régime ancien, mais de le restaurer. Tant il est difficile aux individus qu'entraine un de ces grands mouvements des sociétés humaines de démêler parmi les causes qui les remuent eux-mêmes, le vrai moteur! qui eût dit que ce qui faisait réclamer tant de droits traditionnels était la passion même qui entraînait irrésistiblement à les abolir tous M

Maintenant fermons pour un moment l’oreille à tous ces bruils tumultueux qui s’élèvent des classes moyennes et supérieures de la nation pour écouter un moment les bruits sourds qui commencent à sortir du sein du peuple.

Aucun signe que je puisse apercevoir, à la distance où nous sommes, n’annonce que la population des cam-

1 On peut voir par un seul exemple comment la haine du despotisme, «t l’intérêt d’état et de corps, faisaient répudier les principes mêmes de la Révolution a ceux qui devaient en être le plus partisans; après les édits de mai 1788, tous les avocats du parlement d’Aix firent une protestation où il est dit ' • L'uniformité en matière de législation est-elle donc un bien si absolu? Dans une vaste monarchie, composée de peuples distincts, la différence des usages et des mœurs ne doit-elle pas en amener quelqu’une dans les lois? ... » La franchise et les coutumes de chaque province sont le patrimoine de tous les sujets. < ... Les justices seigneuriales, ce patrimoine sacré de la noblesse, sont avilies et détruite! quelle confusion, quel désordre !... » ^

Cette pièce, qui est l'œuvre du célèbre Portalis, est signée par lui, par Siméon et par quatre-vingts avocats.

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pagnes fut déjà émue; les paysans vaquent silencieusement à leurs affaires. Cette vaste partie de la nation est neutre et comme invisible \

Dans les villes même, le peuple se montre comme étranger à l’émotion des hautes classes et indifférent au bruit qui se fait au-dessus de sa tête. Il écoule, il regarde; le spectacle l’étonne, il semble avoir plus de curiosité que de colère. Mais dès qu'il vient à s’agiter, on s’aperçoit qu’un esprit nouveau l’anime; quand les magistrats rentrent triomphants dans Paris, le peuple qui n’avait rien fait pour défendre les membres du parlement arrêtés sur leurs sièges, s’assemble tumultueusement pour célébrer leur retour.

J’ai dit dans une autre partie de cet ouvrage que rien n’était plus fréquent sous l’ancien régime que les émeutes; le pouvoir était si fort qu’il laissait volontiers ces ébullitions passagères suivre leur cours. Mais cette fois on s’aperçut à plusieurs signes que tout était différent de ce qu’on avait vu jusqu’alors.

On était arrivé à un moment où toutes les choses anciennes prenaient des traits nouveaux : les émeutes aussi bien que le reste.

1 On lit pourtant dans un écrit public peu de temps avant la convocation des étals généraux :

• Dans quelques provinces, les habitants des campagnes sont persuadés qu'ils ne payeront plus d'impôts, et qu'ils partageront entre eux les biens des seigneurs. Déjà ils se réunissent pour connaître ces biens, et pour en régulariser la distribution. Les états généraux ne sont attendus que pour donner la forme à ces invasions. » ( Tableau moral du clergé de France sur la lin du dix-huitième siècle, ou le Clergé français avant les états généraux. 1 vol. in-12, avril, 1789.)

Il y avait eu sans cesse, en France, des émeutes au sujet des grains. Mais leur caractère était d’être faites par des foules sans ordre, ni but, ni résistance. Ici nous voyons tout d’abord paraître l’émeute telle que nous l’avons vue depuis si souvent : le tocsin, les cris de nuits, les placards sanguinaires; quelque chose de cruel et de sauvage qui apparaît; une foule violente, mais qui a une organisation et un but; qui entre tout à coup en guerre civile et brise tout ce qui s’oppose à elle.

A la nouvelle que le parlement l’emporte et que l'archevêque de Sens se retire, le peuple de Paris se livre à des démonstrations tumultueuses, il brûle en effigie le ministre, insulte la garde. On le réprime avec violence comme on eût fait en d’autres temps; mais cette fois il s’arme, il brûle les corps de garde, désarme les soldats, tente de brûler l'hôtel Lamoignon, et n’est contenu que par les gardes françaises. C’est le génie encore enfant mais déjà terrible des émeutes de la Hévolution ‘.

... La Terreur apparaissait déjà derrière un voile... Paris, que de nos jours cent mille hommes contiennent à peine, était alors tenu en respect par cette espèce de mauvaise gendarmerie qu’on appelait le guet. Paris ne contenait ni casernes ni troupes ; les gardes françaises et les suisses eux-mêmes étaient tenus dans les environs. Cette fois le guet allait être insuffisant.

A la vue d’une opposition si générale et si nouvelle, le gouvernement se montra d’abord surpris et troublé

• 24 août 1788.

Tous les pamphlets du temps faisaient la théorie de l’éipeute : « Il appartient au peuple de briser les fers qu’on lui présente... Tout citoyen est soldat... > V. Commentaires sur l'arrêt du conseil portant suppression des délibérations contraires aux édits du 8 mai. Bibliothèque Impériale, n* 595.

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lue

plutôt qu'abattu. Il reprit toutes scs anciennes armes, mais celle fois en vain : les admonitions, les lettres de cachet, les exils ; employant la violence jusqu’où elle irrite, ne la poussant jamais jusqu’où elle fait peur. On ne fait point peur d’ailleurs à tout un peuple. Tantôt il cherche à soulever les passions de la multitude contre les riches, de la bourgeoisie contre la noblesse, de la justice inférieure contre les cours. C’était reprendre l'an cicn jeu; cette fois il le joue en vain.

11 nomme d’autres juges, la plupart des nouveaux magistrats refusent de juger; il offre des faveurs ou de l'argent; on est encore trop passionné pour être vénal.

Il cherche à distraire l’attention du public : elle reste fixe. Ne pouvant plus arrêter ni même limiter la liberté d’écrire, il veut la faire servir à ses desseins, et oppose une presse à la presse. Il fait publier à grands Irais beaucoup de petits écrits pour sa défense1. On ne lit point sa défense, et l’on se nourrit de milles pamphlets qui l’attaquent.

Tous ccs pamphlets tournent autour des idées abstraites du Contrat social. Le monarque est le roi citoyen, tout attentat aux lois est un crime de lèse nation, bien n’est sain dans le corps social, la cour est le vil repaire où des courtisans affamés se disputent les dépouilles du peuple

1 On désignait comme auteurs de ces écrits favorables au gouvernement, Beaumarchais, l’abbé Maury, Linguet, l’abbé Morellet, etc. (V. Lettre à V. le marquis de ***, par un Français retire à Ismdres, juillet 1788. Bibliothèque Impériale. L’abbé Morellet, lit-on dans cette lettre, recevait seul 22,000 francs de pension.)

Un vit enfin se produire un incident qui précipita la crise.

Le parlement du Dauphiné avait résisté comme tous les autres, avait été frappé comme tous les autres. Mais nulle part la cause qu’il défendait n’avait trouvé une sympathie plus générale et des défenseurs plus vifs. Les griefs mutuels des classes étaient peut-être là plus irrités que partout ailleurs; mais la passion commune fit taire un moment toutes les passions particulières; et, tandis que dans la plupart des autres provinces, les différentes classes faisaient séparément et sans ensemble la guerre au gouvernement, dans le Dauphiné elles s’unirent régulièrement en corps politique, et se préparèrent à résister. Le Dauphiné avait eu pendant des siècles des états qui avaient été suspendus en 1618 et non abolis. Quelques nobles, quelques ecclésiastiques et quelques bourgeois s’étant réunis spontanément à Grenoble , osèrent inviter la noblesse, le clergé et le tiers étal à se réunir en états provinciaux dans un château, situé près île Grenoble, et nommé Vizillc*.

C'était un grand eh«àteau féodal, ancienne demeure des ducs de Lesdiguièrcs, devenue alors la propriété d'une famille nouvelle A peine assemblés dans ce lieu, les trois ordres se constituent, donnant au désordre l'air de la règle. Le clergé a quarante-neuf membres présents, la noblesse deux cent trente-trois; le tiers, trois cent quatre-vingt-onze. On se compte, mais ce n’est pas pour se diviser; on décide sans

' Assemblée de Viiille, 21 juillet 1788.

’ l.a famille Perier qui le possède encore aujourd'hui.

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débal que le président sera pris dans l’un des deux premiers ordres et le secrétaire dans le tiers état; le comte de Morges est élu président; M. Mounier, secrétaire.

L’assemblée délibère alors, et proteste toute entière contre les édits de mai et contre la suppression du parlement. Elle réclame le rétablissement des anciens étals de la province, détruits arbitrairement et sans droits ; elle demande que dans ces états une représentation double soit donnée au tiers, elle appelle enfin la prompte réunion des états généraux, et décide que séance tenante une lettre sera adressée au roi, contenant l'expression de ses griefs et de scs vœux. Cette lettre, écrite d’un style violent et qui sent la guerre civile, est en effet aussitôt signée de tous les membres.

De pareilles protestations avaient déjà été faites , des vœux semblables avaient été exprimés avec non moins de violence; mais, ce qui nulle part ne s’était vu encore, c’était un exemple aussi éclatant de l'accord de toutes les classes.

« Messieurs de la noblesse et du clergé, porte le procèsverbal de la séance, ont été complimentés par un de messieurs du tiers état, sur la loyauté avec laquelle, oubliant d’anciennes prétentions, ils se sont empressés de lui rendre justice, et sur leur zèle pour maintenir l’union des ordres. »

Le président répond qu’ils seront toujours prêts à s'occuper avec leurs concitoyens, du salut de la patrie '.

1 Dans les réunions qui suivirent celle de Vizille, et qui curent lieu soit S Grenoble, soit à Saint-Rambcrt ou à Romans, on voit se maintenir et se resserrer encore cette union. La noblesse et le clergé demandent constamment le doublement des vois du tiers, l égalité de l'impôt et le vote par tête. Le tiers témoigne toujours sa reconnaissance. • Je suis chargé par mon ordre, dit, dans une de ces réunions (à Romans, 15 septembre 1788), l'orateur du tiers état, de vous renouveler scs remerciments. Il n’oubliera jamais votre empressement à lui rendre justice. Mêmes compliments renouvelés dans une assemblée tenue aussi à Romans le 2 novembre 1 788.

Dans une lettre adressée aux municipalités de l tretagne, un habitant

L’assemblce de Vizille produisit un effet prodigieux dans toute la France. Ce fut la dernière fois qu’un fait, se passant ailleurs qu’à Paris, exerça une grande influence sur les destinées générales du pays.

Le gouvernement craignit que ce qui avait été osé en Dauphiné ne fût imité partout. Il désespéra enfin de .vaincre la résistance qui lui était opposée, et se déclara vaincu.

Louis XVI renvoya ses ministres, alvolit ou suspendit ses édits, rappela les parlements et concéda les étals généraux'.

Ce n’est pas, rcmarquez-le bien, une concession de détail que fait ici le roi, c’est le pouvoir absolu auquel il renonce, c’est le partage du gouvernement qu’il accepte et dont il donne un gage au pays en donnant enfin sérieusement les états généraux.

On est étonné, en lisant les écrits du temps, d'entendre parler avant 1789 d’une grande révolution déjà accomplie. C’était une grande révolution, en effet, mais destinée à s’absorber et à disparaître dans l’immensité de la révolution qui allait suivre.

On peut admirer le nombre prodigieux et la grandeur des fautes qu’il avait fallu commettre pour placer les affaires dans l’état où elles se trouvaient. Mais le gou-

du Dauphiné écrit : ■ J'ai vu In clergé et la noblesse renoncer avec une loyauté digne de respect h toutes leurs antiques prétentions dans les états, et rendre unanimement hommage au droit des communes. Je n'ai plus douté du salut de la patrie. (Lettres de Charles II. aux municioalitês de Bretagne.)

1 8 août 1788.

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vernementde Louis XVI s’étant laissé conduire jusque-là, on ne saurait lui faire un crime d’avoir cédé.

Tout lui manquait pour la résistance. Il ne pouvait user de la force matérielle, l’armée ne se prêtant qu'avec répugnance et sans vigueur à ses desseins. Il ne pouvait employer le droit : les tribunaux étaient contre lui. Dans l’ancienne France d’ailleurs, le pouvoir absolu n’avait jamais eu une force qui lui fût propre, ni possédé îles agents qui ne dépendissent que de lui. Il n’avait jamais pris l’as|»crl de la tyrannie militaire; il n’était pas né dans les camps et ne se soutenait jamais par les armes. C’était un pouvoir essentiellement civil ; œuvre non de violence, mais d’art. Ce gouvernement était organisé de manière à vaincre aisément les résistances individuelles; mais sa constitution, ses précédents, ses mœurs, celles de la nation ne lui permettaient point de gouverner avec une majorité contre lui. Les rois n’avaient établi leur puissance qu’en divisant les classes, en les isolant au milieu des préjugés, des jalousies, des liâmes qui étaient propres à chacune d’elles, de manière à n’avoir jamais affaire qu’à une à la fois, et à pouvoir peser sur celle-ci du poids de toutes les autres. Il suffisait que ces différentes classes, abaissant un moment les barrières par lesquelles on les avait divisées, se rencontrassent et s’entendissent sur la résistance commun»*, ne fût-ce qu’un seul jour, pour que le gouvernement absolu fut vaincu. L’assembbr de Vizillc lût le signe matériel de c«*t(o union nouvelle et de ce qu’elle pouvait produire. Fl, bien que le fait se passât au fond d’une petite | rovince et dans

DE L'OUVRAGE L’AiNCIEiN RÉGINE ET LA RÉVOLUTION. lit un coin des Alpes, il devint ainsi l’événement principal du temps. Il excisa à tous les regards ce qui n’était encore visible qu’à quelques-uns, et en un moment décida de la victoire.

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