SUR LE BERCEAU DU PEUPLE MAGYAR ( I
Après les recherches infructueuses de savants comme Jerney, Csoma de Kôrôs et Vâmbéry, il semble téméraire de vouloir aborder un problème qui a paru insoluble à tant d'esprits éminents. Il est certain que tout ce que nous pourrons avancer à l'appui de notre opinion est plus ou moins hypothétique, mais nous espérons qu'on voudra bien qualifier de vraisemblable le résultat auquel nous sommes arrivé : l'ethnographie et la philologie sont les deux bases de notre raisonnement.
Notre savant compatriote Csoma de Kôrôs espérait trouver le berceau de notre race sur le point le plus élevé du grand plateau asiatique, dans l'antique pays du Thibet. Après avoir affronté mille dangers, après avoir surmonté mille obstacles^ il fit un séjour de onze années dans un couvent de ce pays (Zimskar). De ce magnifique voyage il rapporta une connaissance réelle de cette terre mystérieuse et un ensemble de ren-
(i) Monsieur Edouard Sayous compte publier, l'hiver prochain, un premier volume in-8 sur les Arpâds; cet infatigable chercheur a accumulé depuis des années d'innombrables matériaux.
seignements vraiment remarquables, mais pas la moindre indication sur la première patrie du peuple magyar.
Un autre chercheur infatigable > Jerney , se flatta d'avoir découvert en Perse les traces de cette nation ; et, se fondant sur le grand nombre de mots perses que contient Tidiome magyar, il crut voir dans notre peuple les descendants des vaillants Parthes, qui ont eu en effet des rapports soutenus et fréquents avec Fempire limitrophe des Perses. L'étude qu'il a publiée à ce sujet est remplie de faits extrêmement curieux; mais son raisonnement, quelque ingénieux qu'il soit, pèche par la base même (i).
Quant au célèbre voyageur M. Vâmbéry, il pénétra dans le Turkestari qu'on avait à tort appelé jusqu'à ce jour le Touran, et chercha dans ce pays, presque inconnu, les traces du peuple hongrois. Nul homme ne fut plus apte à cette tâche que M. Vambéry. Ce savant joint à une vaste et profonde érudition un courage vraiment admirable, une ténacité que rien ne peut rebuter, et de plus un esprit éminemment observateur. Ses nombreuses publications portent l'empreinte de ces précieuses qualités ; mais il ne fut pas plus heureux que ses devanciers (2) . Le Koudatkou-Bilik, mo-
(i) Jerney Jànos keleti uta!(âsa a Magyar ok ôshelyeinek kinyomos[àsa végett. 1844 es 1845. Pesten, i85i.
(2) Uigurishe Sprachmonumente und dos Kundatku Biliky von Herman Vambéry. Leipzig, Brockaus; Insbruck, Wagner. 1870.
nument ouïgour qu'il vient de faire connaître au public savant, ajoutera certainement à sa renommée si justement acquise.
Quant à nous, nous pensons que les Magyars ont eu la même patrie que les Vogoules et les Ostiaks, leurs frères, c est- à-dire l'ancienne Yougrie, au delà de TOural, entre cette chaîne de montagne et Tlrtiche.
Les savants les plus compétents en cette ma* tière, entre autres Castrén, ont constaté la proche parenté qui existait entre les langues vogoules et ostiaKs et le magyar. Nous -même nous avons consacré des études sérieuses à ce sujet, et nous avons trouvé que Tostiak et le vogoul pouvaient être considérés comme un anneau de transition entre Tidiome magyar et Tantique langue finnoise-suomienne. Nous avons inséré dans le courant de cette publication le résultat de nos recherches, et nous considérons la parenté intime de ces langues comme bien établie. C'est là le côté philologique de la question, et ce n'en est pas le moins important.
Par l'ethnographie, la preuve est plus difficile à établir, mais elle ne nous paraît pas moins irrécusable* Suivons la marche du peuple magyar depuis la Pannonie jusqu'à l'Oural, où il a sans doute séjourné à une certaine époque. Les Hongrois blancs de Nestor, les Dôntô-Magyars occupèrent les versants boisés de cette chaîne de montagne, le pays Baskardia, et furent alors les
proches voisins des Vogoules et des Ostiaks. Ontils , avant de se fixer en Europe dans les environs des monts Ourals, cohabité avec ces deux peuples? Tout porte à le croire^ d'autant plus que ces peuples s'étendent jusqu'en Europe et occupent en partie les versants orientaux des monts Ourals. Une autre preuve que le peuple magyar a habité autrefois la Yougrie est la suivante : tous les savants ont été frappés du grand nombre de mots perses que renferme la langue magyare; les uns ont vu dans ce fait une conséquence de la domination turque, qui s'est fait longtemps sentir en Hongrie ; les autres ont cru que les Magyars ont habité à une certaine époque sinon la Perse, du moins le pays des Parthes. La dernière de ces opinions est des plus chimériques, et la première n'est guère plus soutenable, si nous considérons qu'au nombre de ces mots magyars empruntés au persan il y en a de première nécessité, tels que des noms de métaux, des noms de nombre, etc . (i),
(i) Voici quelques mots empruntés à des langues iraniennes :
csal, !{end cad. a tuz, ^. âtars, pehlvi atesh,
tolvai (tâvai), f . tavi. harcz, sf, harec, lancer avec une
hâboru, ^. hamarana. fronde,
farkas, f. vehrkas. kis, kicsiny,^. kaçu, pehl. kes.
magos, f. magus. kokos,ji?. karkâs.
bocsâs, f. bakhsh. Ôkôr, turc Ôkutz, ^. ukhshan.
szer (etni), turc sev (mek^ ^, zush, tehén, if. daiênu,/emelle d'ani-
zewish, arm,sirel. maux.
oroszlâny, turc arslan, :j'. arshan, ostor, s[. astra.
fort, héros, kén, p, kîn, peine, punition,
nem (es), ijr. nmâna, maisons/a- hus, /?. gusht.
mille, kard, /7. kârd.
Pourtant cette circonstance est facile à expliquer. Après avoir constaté, avec M. Joseph Halévy et le professeur de Sachau, que le pays appelé à tort par quelques géographes le Touran (leTourkestan) a été habité en premier lieu par une race iranienne, qui s'étendait au nord-est jusqu'en Ferghâna et qui par conséquent était limitrophe des peuples de la Yougrie, nous ne serons pas surpris que les magyars, habitant à cette époque la Yougrie , aient introduit un grand nombre de mots perses dans leur langue et aient même possédé les premiers éléments d'une civilisation naissante. Car un peuple complètement barbare, comme les auteurs byzantins nous décrivent les Magyars,, n'aurait jamais pu s'établir en Dacie et en Pannonie d une manière aussi rationnelle que les Magyars. Quant aux Ostiaks, les mots perses dans leur langue sont presque nuls ou disparaissent sous la forme ostiak; cela prouve seulement que les Magyars se trouvaient enclavés entre les Iraniens de Ferghâne et entre les Ostiaks de la Yongrie, comme le type du peuple vogoul se rapprochant du mongol démontre que ce peuple séparait les Ostiaks des peuplades de la Haute-Asie et qu'il fut altéré par
isten = yezdan. kutya = afghan, koti.
sâtor = caturanga jég = jak.
betyâr = patyar. arany = zeranya , or,
vâr = var. ezîist =erezata(eruzd),ar^tfwf.
bâtor = bahadour. szâz = sad, cent.
kôpÔnyeg = kapinak. ezer = hesard, mille.
une longue cohabitation avec les races mongoliques. L'opinion ingénieuse de M. Joseph Halévy ne complète pas seulementles recherches du savant professeur de Vienne, mais s'accorde avec les données de Castrén, Klaproth et Lehrberg sur la Yougrie, Ce sont là des preuves qui nous paraissent sérieuses et qui se passent facilement de commentaires. Cette cohabitation avec les Iraniens de Ferghâna expliquerait aussi la beauté du type magyar comparé à celui de ses frères les Ostiaks et les Vogouls. Personne ne pourra con-. tester d une façon absolue la possibilité d'un mélange. La séparation entre les Magyars et les Ostiaks s'est faite de bonne heure : la langue le prouve; et le peuple magyar, bientôt, en commerce assidu avec les Khazares, comme Nestor et les auteurs byzantins l'indiquent, cessa ses relations avec les Vogoules et les Ostiaks depuis le commencement de notre ère. En compagnie des Khazars, ils envahirent Tempire perse à différentes reprises, et, à une cenaine époque, une partie de la race magyare, séparée en deux à la suite d'une guerre désastreuse, se retira du côté de la Perse.
Ces Magyars, les fondateurs de la ville de Madjar, eurent des rapports suivis avec leurs frères dans le Lébedia et dans l'Atel-Kousou (i). A ce propos, on nous permettra une observation
(i) Horvath Mihâljr, Magyarors^âg Tôrténelme, Pesten^ Hecketiâst, 1860;
qui de prime abord paraît étrangère à notre sujet. Les auteurs byzantins, très -peu consciencieux chaque fois qu'il s'agit de décrire les peuples barbares qui envahirent l'Europe orientale à cette époque, confondent constamment les Magyars tantôt avec les Turks, tantôt avec les Huns. La description qu'ils nous font de ces peuples porte le cachet de Pexagération. Les Magyars et les Huns sont pour eux absolument les mêmes pour les mœurs et le type. L'armée hongroise qui en 88g envahit la Pannonie, était certainement remplie d'éléments hétérogènes et divers, mélangée de Huns, d'Avares, de Khazars, de Koumans, de Petchénègues, de Sabirs et de Bulgares; et cette grande confusion de races atténue les assertions byzantines ( i ). Quant au noyau de cette armée, les Dôntô - Magyars, c'était, nous en avons l'intime conviction, les Hongrois blancs de Nestor, c'est-à-dire un peuple aux cheveux châtains, une grande et belle race comme les Ousouns des traditions chinoises et les Suomis de nos jours, et non pas des hommes petits, bruns, à pommettes saillantes et aux yeux bridés. Celui qui connaît la noblesse hongroise et les peuples montagnards de la Haute-Hongrie et de la Transylvanie, partagera certainement notre manière de voir. C'est là encore une preuve de la cohabitation des Magyars avec les Iraniens
(i) Constantin Porph, Deadminist, imp.
de Ferghâna. Mais revenons au cœur de la question.
Les Hongrois habitèrent donc à une certaine époque le pays appelé Yougrie, nom dont Torigine est assez facile à retrouver. Les peuples Ostiaks et Vogoules ont habité de tout temps à côté des populations turques faisant partie de la puissante race des Ouïgoures^ d'où leur vint le nom d' Yougours ou Ougoures. Beaucoup de savants les ont même constamment confondus, ce qui fait que Csoma de Kôrôs chercha le berceau de notre race dans le Thibet, où une partie des Ouïgoures auraient jadis habité. Aujourd'hui que la grande différence qui existe entre les races ougriennes et les peuples d origine turco-tartare est bien établie, une pareille méprise n'est plus possible.
Quant au pays appelé Yougrie, deux questions se présentent de prime abord à notre esprit. Ce pays a-t-il existé historiquement parlant, et s'il a existé, où était-il situé? Nous essaierons de répondre à ces deux questions, et cette fois-ci personne ne nous reprochera de nous écarter du terrain historique.
Aucun doute n'est possible sur l'existence de ce pays. Son nom est mentionné dans le titre impérial de la Russie, et dans les .annales russes on trouve assez souvent le nom du pays Yougra ou Ougra, qu'on écrit aussi Yougoria. Ce pays était célèbre par les pelleteries qu'il fournissait tant à TEurope qu'aux contrées les plus éloignées de l'Asie.
Quant à sa position, plusieurs savants en ont parlé, mais aucun d'eux ne T avait retrouvé exactement. Tatichtchew et Boltin ont cru retrouver cette contrée sur les bords du Youg, Mtiller et Fischer le placent sur la côte de la mer Glaciale, entre les fleuves Petchora et la partie septentrionale des monts Ourals. Schlœtzer a adopté cette dernière opinion, et Georgi plaçait le pays de Yougra sur les rivages de la mer entre rOural et le fleuve Obi.
Toutes ces opinions sont contraires au sens des passages des annales russes, sur la Yougrie.
C'est d'après Tautorité de ces mêmes annales que Lehrberg a démontré que ce pays était situé entre le 56"* et le 67^ de latitude boréale, à Torient des monts Ourals, et qu'il s'étendait au delà de rObi, jusqu'au Ayan, affluent de la rive droite de ce fleuve et qui s'y jette au-dessus de Sourgout. Il comprenait donc les contrées situées sur les rivières Tawda^Toura et Tchioussowayaet sur Tlrtyche inférieur ; au sud, il était limitrophe avec les peuplades turques, et au nord avec les Samoyèdes. Ses habitants étaient les Vogoules et les Ostiaks de nos jours. Voilà la véritable situation de cette célèbre Yougrie, qui, suivant d'anciennes traditions très-curieuses, et suivant l'opinion de Lehrberg et de Klaproth, était la patrie des Hongrois et peut être aussi celle des Avares, qui ont fait trembler l'Europe plongée dans la barbarie.
Pour arriver à ces résultats, Lehrberg a remonté
de siècle en siècle^ en passant du connu au moins connu , marche qu'on ne peut que trop recommander, dit Klaproth, à tous ceux qui s'occupent de recherches semblables . .
Nestor, qui écrivit vers Tan i loo de notre ère, nous donne la première notion du pays de Yougra qui se trouve dans les annales russes.
En 1187 les habitants de Yougra, Petchora et Savolostchnié tuèrent cent receveurs de la republique de Nowgorod, ce qui démontre qu'ils étaient alors tributaires de cette république.
En II 93 les Nowgorodiens envoyèrent une armée pour reconquérir la Yougrie. Arrivés dans ce pays, ils y prirent une ville forte et en assiégèrent une autre pendant cinq semaines; alors les assiégés leur firent dire :
« Nous ramassons de Targent, des martres zibelines et d'autres choses précieuses; ne détruisez pas vos serviteurs et avec eux le tribut. »
En 1264, 1270, i3o6 et i326 Yougra se trouve citée comme province soumise à la république de Nowgorod.
Une chronique, qui passe pour avoir été écrite à Oustyong, raconte que le grand-duc Iwan Wassiliewitche envoya, en 1483, une armée contre Assyk, prince des Vogoules, et contre Yougra située sur le grand fleuve Obi. Dans cette chronique qui parle également de Sibir, ville détruite et située dans le voisinage de Tobolsk actuel, on parle encore d*une autre expédition que ce même
grand-duc aurait envoyée contre les Yougriens en 1499. Trente-huit villes fortifiées et cinquantehuit princes yougriens tombèrent entre leurs mains pendant cette expédition. En examinant attentivement sur une carte Titinéraire suivi par ces différents corps d'armée russes pour arriver dans le pays de Yougrie, on ne peut avoir aucun doute sur sa véritable situation géographique, qui est en réalité celle que Lehrberg a trouvée^ et que nous avons indiquée plus haut.
Ce pays est donc situé sur les deux rives de rObi jusqu'à son embouchure, où il forme un vaste estuaire. Les habitants du pays étaient et sont les mêmes peuples que nous connaissons sous le nom des Vogoules et des Ostiaks de TObi, qui se nomment eux-mêmes As-yakh ou peuple de TObi. Ces 'deux nations n'en font réellement qu'une; elles parlent des dialectes d'une même langue, qui appartient aux idiomes ou grès ou ougriens.
Klaproth a prouvé, dans son Mémoire sur les Ouïgours, combien il était contraire à toute vérité de confondre les Yougriens de la Sibérie avec les Ouïgours de Tintérieur de F Asie. Klaproth proposa aussi de rendre au pays de Yougra son ancien nom, et de l'appeler la Yougrie ou Ougrie. Ce même savant dit qu'il croit très-utile de conserver les anciennes dénominations des pays et des peuples. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que nous partageons entièrement sa manière de voir. Il sera peut-être intéressant de consulter
quelques autres sources historiques sur cette partie de la Sibérie, sources qui nous fourniront des renseignements non moins précieux.
Voilà un passage que nous trouvons daiis Aboulghazi-Bahadour-khân, nous en donnons la traduction de Klaproth :
a L'Ouïgours-Mouran est le plus grand fleuve qui se trouve dans la partie méridionale du pays des Kirghiz; beaucoup de rivières s'y joignent et le grossissent. Ensuite il se jette dans la mer àmère (adji-tinghiz). Sur les bords de cette mer est située une grande ville et beaucoup de villages. Les habitants changent souvent de demeure ; ils possèdent de nombreux troupeaux, et une quantité considérable de chevaux. Un cheval de trois ans chez eux ressemble à nos poulains. Tous sont pommelés, et il n'y a pas de chevaux d'une autre couleur. Le nom de la ville est Alak- Asin; dans son voisinage^ il y a des mines d'argent. Chez ce peuple toutes les marmites et les jattes sont d'argent. Les Ouzbeks connaissent un peuple dont les chevaux sont pommelés, et qui a des vases d'or; mais ils ne savent pas comment on nomme le peuple. »
Voilà les observations judicieuses que Klapfoth ajoute à ce passage :
« Si l'on veut se donner la peine de comparer* cette traduction avec l'histoire généalogique des Tartares, on verra que dans ce dernier ouvrage ce passage est totalement défiguré. Pour TOuigour-
Mouran, il n'est pas difficile d y reconnaître le Ienisseï^ sur les bords duquel étaient les anciennes habitations des Kirghiz; la mer amère dans aucun cas ne peut être Tocéan Glacial ; mais je crois que , il y a peu de siècles , la steppe de Baraba et toutes les contrées entre Tobolsk, Issetsk, Jelezinskaïa , Tchaouskaïa et Narym, étaient encore plus marécageuses qu'elles ne le sont à présent, et formaient une vaste mer peu profonde, dont les lacs salés Tchobakly, Tchasy, Abychkan, Inder, Karnejonk, Topolnoi et tant d'autres qui se trouvent entre TObi et Tlrtyche, sont des restes, de même que le grand marais appelé Tourtam, qui donne naissance aux rivières Ou, Chichtoman^ Ouï, Tara, et Wassiougan.
L'inspection des lieux convaincra les naturalistes de cette vérité, et servira à éclaircir plusieurs points douteux de lancienne géographie de l'Asie septentrionale, conservée par les historiens chinois. »
L'opinion de Klaproth sur l'existence d'une mer dans ces contrées a depuis été confirmée par des géographes compétents. Quant au luxe qui régnait parmi ces populations, luxe qui tirait son origine des mines d'or et d'argent inépuisables que renfermaient les monts Altaï, nous n'avons qu'à consulter le récit du voyage de Zémarque que l'empereur Justinien avait envoyé en 569 auprès du grand-khan des Thoukhiou, Dizaboul, et qui trouva ce prince entouré d'objets précieux
d'or et d'argent., Aboulghazi ne veut parler daiis ce passage que des populations turques de la Sibérie méridionale et non pas des Yougriens. Un passage de Ma-tuon-lin (vu* siècle de notre ère) nous prouve que les Chinois ont eu connaissance de cette partie de la Sibérie; de plus il nous fait voir que Ma-tuon-lin, quoique parlant en apparence du même peuple qu'Aboulghazi, veut désigner les Yougriens; car il décrit leur manière de vivre et leurs mœurs d'une manière frappante. Voilà le passage de cet auteur selon Deguignes père :
(c Le pays des chevaux pommelés est près de la mer septentrionale, et éloigné de la capitale de quatorze mille ly. Pour y arriver, on traverse les cinq grandes hordes des Thoukhiou. Il y avait trente mille hommes et trois cent mille chevaux. Dans cette contrée les princes, les poids et la manière de gouverner ne difiéraient en rien de ceux des Thoukhiou. Les habitants avaient des arcs, des flèches, des sabres et de longues piques. Les voisins s'y regardaient mutuellement avec inquiétude, et se battaient souvent. Pour aller de Torient à l'occident de ce pays, il fallait un mois de chemin, et du sud au nord cinquante jours. Tous les hivers, il y tombe de la neige ; mais les arbres ne perdent pas leurs feuilles, car bientôt la neige les couvre à une ou deux coudées de hauteur, jusqu'à ce que le temps chaud la fasse fondre et découler dans les ravins. On se sert dans ce pays d'hommes
au lieu de chevaux pour y conduire la charrue, et Ton y sème les cinq espèces de grains. Les habitants aiment la pêche et la chassé, et ils prennent des poissons, des cerfs, des castors, des martres zibelines et d autres animaux. Us en mangent la chair et se font des habits avec les peaux. Ils ont peu de vases en fer, mais des pots en terre cuite; et ils font des bateaux avec des écorces d'arbres. Ils suivent avec leurs troupeaux les rivières et les prairies. Leurs habitations sont faites avec des arbres posés les uns sur les autres, comme on fait les clôtures des ponts. Le toit est couvert d'écorces de bouleau. La terre, le bois, Therbe ou la paille leur servent de tapis, et lendroit où ils dorment est couvert de foin. D'autres n'ont pas de demeure fixe. Leurs chevaux sont pommelés; c'est de là que leur vient le nom chinois (Po-ma) . Ils se servent du lait des juments. Ils font engraisser les chevaux qui ont la crinière noire pour les manger. Ils sont souvent en guerre avec les Kie-Kou, auxquels ils ressemblent pour la figure ; mais les langues de ces deux peuples sont différentes. Sous la dynastie chinoise des Thang, dans les années young-hoï (de 65o à 655 de J.-C), ils envoyèrent une ambassade et des présents pour féliciter Tempereur de son avènement au trône ; les Thou-Kiou nomment un cheval pommelé a/^ ; c'est pourquoi on appelle aussi ce pays le royaume des Ala. »
Ce passage intéressant de Ma-Tuon-Lin nous peint tout à fait les mœurs et les usages des habir
tants actuels de la Sibérie. Chez les Ostiaks, les Vogouls^ les Samoyèdes et autres peuplades, les habitations sont encore faites de la même manière, et Técorce du bouleau joue le plus grand rôle dans la fabrication de leurs ustensiles^ de même que le bois madré du même arbre. « Il paraît, dit Klaproth, que la horde des chevaux pommelés était une tribu ostiake ou samoyède qui, avant la dispersion des peuplades turques par Tchinghizkhan, habitait dans le sud de la Sibérie, d'où elle ne fut chassée que par ces peuplades^ les mêmes qui occupent à présent les contrées de Tobolsk, Tara et Tomsk. »
L'existence du pays de Yougrie étant prouvée^ sa situation géographique étant établie, pourquoi les Hongrois n'auraient-ils pas cohabité dans ces contrées avec leurs frères les Ostiaks et les vogoules ? La philologie n'est-elle donc pas une alliée assez puissante pour dissiper les doutes à ce sujet ? Nous le pensons, et nous renvoyons nos contradicteurs au chapitre qui traite la question philologique. La présence des Dôntô-Magyars, Hongrois blancs sur les versants occidentaux des monts Ourals, s'explique donc aisément et n'a pas lieu de nous surprendre. Quelques révolutions intestines du grand empire turc des Hioung-nou les aura chassés de la Yougrie où ils menèrent une vie nomade et pastorale (i), et les aura forcés de se re-
(i) Même dans les noms de nombre indéfini magyars on retrouve la preuve que le peuple hongrois était autrefois un peuple
tirer dans les vallées élevées des monts Ourals. Là dans ce pays si facile à défendre^ en Baskardia et en Dôntô Mogeria d'après les historiens magyars (i), les aïeux de notre peuple eurent le temps de se constituer solidement ; « ils se préparèrent, comme le dit si bien un de nos poètes, à conquérir leur patrimoine, laPannonie. » Là ils se trouvèrent bientôt en contact avec les races altaïques qui occupaient à cette époque la plus grande partie de la Russie européenne. Les Bulgares d'abord, les Khazars ensuite, qui n'étaient pas des Turcs orientaux, comme disent les auteurs byzantins, mais qui étaient de race altaïque. Les Hongrois, d'abord vassaux des Bulgares, partagèrent après la grande invasion des Avares le sort de leurs vainqueurs, et devinrent les alliés des Khazars, dans le pays appelé Lebedia entre le Don et le Dnieper, au nord de la Méotide. Quand le puissant empire des Khazars fut renversé par les Petchénégues et les Quzes, les Hongrois se retirèrent devant ces nouveaux agresseurs et conquirent sous les ordres d'Almos le pays appelé Atel-Kousou (884) (2), une partie de la Moldavie et de l'Ukraine d^'aujourd'hui. Là
pasteur* Mindnyàjan signifie tous ensemble (de mind et de nyàj^ tout le troupeau ; avec des suffixes possessifs, mindnydj'Unk, nous tous (mot'à-mot tout notre troupeau) ; mindnyàj-atok, eux tous (mot'à-mot tout notre troupeau), et mindnyàj-ok^ eux tous (rwo/à'tnot tous leurs troupeaux), etc.
(i) Thurocs[i Chron. II. HorvathMihàly^ Magyarors^àg Tôr-^ ténelme.
(2) De rébus gestis Hungarorum .
ils firent des guerres heureuses à leurs voisins et acquirent une telle réputation que Tempereur byzantin « Léon le Sage » les appela à son aide contre les Bulgares qui inquiétaient son empire „ Sous les ordres de leur fameux général Arpâd, les Hongrois défirent le prince bulgare Siméon dans une bataille sanglante. La réputation de leur bravoure s'accrut de plus en plus, et une occasion se présenta aux Magyars de faire une campagne dans les pays slaves du nord-ouest. Les Magyars équipèrent une nombreuse armée et envahirent des pays lointains. Les Bulgares n'avaient pas oublié leurs défaites ; heureux de se venger^ ils profitèrent de l'occasion pour attaquer le territoire occupé par les Hongrois, incapables de se défendre. Ils s'unirent aux Petchénégues, envahirent Atel-Kousou, dévastèrent le pays et s'emparèrent de la plus grande partie. Là petite armée hongroise battue se réfugia au delà des montagnes qui bornent la Transylvanie à l'est, dans la contrée qu'habitent encore leurs descendants, les Sicules (Széklers) . A la nouvelle de ces désastres, les armées d'Arpâd revinrent rapidement et essayèrenfde reconquérir leur pays. Après avoir perdu plusieurs batailles, ils durent abandonner ce projet, et résolurent de se fixer en Dacie et en Pannonie, pays de la fertilité desquels ils avaient entendu parler dans leur dernière campagne. Les Hongrois formaient alors . sept tribus indépendantes, qui, après s'être unies par un serment solennel, choisirent pour chef
Arpâd, le fils d'Almos. Les sept tribus étaient composées de quarante mille familles, et on comptait deux cent cinquante mille hommes capables de porter les armes. On évaluait toute la population à un million dlndividus. Chemin faisant, leur nombre augmenta; car, pénétrant dans les environs de Kiew, ils vainquirent une race congénère, les Koumans ou Polovtses, qui s'allièrent avec eux après avoir prêté un . serment de fidélité à Arpâd. Ensuite Arpâd franchit les Carpathes et se fixa avec son peuple dans la Hongrie d'aujourd'hui (889). Ce prince entreprit alors la conquête et la colonisation de la Hongrie. Ce pays était habité à cette époque par des races différentes des Slaves , des Valaques , des Bulgares , des Allemands et des Italiens, tribus qui avaient toutes leurs princes. Dans l'espace de cinq ans, Arpâd réussit à vaincre toutes ces populations et à s'emparer définitivement du pays. Les destinées suivantes des Hongrois sont trop connues : elles appartiennent à rhistoire. Au sujet de leur antiquité nous nous permettrons de signaler une intéressante hypothèse , défendue par Klaproth, Neumann et Castrén. Sur les versants méridionaux des monts Ourals, nous rencontrons un peuple d'origine turco-tartare, appelé Baschkirs. Les anciens voyageurs, tels que Ruysbroëck et Plan-Carpin, appellent ce peuple Baschart ou Pascatir^ et ils ajoutent expressément que leur langue était la même que celle des Hon-
grois. C'est pour cela que le pays des Baschkirs fut appelé par ces voyageurs la grande Hongrie. Fischer suppose que le nom que les Hongrois se donnent eux-mêmes, Madshar, s'est formé de Baschar t ou Baschkir. Il est en effet très -probable, ajoute Castrén, que les Baschkirs sont les descendants des Hongrois, et cette hypothèse est encore confirmée par la circonstance que les autres races congénères des Hongrois, les Ougriens, occupent le même pays. Peut-être les Meschtscherjàk, qui habitent également les monts Ourals, sont-ils aussi d'origine hongroise.
Il est certain que les Magyars firent avec les Khazars, vers le milieu du n** siècle, des guerres sanglantes aux Perses ; les Khazars connaissaient le chemin, car, d'après Moïse de IChorène, ils avaient déjà fait irruption en Arménie entre 178 et 198 de notre ère. C'est en quittant les vallées des monts Ourals, en habitant quelque temps les bords du moyen Volga, que les Magyars se rapprochèrent du Caucase, et fifent des guerres fréquentes aux Hongrois noirs de Nestor, c'est-à-dire aux Petchénégues. Leur séjour dans ces contrées est prouvé par l'existence des ruines d'une antique cité appelée Madjar, située sur le Kouma près de l'embouchure de la Biruma. C'était probablement cette partie du peuple magyar séparé du tronc principal de la nation après une guerre désastreuse contre les Petchénégues, qui construisit la cité de Madjar^ et qui se retira plus tard
en Perse, d'où elle entretint des rapports fréquents avec le reste de la nation.
Cette marche du peuple magyar, démontrée par rhistoire, Tethnographie et la philologie, nous paraît naturelle, conforme à la vérité, je dirai même tout indiquée ; et Ton n'a pas besoin de chercher dans le Thibet, en Perse ou aux environs des monts Bolor, le berceau de notre race. Le jour, où Ton connaîtra d'une façon précise l'histoire de la Sibérie orientale, où Ton aura comparé tout ce que les auteurs byzantins, turcs et arabes ont écrit sur ces pays intéressants,le jour où Ton se sera reconnu dans le chaos des noms propres chinois, alors bien des doutes seront dissipés, bien des obstacles surmontés, et on marchera au grand jour sur un terrain où jusqu'à présent on est obligé d'avancer en tâtonnant, avec mille précautions et avec la plus grande prudence. Ce jour-là, les préjugés nationaux auront disparu, et Ton aura trouvé à notre race des aïeux aussi illustres que les Parthes belliqueux, que les Ouïgours lettrés, et que les Altaïques de Babylone, inventeurs de l'écriture cunéiforme : on verra que notre peuple a été son propre aïeule peuple sauvage et indépendant, occupant le midi de la Sibérie, habitant à côté des races congénères des Tchoudes métallurgistes, se formant lui-même^ et puisant en lui-même son énergie créatrice ; on verra qu'il n'est pas un mélange de différentes races^ parlant une langue qui ne serait qu'une agglomération d'un grand nombre
de débris d'autres langues? Non, et mille fois non; Herder s'est trompé: cette langue a son génie particulier, comme le peuple a son type caractéristique, génie et type qui se sont modifiés depuis mille ans, mais que rien n'a su entamer, et qui toujours ont conserver leur cachet original.