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LES MIGRATIONS DES FINNOIS DE L OUEST

Les Finnois se subdivisent en Finnois de TOuest et en Finnois de l'Est. Les Finnois de l'Ouest sont : i"* les Suotni ou Finnois proprement dits; 2** les Lapons ; 3"* les Esthoniens, et 4"* les Livoniens. Les Finnois de TEst sont : i** les Permiens; 2® les Ziréniens, et ^ les Votjaks.

Il sera intéressant de rechercher si ces peuples, qui habitent depuis le commencement de notre ère le nord de la Russie et de la Suède, occupent ces territoires de toute antiquité, ou s'ils y sont arrivés à la suite d'une migration. On nous objectera peutêtre que, si nous faisons des recherches sur une migration antéhistorique , ces recherches seront forcément d'une nature purenient hypothétique. C'est' ainsi que le jour où un membre de l'Académie des sciences morales et politiques nous a fait l'honneur de soumettre notre travail sur les migrations des peuples Touraniens ( i ) à cette docte société, un grand savant Ta interrompu dans le ré-

{i) La Migration des peuples et particulièrement celle des Touraniens ; avec 32 cartes. Maisonneuve et O", 1873, Paris.

• sumé qu'il faisait de notre livre en lui disant : « Cher confrère, il me semble que vous cessez là où commence Thistoire. » Eh bien, nous nous permettrons d'interjeter appel contre cette condamnation in extremis. Nous sommes non-seulement convaincu qu'il y a des migrations antéhistoriques, mais nous pensons que la philologie et la géographie nous permettent même dans certains cas de préciser et de décrire ces migrations. Quand un peuple qui habite aujourd'hui sur les bords de la mer Baltique a laissé des traces manifestes échelonnées depuis l'Altaï jusqu'à Tendroit qu'il occupe maintenant, nous pouvons hardiment en conclure qu'il a dû y avoir un déplacement, c'està-dire une migration. Ces empreintes, qui consistent en noms de fleuves, de rivières, de lacs, de montagnes, de vallées et de villes même, je les appellerai des traces philologiques ; quand ces noms sont en assez grand nombre pour écarter toute idée de similitude fortuite, alors, en suivant ces traces philologiques, on a le droit de parler d'une migration, droit dont Castrén, Sjôgrén, Kellgrén, Koskinen ont usé et dont nous avons usé nousmême, n'en déplaise à M. Guizot!

Ces traces philologiques, qui se suivent comme des fils rangés depuis le berceau d'une race jusqu'à son séjour actuel, ces traces sont quelquefois interrompues, et alors la géographie vient en aide à la philologie et supplée à son insuffisance. Ayant une idée exacte du relief du sol qu'un peuple

parcourt, on peut tracer avec certitude les dépressions de terrain qu'il a dû suivre. Car, sous ce rapport, nous répétons ici ce que nous avons dit dans un précédent travail (i), les peuples en migration, conduits par un instinct incontestable, voyagent en suivant le cours des fleuves, franchissent les cols des chaînes de montagnes, traversent les défilés et ne font jamais un détour qui ne leur soit imposé par la nature. Or quand on a étudié les travaux de M. Bergmann (2), ou quand on a eu le bonheur de pouvoir contempler les prodigieux travaux cartographiques de M. de Hauslab (3), on ne peut douter de la justesse de cette observation.

Les judicieuses recherches de Castrén, augmentées et rectifiées par la géographie nous ont amené à des résultats que nous avons exposés, résultats que nous croyons fondés, et sur lesquels nous nous proposons de revenir dans le présent chapitre, en entrant un peu plus dans les détails. Nous allons commencer par la migration des Lapons. C'est celle des migrations finnoises

(1) La Migration des peuples etc.

(2) Bergmann. -4 w/âw^e der cultur von Tyrol. Leipzig, 1873. Ubersetzt von Sprengel und Poske.

(3) M. de Hauslab est un des plus grands géographes de TAutriche ; et ses cartes exposées à Londres et pendant la dernière exposition à Vienne ont excité la juste admiration de tous les hommes compétents de l'Europe. Ce savant possède une des plus riches collections géographiques^ et tous les savants géographes qui visitent Vienne sont sûrs de trouver auprès de lui le meilleur accueil.

qui remonte à la plus haute antiquité , et en même temps c est celle qui est la plus aisée à suivre.

Les Lapons ne sont pas les autochthones du pays qu'ils habitent actuellement; les Sagas et les traditions Scandinaves parlent d'un peuple de géants gouvernés par des femmes. Le peuple, qui s'appelle Jo/ww5, devait encore exister du temps de Tacite, car cet écrivain dit dans sa Germanie : « que les Suiones obéissent à une [femme, tant ils sont tombés au-dessous, je ne dirai pas de la liberté, mais de la servitude elle-même. » Et ce fait d'un peuple gouverné par une femme se confirme encore dans le Kalévala, où le pays de Pohjola est également gouverné par la reine Louhi, la plus rusée de son sexe (i). Les traces philologiques des Lapons se retrouvent en Finlande et sur les bords de la mer Glaciale, à l'endroit qui est occupé aujourd'hui par les Samoyèdes. Ces traces sont manifestes. Par exemple : kuloi (rivière)^ de kuolle^ poisson, et de oja, ruisseau; sollombala étsolosero^ de suollOy île ; jpaimuga^ de waimUy cœur, l'intérieur; patschesero et patschegorskaja, de pattsCy pin sauvage, etc. Dans le district de Gholmogor, il y a aussi un lac appelé Zap5/:q;V^ c'est-à-dire le Lapon. Et même le mot Samojed se peut facilement expliquer par same etjedne, noms que se donnent les Lapons. Ce nom fut transmis par les Russes aux Samoyèdes quand les Lapons quittèrent le pays.

{i) Le Kalévala, Épopée finnoise. Trad. LéouzoN-LE-DuCi

Quant au séjour des Lapons en Finlande, les traces sont encore plus indubitables. Il y existe un grand nombre de noms de localités manifestement laponnes, telles que : Lappfjôrd, Lapptrâsk, Lappo, Lappoik^ Lappajârvi, Lappeenrauta, etc. On rencontre de plus en Finlande des monuments appelés lappin tanniot (tertres lapons) et lappin haudat (tombeaux de Lapons); et les traditions populaires sur les bords de la mer Glaciale nous montrent le Lapon pêcheur dans sa vie extérieure et intérieure, comme nous pouvons l'observer encore aujourd'hui. Tout ce que nous disons là a été d'ailleurs déjà soutenu il y a longtemps par Jean Burraeus, Olaus Pétri, Vinrenius, Zacharie Plantinus, Magnus Vrazi, et dans les derniers temps par Castrén, dont Tautorité en pareille matière est au-dessus de toute contestation. Nous pouvons donc parler avec certitude d'une migration antéhistorique du peuple lapon, migration qui, partant des bords de la mer Glaciale, endroit habité aujourd'hui par les Samoyèdes, passa le long de cette mer, remonta un de ses grands affluents pour traverser la Finlande, et arriva enfin en Suède et en Norvège. Des savants compétents, tels que Rask et Nilson, ont constaté Texistence des Lapons jusqu en Jutland, et le nom de Jutland pourrait bien ne pas être autre chose que Jut-land> le pays des Jotuns .

Quant aux Finnois proprement dits, les Suomi> ils n'ont pas été non plus les aborigènes de la

Finlande. Leurs migrations sont plus difficiles à suivre, car les interruptions dans la longue ligne qui va de TAltaï à la mer Baltique sont fréquentes et souvent assez longues.

Ils ne sont pas les autochthones de leur pays . Tacite parle des Helluses et des Oxiones, qu'il place en dehors de l'histoire et de la géographie certaine ;'car il dit : « Tout ce qu'on ajoute encore tient de la fable; par exemple^ que les Helluses et les Oxiones ont la tête et le visage de rhon;ime, le' corps et les membres de la bête. Je laisserai dans l'incertitude ces faits maléclaircis (i). » Un savant nommé Zeus explique ingénieusement que ces animaux à face humaine n'étaient autre chose que des hommes couverts de fourrures. Les Oxiones seraient, d'après Kruse (2), les Ostiaksqui se vêtissent de la même manière. Et sur ce point, si toutefois les Oxiones sont les Hudet des traditions finnoises, (car les Finnois constatent l'existence de ce peuple dans la Finlande antérieurement à leur arrivée)^ Kruse se trouverait d'accord avec les dernières recherches de notre savant ami M. Koskinen, qui a découvert en Finlande des traces manifestes d'un peuple de race ougrienne (Ostiaks, Vogoules, Magyares) . Ici les recherches de ce jeune et infatigable savant arriveront encore à dissiper bien des doutes et à fixer bien des points controuvés (3).

(i) Tacite. Germania, Trad. Burnouf.

(2) Kruse. Urgeschiste des Esthnischen Volksstammes. Moscou^

(3) Yrjô Koskinen. Finnische Geschichte von der/rûhesten ZeU

Suivonsles traces du peuple suomien, en partant de l*AItaï^ berceau commun de cette race. Là, dans les bassins de Tlrtych, de TObi et du . Jenisseï, les noms d'origine finnoise abondent^ tels que Keniy nom que les Tatars donnent au fleuve Jénisseï, mot qui signifie en finnois grand fleuve ou fleuve-père. 5jKw> Ijà et Ijus^ que nous retrouvons en Finlande sous la forme Simo et Ijoki qui se rencontre dans la contrée de Kem, dans TOsterbottnie septentrionale. Oja en finnois ruisseau, jaga en finnois 70/:/, en lappon^o^^; kolvaque nous rencontrons mainte fois en Finlande, dans les gouvernements de Perm et d'Archangel et qui signifie eau poissonneuse. Il y a même une localité sur les bords de Tlrtyche^ qui s'appelle Sumi : ce nom correspond à Suomi, nom usité en Fin.

lande pour indiquer le peuple, etc. La Yougrie, pays au nord dû berceau des Suomi, est naturellement rempli de souvenirs finnois ou lapons; car les Lapons ont dû à cette époque, sinon cohabiter avec les Suomi , du moins les précéder de fort près, comme Castrén le démontre d'une façon péremptoire. La présence des Finnois sur les embouchures de la Dwina dans Tantique pays de Biarmie, est encore plus évidente; c'est là que le fameux poëme du Kalévala fut composé; c'est là que la civilisation intellectuelle des Finnois put se développer librement^ grâce à leur indépen-

ten bis auf die Gegenwart. Leipzig, 1874. — Yrj5 Koskinen Tiedot SuomenSuwu muinaisundesta. HilsingissU, 1862.

dance nationale; quant à l'existence de cette civilisation, nous en parlons dans un chapitre à part. Là les traces de l'occupation finnoise se multiplient et nous en citerons seulement quelques-unes, les plus saillantes.

Le russe du département d'Archangel fourmille de locutions et de mots empruntés à la langue finnoise : maksa (finnois maksa), foie; salma (f. salmi), sund ; lachti (f. lahti)y baie ; taibal (f . taival ou taipalé)y un chemin désert dans un bois; fnjanda (f. manty)^ pin sauvage, bois de pins; 5^ /w//ï, protection, abri contre lèvent {d^sa, russe, derrière, et tuuli^ f. vent); vitsa (f. vitsà)^ verge; rosga (f. rwo5^a), fouet; schalga (f. selkà)^ forêt vaste et épaisse ; nora (f. won"), terrier de renard; kalgi (f. kalhu), patin à courir sur la neige; loch (f. lohi)^ saumon; sur pot, endroit profond^ eau navigable (f. sypa)^ profond ; djedina, tante (sœur du père), (f. tati, dim. tatinen), etc., etc.

Koida (village), et koidasero (lac), de f . koïdû, misère, et du russe osero, lac; mudjuga, de muta etjokiy rivière trouble ; kuja (ruisseau), de f . kuja^ rue ;tschma (village), grand pays, def. isOy grand, et maa, pays, terre ;kagostrow (île)> de kaki, coucou^ et russe ostrow, île ; lodma (lac> rivière et village), de luoto, île, et mora, pays, pays riche en îles boisées ou îles lacustres ; Ijajvla (rivière ra-^ pide), de laulan, je chante; maimaks (village)i de mae, botte, et maksa, foie ; chawragorje (village)^ de kaura, avoine, et de russe gora, montagne ;

uima, un sund étroit, de wm, nager; kaskogors^ kaja (village), de kaski, défréchissement, russe gora, montagne; sjusemska (village), de susi, loup, et à^maa, pays ^pyrnawolokonpyryniemi (le nom primitif pour Archangel), dQpyry, orage, et de naipolok ou niemi^ promontoire; dmna (rivière), de mena, tranquille, calme, etc. Karamsin fait descendre le nom Cholmogor (nom d'un département russe), de kolme, trois.

En suivant plus loin la migration des Finnois, nous rencontrons près des grands lacs de la Russie, Onega et Ladoga, d'autres vestiges du peuple finnois. Voilà quelques exemples : sojala (village), desuoja, abris^ et la terminaison locative finnoise la; surnimskaja (village)^ de surma, ruine, fléau, et une terminaison adjective russe; ketorojva, de keto^ champ, et tojva, amas de pierres ;sulonjemskaja, de sula, ouvert^ cultivé, et de niemi, promontoire; marjegorskaja (village marjafpaara)^ de marja^ baie et russe, ^ora, montagne; kargonjemskaja (village), de karhu, ours, et nienti, promontoire; kusonjemskaja (village), de kuusiy sapin, et de niemi; kurachtinskaja {y'ûlage), de kuray fange et adhet, colline ; pirinjemskaja (village), depyry^ tourbillon de neige; u^altegorskaja y de valta, grand, puissant; toronjemskaja{y'ûlage),. toraj combat; leipopalskaja (village), de leipâ, pain etpala^ morceau; piljegorskaja (village), depiiloy cachexie) pertosero (lac), depirtti, cabane, hutte; kavra (rivière), de kaura, avoine;

olkinskaja (village), de o/A/, cigogne; sumosero (lac), de sumUy brouillard; salaskoje (lac), sala^ caché; sotka (rivière), à^ sotca^ canard; etc.

Castrén constate, en outre, dans tous ces pays l'existence d'un type qui s'écarte complètement du type russe. Les traits sont plus tranchés, la peau plus blanche, les yeux et les cheveux plus clairs que chez les Russes, Beaucoup d'usages populaires sont également finnois.

Les Finnois Suomiens, précédés de près par les Lapons, quittèrent donc TAItaï à une époque fort reculée sans doute, mais certainement bien moins ancienne qu'on ne le pense communément, et après avoir franchi T Oural se fixèrent pendant quelque temps, du moins en partie^ auprès des embouchures de la Dwina ; et de là chassés de nouveau, ils envahirent la Finlande, où ils* habitent encore de nos jours. La présence des Kvènes, population finnoise, en Suède, sur les versants orientaux des monts Kiôles, est de beaucoup postérieure : ce sont les rois de Suède qiii ont appelé cesi populations dans leur royaume pour y cultiver le sol.

Les Esthoniens et les Livoniens sont également venus plus tard dans les pays qu'ils occupent aujourd'hui. M. Koskinen a prouvé d'une façon victorieuse que leur arrivée dans ces pays est . même postérieure à celle des Slaves ; car le vrai peuple des campagnes en Esthonie ce sont les Slaves et non pas les Esthoniens^ qui habitent les

bourgs et les villes, et ces dernières seulement en commun avec les Allemands (i). Quant à lopinion de M. Kruse (2), qui assimile les Esthoniens aux Melanchlaenes d'Hérodote, opinion que je partageais dans mon précédent travail (3), je la crois complètement fausse, et M. Koskinen m'a entièrement converti à sa manière de voir.

Les Finnois de Test ont dû quitter à une époque bien postérieure les versants septentrionaux du plateau central de TAsie : car les traces de leur migration n'ont pas encore été découvertes, et leur langue peut être considérée comme anneau de transition entre la langue finnoise et les idiomes ougriens. Quant à Topinion que les Permiens seraient les descendants des anciens Biarmiens, nous ne la partageons pas entièrement; car, outre que Castrén a donné de nombreuses et excellentes raisons pour considérer les Suomi comme descendants de ce peuple commerçant et civilisé, les Permiens d'aujourd'hui seraient tellement déchus de leur ancienne splendeur qu'on ne croirait que difficilement à cette origine. Castrén croit d'ailleurs à la possibilité d'un contact entre les Biarmiens et les Permiens, et nous nous rangeons comme toujours, en cas de litige, à lavis du savant philologue finnois, qui mieux que nul

(i) YrjÔ Koskinen. Sur V antiquité des Lives en Livonie (tiré des Actes de la Société des sciences de Finlande), Helsingfors, i868.

(2) Kruse. Urgeschichte des Esthnischen Volksstammes. Moscou,

(3) La Migration des Touraniens etc.

autre .était à même de juger de visu et en connaissance de cause.

Je pense qu'on peut parler, en toute connaissance de cause, d'une migration antéhistorique des peuples finnois, et qu'en s' appuyant sur des preuves philologiques et géographiques, on peut indiquer le chemin que ces peuples ont dû suivre dans cette migration.

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