‹ Mélanges altaïquesChapitre 5 sur 21 · CHAPITRE IVj · texte numérisé non relu

CHAPITRE IVj

SUR L APPELLATION <* TOURANIEN » ET SUR LES AVAN- TAGES qu'il y aurait de lui substituer CELUI

« d'altaïque ».

Castrén, le regretté maître de la philologie et surtout de Tethnographie finno-ourdlienne, a consacré un de ses cours à l'appellation qu'il faudrait donner à la grande race que nous désignons aujourd'hui communément sous le nom de Touraniens. Il protesta contre le nom de Tatars, dont rinsuffisance avait déjà été démontrée par Klaproth ; il ne voulut pas non plus admettre le terme de race scythe que le fameux philologue danois Rask avait proposé, et il protesta également contre la dénomination de peuple touranien, qui, grâce à M. MaxMûUer, a su faire son chemin depuis quelque temps. Voilà ce que dit Castrén à ce sujet : « Sous le nom de Touran, donné par les Perses, on n'entend généralement que la partie occidentale du grand plateau central de l'Asie, la partie limitrophe de la mer Caspienne, appelée aussi la Tartarie. Ce pays a été habité depuis les temps les plus anciens par des tribus turques, et l'on voit tout d'abord qu'il doit y avoir

une parenté étymologique entre le mot Turk et le mot Tour an. L'appellation de peuple touranien est d'ailleurs trop restreinte pour comprendre la race entière. »

Si Castrén savait qu'on appelle aujourd'hui Touranien tout ce qui n'est pas Aryen! qu'on s'efforce depuis quelque temps de vouloir faire de la race dravidienne une subdivision des Touraniens ! On arrivera peut-être à compter les Papoues des îles australes de l'Asie au nombre des Touraniens. Si Castrén vivait encore il protesterait sans doute hautement contre de pareils errements, qui discréditent la science.

Quant à nous, nous pensons que le mot Touranien est non-seulement impropre pour désigner cette race, mais que c'est même là une dénomination fausse que rien ne justifie.

L'éminent commentateur d'Albirôuni, le professeur M. de Sachau à Vienne, commence ainsi une étude des plus intéressantes sur l'antiquité du Khw^ârizm : ce Dans la Mésopotamie de l'Asie centrale formée par TOxus et l'Iaxarte , nous rencontrons depuis les temps les plus reculés plusieurs foyers de civilisation qui doivent leur vie et leur prospérité passagère à ces deux grands fleuves, à leurs affluents et aux nombreux canaux qui en découlent. Le plus important de ces foyers de civilisation fut la Sogdiane sur les rives du Zarafchân, le no^r/rtpToç des anciens. La Sogdiane, avec les pays limitrophes de l'Oxus

(au sud; y la Margiane et la Bactriane^ le Takhâristan ( Toj^apoi ) et le Badakchan , peuvent être considérés comme le berceau de^la race iranienne. Leur première migration paraît avoir suivi le cours des deux fleuves, le long de Tlaxarte jusqu'à Ferghâna, point extrême de la frontière entre Tlran et le Touràn, et plus loin le long de rOxus jusque dans le Khwârizm. Le foyer de civilisation le plus septentrional est le pays des XcopaV aïoi ou Khwârizm, des deux côtés du cours inférieur de riaxarte . Partout dans ce pays la langue et les mœurs iraniennes remportent, et la religion de Zoroastre y domina jusqu'à la conquête par les Arabes, et encore quelques siècles plus tard. « Cette opinion nous a d'autant plus frappé qu elle s'accorde absolument avec les découvertes récentes des voyageurs qui ont pénétré dans le cœur du Tourkestan (i), et qu'elle se trouve confirmée par les études d un autre infatigable chercheur, M. Joseph Halévy. Le Farghâna étant

(i) Les traditions de deux grandes branches de la race aryenne placent leur berceau dans cette région ; aujourd'hui encore elle est occupée par une race entièrement différente des populations tartares, et qui se dit du même sang que les 'Radjiks de Bokhara dont la langue est le persan. Leur peau est blanche, les cheveux souvent de couleur claire, les yeux biruns-clairs, les traits fins, la physionomie régulière et d'une coupe européenne. A en juger par le court vocabulaire que l'auteur a pu recueillir , leur langue a une affinité plus directe avec le sanscrit qu'avec le persan moderne. » M. Schaw a lu ce passage de son Mémoire An the physical/eatures ofthe Pamir y and its Aryan inhabitants ^ à l'Association britannique de Brighton, au mois d'août 1872^ comme résultat de ses propres observations et de celles de M. Hayward. (Vivien de Saint- Martin. L Année géographique, 1872.)

devenu la limite la plus septentrionale de l'Iran, la dénomination géographique de Touran n'a plus sa raison d'être pour le pays entre FOxus et riaxarte, et devient par cela même une pure anomalie. D'après M. de Sachau, le Touran serait donc au nord du Sir-Daria la vaste steppe de la Sibérie^ ayant pour limite, sans doute^ la mer Glaciale du Nord.

Mais recherchons d'où le nom de Touran tire son origine.

A une époque de transition, après la disparition du Zend, on a trouvé sur des monnaies pehelvi des inscriptions telles que roi d'Iran et d'Aniran ou roi d'Iran et de Touran. C'était là naturellement Tlran, le noyau du grand empire perse^ et les pays non iraniens soumis au sceptre du roi de Perse. Où fallait-il chercher ce pays du Touran? Rien ne l'indiquait.

Un poëme persan du x" siècle^ le Schah-Namé (livre des rois), est rempli de récits de guerre entre l'Iran et le Touran, qui dans ce poëme est indiqué comme pays du Nord.

he Zend'- A pesta, beaucoup plus ancien et plus important que ce poëme persan, contient également des récits de guerre entre les Arjra et les Tourya, mais aucune indication n'y est donnée sur la situation de ce pays. M. Halévy pense, et se propose de le prouver scientifiquement, que les Touraniens du Zend-Avesta, ainsi que ceux auquel fait allusion le Schah-Namé^ étaient des po-

pulations sémites de la Syrie. La Syrie s'appelait aussi Athourûy et on a fait de ce nom Toura, comme on a fait Syrie d'Assyrie. Les populations iraniennes étaient bornées à T ouest par des peuples sémitiques avec lesquels ils étaient en guerres continuelles et sanglantes ; tandis que les campagnes entreprises par les rois des Perses en Sogdiane, en Margiane et en Bactriane étaient d'une courte durée, parcfe qu'ils ne rencontraient jamais auprès des races congénères la résistance que les Sémites leur opposaient. La découverte de M. Halévy nous paraît des plus importantes ; elle est corroborée par celle de M. de Sachau; nous pouvons donc hardiment nous ranger de l'avis de Castrén, qui par d'autres raisons rejetait, il y a plus de vingt ans, la dénomination touranienne, La présence des Iraniens comme aborigènes du Farghâna, sur les rives de l'Iaxarte, limitrophe du pays appelé Yougrie, habité par les Vogouls, les Ostiaks et les Magyars, explique d'ailleurs parfaitement la présence du grand nombre de mots persans dans l'idiome magyar.

Maintenant le nom de touranien écarté, nous proposons le terme employé par Castrén, savoir peuples altaïques. L'appellation « de finnoise, » employée par le savant professeur de Vienne, M. BoUer, nous paraît trop restreinte, quand même le finnois-suomien serait le sanscrit de ces langues, comme tout porte à le croire. Il y a d'ailleurs une excellente raison pour préférer

l'appellation « (ïaltaïque » à toutes les autres : il est prouvé parla philologie et Thistoire que tous ces peuples eurent leur berceau dans la chaîne de montagnes qui borne le grand plateau central de TAsie au nord, et qui s appelle Altaï. L'opinion de Castrén, soutenue par des savants tels que Schott et Kellgrén, nous paraît d'ailleurs une raison plus que suffisante pour proposer à la science de rejeter le nom de Touranien devenu faux, ou au moins absolument impropre, et de le remplacer par Altaïque. Ce sera là en même temps un hommage rendu à la mémoire d'un homme qui est mort à trente-deux ans, après avoir composé la grammaire de plus de douze langues altaïques, après avoir fait les recherches les plus consciencieuses et les plus minutieuses, grammaires et recherches dans lesquelles tous ses successeurs ont puisé, et sans lesquelles cette science n'existerait pas aujourd'hui^(i).

(i) Nous trouvons dans un ancien recueil le passage suivant : « On entend par le pays de Touran, toutes les terres qui sont entre la mer Glaciale, le Jeniséa et le Caucase. C'est précisément la Sybérie, quoique actuellement le nom de Sybérie se soit étendu jusqu'à la mer de TEst. » Anecdotes oriehtaleSy t. I, p. 558, Paris 1773. N'est-ce pas là encore une preuve, combien 1 es opinions diôéraient sur la vraie situation du pays de Touran?

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