CHAPITRE m
LA CIVILISATION CHEZ LES ANCIENS ALTAÏQUES : LES TCHOUDES^ LES BIARMIENS, LES KHAZARS ET LES OUÏGOURS.
Messieurs,
A ceux qui diront que le peuple altaïque a été de tout temps un peuple belliqueux, sauvage et incapable de civilisation^ je me permettrai de répondre en leur soumettant quelques observations succinctes sur différents peuples [de l'antiquité notoirement d'origine altaïque, qui se sont fait remarquer par une civilisation relative, mais d'autant plus admirable que les populations environnantes vivaient plongées dans une profonde barbarie. De ces peuples je n'aurai qu'à citer les anciens Tchoudes métallurgistes, les Biarmiens,les Yougriens, les Khazars et les Ouïgours. Je ne m'écarterai pas du domaine de l'histoire pour vous démontrer en quelques mots combien la civilisation a été quelquefois développée chez ces peuples, et je compte sur le concours d'esprits bienveillants et cultivés pour faire disparaître un préjugé scientifique que rien n'au-
torise. Quand MM. Oppert, Rawlinson, etc., ont découvert que les cunéiformes de l'antique cité de Babylone avaient été inventés par un peuple altaïque, les incrédules se sont récriés, et ont fait valoir un argument sans valeur. En niant absolument lexistence de la civilisation altaïque, en proclamant hautement qu un peuple de cette race était absolument incapable d'être le fondateur d'une civilisation quelconque, ces savants se sont trompés; et j'essayerai de vous prouver Texistence d'une, ou plutôt de plusieurs civilisations altaïques, qui sont souvent d autant plus remarquables que les conditions préalables de toute civilisation durable leur faisaient absolument défaut; c'est pour ce motif que leurs efforts civilisateurs ont été presque toujours éphémères.
Sur les steppes qui bordent la mer Glaciale, dans les plaines froides et arides qui sont arrosées par rObi, rirtiche et le Jenisseï, les conditions premières ne sont pas les mêmes que dans les bassins du Gange, de TEuphrate et du Danube; et on comprends facilement que toute tentative de civilisation dans ces pays devait être forcément passagère. Mais je tiens seulement à prouver qu'elles ont existé.
Commençons par les Tchoudes métallurgistes, le plus ancien des peuples de race altaïque. Sans vouloir lés identifier avec les Arimaspes des montagnes renfermant de Tor, dont parle Héro-
dote, leur existence est incontestable; on en retrouve encore aujourd'hui la trace dans les traditions populaires depuis le lac de Baïcal jusqu'au golfe de Bottnie. L'histoire nous prouve que la Russie a été occupée avant Timnoiigration des Russes par des peuplades de race altaïque plus particulièrement finnoise, et on est autorisé à supposer que ces menâtes Finnois ont été les aborigènes de la Scandinavie. Maintenant, si d'une part les traces altaïques en Scandinavie se bornent à des récits obscurs, cachés sous le voile de la légende, d'autre part en Russie on peut constater leurs vestiges non-seulement dans les traditions populaires, mais aussi dans Thistoire. Nestor, le père de l'histoire russe, énumère, au nombre des peuples japhétides, les Tchoudes et les Sajpôlotscheskaja Tchoudes ; Schlôzer, le célèbre et consciencieux historien russe qui explique le mot tchoude en le rapprochant du mot « étranger, » ne doute pas un instant que ces Tchoudes ne fussent des populations altaïques; et les auteurs finnois, comme Castrén, Sjôgrén, Porthan, Koskinen ont démontré que les Karéliens (partie des Fintiois- Suomiens), les Permiens, les Zyréniens, etc., étaient les débris de ce puissant peuple. D'autres ont voulu y reconnaître les Esthoniens de nos jours, parce que les Russes les appellent Tchouchny et que lac de Peipus porte encore aujourd'hui le nom de Tchoudskoe ossero (mer Tchoude).
F. H. Millier étendit même la signification de ce
nom à toutes les populations de la Russie non russe, c'est-à-dire aux barbares ( i ) . Castrén a victorieusement combattu cette manière de voir et il admet que les Tchoudes de l'histoire et de la tradition russe étaient non-seulement de race allaïque^ mais même de race finnoise.
Quant à leur civilisation, il a été constaté que ce peuple, qui fut païen, était sous beaucoup de rapports, surtout en ce qui concerne les travaux manuels, supérieur aux Russes et aux autres peuples de la Russie; leur habileté est devenue proverbiale en Russie, et leurs chefs-d'œuvre sont célébrés par la tradition. On a trouvé dans leurs tombeaux des bagues en or , des bracelets , des vases en argent, des monnaies en argent, des petits vases en terre cuite, des javelots, des flèches, des couteaux, des haches, etc., le tout d'un travail exquis, achevé. Ce peuple, qui explorait à une époque fort antique les mines de TOural, a dû jouir d*une civilisation d'autant plus grande, que sa réputation s'est maintenue dans la tradition russe, sur une si large étendue, et depuis tant de siècles. Quant aux preuves philologiques, Castrén a démontré que les traces finnoises étaient manifestes même dans les vallées de T Oural.
Les frères du peuple tchoude sont les Sajpolotsche^kaja Tchoudes^ c'est-à-dire les Biarmiens de a mer Blanche, qui, comme leur nom l'indique en
(i) MuLLER. Der Ugrische Volksstamm,
russe, habitaient au delà des forêts, près de l'embouchure de la Dwina. Quant à la grande civilisation de ce peuple, elle est incontestablement prouvée par les chroniques russes, et de plus le roi Alfred en parle dans la traduction de l'Histoire d Or ose y augmentée du Traité géographique d'Ethicus. Other (ix'' siècle), envoyé par le roi Alfred, arriva dans ce pays, où il constata nonseulement la grande civilisation de ce peuple, mais aussi son origine finnoise, et voilà ce qu'Alfred en dit : « Other, quittant sa patrie (la Norvège), cingla d'abord vers le nord jusque dans une contrée où il trouva des chevaux marins; il avait la terre toujours à sa droite. Ensuite il côtoya les pays en allant vers l'est, et enfin il suivit une direction méridionale jusqu'à ce qu'il arrivât à un grand fleuve (la Dwina), qui entre profondément dans le pays. Là habitaient les Beormes, un peuple nombreux dont la langue parut identique à celle des Finnois. »
D'autres voyageurs, Thorer Hund^ Karl de Helgoland et son frère Gunsten (1026), rapportent que pendant leur voyage vers la Biarmie, au bord de la Dwina ils pillèrent l 'idole de ce peuple appelée Joumala, qui était couverte d'objets précieux. Les Sagas d'Herraud et de Bose confirment cette assertion, en constatant que cette idole portait le nom de Joumala. Si toutefois T opinion d' Other sur la langue de ce peuple est susceptible d'interprétations différentes, Tidentité du nom de Joumala
avec le dieu finnois ne laisse aucun doute sur Torigine de ce peuple; car les Finnois sont les seuls entre tous les Allaïques qui appellent leur divinité Joumala. Cela confirme encore que le Kalépala a été composé par ces Tchoudes, qui à une certaine époque étaient les maîtres du commerce entre la Bactriane et entre TOccident. Un peuple, commerçant à ce point ( i ) et possédant une poésie aussi parfaite, ne pouvait être qu'un peuple civilisé dans toute la force du terme. La lecture de la Heimbringla-Sagey de la Saga d'Olaf-le-Saint et de XdiEymundar'Sagac^Q M. Koskinen a bien voulu m'indiquer, m'ont confirmé dans cette opinion.
Quelques mots me suffiront pour vous démontrer l'existence d'une civilisation chez les Yougriens, chez les Khazars et chez les Ouïgours.
Quant aux Yougriens, qui faisaient un riche commerce de pelleteries avec les Turcs et les Chinois, leur civilisation a été en tout cas bien éphémère, et nous renvoyons au chapitre sur le berceau de la race magyare.
Quant aux Khazars, leur civilisation a été prouvée par Klaproth, et plus récemment par M. Vi* vien de Saint-Martin dans une savante étude que ce célèbre géographe a soumis à l'Académie des ins* criptions et belles-lettres en i85i. Ce peuple deséendant des Agathyrses d'Hérodote, d'origine
(0 Les trois grands emporium de cette époque étaient : Bol, gari sur les bords du Volga^ Tscherdyn sur les bords du Kolva (affluent du Kàhia)^ Cholmogôr sur les bords de la Dwina.
finno-ougrienne, mais sous la domination d'une dynastie turco-tartare, joua un rôle considérable dans rhi^oire (i). Sur les Khazars en particulier, sur leur organisation politique et civile^ sur leurs croyances religieuses, sur leurs [mœurs et leurs usages, on trouve notamment dans les relations d'Ibn-Fozlân (921), de Maçoudi (943), d'Al-Istakhri (95 1), et d'Ibn-Haoukhal (vers 960), des renseignements curieux et de nombreux détails. Ces détails ont été résumés par M. d'Ohsson dans son ouvrage sur le Caucase au x" siècle. « Les Khazars nous y apparaissent sous un aspect tout à fait nouveau : ce ne sont plus ces tribus barbares, aux mœurs grossières, aux habitudes nomades, étrangères à F agriculture et ne vivant que de pêche et de chasse, comme les anciens auteurs nous dépeignent les Agathyrses ou les Acatzîrs du Nord. Les voyageurs arabes du x* siècle nous les montrent établis à demeure aux environs du bas Volga, ayant des villes, cultivant le sol, soumis à un gouvernement régulier> organisé sur le type des grandes monarchies orientales, prati-
(1) tl est certain c^u'on ne connaît qu*un scUl mot de la kngue khazare, et qu'il est plus que hardi de vouloir conclure de ce seul mot sur Torigine d'une langue ; et sous ce rapport je suis parfaitement d'accord avec ceux qui n'ont pas voulu admettre l'origine ougro-finnoise de ce peuple. Mais d'un autre côté nous trouvons dans les récits de voyage d'Ibn-Fozlân un passage où le voyageur arabe dit expressément que la langue khazare était presque la même que la langue bulgare. Nous savons que le bulgare étai une langue ougro-finnoise ; donc le khazar devait égalemen être ougro-finnois.
quant le commerce , accueillant les marchands étrangers dont beaucoup résidaient à Itil, capitale du royaume khazar, et n'étant plus étrangers à la recherche et au luxe que le commerce et les richesses amènent avec eux ( i ) . » Cette notion, ajoute M. Vivien de Saint-Martin^ que nous donnent les auteurs arabes sur le développement et le caractère de la civilisation khazare, forme un épisode intéressant de Fanc^enne histoire du nord.
Quant aux Ouïgours, c'est certainement celui des peuples turco-tartars qui a atteint le plus haut degré de civilisation. Ils avaient de bonne heure une écriture et une littérature; les Chinois font mention de Técriture déjà en 478. Probablement était-ce là une écriture perdue aujourd'hui, qui se retrouve encore de nos jours dans quelques inscriptions (2). Plus tard les Ouïgours adoptèrent récriture syriaque, introduite par les missionnaires nestoriens. Cette dernière écriture a donné naissance aux caractères des Mongols^ des Kalmuks et des Mandchoux. D'après les traditions chinoises, les khâns ouïgours employaient des chroniqueurs à leur cour. A Touest du lac de Lop, le pèlerin chinois Fa-hian rencontra au. commencement du V* siècle près de quatre cents Boudhistes, et vers la même époque, des œuvres chinoises en traduction ouïgoure, circulaient au milieu de ee peuple. Les
(1) Vivien de Saint- Martin. Sur les Kha^ars, Mémoire lu à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, le 28 février et le 7 mars i85i.
(2) Le Kudatku Biliky par Vambéry. 1874.
Ouïgours se sont maintenus longtemps comme peuple indépendant, et ils jouissaient d'une grande considération chez les nations limitrophes à cause de leur civilisation. Plus tard , les Ouïgours se mélangèrent avec les Mongols, les Chinois, les Arabes et plusieurs populations tartaro-mahométanes, et perdirent ainsi leur civilisation, et qui plus est, leur nationalité (i).
Vous voyez donc. Messieurs, que la civilisation altaïque existait, et à ceux qui objecteront que les Khazars et les Ouïgours ont eu le reflet d'une civilisation étrangère, je répondrai qu'ils ont parfaitement raison, mais que la même chose ne pouvait se dire ni des anciens Tchoudes métallurgistes de rOural, ni des fameux Biarmiens de Tembouchure de la Dwina, qu'Hérodote connaissait les premiers et que les Wikinges visitaient les derniers, car ils trouvèrent là un peuple riche en or et en trésor de toute espèce, « sich und der Sage {u frommen. »
Et c'est là une vraie civilisation altaïque.
(i) Alîgemeine Ethnographie, von Prof. Friederich Muller. Vienne, 1873.
SUR L'APPELATION « TOITRANIEN »