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CHAPITRE VIII

influence capitale exercée sur les migrations des peuples par la race de la haute-asie (l).

Messieurs,

Il y a fort peu de temps que le nom touranien existe pour désigner une des branches de la race de la Haute- Asie. L'origine de tous les peuples qui constituent aujourd'hui la race touraniennealtaïque fut longtemps un problème non résolu et que bien des savants considéraient comme insoluble. Des hommes éminents, appartenant à toutes les nations^ se sont occupés de cette intéressante question, et le côté philologique n'a été traité nulle part avec autant d'autorité qu'en France. MM. Oppert, Lenormant, Sayous, le prince Louis- Lucien Bonaparte y ont apporté leurs ^lumières.

Les uns, comme MM. Oppert et Lenormant, ont cherché à reconstituer une langue mère pour les idiomes touraniens. Grâce aux recherches infatigables de ces deux savants et à celles des savants anglais Rawlinson et Sayce, la langue d'Accad ou dç Sumir a surgi et a dû étonner les philologues par ses rapports avec les langues tou-

(i) Voir à ce sujet : Allgemeine Ethnographie y von Fr. MûUer, Wien, 1873.

raniennes, rapports trop fréquents pour être regardés comme fortuits.

Xes autres, comme le prince T.ouis - Lucien Bonaparte et M. Edouard Sayous, ont traité la question aux points de vue philologique et historique, L un nous a donné de savantes traductions et de remarquables dissertations, Tautre une intéressante étude historique sur le principal représentant de la civilisation touranienne en Europe, sur le peuple magyar, étude qui nous retrace d une manière frappante un épisode de la grande lutte parlementaire entre la Hongrie et TAutriche.

N'oublions pas non plus les savants étrangers qui, surtout à Pesth, à Vienne, à Saint-Pétersbourg et à Helsingfors (en Finlande), s'efforcent constamment de soulever le voile qui cache l'antiquité des peuples touraniens. Les travaux de. Hunfalvy, de Budenz^ de Boller, de Kunik, de Gastrén^ de Sjœgrén et de Koskinen sont trop importants pour que nous n'en parlions pas ici. N'oublions pas non plus les voyages de Vâmbéry, (Jui, pour découvrir le berceau de sa race, affronta mille dangers, surmonta mille obstacles, comme son prédécesseur le vaillant voyageur magyar Gsoma de Kœrœs, qui s'enferma six ans dans un couvent du Thibet, avec l'espoir d'y faire cette précieuse découverte. Tous ces efforts ont été couronnés de succès, car nous possédons maintenant une philologie touranienne. Ces savants avaient été d*ailleurs guidés par des travaux remar-

quables dus à des hommes tels que Guignes, Pallas, Klaproth, Abel Rémusat, Stanislas Julien et le regretté M. Pauthier, auteur du magnifique ouvrage sur les voyages de Marco Polo.

Qu'il nous soit permis aujourd'hui de vous présenter un aperçu général de toutes les migrations, car la race de la Haute-Asie et particulièrement ses branches mongoles et touraniennes ont donné la première impulsion à presque toutes les migrations de la terre, ce qui sera intéressant à démontrer.

Nous divisons Thumanité en deux catégories principales :

i** Les hommes à cheveux crépus.

2° Les hommes à cheveux lisses.

Chacune de ces catégories se subdivise encore en deux parties :

1*^ D'une part les hommes à cheveux crépus disposés en touffes; d'autre part les hommes à cheveux crépus disposés en toison.

2^ D une part les hommes à cheveux lisses et plats ; d'autre part les hommes à cheveux lisses et bouclés.

Ces subdivisions ont été inventées par Fr . Muller et plus tard appuyées par le célèbre savant Haeckel. Elles nous paraissent plus fondées que les subdivisions imaginées par le savant suédois Rétzius, car elles reposent sur la nature des cheveux et sur le caractère du langage, signes distinctifs qui se transmettent de génération en génération avec

beaucoup plus de constance que la forme du crâne.

Chacune de ces quatre catégories se divise à son tour en différentes races ; il y en a en tout douze :

I ** Les Hottentot^ et les Papous, hommes à cheveux crépus disposés en touffes.

2® Les nègres et les Cafres, hommes à cheveux crépus disposés en toison.

3"" Les Australiens, les Hyperboréens, les Américains, les Malais et les Mongols^ hommes à cheveux lisses et plats.

4"* Les Dravidas, les- Nubiens et les Méditerranéens, hommes à cheveux lisses et bouclés.

Toutes ces races se subdivisent à leur tour en différents peuples. Il est très-rare qu'à Tidentîté de races corresponde l'identité d'idiomes.

Seuls, les Malais et les Gafres font exception. Tous les peuples de ces deux races parlent des^ idiomes issus de la même souche, ils sont donc monoglottes.

La race mongole, que Fr. MûUer appelle avec beaucoup d'à-propos la race de la Haute-Asie, se subdivise en trois groupes d'après la langue :

I** Les Touraniens (i); 2Mes Mongols proprement dits ; 3** les peuples à langue monosyllabique, tels que les Chinois, etc. Mais ces trois groupes de peuples ont eu tant de rapports ensemble, leur sort est souvent si intimement lié qu'il est presque impossible de les considérer séparément. La ci-

(i) Peuples altaïques. Ici nous avons maintenu rappelladon : iouranien.

viiisation chinoise se reflète dans celle de Tempire mongol et la civilisation mongole a eu une influence capitale sur le développement des races touraniennes. Cette influence a été souvent si prépondérante, que bien des savants se sont laissé aller à prétendre que les Touraniens étaient des Mongols, et vice versa. Et rien n'est plus erroné que cette opinion, qui repose sur des données philologiques fort hasardées et qui sont démenties par des considérations de premier ordre.

En entreprenant ici de tracer un aperçu général des migrations des peuples, selon les théories des sapants Crawford et Fr. Mûller, nous déclarons d'avance que nous nous occuperons exclusivement des migrations qui expliquent comment les différentes couches de populations se sont superposées, et qui s appuient sur des données solides.

Nous laisserons donc entièrement de côté les hypothèses qui font partir l'humanité d'un point central, ainsi qxie les migrations des peuples qui n'existent plus aujourd'hui.

Quant à TEurope et à l'Asie, qui par le fait ne forment qu un seul continent (la séparation par rOural ne pouvant être considérée comme un isolement), nous y rencontrons, outre les Malais qui l'ont quitté de bonne heure, quatre races autochthones, à savoir : la race de la Haute-Asie, occupant le centre et l'orient de ce continent; la race méditerranéenne, remplissant le midi de

l'Asie, les Indes, le nord et le nord-est de l'Afrique et l'Europe tout entière, à Texception du nord et de quelques oasis dans le centré et dans le midi ; la race dravidienne dans le midi de THindoustan et la race hyperboréenne dans les contrées les plus septentrionales, le long de TOcéan arctique.

Le séjour primitif de la race mongole, plus justement appelée race de la Haute-Asie, se trouve certainement situé sur le plateau de l'Asie centrale. De là, cette race s'étendit dans toutes les directions, mais surtout vers l'est et vers le sud.

Le peuple le plus important de cette race, les Chinois, sont venus, d'après leurs propres traditions, de l'ouest, et ont occupé de prime abord les deux grands bassins du Hoang-ho et du Yangtsé-Kiang, et on y trouve encore aujourd'hui quelques tribus autochthones : ce sont les Miaotsé- Ces peuples n'appartiennent pas à une race différente de celle des Chinois; leurs frères se rencontrent dans rindo- Chine. La migration des Chinois, qui a eu lieu dans la plus haute antiquité, a donc été précédée, sans aucun doute, par la migration de ces aborigènes de la Chine.

Les habitants du Japon, les Japonais de nos jours, ne sont pas non plus les autochthones de leur île; ils sont arrivés de l'Ouest. Ils y ont trouvé, d'après les découvertes les plus récentes, des habitants dont la complexion physique était toute différente de la leur^ Comme dans les contrées méridionales du Japon, la peau des habitants est

plus foncée et les cheveux légèrement crépus, on peut en conclure qu'il y a eu un mélange avec une race indigène. Il ne serait pas invraisemblable que la race papoue, dont on a constaté l'existence dans les îles Philippines et dans Tîle Formose, «s'étendît autrefois jusqu'au Japon.

La migration de la race touranienne a dû commencer de bonne heure, car nous constatons déjà sa présence, dans le nord et le nord-est de l'Europe, du temps d'Hérodote.

Les Fenni et les Esthi de Tacite, les Finnoi de Ptolémée, les uEsthi de Jornandès et de Cassiodore, les Jotuns des Sagas Scandinaves et les Hudets de la tradition finlandaise, faisaient partie de cette race, sans être pour cela les Finlandais et les Esthoniens d'aujourd'hui.

Il est possible que cette race ait occupé à une certaine époque, avant la migration des Celtes, tout le nord et le nord-est et même une partie du centre de l'Europe. Beaucoup de savants pensent que le peuple dont on a découvert tout récemment les ustensiles et les armes de pierre faisait partie de la race touranienne; nous ne sommes pas de cet avis, plus tard nous en expliquerons la raison.

L'Europe a donc été, avant l'arrivée des Indo- Germains, qui concorde avec celle des Etrusques et avec celle des Celtes, habitée par deux peuples, par les Ibériens (les Basques) au sud, et par des peuplades touraniennes au centre et au nord.

Cette présence de la race de la Haute-Asie en Europe, bien avant la migration des Aryens, fait supposer que ces peuples sont venus à une époque qui remonte à la plus haute antiquité. Noujs pensons que cest surtout cette race de la Haute-Asie quia donné V impulsion aux migrations de presque, tous les peuples de la terre. 11 est connu que les peuples qui font partie de cette race sont presque tous des nomades, dont l'existence dépend de la prospérité de leurs troupeaux et de la fertilité de leurs pâturages- Une seule année de disette^ amenée par une sécheresse excessive ou par une épizootie, a dû suffire pour forcer ces hordes barbares à envahir les pays limitrophes et à en chasser les habitants ; ceux-ci furent obligés d'exercer une pression analogue sur leurs voisins.

M. Vivien de Saint-Martin, parlant de la cause première de presque toutes les migrations, s'exprime de la manière suivante : « Cette cause première, Térudition historique Ta retrouvée au cœur de TAsie, où se sont produites de toute antiquité d'immenses fluctuations de hordes nomades* Quand ces grands mouvements des nomades asiatiques se sont portés à Test, ils ont pesé sur la Chine; au sud, sur l'Iran; à l'ouest, sur l'Europe. Ce sont eux qui, dans les âges antéhistoriques, ont amené successivement en Europe sept ou huit groupes de tribus congénères qui ont formé sa population primordiale; de même que nous voyons au v* siècle le déplacement des Huns

d'Attila refouler sur lesprovinces romaines une partie des tribus germaniques, et que sept cents ans plus tard les Mongols de Tchinghiz-Khân soulèveront jusqu'au Volga une sanglante perturbation, qui cette fois ne dépassera pas l'Europe orientale, (i) »

Figurons-nous les Aryens voisins des races de la Haute- Asie et à côté d'eux les Sémites et les Chamites, alors nous comprendrons qu'à la moindre pression exercée par les Touraniens et les Mongols sur les Aryens^ ceux-ci ont dû exercer une pression semblable sur les Sémites et les Chamites. Pendant que les Chamites furent repoussés vers TAfrique, où ils donnèrent l'impulsion à la migration des aborigènes de ce continent, les Sémites les remplacèrent dans leur ancien séjour, et les Aryens, à cette époque près de la mer Caspienne, trouvèrent l'espace libre pour s'étendre versTouest et veràTest. Là ils forcèrent d'un côté les Dravidas à reculer vers le sud, et, de l'autre côté, les Touraniens de l'Europe à se retirer vers le nord, migrations dont nous parlerons tout à Fheure.

Après cette première migration des races de la Haute -Asie qui a eu lieu, sans aucun doute, longtemps avant le commencement de la civilisation en Chine et en Egypte, nous rencontrons un second ébranlement de cette race qui a donné l'impulsion à la grande migration des peuples, que nous connaissons tous et que nous pourrons pour-

(î) Vivien de Saint-Martin. Histoire de la Géographie. Paris, 1874.

suivre avec beaucoup plus de certitude, car elle appartient à la période historique. La conséquence de cette dernière migration a conduit les Magyars en Europe et les Osmanlis dans leur séjour actuel. Une autre conséquence en est le mélange de peuples du cœur de TEurope, le mouvement d'oscillation des Slaves et des Germains et la formation de la race latine.

M. Fr. MûUer pense que le séjour primitif de la race méditerranéenne a été le plateau de l'Arménie, car il est impossible de poursuivre, selon lui, sa trace jusqu'au plateau central de TAsie. Les Ibériens, les peuples du Caucase, les Chamito- Sémites ne se sont certainement détachés du tronc principal que sur le plateau de T Arménie, tandis que les Hindous, les Slaves et les Germains ont pu le faire plus tôt.

Les Ibériens, probablement des Chamites, se séparèrent les premiers de leurs frères et envahirent l'Europe ; ils furent suivis de près par les peuplades du Caucase, qui, arrivées à cette chaîne de montagnes, y trouvèrent un obstacle difficile à surmonter. D'autres savants pensent que les peuplades du Caucase ne sont qu un mélange de débris de peuples qui ont traversé successivement les vallées de cette chaîne de montagnes, et non pas des races distinctes. C'est une supposition qui trouve sa confirmation dans l'existence du peuple Ossète, qui n'est certainement pas autre chose que le reste d'un ancien peuple de race germanique.

Les trois autres races : les Aryens, les Sémites et les Chamîtes, restèrent encore longtemps voisins, ce que prouve Tintime parenté qui existe entre leurs traditions religieuses et nationales. Même après une première séparation des Aryens, les Sémites et les Chamites demeurèrent limitrophes et vécurent dans l'union la plus étroite. Cette union existait même pendant la période du développement de leur langue et ne cessa qu'au moment où un nouveau choc des hordes de la Haute-Asie jeta les Aryens une çeconde fois sur eux et les sépara définitivement; les uns s'étendirent dans la vallée du Tigre et de l'Euphrate, les autres se virent contraints d'envahir l'Afrique par l'isthme de Suez.

Partout où les Sémites paraissent, nous les voyons succéder aux Cliamites qui les avaient précédés dans ces différents pays ; ainsi en Mésopotamie, en Palestine, dans l'Afrique du Nord et probablement aussi en Arabie et jusqu'en Abyssinie où ils arrivèrent en traversant la mer Rouge. Presque partout les Chamites se confondirent avec les Sémites, au point de vue ethnologique, ils laissent seulement dans le caractère des peuples quelques traces de leur influence ; ainsi en Europe (en Espagne, par exemple), en Mésopotamie, en Palestine, en Abyssinie, — les Phéniciens ont été des Chamites sémitisés. Ce n'est que quand on sait que les habitants de la Mésopotamie étaient des Chamites devenus Sémites, qu'on peut s'ex-

pliquer la concordance qui existe entre la civilisation assyrio-babylonienne (sémitique), et celle de rÉgypte (chamitique).

En ce qui concerne les Indo-Européens, on a cherché tout d abord leur séjour près des sources des fleuves Oxus et laxartes, sur le plateau de Pamir, probablement parce que c'est Tendroit qui est le plus rapproché de la patrie des Iraniens et des Hindous, tous deux peuples de cette race. Les Iraniens et les Hindous sont en effet les deux branches de cette grande race qui s'étendirent le plus vers Test; ils arrivèrent chez eux par le nordest et le nord-ouest. On a objecté à cette supposition^ non sans raison, que dans toutes les langues indo-européennes de Touest, on ne trouvait aucune trace de mots ayant rapport à la flore et à la faune de l 'Asie centrale ; au contraire, les termes pour indiquer différents arbres, tels que le bouleau. Forme, le chêne, etc., paraissent appartenir à la plus haute antiquité de ces langues, ce qui ferait croire que leur séjour se trouvait, dans Torigine, plus à Test et même en Europe. Plusieurs savants même transportent le séjour primitif des Indo- Européens, c'est-à-dire la station intermédiaire de leur migration, dans les plaines de la Russie, jusqu'en Lithuanie, et d'autres encore les placent plus à l'ouest de ces pays.

M. Frédéric MûUer suppose que, conformément à cette opinion, le sud-est de l'Europe a été la première patrie des Indo-Européens^ mais il

soutient néanmoins qu'ils ne sont point les aborigènes de ces pays, mais qu'ils y sont venus du plateau de TArménie à une époque fort reculée. Il est amené à cette conclusion par Tunité de race qui existe entre les Indo-Européens^ les Sémites, les Chamites et les races du Caucase. Et ces derniers peuples ne sont certainement pas venus par Touest dans leur séjour actuel en traversant le plateau que borne la Mésopotamie au nord.

M. Fr. MûUer subdivise les Indo-Européens en huit branches : les Hindous, les Iraniens, les lUyriens^ les Grecs, les Itales, lés Celtes, les Germains et les. Slaves, qui se subdivisent encore eh plusieurs groupes, selon la durée approximative de l'époque qu'ils ont passée ensemble.

Schleicher, qui s'est occupé tout particulièrement de cette question, l'expose de la façon suivante :

Il suppose tout d'abord une première scission dans la race aryenne : les Germains et les Slaves d'un côté, et les Hindous, les Iraniens, les Grecs, les Itales et les Celtes de lautre. Il compte les lUyriens parmi les Grecs. Plus tard les Germains se séparent des Slaves et les Hindous et les Iraniens des trois autres branches, scission qui continua encore après.

M. Fr. MûUer ne partage pas tout à fait cette manière de voir; il est d'avis que certains faits très-importants contredisent cette théorie. D'abord, dit-il, ce sont les lUyriens qui se séparent

des autres, ils envahissent la presqu'île du Balcan et les côtes deFItalie, plus tard les autres se partagent en deux : d'un côté les Celtes, les Itales et les Grecs; de l'autre, les Aryens proprement dits, les Slaves et les Germains. Les Celtes se détachent du premier groupe et vont vers Touest, tandis que les Itales et les Grecs restent encore longtemps ensemble; de même les Germains se détachent des Aryens et des Slaves et se dirigent vers le nord; enfin les Itales quittent les Grecs, et les Slaves les Aryens, qui eux-mêmes se subdivisent en Iraniens et en Hindous. Même après cette scission générale, plusieurs peuples continuèrent à avoir des rapports intimes entre eux; ainsi les Itales avec. les Grecs, les Iraniens avec les Hindous, les Germains avec les Slaves, et, par suite de ces rapports, il se produisit dans la vie de ces peuples de nombreux points de ressemblance.

Mais ces points de ressemblance, postérieurs à la séparation de ces peuples, ne doivent pas être confondus avec ceux qui ont précédé cette séparation, et qui sont dus à leur origine commune.

Après tous les événements dont nous venons de parler, les Indo-Européens entreprirent encore des migrations considérables.

Les Iraniens s'étendirent au loin vers Test; les Perses, les Kurdes, les Ossètes, les Arméniens, les Beloutches et les Afghans, ainsi que les peuples de r antiquité, tels que les Phrygiens, les Cappadociens, etc., en font partie.

Les Hindous envahirent les Indes, où ils habitent aujourd'hui, depuis le nord jusqu'au plateau de Dekhan, à l'exception de quelques contrées montagneuses du centre.

Les Celtes s'étendirent à l'ouest et au sud-ouest, où ils refoulèrent les Ibériens ; après eux les Itales occupèrent, grâce à la prodigieuse fortune de Tempire romain, tout le sud-ouest de TEmpire, chassant les Celtes, et enfin apparurent les Germains et les Slaves, les deux plus nombreuses races des temps modernes.

Nous ne partageons pas entièrement la manière de voir de M. Fr. Muller. Nous pensons, d'accord avec M. de Hauslab, que les Aryens sont partis, en principe, tout près du plateau de Pamir, chassés de ces contrées par les Mongols et par les Touraniens ( i ) du centre. Ils ont été précédés dans cette migration par les Sémites et les Chamites. Leur séjour sur le plateau de TArménie ne peut être considéré que comme la station intermédiaire de leur grande migration, mais ils ne sont arrivés à ce séjour qu'après leur séparation en différents peuples. Tout d'abord les Hindous se sont séparés, ensuite les Iraniens, les Slaves et les Germains, ces derniers sur le plateau de T Arménie même. Les Celtes, les Pélasges et les Grecs ont encore séjourné ensemble, et ne se sont divisés qu'en Asie-Mineure et sur les côtes de THelles-

(i) Confirmé tout récemment par les recherches de M. de Sachau. Professeur à l'université de Vienne.

pont. Mais les Hindous de Bacou ne sont qu'une colonie de ce peuple, fondée plus tard, et Tabsence des termes d'histoire naturelle ayant rapport à la végétation de TAsîe n'est pas une preuve assez irrécusable pour fonder là-dessus des hypothèses qui pèchent par la base.

Arrivons à la grande migration des races de la Haute- Asie, et à ses suites immédiates.

Nous avons montré comment les Hindous ont -envahi THindoustan. La race dravidienne occupait autrefois Tlnde entière, depuis THimalaya jusqu'au cap Comorin et le long de l'Indus jus-, qu'au Beloutchistan. Refoulée par l'immigration des Aryens, elle a été obligée de se retirer peu à peu jusque vers la partie méridionale de la presqu'île indienne, et aujourd'hui elle est circonscrite sur le plateau de Dekhan. La preuve que cette race s'était réellement étendue vers le nord et le nord-ouest, comme nous l'avons indiqué, se trouve dans ce seul fait qu'un peuple de race dravidienne, les Brahuis, occupe encore aujourd'hui le Beloutchistan, et son séjour dans cette contrée ne peut être expliqué que par notre supposition:

Le commencement de la migration de la race, dravidienne concorde avec l'arrivée des Aryens dans le Pendjab, c'est-à-dire qu'elle eut lieu vers l'année 2000 avant Jésus- Christ.

L'Afrique renferme à l'heure présente cinq races bien distinctes : la race méditerranéenne au nord «t au nord-est jusqu'à l'équateur; les nègres dans

le Soudan; les Fouhlas enclavés dans la race nègre et formant une ligne étendue de Test à Touest; les Cafres au centre jusqu'à Téquateur et au delà, et finalement les Hottentots à l'extrémité sud et sud-ouest du continent.

Nous avons vu tout à Theure quelles ont été les raisons qui ont déterminé l'invasion de l'Afrique parles races chamitiques. Les quatre autres races sont sans contredit autochthones.

Aucune des migrations entreprises par les quatre races n'a été [volontaire, elles sont toutes dues à une contrainte résultant de circonstances extérieures. C'était avant tout Tinvasion considérable dés races méditerranéennes/ et entre celles-ci celle des peuples chamitiques, qui a forcé | les aborigènes de TAfrique à céder [la place aux nouveaux venus (supérieurs à eux par leurs qualités intellectuelles et physiques), et à se retirer vers le centre et vers le sud du continent.

Le commencement de ces migrations remonte à une époque fort ancienne, époque que nous pouvons indiquer approximativement. Parmi les races chamitiques arrivées en dernier lieu, les Egyptiens ont été les derniers, car nous les rencontrons aujourd'hui habitant tout près de l'isthme de Suez, endroit par lequel la migration a eu lieu. Or, l'histoire authentique des Egyptiens remonte à Tannée 4000 avant Jésus-Christ ; à cette époque ils formaient déjà un Etat monarchique et centralisé, reposant sur une civilisation excessivement

développée. Supposons maintenant que cet espace de temps dont les Egyptiens ont eu besoin pour arriver à Tétat de civilisation qu'ils ont comme gravé sur leurs monuments, ait été aussi court que possible, et n'embrasse pas une période de plus de mille ans, alors nous arrivons au chiffre de • cinq mille années, date probable à laquelle les Egyptiens ont envahi T Afrique .

Nous savons d'un autre côté que les Egyptiens ont été précédés dans leur marche par les Berbères (avec leur subdivision les Gouanches, race aujourd'hui éteinte), par les Bedchads, par les Somalis^ par les Dancalis, par les Gallas et par d'autres tribus; il faut donc ajouter mille ans pour cette période de migration, car toutes les migrations se font d'une manière successive, et ce chiffre ne nous paraît pas exagéré.

Nous arrivons donc au moins au chiffre de 6000 ans avant Jésus-Christ, époque à laquelle nous devons fixer le commencement du mouvement des races et des peuples de l'Afrique.

Arrivons à la race nègre. Parmi les circonstances qui prouvent que les diflférents peuples qui constituent cette race ont entrepris de nombreuses migrations, il en est une surtout qui paraît concluante. Cette circonstance la voici : presque toutes les tribus parlent des langues complètement différentes les unes des autres. Il n'y en a que trèspeu chez lesquelles on puisse découvrir un degré de parenté. Il est certain que l'esclavage a beau-

coup contribué à ces migrations, car Tesciavage n'est nullement une invention des blancs et il a été pratiqué bien avant par les noirs entre eux. Rien n'est plus commun que de voir une tribu de nègres ayant un sort analogue à celui que les Juifs et les Arméniens ont eu et ont encore dans certaines contrées de l'Europe.

Quant à la race des Fouhlas, sa propagation au milieu des 'races nègres prouve jusqu'à l'évidence qu'elle n est pas autochthone dans les régions qu'elle habite maintenant. Un pareil enclavement de deux races ne peut jamais exister dans Torigine et doit faire supposer une série de migrations. Nous pensons que les Fouhlas occupèrent autrefois les contrées septentrionales de l'Afrique, au nord des nègres, peut-être les pays habités aujourd'hui par les Berbères ; de là, ils s'étendirent successivement, partant du nord-ouest, vers le territoire qu'ils occupent maintenant. Plus tard ils s'avancèrent encore plus vers l'est jusqu'en Nubie. Notre opinion repose sur la proche parenté qui existe entre les Fouhlas et la race méditerranéenne (peut-être le résultat d'un mélange), ainsi que sur plusieurs points de ressemblance existant entre les idiomes fouhlas et entre les langues chamitiques.

Les Cafres ne sont pas non plus les aborigènes des contrées qu'ils habitent maintenant. Ils étaient autrefois plus septentrionaux, et ils se sont trouvés en rapports intimes avec les peuples chamitiques

venus de FAsie. Leur langue en fait foi. La particularité typique de ces langues cafres, leur intime parenté entre elles, est une preuve que l'époque n'est pas éloignée où elles se confondaient encore toutes dans la langue mère, et il est à supposer que les Ghamites les ont trouvées dans cet état de choses. La parenté des langues cafres avec les langues chamitiques est d'un autre côté tellement manifeste, qu'elle est impossible à expliquer sans supposer une influence directe.

Les Hottentots étaient autrefois les seuls habitants du sud-est de l'Afrique, depuis le cap de Bonne- Espérance jusqu'aux i8*et igMegrés de latitude. Us ont été chassés de leur séjour par les Cafres. Ils se sont retirés devant leurs agresseurs, d'abord vers le sud, et ensuite le long des côtes vers le nordouest^ jusqu'à ce qu'ils se fussent fixés [définitivement dans les pays qu'ils habitent aujourd'hui.

Mais aucune race n'a entrepris tant de migrations que la race malaie. La propagation de cette race, depuis Madagascar avec l'ouest jusqu'à l'île de Pâques à l'est, depuis les îles Sandwich au nord jusqu'à la Nouvelle-Zélande au sud, est sans exemple, et pourtant cette migration a eu lieu successivement, d'île en île, ce qui est prouvé par les traditions qui régnent sur chaque île, et par les rapports de parenté qui existent entre les langues des différentes tribus. Il est certain que c'est la race dravidienne qui a donné l'impulsion à la migration des Malais.

Il est douteux si les Papoux ont entrepris des migrations. Si l'on considère qu'ils occupent presque exclusivement des îles et que leurs habitations, construites le long des côtes, ressemblent beaucoup aux pilotages découverts au fond des lacs de l'Europe centrale, on serait tenté de résoudre cette question d'une manière affirmative. Toute cette question se rattache d'ailleurs intimement à celle de l'existence d'un ancien continent, au sud de l'Asie, dont les îles sont les débris. Ce continent a-t-il été habité avant sa dépression successive, ou les îles ont-elles été peuplées peu à peu en partant d'un centre donné? nous inclinons vers la dernière manière de voir.

A l'exception des aborigènes de l'Australie, tous les autres peuples de Tunivers ont entrepris des migrations plus ou moins longues. L'indigène de la Nouvelle-Hollande n'en a pas fait autant, les raisons en sont faciles à expliquer; il y en a surtout deux : la configuration de son pays et le manque absolu d'animaux domestiques et de plantes utiles ne lui permirent pas d'atteindre le degré de civilisation nécessaire à Thommepour se rendre compte des jouissances de la vie. Le pays était d ailleurs assez vaste pour contenir le nombre relativement restreint des habitants et pour subvenir à leurs modestes besoins.

Nous n'avons pas la prétention de soutenir que le mouvement des races touraniennes dans l'Asie centrale ait influé sur la marche des Malais, des^

Papous et des aborigènes de V Australie; il est déjà asse^ curieux de prouver que les Hottentots et les Cafres de Vextrémité méridionale de V Afrique occupent leur demeure actuelle, par suite de ces puissantes convulsions qui agitèrent le centre de la vieille Asie.

Mais il n'est nullement douteux aujourd'hui que tes races hyperboréennes ont été refoulées vers la mer Glaciale, que les races américaines ont envahi le nouveau monde, suivant les deux versants des Cordillères, forcées à cette double migration par les marches et les contre-marches des peuples de la Haute- Asie.

La race hyperboréenne était autrefois bien plus considérable qu'elle ne Test maintenant; elle n'est plus qu'un faible vestige de son ancienne grandeur. Elle occupait jadis des contrées plus méridionales, et c'est la race de TAsie centrale qui l'a refoulée vers le nord : nous en avons la preuve dans les débris des Hyperboréens qu'on trouve au nord de TAltaï. (Nous faisons ici allusion aux Ostiaks du Ienisseï, aux Kottes et à d'autres petites tribus qui ont perdu aujourd'hui leur nationalité et se sont confondus avec leurs voisins les Touraniens, mais qui, au point de vue du langage, en diffèrent foncièrement et sont les parents des Youkagirs, des Korjaks et des Tchouktches) .

En ce qui concerne le nouveau monde, les savants ont constaté que toutes ces différentes races, par lesquelles il a été habité avant l'arrivée desEuro-

péens, devaient se subdiviser en deux groupes bien distincts : les Esquimaux^ jusqu'aux dernières limites du nord, et les races indiennes, jusqu'à la pointe la plus méridionale du continent. D'autres savants sont d avis que les races indiennes doivent être subdivisées, et ces savants ne s'entendent pas sur le nombre de ces subdivisions. Peu importe; tout le monde est d'accord pour séparer les Esquimaux des Indiens et pour constater qu'ils ne sont pas les autochthones du nouveau monde, mais une migration postérieure venue de l'Asie septentrionale.

Parmi les peuples indiens, dont quelques-uns seulement peuvent être réunis par groupes au point de vue de leurs langues (car il règne en Amérique sous ce rapport la même différence que chez les nègres de l'Afrique), plusieurs ont entrepris de longues migrations. On est plus à même de suivre le courant de ces migrations en considérant les pays vers lesquels elles tendaient.

Un de ces pays, c'est, dans l'Amérique du Nord, le fertile plateau de Mexico, vers lequel les races qui s'étaient fait remarquer dans le Nord par leur civilisation et leur puissance dirigeaient leurs expéditions conquérantes. Là, nous voyons se succéder des peuples dont nous ne pouvons dire avec précision s'ils sont unis par quelques liens de parenté. Le dernier de ces immigrants, le peuple aztèque, est venu également du Nord, car nous trouvons encore aujourd'hui dans ces contrés des

races congénères, circonstance prouvée par la parenté des langues. D'après les dernières découvertes, les énormes remparts de terre que nous rencontrons dans TAmérique du Nord proviennent d'un peuple proche parent dès Aztèques du Mexique et représentent les modèles grossiers des constructions colossales de T Amérique du centre. Étrange coïncidence, si Ton songe à leur ressemblance avec les monuments chinois et tartares de TAsie!

Dans l'Amérique du Sud, c'était le Pérou qui était le but des migrations. Ici, on voit aussi des peuples se succéder jusqu'à ce que le dernier d'entre eux, le peuple qquichoua, ait été rencontré par les Espagnols lors de la découverte du Pérou. Comme les Aztèques du Mexique, les Qquichouas n ont pas été non plus les fondateurs de la civilisation péruvienne ; ils ont emprunté cette civilisation à un peuple appelé les Pirhouas, qui les avait précédés. Cependant il n'est pas invraisemblable que la civilisation du Mexique se rattache à celle du Pérou, les éléments de cette civilisation ayant pu passer de l'autre côté de l'isthme et s'être développés là à leur aise. Il est pourtant certain que les Mexicains et les Péruviens se trouvaient effectivement isolés et qu'ils ignoraient leurs civilisations mutuelles, absolument comme^ dans l'ancien monde, la Chine et le reste de l'Asie.

A cette occasion, j'ai le regret de vous informer d'une perte bien sensible que vient de faire la

science américaine. J'apprends que M. Tabbé Brasseur de Bourbourg est mort ces jours derniers à Nice. On pouvait ne pas partager toutes ses idées, mais c'était un homme d'une haute érudition et d'une valeur incontestable, qui avait su imprimer à nos études américaines une heureuse impulsion.

Nous voyons donc, Messieurs, que presque toutes les migrations de ce globe s' enchaînent fatalement^ et que la race de la Haute-Asie en fut souvent la cause première. Tous ces peuples s'ébranlaient, semblables à un amas de sable qui, reposant sur une surface inclinée, s'écoule parce qu'on a mis eii mouvement im seul de ses grains.

Nous nous proposons de faire ici un cours détaillé sur la géographie et l'histoire de l'Asie centrale, espérant que le passé et le développement intellectuel d'une race qui habite depuis les îles Aléoutiennes jusqu'au Danube, depuis la presqu'île 4e Kola jusqu'à l'Himalaya et jusqu'à l'embouchure de Yang-tsé-Kiang, saura attirer l'attention des esprits cultivés.

L'origine et la formation de ce prodigieux empire du Milieu, qui possédait déjà une civilisation remarquable lorsque l'Occident était encore plongé dans la plus profonde barbarie ; l'histoire de lempire mongol de l'Asie centrale, siu- lequel le fameux voyageur Marco Polo a donné de si curieux détails, son origine, son enfantement laborieux et fécond, sa grandeur, qui a laissé de nombreuses traces en

Asie et qui a fait trembler la vieille Europe, sa décadence^ sa chute, la cause de la formation de tant d'empires, — n'est-ce pas là, Messieurs, un sujet du plus haut intérêt ?

Nous tâcherons donc de suivre pas à pas l'histoire de ces empires dans toutes leurs fluctuations, car c'est là le seul moment où presque tous les peuples de la race de la Haute-Asie se trouvèrent réunis sous un même sceptre. L'influence de ces empires sur les pays limitrophes à l'ouest et au sud s'est fait sentir jusque dans les mœurs et la langue de ces différents peuples. Tchinghiz-Khân et Tamerlan, qu'on est généralement disposé à considérer comme de barbares et cruels conquérants, avaient un côté de grandeur qui n'a jamais encore été mis assez en lumière.

L'empire mongol occasionna la fondation de Tempire hunnique; les Huns, peuple touranien, épouvantèrent pendant un siècle les races aryennes de l'Europe. Un célèbre auteur français nous a retracé d'une main de maître la grande figure de leur roi Attila, prince dont le génie est incontestable, malgré ses actes barbares, et dont nous voyons les traits idéalisés aux portes du Panthéon.

L'empire des Huns disparut, l'empire des Khazars et des Bulgares le suivit de près, et une branche peu nombreuse de la race de la Haute-Asie, le peuple magyar, venu de l'Asie comme ses frères, après avoir stationné dans les vallées boisées des monts Ourals, envahit la Dacie

et la Pannonîe et y fonda un royaume florissant, quisubsiste encore de nos jours après mille années d'existence. Ce peuple sauvage, dompté enfin par le christianisme et la civilisation, sut conserver sa nationalité et sa langue^ malgré les luttes incessantes avec deux courants littéraires, dont un voulut lui imposer la langue latine et l'autre ridiome tudesque.

Aussi assistons-nous encore aujourd'hui au spectacle de cette lutte séculaire qu'un peuple est obligé de soutenir pour sauvegarder son existence, et vous comprendrez aisément, Messieurs, qu'un Hongrois fasse des vœux ardents pour que cette lutte se termine d'une manière heureuse et féconde ( I ) .

(i) Cours d'ouverture à l'école des Langues orientales (le 20 janvier 1874.)

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