PYTHÉAS ET LE^PAYS DE THULÉ ( I
Jamais auteur sérieux n'a été plus méconnu que le célèbre géographe Pythéas, de Marseille (5 60). Cet intrépide voyageur a partagé sous ce rapport le sort d'Hérodote et de Marco Polo, et bien des siècles se sont écoulés avant qu'on ait réhabilité sa renommée, si injustement flétrie par Polybe et surtout par Strabon. Ce dernier, plutôt philosophe que géographe, a été souverainement injuste pour son grand devancier. Aujourd'hui la science lui a rendu la place qu'il devait occuper de tout temps auprès d'Eratosthène et de Dicéarque, dont le premier l'avait seul toujours estimé à sa juste valeur, tandis que le second, également en butte à la critique souvent violente de Strabon, n'a pas été non plus un de ses partisans. Un auteur finnois, M. Koskinen^ a écrit, dans son ouvrage sur les antiquités finnoises, quelques belles paçes sur le géographe massiliote ; et il a essayé d'établir ce que Pythéas voulait désigner sous le nom de Thulé, nom qui encore de nos jours
(i) Communication faite à la Société de numismatique et d'archéologie.
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est enveloppé de mystère. Nous allons essayer de suivre le savant finnois sur son terrain, et nous donnerons un aperçu rapide sur les découvertes de Pythéas et sur Tîle de Thulé avec ses fabuleux habitants.
Les auteurs de lantiquité qui nous ont conservé des fragments des œuvres de Pythéas sont.: Strabon, Polybe, Pline^ Hipparque^ Eratosthène, Gemminus de Rhodes, Cosmas Indopleuste, Cléomède et Etienne de Byzance.
Polybe et Strabon en font peu de cas, quoique le dernier le cite souvent; mais il faut lui rendre cette justice qu'il ne s'appuie sur ses données que dans les circonstances où cela lui est absolument nécessaire. Pline, qui le cite dans ses livres II, IV et XXXVII, attache beaucoup plus d'importance à ses paroles; il est seulement à regretter qu'il ait été si sobre dans ses citations. A ceux qui nous objecteront que, si Pline avait connu la géographie de Strabon, il aurait parlé bien autrement sur le compte de Pythéas, nous répondrons que Pline connaissait parfaitement les œuvres de Polybe, qui n'a jamais été bien indulgent pour Pythéas, et qu'il a préféré s'en tenir à ce qu'en disait Eratosthène, en rendant justice au voyageur massiliote.
Pythéas paraît avoir écrit deux ouvrages :
L'un qui est la Description de V Océan;
L'autre qui porte le double titre de Période et de Périple,
Nous pensons, d'accord avec M. Koskinen, que Pythéas est allé lui-même à Thulé, qu'il a vu de ses yeux ce qu'il appelle « poumon marin » ou « poumon de la mer; » que cette île n'était pas rislande ou les îles de Shetland, mais la partie septentrionale de la Norvège, et que les habitants étaient Touraniens.
Pythéas y est allé en personne; Polybe nous le dit. Il a vu non-seulement Thulé^ mais aussi l'autre région où se trouvait ce phénomène étrange qu'il appelle le poumon marin ^ tandis qu'il ne parle du reste que sur ouï-dire. D'ailleurs, voilà le passage de Polybe cité par Strabon dans toute son intégrité. Le voyage de Pythéas à Thulé nous est encore confirmé par un autre passage de Strabon, où celui-ci cite Pythéas comme ayant fait une description du climat, de la végétation de ce pays^ et même de certaines mœurs de ses habitants.
Un autre passage de Strabon nous prouve qu'il a vu de ses yeux le poumon marin y expression étrange qu'il a dû nécessairement tenir des habitants, car nulle part nous ne rencontrons dans Pythéas une expression semblable, expression qui a déjà fait sourire bien des savants, et qui n'a pourtant rien d'extraordinaire, comme nous le verrons tout à l'heure.
Passons à Polybe : dans sa Chorographie de VEurope^ Polybe déclare qu'il laissera de côté les anciens, mais qu'il examinera avec soin tout ce qu'ont écrit leurs critiques, et pour préciser il
nomme Dicéarque, ainsi qu'Eratosthène^ le dernier auteur qui ait composé un traité en règle de géographie, et Pythéas. « Ce Pythéas, dit-il, qu'on s'étonne en vérité de voir faire tant de dupes avec des mensonges aussi grossiers que ceux-ci, par exemple : qu'il aurait parcouru à pied la Grande- Bretagne tout entière, et que le périmètre de cette île est de 40,000 stades ; sans compter ce qu'il débite encore au sujet de Thulé et de cette autre région où Ton ne rencontre plus la terre proprement dite, ni la mer, ni l'air, mais à leur place un composé de ces divers éléments, semblable au poumon marin^ et dans lequel^ soi-disant, la terre, la mer, en un mot tous les éléments sont tenus en suspension et comme réunis à Taide d'un lien commun, sans qu'il soit possible à Thomme d y poser le pied ni d y naviguer. Et notez^ ajoute Polybe, que cette matière semblable au poumon marin, Pythéas dit l'avoir vu de ses yeux, tandis qu'il avoue n'avoir parlé de tout le reste que sur ouïdire. Puis à ce premier conte il ajoute celui-ci, qu'une fois revenu de ses voyages il parcourut encore en Europe tout le littoral de l'Océan depuis Gadira jusqu'au Tanaïs. »
Et plus loin :
ce Que fait cependant Eratosthène? Il traite Evhémère de Bergéen, et croit Pythéas, oui, Pythéas, que Dicéarque lui-même n'a pas cru I » Que Dicéarque lui-même n'a pas cru ! « plaisante remarque, en vérité, ajoute Strabon; comme si
Eratosthène était tenu de se régler sur un auteur contre qui Polybe tout le premjer ne cesse de diriger ses critiques ! »
D'après Pline et Strabon, Pythéas dit qu'en partant de la Grande-Bretagne, il avait voyagé six jours pour arriver à Thulé et de là encore un jour pour arriver dans la mer Glaciale. D'après ces données il serait presque impossible de préciser la situation de Thulé; car on ne peut deviner la distance que Pythéas parcourait en six jours de marche, et Ton sait encore moins de quel point de la Grander Bretagne il a pu partir.
D'après Géminus de Rhodes, la nuit aurait une durée de deux à trois heures dans ce pays; ce qui nous donnerait aujourd'hui le ôS"" 12', ou 64** i3' de latitude, les environs de Drontheim en Norvège. D'après Strabon, Pythéas serait arrivé jusqu'au 62** 3o'; Cléomède dit que Pythéas parle d'une nuit de deux, trois et même quatre à cinq mois ; tout cela prouverait seulement que chacun de ces écrivains était heureux d'attribuer à Pythéas sa propre opinion, qui lui était chère.
Quant à ce point que cette île n'était pas l'Islande, mais le nord de la Norvège, nous allons essayer de le prouver,d'abord d'après les assertions de Strabon, de Pline, de Cléomède, de Géminus de Rhodes, de Cosmas Indopleuste. Ces preuves, qui ne s'accordent pas avec ce que M. Vivien de Saint-Martin a exposé dans son magnifique travail tout récemment publié, seront peut-être
sujettes à controverse; mais ce qui nous paraît presque indubitablement établi, c est que les habitants de ces contrées, avec lesquels Pythéas s'était entretenu, étaient des Touraniens, les précurseurs des Lapons et des Finnois de nos jours.
Nous en trouvons encore la confirmation dans Géminus de Rhodes. Cet auteur raconte qu'il y a dans le Nord des pays où le plus long jour a une durée de dix-sept à dix-huit heures. Il ajoute que Pythéas a vu ces contrées de ses yeux; car dans son ouvrage sur l'Océan il dit textuellement: (( Les habitants de ces pays nous ont mqntré l'endroit où le soleil se couche; caria nuit est trèscourte : elle dure à peine deux ou trois heures. »
Cosmas Indopleuste s'exprime dans les mêmes termes sur Pythéas : « Pythéas, de Massilie, nous raconte, dans son ouvrage sur l'Océan, qu'arrivé dans les pays du Nord, les habitants lui auraient montré l'endroit où le soleil se couche, de façon qu'ils n'avaient que la nuit. » Nous voyons que le premier de ces écrivains emprunte à Pythéas ce que l'auteur a dit du plus long jour, et l'autre ce qu'il a dit de la plus longue nuit. Ils ne désignent ni l'un ni l'autre le pays de Thulé.
Mais Strabon complète ces renseignements, en disant que Pythéas racontait que le plus éloigné des pays était celui de Thulé. Il n'y a donc pas de doute que Pythéas n'y soit allé lui-même, et ne se soit entretenu avec les habitants de Thulé.
Nous pensons, d'accord avec M. Koskinen, qu
Pythéas, partant de la Grande-Bretagne, aurait pris une direction nord-nord-est, qu'après six jours de voyage il serait arrivé dans un pays où il aurait parlé avec les habitants. Ce pays, qui lui semblait une vaste île, comme d ailleurs d'autres parties de la presqu'île Scandinave (voir dans Pline), il rappelle Thulé, et la plus courte nuit y était de deux à trois heures; ce qui indique que ce pays était situé au ôS"" ou au 64° de latitude.
Les savants d'aujourd'hui ne sont pas plus d'accord que ceux d'autrefois sur la situation du pays de Thulé. Les uns placent ce pays en Norvège, les autres en Islande. M. Koskinen est d'avis que ce pays ne pouvait être que la Norvège^ et les raisons qu'il donne à lappui de son assertion nous paraissent excellentes.
D'abord, il serait dilBScile d'admettre que Pythéas eût pris une direction aussi prononcée vers l'ouest. Ensuite la longueur de llslande n'est pas assez considérable pour qu'on y trouve des endroits auxquels les différentes longueurs de jour indiquées dans l'ouvrage de Pythéas puissent s'appliquer. Enfin nous savons positivement que l'Islande était inhabitée avant l'arrivée des Normands, et Pythéas a trouvé à Thulé des hommes avec lesquels il s'est entretenu. Il en résulte, d'après M. Koskinen, que le pays de Thulé est le nord de la Norvège d aujourd'hui^ au 64** ou au 65^ de latitude.
Mais la meilleure preuve que ce pays n'était
pas l'Islande et ne pouvait être que la Norvège, nous la trouvons dans la circonstance que les hommes avec lesquels Pythéas s'était entretenu étaient des Touraniens. Cette supposition, qui paraîtra bien hardie à première vue, nous allons essayer de la prouver par les paroles de Strabon même, le plus malveillant des commentateurs de Pythéas.
Strabon dit que les habitants de ces pays appelaient les épais brouillards de la mer Glaciale (l'endroit où la terre, la mer et Tair se confondaient), les poumons marins. A un autre endroit Strabon dit textuellement : « Les peuples voisins de la zone glaciale se nourrissent de miel et de légumes, de fruits et de racines sauvages ; ceux qui ont du blé et du miel en tirent aussi leur boisson habituelle ; et, faute de jamais jouir d'un soleil sans nuages , ils portent leur blé dans de grands bâtiments couverts pour l'y battre, les pluies et le manque de soleil les empêchant naturellement de se servir comme nous d'aires découvertes. »
Ces peuples qui se servaient de cette image, poumon de la mer y pour désigner Tépais brouillard qui couvrait presque constamment leurs rivages, ne pouvaient être que des peuples de race touranienne. Ces images peuvent paraître bizarres à des oreilles étrangères, mais nous en trouvons d'analogues dans toutes les langues touraniennes ; ce sont là encore les derniers vestiges de leur séjour sous le soleil éclatant delà Haute- Asie •
On emploie en finnois, et aussi en magyar quelquefois, le nom de certaines parties du corps humain pour désigner certaines formes de la nature. Ainsi, par exemple, on dit le cou, Toreille de la cataracte, le nez de la presqu'île, le foie de la montagne, la poitrine, le gosier de la mer, le cœur de la terre, le cœur du Nord, la bile du soleil, etc. Le poumon de la mer n'a donc pas lieu de nous surprendre .
On retrouve certainement, ici comme partout ailleurs, Timagination vive de T Asie, que les peuples touraniens ont conservée surtout dans leur poésie. Le gigantesque cheval du Nord des Finnois, qui était d'une taille si élevée qu'un écureuil mettait un mois pour sauter d une de ses oreilles à rautre;'le mammouth souterrain des Tongouses, qui aurait formé des montagnes comme la taupe élève ses tertres, ainsi que le monstre à mille membres du pays des Kalmouks, dont les ossements pétrifiés forment aujourd'hui la chaîne de THymalaya, tous ces êtres fabuleux ont été enfantés par la même imagination. Peut-on s'étonner après cela que leurs aïeux, rencontrés par Pythéas dans le pays de Thulé, aient parlé du poumon de la mer?
Quant aux observations sur le climat, la nourriture et les mœurs de ces habitants, certainement ceux de Thulé (Strabon les applique aux autres septentrionaux, car il ne croit pas à Texistence de Thulé), elles s'appliquent encore aux Tou-
raniens; nous allons voir comment et pourquoi.
Cette boisson, kenchriSy fabriquée de millet et de miel, n'est pas particulière au peuple touranien; mais la circonstance que ces peuples amassent leurs blés dans de grandes maisons est une particularité finnoise. Les Finnois ne mettent pas leurs blés dans des granges, mais dans de vastes bâtiments qu'on peut chaufiFer afin de faire mûrir et sécher les céréales ; car les pluies fréquentes et prématurées ne permettent pas au blé de mûrir en plein air.
Pour nous convaincre que cet usage ne vient pas des Scandinaves, nous n'avonsjqu'à lire les ordres et les édits des anciens rois de Suède, qui intiment à leurs sujets suédois d'imiter les usages finnois. Il ne faut pas non plus nous étonner si nous rencontrons, trois cents ans avant Jésus-Christ, des Finnois agriculteurs dans le nord de TEurope, car ' Tagriculture était en usage chez eux^ et c'est d'eux que les Suédois l'ont reçue. Les rois Gustave P' et Charles IX ont fait venir des colons finnois en Ostrobotnie pour cultiver la terre, car leurs propres sujets s'y refusaient. Il est vrai que les anciennes traditions Scandinaves ne parlent pas de l'agriculture des Finnois, de même qu elles ne parlent nulle part de leurs institutions et de leur manière de vivre; mais les Jotuns, qui n'ont certainement pas été des Lapons, ne pourraient être que les proches parents des anciens Finnois.
A ceux qui nous objecteront que le mot Thulé a été examiné souvent au point de vue linguistique,
€t qu'il a été reconnu tantôt comme un mot d'origine hébraïque, tantôt comme un mot d'origine irlandaise {thual =nord)j nous répondrons, sans* attacher plus d'importance qu'il ne faut à ces étymologies de circonstance, que la langue finnoise possède également des mots qui peuvent être rapprochés, tel que tuuli chez les Finnois, tîl chez les Permiens, signifiant vent. Il est possible que Fendroit où Pythëas avait abordé se soit appelé dans la langue de ce peuple Tuulen-maa ou Tuuliniemij c'est-à-dire terre de vent ou île de vent, et que Pythéas en ait fait le fameux mot Thulé.
On rencontre encore aujourd'hui en Norvège bien des noms de lieu qui sont d'origine finnoise. A Test de Bergen, près de TOsterfiord, se trouve un endroit nommé Thuenes, qui autrefois était Thulunes^ et qui pouvait être dans son origine Thuuliniemi; seulement cet endroit est situé bien plus au midi que le Thulé de Pythéas. Il est d'ailleurs probable que l'origine du mot Thulé restera éternellement inconnue, et que son origine finnoise n'est pas plus vraisemblable que son origine irlandaise.
Si donc les habitants de Thulé ont été des Touraniens, il n'est pas possible que ce pays fût l'Islande, et cette expression de Pythéas, ainsi que les autres traits empruntés au récit de Pythéas par Strabon, ne prouvent-ils pas plus que tout le reste que ce peuple était de race touranienne ? Pythéas a donc rencontré les aïeux des Finnois dans son voyage à Thulé.
LES a FENNI » ET LES « ^STHI » DE TACITE, ET LES « FINNOI » DE PTOLÉMÉE^ n'ÉTAIENT PAS LES FIN- LANDAIS ET LES ESTHONIENS D AUJOURD HUI (l).
Il est certain que le nord et le nord-est de l'Europe ont été habités depuis la plus haute antiquité par des populations d'origine touranienne; mais nous pensons qu'on a tort de considérer les Fenni de Tacite et les Fennoi de Ptolémée comme les aïeux des Finlandais et des Esthoniens de nos jours. Si vous voulez bien le permettre, Messieurs, je vous présenterai quelques observations à Tappui de mon opinion.
Les paroles de Tacite ne peuvent guère s'appliquer aux Finlandais d'aujourd'hui ni à leurs aïeux, dont les principaux traits se reflètent si bien dans leur admirable épopée nationale, leKalevala. Les paroles de Tacite : ce Quant aux Fennes, ils étonnent par leur état sauvage et par leur affreuse pauvreté, » sont en contradiction formelle avec les traditions finlandaises. Et même de nos jours un savant écrivain a dit des Finnois, dans un de ses travaux les plus estimés : « les Finnois , hommes abrutis et nations déshéritées I » Pourtant
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c'étaient ces mêmes Finnois, si maltraités par M. Eichhoff, qui ont été la cause première de la prospérité de la Suède. Les anciens rois Scandinaves ont été obligés d'appeler des Finnois des côtes voisines pour cultiver le sol de leur pays, leurs propres sujets s y refusant. Les Kvènes,. peuple finnois qui habite le centre de la Suède,^ sont encore à Theure qu'il est les principaux agriculteurs de cette contrée. Le fameux 5am;70, dans le poëme du Kalevala, ce talisman que les deux pays de Kaléva et de Pohjola se disputaient sans cesse, n'a été probablement pas autre chose qu'un moulin, objet le plus précieux pour ces peuples éminemment cultivateurs. D ailleurs les recherches de Castrén, de Sôjgrén et de Koskincn prouvent jusqu'à l'évidence que les Finlandais ont été de tout temps un peuple doux, paisible et travailleur; car, dans leurs légendes, leur héros national, le barde Wâinamôinen est grand par sa sagesse, par son éloquence et par la manière merveilleuse avec laquelle il sut manier son luth, tandis que ses qualités guerrières ne jouent qu'un rôle fort secondaire. J'en prends pour témoin M. Léouzon- Leduc, ici présent, qui confirmera certainement mon observation.
Une autre preuve à l'appui de notre opinion est la grande civilisation que possédaientlesBiarmiens de la mer Blanche. La Biarmie, à l'embouchure de de la Dwina, était déjà au commencement du moyen âge un centre de culture et de commerce.
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A ce sujet nous n'avons qu'à consulter les récits des deux voyageurs Wulfstan et Other, récits qu'on trouve dans Touvrage historique du roi Alfred.
Le roi Alfred traduisit du latin en anglo-saxon rhistoire universelle d'Orose (première moitié du V® siècle). Orose avait placé, au début de son ouvrage, une courte description du monde extraite d'Ethicus; c'est là qu'Alfred inséra ce qu'il put trouver de notions nouvelles sur la géographie de l'Europe. Le pays des BéormèSy comme les appelle Other^ a fait pendant des siècles le commerce le plus actif entre la Bactriane et l'Europe septentrionale. Grâce à sa position favorable à l'embouchure d'un grand fleuve, et grâce aux vastes forêts qui Tentouraient^ il put conserver longtemps son indépendance menacée par les Normands et , par la jeune république russe de Nowgorod. Il finit cependant par succomber, et les Nowgorodiens fondèrent, sur lès ruines d une ancienne cité finnoise, leur fameux emporium d'Archangel. L'importance de ce port ne.cessa qu'avec la fondation de Saint-Pétersbourg par Pierre le Grand. Les documents qu'on a découverts du temps de cet empereur dans le couvent russe nommé Archangelskoï, ont montré l'importance de cette contrée. Un peuple dont les Biarmiens d' Other étaient les plus proches parents ne pouvait donc pas. être une race déshéritée semblable à celle que nous décrit Tacite.
M. Koskinen, président de la société savante de Heisingfors (Finlande), nous a écrit à propos de ce même sujet, et sa lettre contient des faits de la plus grande importance, pour tous ceux qui s'intéressent aux* études touraniennes.
Les Norvégiens ont appelé de tout temps les Lapons : Finn, tandis qu'ils appellent les Finnois proprement dits des Kvènes.
Il ne faut pas oublier non plus que les noms de Finn et Finland sont absolument inconnus aux habitants finnois du pays, qui s'appellent eux-mêmes Suomi et qui nomment leur pays Suomalanien.
Tout porte à croire que le mot finn est d'origine germanique et fut appliqué aux nations touraniennes du Nord par les Germains, de même que le nom Tchoude est d'origine slave. Dans le courant des siècles cette dénomination s'est fixée sur les Finnois suomiens, dont le pays porte maintenant le nom de Finlande. Mais encore, au commencement du XV* siècle, la dénomination officielle de ce pays était : a Osterland,» c'est-à-dire pays oriental.
Rien n'est donc moins fondé que la supposition qu'il faut chercher des Finnois partout où les auteurs anciens parlent de Fenni.
Il est cependant probable que lesFinns des sagas de l'Islande, apparemment le même peuple que les Jotuns des sagas Scandinaves, ont fait partie de la race louranienne, sans être pour cela les aïeux des Finnois actuels.
De même, il n*est pas prouvé que les Finnoi de
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Ptolémée soient les pères des Finlandais (Finnois suomiens),des Esthoniens et des Livoniens, établis dans ces pays depuis le second siècle.
Le nom Finriy Fenriy avait autrefois une signification beaucoup plus étendue que de nos jours, et il prouve seulement que quelques branches de la grande famille touranienne ont pu parvenir jusqu'à l'embouchure de la Vistule, et peut-être plus à Touest encore. Si les empereurs romains se sont arrogé le titre triomphal de Finnicus^ que Ton retrouve sur des anciennes monnaies, ce n'est là qu'une preuve de plus à l'appui de notre assertion.
Quant aux Finnois proprement dits, Finnois suomiens, leur migration, depuis le moyen Volga jusqu'aux lacs d'Onega et de Ladoga, est trop bien indiquée, pour qu'on puisse supposer un détour jusqu'aux confins de la Germanie.
De même les Œsti de Tacite, les Œ^// de Jornandèset lesHcpsti de Cassiodore ne sontpas non plus les Esthoniens d'aujourd'hui. Nous n'avons qu'à suivre Fitinéraire du voyage de Wulfstan (vers la seconde moitié du ix* siècle) dans Touvrage du roi Alfred, pour nous convaincre que les Estes de Wulfstan sont sans contredit [les Prussiens, les Lithuaniens ou les Lettons ; et leur nom ne paraît signifier autre chose que peuple de l'Est, ainsi que leur pays qui est appelé Eastland, pays de Test. D'ailleurs, le nom Es thés est aussi inconnu aux Esthoniens de nos jours que le nom Firmes Test aux Finnois suomiens. Les Esthoniens sont sortis
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de la tige des Tavastes, une des branches de la race finnoise-suomienne ; ils n'ont pas de nom proprement dit, les Finnois les appellent : « Wirolaïset, » c'est-à-dire peuple de Wirlande {Wiru-maa, une partie de TEsthonie) .
Avant d arriver à la conclusion, permettez-moi. Messieurs, de faire une petite digression pour vous donner en deux mots la subdivision de la race touranienne-altaïque selon Castrén, le plus grand savant de cette jeune science.
Les Touraniens se subdivisent en cinq branches principales :
I. Les Finnois : i** les Finnois proprement dits; 2® les Esthoniens; 3** les Lapons.
IL Les Ougriens (Ougres) : i** les Ostiaks; 2** les Vogouls; 3^ les Magyars.
IIL Les Bulgares : i** les Mordvines; 2* les Tchérémisses ; 3"* les Tchouvaches.
IV. Les Permiens : i* les Permiens proprement dits (reste des anciens Biarmiens?); 2* les Zyréniens; 3Mes Votjaks.
V. Les Samoïèdes : i^ les Jurak-Samoïèdes ; 2Mes Tawgy-Samoïèdes ; 3Mes Ostjak-Samoïèdes; 4° les Kamassinces.
Les pères des Finnois n'ont donc pas habité leur séjour actuel du temps de Tacite et de Ptolémée. Et à ce sujet permettez-moi, Messieurs, de vous présenter une dernière observation qui vous paraîtra peut-être la plus concluante. Les populations qui ont occupé la Finlande et TEsthonie avant les
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Finnois-Suomiens étaient d'origine ou grienne; c'étaient des races congénères des peuples Ostiaks et Vogouls. M. Koskinen a trouvé dans sa patrie plusieurs noms de lieux, de lacs et de rivières d'origine ostiak et vogouls, ce qui prouverait la ^ présence de cette branche altaïque dans ces contrées à une époque relativement peu reculée. Il en résulte donc que les Finnois-Suomiens et leurs frères les Esthoniens ont été précédés dans leur séjour actuel par des peuples ougriens, probablement les Hudets de leur tradition;, et que leur assimilation avec les Fenni et les Fehnoi de l'antiquité n'a pas sa raison d'être.
SUR LES SCYTHES d'hÉRODOTE (l).
Il y a longtemps que les savants les plus éminents ont agité la question de savoir si les Scythes d'Hérodote ont été des Slaves ou des peuples de race altaïque. M. EichhofF entre autres a écrit làdessus quelques pages pleines de chaleur et d'éloquence^ où il cherche à démontrer la première de ces opinions (2) . Tout récemment un professeur à l'université finlandaise de Helsingfors a entrepris la même tâche, et son travail sur les antiquités du peuple finnois est aussi brillant qu'instructif (3). M. Yrjô Koskinen a repris la même thèse, et son livre est rempli de faits extrêmement curieux.
Nous savons tous qu'à l'époque du grand historien d'Halicarnasse, deux grands peuples se disputèrent les riches pâturages de la Russie centrale: ces deux peuples étaient les Scythes et les Sauromates. Quant aux Scythes, ils étaient sub-
(i) Communication faite à la Société de numismatique et d'archéologie.
(2) Essai sur V Origine des Slaves, par F.-G. Eichhoff, bibliothécaire de la reine, professeur de littérature étrangère à la faculté des lettres de Lyon. Lyon, 184!).
(3) Tiedot Suomen-Smvun muinaisundesta, tutkinutja Yliopiatolliseksi vâitÔskirjaksi iilas-antanut. Yrjô Koskinen. Helsingfors,
divisés en Scythes royaux, en Scythes laboureurs, en Scythes nomades et en d'autres peuples qui portaient d'autres noms^ mais qu'Hérodote dit d'origine scythique. Ils occupaient les vastes plaines arrosées par le Tanaïs et par le Borysthène, et le génie grec avait réussi à fonder des villes florissantes au milieu de ces barbares. Hérodote nous décrit également la fameuse expédition du roi de Perse, qui devait échouer d'une façon misérable, grâce à la ruse et à la. valeur des chefs scythes. Darius, après avoir brûlé [quelques villes, comme Gélonos par exemple, est très-heureux de pouvoir se retirer avec son armée de l'autre côté de l'Ister, après avoir éprouvé en dernier lieu la résistance du vaillant peuple des Agathyrses, que Pline appelle plus tard les « Pietés (i). »
Mais à côté de ce peuple scythe, au nord du Caucase, dans les plaines qui s'étendent jusqu'aux embouchures du Rha, nous voyons le peuple belliqueux des Sauromates, qu'Hérodote considère comme issu du peuple des Amazones et des Scythes. Voici ce que dit Hérodote au sujet de cette origine :
« ex. Quant aux Sauromates, voici ce qu'on en dit. Lorsque les Grecs eurent combattu contre les Amazones , que les Scythes appellent Àiorpata, nom que les Grecs rendent en leur langue
(i; D'après M. Vivien de Saint-Martin les Agathyrses seraient les aïeux des Khazars.
par celui d'Androctones (qui tuent les hommes), car aioTy en scythe, signifie un homme, et pata veut dire tuer; quand ils eurent, dis-je, remporté la victoire sur les bords du Thermodon, on raconte qu'ils emmenèrent avec eux, dans trois vaisseaux, toutes celles qu'ils avaient pu faire prisonnières. Lorsqu'on fut en pleine mer, elles attaquèrent leurs vainqueurs et les taillèrent en pièces. Mais, comme elles n'entendaient rien à la manœuvre des vaisseaux, et qu'elles ne savaient pas faire usage du gouvernail, des voiles et des rames, après qu'elles eurent tué les hommes, elles se laissèrent aller au gré des flots et des vents, et abordèrent à Cremnes, sur le Palus-Maeotis. Cremnes est du pays des Scythes libres. Les Amazones, étant descendues de leurs vaisseaux en cet endroit, avancèrent par le milieu des terres habitées ; et s'étant emparées du premier haras qu'elles rencontrèrent sur leur route, elles montèrent à cheval et pillèrent les terres des Scythes .
« CXL Les Scythes ne pouvaient deviner qui étaient ces ennemis, dont ils ne connaissaient ni le langage ni l'habit; ils ignoraient aussi de quelle nation ils étaient, et, dans leur surprise, ils n'imaginaient pas d'où ils venaient. Trompés par l'uniformité de leur taille, ils les prirent d'abord pour des hommes ; et, dans cette idée, ils leur livrèrent bataille. Mais ils reconnurent, par les morts restés en leur pouvoir après le combat, que c'étaient des femmes. Us résolurent, dans un conseil tenu à
ce sujet, de n'en plus tuer aucune, mais de leur envoyer les plus jeunes d'entre eux en aussi grand nombre qulils conjecturaient qu'elles pouvaient être, avec ordre d'asseoir leur camp près de celui des Amazones, de faire les mêmes choses qu'ils leur verraient faire, de ne pas combattre quand elles les attaqueraient, mais de prendre la fuite, et de s'approcher et de camper près d'elles lorsqu'elles cesseraient de les poursuivre. Les Scythes prirent cette résolution, parce qu'ils voulaient avoir des enfants de. ces femmes belliqueuses.
« GXII. Les jeunes gens suivirent ces ordres : les Amazones, ayant reconnu qu'ils n'étaient pas
venus pour leur faire du mal, les laissèrent tranquilles. Cependant les deux camps s'approchaient tous les jours de plus en plus. Les jeunes Scythes n'avaient, comme les Amazones, que leurs armes et leurs chevaux, et vivaient, comme elles, de chasse et de butin.
a CXIIL Vers l'heure de midi, les Amazones s'éloignaient du camp, seules ou deux à deux, pour satisfaire aux besoins de la nature. Les Scythes, s'en étant aperçus, firent la même chose • Un d'entre eux s'approcha d une de ces Amazones isolées, et celle-ci, loin de le repousser, lui accorda ses faveurs. Comme elle ne pouvait lui parler, parce qu'ils ne s'entendaient pas l'un l'autre, elle lui dit par signes de revenir le lendemain au même endroit avec un de ses compa-
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gnons, et qu'elle amènerait aussi une de ses compagnes. Le jeune Scythe, de retour au camp, y raconta son aventure ; et^ le jour suivant, il revint avec un autre Scythe au même endroit, où il trouva r Amazone^ qui l'attendait avec une de ses compagnes.
ce GXIV. Les autres jeunes gens, instruits de cette aventure, apprivoisèrent aussi le reste des Amazones; et, ayant ensuite réuni les deux camps, ils demeurèrent ensemble, et chacun prit pour femme celle dont il avait eu d'abord les faveurs. Ces jeunes gens ne pouvaient apprendre la langue de leurs compagnes; mais les Amazones apprirent celle de leurs maris ; et, lorsqu'ils commencèrent à s'entendre, les Scythes leur parlèrent ainsi : « Nous avons des parents, nous avons des a biens ; menons une autre vie : réunissons-nous « au reste des Scythes, et vivons avec eux. Nous « n'aurons jamais d'autres femmes que vous. »
ce Nous ne pourrions pas, répondirent les Ama- « zones, demeurer avec les femmes de votre « pays. Leurs coutumes ne ressemblent en rien « aux nôtres : nous tirons de Tare, nous lançons « le javelot, nous montons à cheval, et nous n'a- « vons point appris les ouvrages propres à notre « sexe. Vos femmes ne font rien de ce que nous « venons dé dire, et ne s'occupent qu'à des « ouvrages de femmes. Elles ne quittent point « leurs chariots , ne vont point à la chasse, « et même nulle part ailleurs. Nous ne pour-
« rions par conséquent jamais nous accorder « ensemble. Mais si vous voulez nous avoir pour « femmes, et montrer de la justice, allez trouver « vos pères, demandez-leur la partie de leurs • « biens qui vous appartient ; revenez après Tavoir « reçue, et nous vivrons en notre particulier. »
« Les jeunes Scythes, persuadés, firent ce que souhaitaient leurs femmes; et, lorsqu'ils eurent recueilli la portion de leur patrimoine qui leur revenait, ils les rejoignirent. Alors elles leur parlèrent ainsi : « Après vous avoir privés de vos « pères, et après les dégâts que nous avons faits tt sur vos terres, nous en craindrions les suites « s'il nous fallait demeurer dans ce pays ; mais, « puisque vous voulez bien nous prendre pour « femmes, sortons-en tous d'un commun accord, « et allons nous établir au delà du Tanaïs. »
« CXVI. Les jeunes Scythes y consentirent. Ils passèrent le Tanaïs; et, ayant marché trois jours à Test, et autant depuis le Palus-Maeotis vers le nord, il arrivèrent dans le pays qu'ils habitent encore maintenant, et où ils fixèrent leur demeure. De là vient que les femmes des Sauï-omates ont conservé leurs anciennes coutumes : elles montent à cheval, et vont à la chasse, tantôt seules et tantôt avec leurs maris. Elles les accompagnent aussi à la guerre^ et portent les mêmes habits qu'eux.
ce GXVIL Les Sauromates font usage de la langue scythe; mais, depuis leur origine, il ne
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l'ont jamais parlée avec pureté, parce que les Amazones ne la savaient qu'imparfaitement.
Quant au mariage, ils ont réglé qu'une fille ne pourrait se marier qu'elle n'eût tué un ennemi. Aussi y en a-t-il qui, ne pouvant accomplir la loi, meurent de vieillesse sans avoir été mariées (I). » Ce peuple amazone occupe d'ailleurs une grande place chez les poètes et chez les historiens grecs. Nous rencontrons les amazones tout d'abord comme habitant les bords de la rivière Iris, aujourd'hui Jeschil-Irmak(rivière verte), dans le pays appelé Themiskyra près du cap d'Herakleion (aujourd'hui Tscherschembi). Homère leur donne Tépithète de avTiaveipat, semblables aux hommes [Mânnergleich). Elles sont les ennemies séculaires des héros de l 'Asie-Mineure ; nous assistons à leur lutte avec Priam et les Troyens, en Phrygie, au bord de la rivière Saugaros, et avec Bellérophon en Lykie. A Tépoque où Homère composait ses épopées, Themiskyra, au bord de la mer Noire, était connue comme leur seule patrie.
Eschyle et Hérodote font déjà mention des Amazones scythiques; d'autres écrivains postérieurs les placent dans la Lybie occidentale. Il ne faut pas s'étonner si les Grecs et les 'Asiatiques cherchent leur séjour surtout et presque exclusivement dans le nord; mais la position libre, indépendante des femmes choquait les Grecs. La gynai-
(i) Hérodote, traduction Emile Pessonneaux.
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kokratie, qui n'a pas été un fait isolé chez les peuples septentrionaux, était une chose inouïe pour les Grecs et les Asiatiques, ainsi que les usages des peuples du Nord qui permettaient aux femmes d'accompagner leurs maris dans la guerre et de combattre à côté d'eux. Mais l'existence d'un peuple d'Amazones n'est certainement qu'une légende, et Hérodote montre tant de circonspection en le décrivant, qu'il a dû éprouver lui-même des doutes légitimes.
Les Scythes étaient donc de la même origine que les Sauromates : nul ne peut en douter après le récit d'Hérodote. Les explications que Koskinen ajoute à cette démonstration nous paraissent concluantes; ce Ja parenté des Scythes et des Sarmates, dit Koskinen, est prouvée dans Hérodote même; qu'on lise avec attention la fable qu'il raconte sur l'origine de ces derniers. »
Ces deux peuples se sont longtemps fait la guerre ; plus tard ils se sont confondus ; le vaincu a probablement été absorbé par le vainqueur, et le nom de Sarmate a remplacé dans l'histoire celui de Scythe. Pendant deux cents ans ils se montrent sur les bords du Danube pour inquiéter l'empire romain, mais à l'époque des invasions des Huns ils disparaissent. Cependant les Huns sont à peine refoulés, qu'on revoit les Sarmates; on les trouve, en 488, en compagnie des Goths, et quatre-vingts ans plus tard en compagnie des Longobards envahissant l'Italie/ puis leur nom disparaît de
nouveau. Se sont-ils retirés vers l'est? Se sont-ils confondus avec un autre peuple? Koskinen ne partage pas ces opinions. Il fait remarquer qu'en Europe de nouveaux noms apparaissent : Slaves, Slovènes, Scabènes^ Antes, Vendes^ etc. Comme autrefois les Sarmates, ils vont en avant, au bord du Danube, et Koskinen croit qu'à cette époque ils ne sont point venus deTAsie, mais que c'étaient les anciens Sarmates. D'après, Procope (i), les Slaves et les Antes se seraient eux-mêmes appelés jadis Spores ; et ce nom n'est qu'une autre forme produite par interversion des consonnes, du mot Sorbf Serby Sorab, dont la racine est S RB.
Koskinen pense que le S Jî M\tst identique au 5 12 if, et que les auteurs grecs et latins ont formé de cette racine le mot SaRm-ata, de même qu'ils ont 'fait de Kel, Gai, GaL-ata. Le célèbre savant slave SchaflFarik est du même avis.
Ajoutons que, même en admettant dans ses traits [principaux le récit d'Hérodote, il résulte que les Sauromates étaient aussi bien des Scythes que les Romains sont restés Romains après l'enlèvement des Sabines. Donc les Scythes et les Sauromates d'Hérodote n'étaient point de race altaïque.
M. EichhofF, s' appuyant sur des étymologiés de mots scythiques, étymologiés qui se ramènent toutes à une source aryenne, s'exprime de la manière suivante :
(i) Bellum Goth.y 1. III, c. xiv.
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ce A la vue de tant de mots scythiques qui reçoivent en sanscrit une solution précise^ vainement demandée à d'autres langues; à cette division indienne en trois castes, parmi lesquelles paraissent aussi les prêtres, réduits, comme chez les Perses, au rôle de mages ou de devins; à ce culte cosmogonique des éléments, à ce sacrifice volontaire des femmes, à cette tradition si remarquable qui déclare les Scythes le peuple le plus jeune, c'est-à-dire le dernier entré en Europe, et qui fixe leur arrivée au quinzième siècle avant Jésus- Christ, vers Tépoque des conquêtes de Sésostris, qui refiiserait de reconnaître en eux un rameau de la grande famille indo-persanne, détaché violemment de sa souche, comme Tout été les Celtes, les Pelages, les Germains, par un invasion ou une révolte, et puis abandonné à sa nature sauvage ? Qui ne croirait voir les ancêtres- des Scythes descendus de THimalaya indien, dont la traduction latine hietnis-locus se retrouve dans Tesclavon ^imy-loje, envahir les frontières de la Perse, en se mêlant aux tribus de race turque, puis traverser riaxarte, longer la mer Caspienne et s'établir enfin en Europe, à la suite d'autres tribus indiennes? Qui pourrait nier Taffinité^ quoique lointaine, qui les unit aux Slaves de nos jours? On a objecté leur physionomie nationale, leur configuration corporelle, telles qu'elles se trouvent décrites par Hippocrate qui les a observés de ses yeux : corps replet, flancs charnus, cheveux rares, même
taille pour tous ; et Ton a voulu en conclure que les Scythes étaient de race finnoise ou mongole , malgré le soin que met Hérodote à les distinguer des féroces Androphages et des Argippées de TOural, dont les traits leur semblaient si étranges. D'ailleurs la physionomie qu'il leur prête est-elle si différente de celle des Slaves pour qu'on ne puisse les leur assimiler? On a objecté la rudesse de leurs mœurs, fondées cependant sur les croyances indiennes^ altérées, défigurées sans doute par le contact des hordes barbares auxquelles ils se mêlèrent dans leur longue migration. Ces usages cruels, qui excitent avec raison l'éclatante réprobation des Slaves actuels, n'ont-ils pas d'ailleurs prévalu chez tous les peuples primitifs de l'Europe? Et si le véridique historien détaille longuement leurs superstitions, qui ressemblent d'ailleurs à celles des Ttiraces, ancêtres présumés des Grecs, ne les déclare-t-il pas supérieurs à tous les barbares qui les entourent? Ne rend-il pas pleine et sincère justice à leur frugalité, à leur courage, à leur respect pour la foi du serment, et surtout à leur piété filiale, dans ces nobles paroles qu'il prête à Idanthyrse, digne neveu du sage Anacharsis^ en réponse au message insultant de Darius: « Jamais je n'ai fui devant aucun mortel; je poursuis mes courses comme en pleine paix, n'ayant ni villes ni moissons à défendre; mais si tu veux absolument la guerre, viens attaquer les tombeaux de nos pères et tu verras si nous saurons combattre.
Quant à ta souveraineté prétendue, nous n'avons d'autres maîtres que les dieux ! » On connaît l'issue de la lutte; la vaine course de Tarmée persanne des bords du Danube à ceux du Dnieper, et de là jusqu'au Don et au Khoper, pour revenir ensuite par le Don au Dnieper^ au Bug et au Danube, exténuée, aflfamée, décimée, sans avoir rencontré l'ennemi ; puis la marche agressive des Scythes et la fuite honteuse du grand roi. Ainsi, avant Miltiade et les Grecs, les Scythes avaient vaincu Darius.
Aux objections tirées de la figure et des mœurs, on en ajoute une autre plus grave : Torigine incertaine du nom de Scythes, sa disparition au moyen âge et son application actuelle aux Finnois, appelés Tchudes par tous les peuples slaves. Le mot 2)cu6yiç a été interprété, comme on le sait, d'une foule de manières ; on lui a donné le sens d'archer, de nomade, d'hôte des tentes, en s'appuyant sur des analogies plus ou moins vagues. Si nous pouvions admettre que ce nom eût été inventé par ceux qui le portaient, nous trouverions dans l'indien çuddhaSy pur, ou même dans çakatas, fort, une interprétation satisfaisante, mais puisque Hérodote affirme qu'il leur fut donné par les Grecs, nous devons adopter le sens du grec axu^ojjiai, haïr, cx!j6po;,haïssable, qui s'accorde d'ailleurs avec celui de l'esclavon scud ou tcud^ monstre, géant. Faut-il en conclure que les Tchudes finnois sont directement issus des anciens Scythes, comme si
les Français de nos jours avaient pour seuls aïeux les Francs de Germanie ? Oublierait-on d'ailleurs la différence tranchée qu'Hérodote établit entre les Scythes de son temps et les grossières tribus du nord dont ils ne comprenaient pas même la langue ? N'est-il donc pas plus naturel de supposer que les hordes finnoises, soumises à leur puissance, reçurent successivement le nom de Scythes ou Tchudes chez les Grecs et les nations voisines qui les confondirent avec eux, jusqu'à ce qu'une invasion victorieuse rendît Tempire scythique tributaire d'un nouveau peuple, par qui ce nom, devenu un outrage, fut imposé à tous les vaincus? Cette invasion, attestée par Thistoire, fut celle des belliqueux Sauromates^ dans lesquels les Scythes dégénérés finirent par s'absorber et disparaître.
Les Sauromates, au siècle d'Hérodote, campaient à l'est du Tanaïs, des borcjs du Méotide jusqu'à quinze journées de marche, dans un vaste désert privé d'arbres. Us étaient nés, selon la fable, de l'union des Scythes avec des Amazones^ qui, prisonnières sur ' les vaisseaux grecs après la bataille du Thermodon, s'affranchirent en massacrant leurs gardiens, d'où elles reçurent le nom si expressif de OiopiraTa, homicides. Une^ opinion plus grave, rapportée par Diodore de Sicile, en fait une colonie médique, qui, du temps même de rinvasion des Scythes, traversa les gorges du Caucase, tandis qu'une colonie assyrienne fuyait vers la Paphlagonie. Cette origine se reflète dans
leurs mœurs essentiellement vagabondes et guerrières; elle explique aussi leur affinité avec les Scythes, jadis leurs voisins dans les steppes de la haute Asie, et leurs voisins encore sur les côtes du Palus. Les Sauromates d'Hérodote parlaient imparfaitement la langue scythique , ce qui indique une souche commune altérée par une greffe étrangère que nous croyons 'être les Thyssagètes, de race turque, anciens dominateurs de ces déserts, dont les femmes chasseresses ont bien pu donner lieu au mythe poétique des Amazones.
Hérodote dit, en effet, que les Sauromates n'épousent aucune femme qui n'ait tué un ennemi, qu'ils vivent de chasse et de pillage, chevauchant à travers les plaines sans avoir ni villes ni maisons, les yeux fixés sur la Scythie qu'ils devaient un jour conquérir. Nous avons parlé de leurs fleuves : le Tanaïs, l'Oaros, le Lycos (c'est-à-dire le Don, le Khoper, le Volga) , dont les noms ont un sens en indien. Quant à leur dénomination nationale SaupofjLarai OU SapfxaTat, on a interprété la première syllabe par serpent^ par chef^ par désert; mais, bien que cette dernière hypothèse ne soit pas dépourvue de vraisemblance, nous trouvons plus de vraisemblance encore dans le rapprochement de l'indien saras, eau, qui correspond aux mots esclavons syr, liquide, srb, marécage. La seconde syllabe est généralement reconnue pour être l'indo-persan mas ou mat, homme; en latin mas, en esclavon muj ou maj. Ainsi le
nom de Sarmates, équivalent à l'indien sara-maSy à l'esclavon syri-maj, signifierait les hommes maritimes ou riverains du Méotide et de la mer Caspienne, comme celui des Kt[A[A£ptot, leurs prédécesseurs s'expliquerait par Tindien sam-miras, Tesclavon so-more, le tudesque ki-mari^ le celtique cyn-mor, le latin co-marinus y près de la mer. Fidèles alliés des Scythes dans la guerre contre Darius, où ils ont pour chef Scopasis , ils ne jouent qu'un rôle secondaire dans Hérodote et les écrivains postérieurs, jusqu'au commencement de Tère chrétienne où la Scythie devient Sarmatie.
C est donc dans les Scythes et les Sarmates que nous reconnaissons les anciens conquérants du territoire occupé maintenant par les Venèdes et par les Slaves, et que nous croyons retrouver en partie les éléments de leur nationalité. Mais ce serait la borner étrangement et l'enfermer dans de mesquines limites, que de croire que ces deux seules nations, malgré l'extension de leur puissance, aient formé la souche unique d'une famille de soixante millions d'hommes. Ce serait aussi supposer à cette famille une apparition trop récente en Europe, où elle a dû suivre de si près les Celtes, les Germains, les Thraces, où nous la trouvons si largement et si solidement établie^ que de lui donner pour première avant-garde les Sarmates ou même les anciens Scythes. Hérodote, notre guide fidèle, nous prête encore ici son appui.
puisque à côté de ces hordes guerrières qui chassèrent les Cimmériens maritimes, il nous montre d'autres peuples établis vers le centre, entre les Scythes auxquels ils ressemblent^ sans toutefois se confondre avec eux, et les barbares du Nord dont ils diffèrent par leur configuration et par leur langue, ainsi que par des habitudes régulières qui dénotent une longue possession. Il nous montre les tribus sédentaires des Budines^ des Neures^ des Agathyrses, exploitant le pays qu'elles occupent comme leur légitiqie héritage. Non-seulement nous croyons que ces peuples, que nous allons passer en revue, appartiennent tous à la famille slavonne, mais nous adoptons volontiers Topinion qui voit en eux les Slaves primitifs.
D'ailleurs nous retrouvons entre les peuples dont Hérodote nous dépeint les mœurs plusieurs tribus dont l'origine altaïque est manifeste.
Les Agathyrses, qui du temps d'Hérodote avaient occupé la Transylvanie d'aujourd'hui, étaient, d'après Vivien de Saint-Martin [Nouvelles Annales de voyage)^ des Khazares, et Koskinen se range de cet avis. Les Androphages et les Melanchlaenes seraient, d'après Schaffârik^ d'origine finnoise, car le nom des premiers est identique avec celui des Samoyèdes d'aujourd'hui, et le nom de ces derniers se décompose facilement. Sam signifie homme, Qijed manger; ce rapprochement n'est qu'une mauvaise plaisanterie; la terminaison lain du nom des derniers paraît un suffixe finnois an;
on dit par exemple Suômalaineriy Savolaineriy etc. Kruse a mis toute son érudition au service de la même cause pour prouver que les Esthoniens d'aujourd'hui étaient les descendants des Melanchlaenes. Koskinen ne partage pas entièrement cette manière de voir.
Quant aux Budins, Vivien de Saint-Martin en fait des Votes, peuple d'origine finnoise qui existe encore maintenant. Mannert en fait des Germains et Schaflfarik des Slaves; chacun de ces savants pourrait être dans le vrai, mais nous pensons avec Koskinen que c'étaient des Slaves,
Quant aux Thyssagètes, Jyrques, Argippéens, Issédons, Massagètes et Arimaspes, leur origine est bien incertaine, à l'exception des Massagètes, où les conclusions de M. Eichhoff nous paraissent excellentes. Mais nous sommes obligé de protester hautement quand M. Eichhoff dit :
«Enfin, dans le Nord, végète la race finnoise, qui couvrait autrefois la moitié de l'Europe, hommes abrutis y nations déshéritées, parmi lesquelles les cruels Androphages rappellent les Erses du moyen âge, tandis que les noirs Mélanchlaenes représentent mieux les Esthoniens actuels, qui, vêtus de noir, font paître leurs brebis noires dans les steppes septentrionales de la Russie. L'existence léthargique des Hyperboréens se retrouve de nos jours dans les Lapons, pendant que les Issédons et les Arimaspes, cachés dans leurs sombres cavernes, reproduisent le même type
sous la forme fabuleuse des nains des légendes Scandinaves, et que, pour dernier traita les Argippées, au front chauve, au nez épaté, au langage discordant et étrange, nous montrent la race jaune des Mongols, campée, dès cette époque, au pied des monts Ourâls. »
D'abord les Finnois d'Hérodote ne peuvent et ne doivent pas être confondus avec les Finnois d'aujourd'hui ; mais toutes ces épithètes peuvent bien s'appliquer aux Fenni et aux Esthi de Tacite et aux Finnoi de Ptolémée, (les Finns des sagas islandais), nullement aux Esthoniens et aux Finlandais d'aujourd'hui, peuple dont l'antiquité a trouvé un si éloquent interprète dans le poëme du Kalévala^ et digne frère des Biarmiens d'Other. Koskinen réfute victorieusement toutes les objections, et prouve que les Finnois et même les Esthoniens n'ont pas été les aborigènes de leur séjour actuel. Ils ont été précédés par les Slaves , et il y a des traces manifestes dans ces pays d'une première occupation par des peuples ougriens, frères des Ostiaks et des Vogouls, les Jotuns des sagas Scandinaves, les Hûdets de la tradition finlandaise. Il n'y a pas de doute que c'étaient des peuples altaïques, mais non pas les Altaïques d'aujourd'hui.
Quant aux SakakSy il est certain, d'après Koskinen, que les Perses donnèrent ce nom à tous les peuples du Nord. Il est possible que c'était le nom des Altaïques de la Médie, et leurs races
congénères au nord de l'Oxus étaient des Sakaks sous la domination persanne, [mais les Skolots au bord du Pont-Euxin^ ainsi que les Scythes d'Hérodote, ne doivent pas être confondus avec eux.
Quant aux Basternes qui apparurent pour la première fois en 178 avant Jésus-Christ, Koskinen les compte au nombre des Germains; il place les Roxolans au nombre des Sarmates. Les Aorses, dont on veut faire des Erses, branche du peuple mordvine,et les Siraks, que l'on voudrait assimiler aux Zyréniens et les Alains, seraient, d'après lui, des peuples iraniens. La seule chose positive est que les Scythes d'Hérodote ne sont pas de la branche altaïque, tandis que les Jirques, les Sakaks et les Aorses en font partie avec plus ou moins de vraisemblance.
Il n'y a pas de doute non plus aujourd'hui que beaucoup de ces peuples nommés par Hérodote étaient de la race hyperboréenne, race que Fr. MûUer nous décrit dans son savant ouvrage. Les Hyperboréens, composés aujourd'hui de quelques tribus habitant sur les bords de la mer Arctique, s'étendaient autrefois jusqu'au cœur de l'Asie et de l'Europe (i).
(i) Fred. Muller. Allgemeine Ethnographie,