CHAPITRE IV
COMMENT LES PARLEMENTS, AU MOMENT 01 ILS SE CROYAIENT LES M 11TRES l)F. L'ÉTAT, DÉCOUVRIRENT TOUT A COLT QL'ILS N'ÉTAIENT PLUS RIEN.
Quand l’autorité royale eut été vaincue, les parletncnls s’imaginèrent d’abord que c’étaient eux qui avaient triomphé. Ils remontèrent sur leurs sièges, moins en amnisties qu’en vainqueurs, cl jiensèrenl n’avoir plus qu’à y jouir des douceurs de la victoire.
Le roi, en abolissant ses édits qui avaient établi de nouveaux juges, avait ordonné que «lu moins on res-’ jiectàt les arrêts que ceux-ci avaient rendus. Les parlements déclarèrent non jugé ce qui avait été jugé sans eux. Ils firent comparaître devant eux les magistrats insolents «pii avaient osé aspirer à les remplacer; et « retrouvant dans une circonstance si nouvelle la langue «lu moyen âge, ils les notèrent d'infamie; on vit dans toute la France les amis du roi punis pour lui avoir été fidèles, et apprenant par une expérience qu’ils ne devaient pas oublier que la sûreté n’était plus désormais du côté de l’obéissance.
DE L’OUVRAGE L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. 115 L’enivrement de ces magistrats est facile à comprendre. Jamais Louis XIV dans tonie sa gloire n’avait été l’objet d’une adulation plus universelle, si l’on peut donner ce nom à des louanges excessives qu’une passion vraie et désintéressée prie à donner.
Exilé à Troyes, le parlement y reçoit les hommages de tous les corps de l'État qui viennent s'incliner devant lui comme devant le souverain, et lui adresser en face les louanges les plus extravagantes.
« Sénat auguste, leur dit-on, citoyens généreux, magistrats compatissants et austères, vous mérite/, tous dans les cœurs français le surnom de pères de la patrie. Vous console/ la nation de ses misères... vos actes sont des actes sublimes d’énergie et de patriotisme... tous les Français vous contemplent avec attendrissement et vénération. »
Le chapitre de Troyes les complimentant au nom de l’Église tout entière:
« La patrie et la religion, dit-il, sollicitent pour vous un monument durable de ce que vous venez de faire »
L’université elle-même vient en robes et en bonnet carré lui nasiller en mauvais latin scs hommages :
o Illustrissimi senatùs princeps, præsides insulati, senatorcs integerrimi : Nous nous unissons à la sensibilité générale, et nous vous témoignons le vif sentiment d’admiration qu’excite votre héroïsme patriotique... On ne savait jusquelà apprécier que la valeur militaire qui fait abandonner leurs foyers à ces légions de héros..., nous voyons aujourd'hui les héros de la paix dans le sanctuaire de la justice... semblables à ces citoyens généreux dont Rome s’houorait, lorsque
‘ 1787. Pièces officielles.
VIH.
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vainqueurs des ennemis de l’État, ils triomphaient aux yeux de leurs concitoyens, vous allez jouir d’un triomphe qui vous en garantit la mémoire immortelle '. »
Le premier président répond à toutes ces adresses comme un roi, en peu de mots : il assure celui qui a parlé de la bienveillance de la cour.
Dans plusieurs provinces l’arrestation ou l’exil des magistrats avait amené des émeutes. Dans toutes, leur retour provoque des manifestations presque folles de joie populaire.
A Grenoble, quand arrive la nouvelle du rétablissement des parlements *, le courrier qui l'apporte est mené en triomphe par toute la ville, accablé de caresses et d’applaudissements ; les femmes qui ne peuvent parvenir jusqu’à lui embrassent son cheval. Le soir toute la ville s'illumine spontanément...; tous les corps d'état, toutes les corporations défilent devant le parlement, et débitent des compliments pleins d'emphase.
A Bordeaux, le même jour, même ovation au parlement. Le | cuplc détèle les chevaux de la voiture du premier président et le porte jusque dans ses appartements , les magistrats qui avaient voulu obéirau roi, sont hués. Le premier président leur adresse un blâme public. Au milieu de cette scène le doyen du parlement s’écrie :
« Mes enfants, apprenez ceci à vos descendants, aliu que ce souvenir entretienne le feu du patriotisme! »
C’était un vieillard, âgé de quatre-vingt-dix ans, qui avait passé sa première jeunesse sous Louis XIV. Quels changements dans les idées et dans le langage peuvent s'effectuer chez un
' 1787. Pièces officielles.
* Le 90 octobre 1788.
peuple durant l’existence d’un seul homme' On brûle enfin sur la place publique un mannequin habillé en cardinal; ce qui n’empèche pas le clergé de chanter un Te Deum !
Ces événements se passaient à la lin d’octobre 1788.
Tout ii coup le bruit cesse autour des parlements. 1/cnlhousiasmc s’éteint ; le silence et la solitude se font autour d’eux. Non-seulement ils tombent dans l’indifférence du public, mais toutes sortes de griefs leur sont opposés, ceux mêmes que le gouvernement avait essayé en vain de leur susciter.
La France est inondée «le brochures où toutes les injures leur sont prodiguées.
« Ce sont, «lisent ces pamphlets, des juges qui n’entendent rien à la politique; au fond ils n’ont voulu que dominer; ils sont d'accord avec la noblesse et le clergé, et sont aussi ennemis que les autres du titfrs état, c’est-à-dire de presque toute la nation. Ils ont cru qu’en attaquant le despotisme ils feraient oublier cela ; en réclamant les droits de la nation, ils les mettent en problème; ces droits naissent du contrat social; les discuter, c’est leur donner les fausses couleurs d une concession volontaire. Les demandes mêmes qu’il font au roi sont sur certains points excessives *.
« ...C’est une aristocratie de légistes, qui veulent être maîtres du roi lui-même*...
« Auguste corps de magistrats, nous vous avons des obligations récentes que nous ne méconnaissons pas, mais nous
1 Voir notamment Glose sur Carriiï <lu parlement, brochure attribuée à Scrvan, 1789.
* Despotisme îles parlements. Brochure publiée !c 25 septembre 1788 , après l’arrêt qui rendit tout à couple parlement impopulaire, (bibliothèque impériale.)
ne
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ne saurions oublier que depuis tant d'années que vous représente/ le peuple, vous l’avez laissé accabler. Précepteurs de la nation, vous avez laissé brûler presque tous les livres destinés à l’éclairer; vous avez résisté au despotisme, mais au moment où il voulait vous écraser vous même' ...»
Ce fut surtout pour le parlement de Paris que la chute fut subite et terrible.
Comment peindre le vide immense, le silence de mort qui se fait autour de ce grand corps, son impuissance, son désespoir* et la vengeance dédaigneuse du pouvoir royal , lorsque, répondant à de nouvelles remontrances, Louis XVI dit :
« Je n’ai l ien à répondre à mon parlement et à ses supplications. C’est avec la nation assemblée que je concerterai les mesures propres à consolider pour toujours l’ordre public et la prospérité de l’Étal*. »
Le même acte qui avait rouvert le palais au parlement, rendait d’iïprcmcnil à la liberté. On se rappelle la scène dramatique de son enlèvement, ses paroles à la Régulus, l'attendrissement de l’auditoire, l’immense popularité du martyr. Il était détenu aux îles Sainte-Marguerite; l'ordre de sa libération arrivé, il accourt. 11 est d'abord traité sur son chemin comme un grand homme, à mesure qu'il avance il se trouve moins illustre : arrivé à Paris, personne ne s'occupe plus de lui que pour s’en moquer. Afin de passer du triomphe au ridicule, il ne lui avait fallu que le temps nécessaire pour faire deux cents lieues en poste.
• Conditions nécessaires à la légalité des états généraux. Brochure attribuée b Volncy.
• Si bien peinte dans les mémoires de M. Pasquier.
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Le parlement désespéré à ce spectacle nouveau de son impopularité, lente de regagner la faveur publique. Il recourt aux grands moyens; il se sert précisément des mêmes paroles qui lui ont servi tant de foisà émouvoir le peuple en sa laveur. Il réclame le retour périodique des états généraux, la responsabilité des ministres, la liberté individuelle, la liberté de la presse... Le tout en vain.
L'étonnement des magistrats était extrême; il leur était impossible de rien comprendre à ce qui passait sous leurs yeux.
Ils continuent à parler de la constitution qu'il faut défendre 1 ; et ne voient pas que ce mot qui était populaire quand il fallait opposer la constitution au roi, est devenu odieux à l'opinion publique depuis qu’on l'oppose à l’égalité. Ils condamnent à être brûlé par la main du bourreau un écrit qui attaque les anciennes institutions *, et n’aperçoivent pas que la ruine de ces institutions est précisément ce que l’on veut. Ils s'interrogeaient les uns les autres, se demandant ce qui avait pu amener un pareil changement dans les esprits... Ils croyaient avoir possédé une force propre; ils ne voyaient pas qu’ils n’avaient été que les auxiliaires aveugles d’une force étrangère : tout, tant que celle-ci les employait à son usage; rien, dès que, pouvant enfin agir par elle-même, elle n’avait plus besoin de leur concours.
Ils ne voyaient pas que le même flot qui les aviit poussés et un moment élevés si haut, les laissait, en se retirant, à la place où il les avait pris...
Dans l'origine le parlement se composait de jurisconsultes ou d’avocats que le roi choisissait parmi les
1 Réquisitoire de M. Séguier.
’ Écrit intitulé : Délibération à prendre par le tiers élat dans toules les municipalités du royaume. — Arrêt du 17 décembre 1788.
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plus habiles de leur profession. Le mérite ouvrait l’accès des honneurs et des plus hautes charges de l’fital aux hommes nés dans les conditions les plus humbles. Le parlement était alors avec I’figlise une de ces puissantes institutions démocratiques qui étaient nées et s’étaient implantées sur le sol aristocratique du moyen âge.
Plus tard, les rois, pour faire de l’argent, se mirent à vendre le droit de juger. Le parlement se remplit alors d’un certain nombre de familles riches qui considéraient l’administration nationale de la justice comme un privilège qui leur était propre, dont elles voulaient avec un soin de plus eu plus jaloux écarter toutes les autres, obéissant à cette impulsion singulière qui semblait pousser chaque corps particulier à devenir de plus en plus une petite aristocratie fermée, dans le tournent même où les idées et les mœurs générales de la nation faisaient pencher de plus en plus la société vers la démocratie.
Il n’y avait assurément rien qui fût plus contraire aux idées du temps qu’une caste judiciaire rendant seule la justice après en avoir acheté le droit. Nulle institution n’avait été en effet plus souvent et plus amèrement critiquée, depuis un siècle, que la vénalité des offices.
Cette magistrature, toute vicieuse qu’elle était, avait cependant un mérite, que les tribunaux mieux constitués de nos jours ne possèdent pas toujours. Les juges étaient indépendants. Ils rendaient la justice au nom du
UE LOU Vil AGE L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. Il» prince, mais non suivant scs volontés. Ils n’obéissaient pas à d’autres passions que les leurs.
Lorsque Ions les pouvoirs intermédiaires qui [ suivaient balancer ou tempérer la puissance illimitée du roi étaient abattus, le parlement seul restait encore debout. Il pouvait encore parler quand tout le monde se taisait; il pouvait se roidir un. moment, quand tout le monde était depuis longtemps forcé de plier. Aussi devenait-il populaire, dès que le gouvernement fierdail la ' faveur publique. Et quand, pour un moment, la haine qu’inspirait le despotisme fut devenue une passion ardente et le sentiment commun à tous les Français, le parlement parut la seule barrière qui restât devant le pouvoir absolu. Tous les défauts qu’on avait le plus blâmés en lui furent des espèces de garanties politiques. On s’abrita derrière ses vices mêmes. Son esprit de domination, son orgueil, ses préjugés furent les armes dont la nation se servit.
Mais dès que le pouvoir absolu cul été définitivement vaincu, et que la nation se crut sûre de pouvoir défendit1 elle-même ses droits, le parlement redevint tout à coup ce qu’il était auparavant : une vieille institution déformée et discréditée qu’avait léguée le moyen âge; et il reprit la place qu’il avait occupée dans les haines publiques. Four le détruire, le roi n’avait eu qu’à lelaisser triompher.