‹ Mélanges: articles de journaux, 1848-1852Chapitre 39 sur 44 · MOUVEMENT DE LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

MOUVEMENT DE LA RÉVOLUTION

LE SOCIALISME ET L'IMPOT, par M, Émik dé Girardin.

(PBEMIBR AtttlCLB)

Tandis que les vieux partis intriguent et conspirent, que le président de la République écrit lettres sur messages, que les sectes s'affaissent, que les agitateurs se débattent dans le vide, que les eunuques du socialisme occupent le parterre de petites propositions philanthropiques expédiées d'outre-Manche, que les orateurs du 13 juin abandonnent leur poste, «goûtant au désastre d'une condamnation prévue, la défection de leur éloquence ; tandis que le prolétariat voit ses intérêts de plus en plus compromis par ses politiques et ses théologiens : l'idée

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révolutionnaire, positive et mathématique, recrute partout de nouveaux apôtres, et poursuit sa marche triomphale. Sur chaque point de l'Europe, on la voit se poser dans sa triple formule, triple négation de Tautorité religieuse, politique, industrielle, en un mot, du gouvernement de Thomme par Thomme. Mazzini et Félix Pyat, à Lausanne, la saluent en même temps, rexpriment dans le même langage.

La classe moyenne, après un moment de surprise, revient de ses terreurs : toujours mercantile, toiyomrs pratique, elle s'est mise à considérer la Révolution démocratique et sociale par son côté utilitaire; et, chose étrange, tandis que les théories émancipatrices sont dédaignées ou méconnues par les initiateurs du mouvement, par les premiers hérauts de la Révolution, elle songe tout simplement à en tirer profit. Le bourgeois estime une révolution par ce qu'elle lui rapporte, non de gloire ou de fumée, mais de bénéfice. Comme sous Louis le Gros, et pendant toute la durée du moyen âge ; comme en 89, 92, 99 1814, 1830 et 1848, vous verrez la classe moyenne opérer la Révolution ; vous la verrez affranchir de ses propres mains le prolétariat son esclave ; c'est par elle que s'accomplit ce grand revirement économique, dont la signification essentielle est de reporter sur le travail, en les multipliant dans une proportion indéfinie, tous les privilèges et les bénéfices du capital. .

C'est en vain que, pour notre part, nous avons voulu faire prendre à la classe exclusivement travailleuse cette initiative qu'elle n'a jamais eue, que personne jusqu'ici ne lui avait fait prendre ; c'est en vain que nous l'appelions à créer par ellemême la liberté et l'égalité sociale : des influences occultes, mystiques ou brutales, qui commencent à s'avouer tout haut, ont paralysé nos efforts. A la persécution, à la haine des vieux absolutistes, se joignent pour nous la persécution sourde, la haine plus envenimée des utopistes et des démagogues. Nous ne savons si le prolétariat, entraîné par de pareils guides, doit s'épuiser longtemps encore dans cette suite de mouvements qui aggravent chaque jour sa servitude et sa misère : ce qui nous paraît désormais certain et que nous déplorons de toute notre âme, c'est que les travailleurs trompés n'obtiendront leur émancipation qu'en se mettant à la remorque des bourgeois : ce qu'ils pouvaient conquérir seuls, ils le ^recevront comme un bienfait de ceux-là mêmes qui, hier, qui, aujourd'hui encore, par la fatalité des temps, sont leurs exploiteurs et leurs antagonistes.

Vous faites du proprUtarismê^ du bourgeoisisme, nous disait

tA VOIX DU PEUPLE — 1849 ÔM

le théologastre Pierre Leroux, dans les conférences qui eurent lieu à Foccasion de la Banque du Peuple. Il aurait pu ajouter que nous faisions même du royalisme; car la théorie du Crédit et de rÉtat, telle que nous la professons, diamétralement opposée à la théorie communiste, est l'élévation de chaque citoyen à la dignité royale.

Propriéiarisme et bourgeoisùmey soit! Mais en attendant que les trinitaires et les communautaires formulent leur idée, qu'ils nous enseignent à faire de la fraternité, nous allons voir comment les bourgeois et les propriétaires, qui ne se payent point de mots et n'aiment point à vivre d'amour et d'eau claire, font, eux, de la liberté et de l'égalité. C'est toujours bon à consulter, même par les apôtres et thaumaturges de la fraternité, ne fûtrce qu'afin de leur fournir l'occasion de distinguer une fois de plus entre la vraie et la fausse égalité, la vraie et la fausse liberté, comme ils ont distingué déjà d'une façon si lumineuse, entre la vraie et la fausse propriété/

Dans ce que nous allons exposer, ce n'est donc plus le novateur prolétaire qui parle, c'est le novateur bourgeois. Notre théorie, quant à nous, est connue. L'idée révolutionnaire s'était d'abord formulée par le droit au travail, formule peu exacte, qui contenait implicitement la reconnaissance de la suzeraineté du capital, et par suite la renonciation au droit de bourgeoisie, à la possession duquel, selon nous, tout travailleur doit parvenir. Nous rectifiâmes donc, les premiers, cette fornibde malheureuse, en posant à la place du droit au travail l'idée du crédit mutuel et gratuit, par laquelle, sans demander rien au capital, les travailleurs, devenus maîtres d'eux-mêmes, s'élevaient de plein-saut à la dignité bourgeoise. Nous crûmes naïvement avoir fait, par la théorie du crédit gratuit, un progrès sur le modeste droit au travail ; les néo-chrétiens, néo-jacobins, néoplatoniciens, néo-babouvistesne l'entendirent point ainsi. C'est du propriéiarisme, du hourgeoisisme , dirent-ils; à Dieu ne plaise que nos frères les travailleurs deviennent des bourgeois f Nous ne le souffrirons pas.

Que diront-ils tout à l'heure, que dira le peuple, en apprenant comment la bourgeoisie, développant à sa façon nos propres idées, entend opérer le nivellement des conditions et des fortunest Ce n'est plus cette théorie timide de la mutualité des services, recommandant sur toute chose de respecter le capital et la propriété, de les abandonner à eux-mêmes, de ne leur demander rien. Quand la bourgeoisie et la propriété parlent d'elles-mêmes, elles dédaignent les précautions oratoires ; elles n*ont que faire de tous ces ménagements. La Un agraire,

tant détestée, n'est rien au prix de la théorie que nous allons voir un bourgeois, M. Enfile de GirardiUi déduire (fea traditions et de la routine économiquet Vimpâi »yr le oapiM est le complément obligé du crédit gratuit j c'est la banque du peuple ^evée ik sa deuxième puissance!...

A cette nouvelle, l'anti-bourgeoisisme ne peut manquer de crier haro sur la réforme fiscale, 4e même que sur U Banque du peuple 1 Un pacte, va-t-il se dire, existe entre \^ Yoùb da peuple et la Presse pour emblourgeoiser le prolétariat. Maintenant la conspiration se révèle* Alerte l citoyens du Luxembourg, de la jeune Icarie, du phalanstère modèle, du droit au travail et du droit à l'assistance l Que le prolétariat se tienne debout 1 que le peuple veille | que la presse démocratique et sociale donne partout Talarmel que les représentants patriotes signa-^ lent, du haut de la tribune, le péril de la sQciétél Qarde k vous, ouvriers, travailleurs, prolétaires 1 Teimûmi est aux portçs: vous allez tous devenir bourgeois 1 Écoutez la grande trabisoD de M. de Girardin I

La grande loi de la société, disait TScossais Law, celle qui domine tous les faits écouomiques, est la loi de circulation. C'est ce que pensait uu autre économiste, James JUilI, quand il écrivait ; L'homme ne dispose que d'une seule phos^ i^ur h terre, le mouvement. Et c'^i à la suite de ces grandes autorités que nous avons essayé nous^mèm^ de ramener le problème social tout entier à un prpblème de circulationi à la informe des institutions de crédit*

Or, si tout se meut dans la société, si la civilisation a'e$t autre chose que le mouvement, par cela mém^, tout obange : U forme du droit, comme le rapport qui le crée. La propriété elle-^même n'échappe pas à cette loi de mutation, de mouve* ment. Pès lors qu'elle est recherchée, non plus pour le travail qu'elle procure, comme la terre Test encore aujourd'hui par le paysan, mais pour le reverm qu'elle donne, la propriété qbangs de nature ; elle prend une autre essence, elle pofte \y[^ aij^trç nom; en un mot, elle devient capital.

Depuis environ un siècle, la société (rançaifiç a eommçn^ de délaisser l'ancienuQ id^e de propriété pour lui substituer celle décapitai ; à telle enseigne que ce n'eat plua déjà, ftofupe au vieux temps, le propriétaire qui fait la loi au capitaliste, c'est le capitaliste qui fait la loi au propriétaire^ Le oode de commercÉ^ régit beaucoup plug aujourd'hui la société que le code civil, abandonné comme une cathédrale gothique. C'est au capital que nous avons à faire, quand nous traitons des ci)Q§^ de la HéTQluUoft i c'e^t cette idée, ndativement nouvdlei

U voa bu t^du^i^ — i84d 2%

que )a Révolution de février est venue entamer, comme le développement économique antérieur avait entamé la propriété elle-mênie,

Le capital a dompté la propriété : le travail, à son tour, doit dompter le capital. — Voilà ce que nous révèle la grande loi de la circulation, la théorie du mouvement économique ; voilà le problème que s'est posé, ainsi que nous, M. de Crirardin, et dont il nous présente aujourd'hui une solution.

Il y a deux manièrei^ de convertir l'idée de capital, — en langage plus pratique, de subordonner le capit^di^^e au travailleur :

Ou bien, en attaquant le capital dans sa productivité, dans son revenu^ par Torganisation d*une circulation gratuite ;

Ou bien, en attaquant le capital directement et en lui-même, en lui demandant, chaque année, par la voie de l'impôt ou de toutp autre manière, une partie de son quantum, ce qui, au fond, revient, non pas précisément à faire cesser son revenu, mais à le lui reprendre. En effet, si le taïuç légal de l'intérêt est 5 pour 100 et que la contribution demandée au capital soit 5 pour 100, il est clair que le capital restera sans revenu, tout comme si, par la concurrence d'une çirculatign ^ans intérêt, on tarissait la source même du revenu.

Or, tandis que, d'une part, le développement dea institutions de crédit conduit fatalement à rendre la circulation commerciale gratuite, et par suite à faire cesser la productivité du capital ; de Tautre, le perfectionnement du'système des impôts, soit des revenus de l'État, aboutit d'une manière non moins fatale à faire entamer le capital par le fisc, d'une quantité égale à celle qu'il aurait produite par l'intérêt ; ce qui mène toujours à cette conclusion dégnitive : Annihilation progressive du revenu, par conséquent absorption, transformation, ç;(tinction de l'idée de capital.

Lu t)iéorie, et déjà la pratique, démontrent la vérité, la nécçAr site de cette double loi. Le premier de ces mouvements est à l'autre comme la force centripète est à la force centrifuge, comme l'attraction newtonienne est à l'expansion d'Aj^aïs ; c'est toujours la même loi sous deux formes différentes, mai^ inverses l'une de l'autre, et qui, par pela même qu'elles sont inverses, sont, en théorie du moins, d'une vérité égale.

La transformation du capital et de U propriété, par le déve** loppement des institutions de crédit, est celle que nous avons exposée et soutenue, depuis dix^huit mois, sous les noms de gratuité^ mutualité ou réciprocité du crédit ^ banque ^^ichangç, (désignation inexacte) et plus tard b^nqus du peuple.

Îfl6 VBLANGfeS. — AATICLBS DB JÔUBNAUX

En tout cela, nous n'avons fait autre chose que donner au public une conscience plus nette du mouvement économique signalé parLaw, Mill, et généralement par tous les économistes, comme le fait dominateur de la société ; mouvement qui commence à la division climatérique du travail et au troc en nature, qui se continue ensuite par remploi de la monnaie et rinvention de la lettre de change.

La tranformation du capital et de la propriété par Faction du fisc ou de TÉtat est celle qui vient d'être exposée par M. de Girardin dans un travail intitulé le Socialisme et V Impôts et dont nous essayerons tout à l'heure de rendre compte.

Ce mouvement fiscal, agissant en sens contraire des institutions de crédit, commence, pour nous, à la naissance de la féodalité, à la corvée, à la dîme; il se continue par la gabelle, les tailles, les aides, les vingtièmes; ^ et atteint son plus grand développement dans ce système compliqué d'impôts, que nous ont légué successivement la République, l'Empire , la Restauration, la Révolution de juillet.

L'impôt, dans sa constitution actuelle , c'est-à-dire multiple, onéreux, vexatoire, d'une perception difficile et chère, et d'un produit toujours insuffisant, voilà sur quelle donnée opère M. de Girardin, et où nous allons nous engager avec lui.

Ce qui résulte aujourd'hui de plus apparent, de plus irréfragable, de tout notre système d'impôts, après les innombrables perfectionnements qu'il a reçus, ce qui en forme le caractère essentiel, c'est qu'au point où les choses sont parvenues, et par l'influence des révolutions, et par l'effet naturel des conditions économiques, il est tout à la fois impossible d'augmenter l'impôt et impossible de s'en contenter.

Tandis que le budget des dépenses est toujours et de plus en plus en avance^ celui des recettes est constamment et de plus en plus en retard. L'équilibre du budget est comme l'équation du cercle, un problème démontré insoluble ; c'est ce que révèle, à quiconque a des yeux pour lire et une intelligence pour comprendre, la philosophie du budget. Ajoutez un centime par franc sur tous les impôts, et la résistance éclate sur toute la face du pays ; le refus du contribuable, signe précurseur de la banqueroute de l'État, avertit le fisc de s'arrêter. Laissez l'impôt dans son assiette et avec les tarifs existants, et vous marchez à la banqueroute par un autre chemin, par le déficit. Et notez que la ressource de l'emprunt vous est également fermée; car, pour emprunter, il faut stipuler des intérêts; pour payer ces intérêts, il faudra accroître l'impôt : or, l'accroissement de l'impôt est impossible.

Ainsi, tandis que les besoins de l'Etat augmentent sans cesse, les ressources de TEtat semblent diminuer, ou, pour être tout à fait dans le vrai, tandis que les besoins de l'Etat, qui sont comme les frais généraux de la société, croissent comme la progression 1, 2, 4, 6, 8, 10, 12, etc., les revenus de l'Etat croissent seulement comme la progression 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, etc.; en sorte que, loin d'aggraver les charges de l'Etat, comme semblait rannoncer une résolution dont les auteurs demandaient tant de choses à l'Etat, la question semble être, au contraire, de les diminuer.

Mais diminuer les charges de l'Etat est chose aussi impossible que de diminuer ses recettes ou d'augmenter son budget : nous sommes dans un labyrinthe d'impossibilités. Nous ne pouvons ni avancer ni reculer : il faut tourner ; il faut, tranchons le mot, révolutionner. Or, quelle peut être cette révolution dans l'impôt 1 M. de Girardin nous en donne la formule par ce seul mot : Simplifier.

Simplifier en matière d'impôts, c'est tout à la fois augmenter la recette et diminuer, abolir même la taxe. Cela paraît contradictoire . M. de Girardin nous démontrera tout à l'heure que rien n'est plus facile. Il ne s'agit que de transporter l'impôt (1), de la production, de la circulation, de la consommation, de la terre, du revenu, de toutes les choses actuellement imposées enfin, à la seule qui ne le soit pas et qui doive l'être, au capital.

Imposer le capital, dira le capitaliste, c'est prendre le revenu. — Qu'importe, répond par la bouche de M. de Girardin le propriétaire, si, après la taxe, l'augmentation du bénéfice sur le travail est plus grande que le prélèvement opéré par l'Etat sur le capitall...

Il est triste, pour un révolutionnaire, d'avoir à le dire, mais il faut le dire, parce que cela est : si la bourgeoisie, en majorité immense, n'avait un intérêt irrésistible à la révolution économique, le sort du prolétariat serait compromis. La philanthropie catholique et démocratique aurait bientôt enterré la question sociale. C'est le cas de rappeler le mot de Pompée, à qui le médecin commandait un plat de grives, et qui n'en pouvait trouver que chez Lucullus : Eh quoi ! si LucuÛus n*étaii un gourmand^ Pompée ne saurait-il donc vivre?

Ce mot, impôt, n*est pu dani le texte.

2)8 MÉLANGES. — AlltlClËS DE JOUEKAUt

(N* 74. — 16 novembre 1849.)

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