IV
TRAVAUX DES EUROPEENS SUR LA GRAMMAIRE ET LES ELEMENS DE LA LANGUE CHINOISE. PLAN d'uNE INTRODUCTION A l'É- TUDE DE CETTE LANGUE.
Je me suis à dessein abstenu, dans les paragraphes précédens , de parler des grammaires et des autres ouvrages élémentaires destinés à faire connaître les principes de la langue chinoise et le mécanisme de son écriture. Ces objets méritaient un article à part, tant pour rappeler et apprécier ce qui a déjà été fait, que pour déterminer et proposer ce qui reste a faire. C'est à quoi je consacre ce quatrième paragraphe, où, après avoir achevé Ténumération des principaux travaux des Européens sur le chinois, je compléterai le plan du dictionnaire , en y ajoutant celui d'une introduction grammaticale et littéraire, qui présenterait, réunis sous un seul point de vue, un grand nombre de documens restés épars jusqu'à présent dans différens ouvrages.
Bayer 1 a donné , dans la préface de son Muséum Si" nicunij une histoire très-détaillée et très-curieuse des progrès de la littérature chinoise chez les Européens. Fourmont s'est occupé du même objet dans ses Meditationes a , et dans sa Grammatica Sinica 3 . Ainsi l'on peut trouver dans ces trois ouvrages une énuméralion complète des livres publiés jusqu'en 1780 d'une part, et
• Mus. Sin. Pratf. , p. 8-84.
2 Praf. p. xj-xxiv.
3 Praf. p. xxv- xxx.
1742 de l'antre sur les différentes parties de la littérature chinoise; les jugemens qui y sont portés se distinguent en général par une grande impartialité, et méritent pour la plupart une entière confiance. Deux ouvrages seulement parmi ceux de cette époque, nous arrêteront quelques instans. Il ne paraît pas que Bayer en ait eu connaissance; et quant à Fourmont, il serait à souhaiter, pour son honneur littéraire, qu'on pût assurer la même chose. Ces deux ouvrages sont VArt de la Langue mandarine , par le P. Varo , et la Notifia linguœ sinicœ , par le P. Prémare.
Fourmont nous apprend qu'il avait d'abord composé sa grammaire en français et sur un plan beaucoup plus vaste que celui qu'il a depuis adopté dans sa Grammatica sinica a . La difficulté qu'il trouva à publier cet ouvrage, qui eût été très-volumineux, le lui 6t réduire et diviser. Dans un premier traité qu'il fit paraître en 1 787, il rassembla toujt ce qui pouvait servir à la lecture des caractères chinois, les deux cent quatorze clefs, les tons, les voyelles et les consonnes. Dans le second, qui ne vit
1 Tout ce qui est relatif à ces deux ouvrages, dans les pages qui suivent, manquait dans la première édition de cet opuscule. Ce n'est que plusieurs années après l'avoir faij; imprimer , que j'ai eu à ma disposition la Grammaire chinoise en espagnol , du P. Varo, et la Notitialinguœ sinicœ de notre savant compatriote Prémare. Le jugement que j'avais porté de la Grammatica Sinica, qnand j'avais pu y voir le résultat d'un travail appartenant en propre à Fourmont , a dû être aussi considérablement modifié par la découverte que je fis, a la lecture de VArte de la lengua mandarina. Je n'ai connaissance que par une note bibliographique de la Grammatica Sinica, attribuée au P. J. Simoens, jésuite, et j'ignore absolument si elle avait quelque chose de commun avec l'ouvrage du P. Varo.
a Gramm. Sin. , p. ix.
le jour qu'en 1 742 , il donna la grammaire proprement dite, avec le catalogue des ouvrages chinois de la Bibliothèque royale. Ce sont là des travaux importans qui assureraient à Fourmont un rang distingué parmi les philologues, et qui ne seraient pas même indifférais à la gloire littéraire de la nation, puisque ce sont les premiers ouvrages d'un mérite solide qu'on ait publiés en Europe sur la langue chinoise, et qu'ils sont encore à présent (181 4) les seuls dont on puisse faire usage pour l'étudier. Toutefois on peut dire que Fourmont lui-même a considérablement diminué le mérite qu'il aurait pu acquérir , par la vanité puérile qu'il a mise à grossir les difficultés quil prétendait avoir surmontées , et plus encore par la fausseté blâmable avec laquelle il a dissimulé ce qu'il devait a ses prédécesseurs, tout eu copiant presque sans aucun changement, des livres entiers qu'il assurait n'avoir pas même vus.
Mais indépendamment de ces torts inexcusables , on peut faire aux différens ouvrages de Fourmont quelques reproches assez graves; dans les Dieditationes , par exemple, un enthousiasme qui dégénère souvent en emphase, une prolixité excessive, une obscurité quelquefois impénétrable , un assez grand désordre dans l'exposition des iaits rendent la lecture fatigante et peu profitable. L'auteur, entiché d'une prétendue découverte de l'art délire les caractères, au moyen d'une certaine analogie qu'il vante sans cesse et qu'il n'explique jamais, s' exagérant d'ailleurs les difficultés qui se trouvent à faire usage des dictionnaires chinois, s'abandonne à son imagination, embrouille la matière qu'il prétend éclaircir: et non content
d'être le premier Européen non missionnaire qui ait su le chinois , cherche perpétuellement à persuader à ses lecteurs qu'il a imaginé des méthodes , deviné le sens des caractères par l'analyse des traits qui les composent, exécuté en un mot des choses qui tiennent du merveilleux. On ne peut s'empêcher d'être surpris de tout ce manège, quand on sait que Fourmont avait pu prendre une idée suffisante des élémens du chinois , pendant plus de cinq ans qu'il avait travaillé avec Hoang , qu'il entretenait une correspondance suivie avec le P. de Prémare et plusieurs autres savans missionnaires, et qu'enfin il pouvait se dispenser de deviner \t sens des caractères chinois, puisqu'il avait à sa disposition le dictionnaire du P. Diaz et plusieurs autres ouvrages élémentaires
Dans la Grammatica Sinvca, on ne retrouve que trop de traces du même système d'exagération. A en croire Fourmont, c'est uniquement dans les livres chinois , lus et pénétrés h force de travail et comme par divination, qu'il a puisé tout ce qu'il dit des particules, de la construction des phrases, et jusqu'aux foramles de civilité si bizarres à la Chine, et si inintelligibles pour qui n'en a pas la clef. Or, la pénétration d'un savant tel qu'était Fourmont peut bien aller jusqu'à suppléer aux connaissances élémentaires , et à deviner même les règles grammaticales d'une langue, quand on a des livres originaux, de bonnes traductions de ces livres, et des dictionnaires; mais il est tout-à-fait incroyable qu'on devine certaines choses qui dépendent du caprice, de la mode, et d'une foule de circonstances incalculables. Nous savons d'ail-
■ Médit. Sin. . p. 1 38.
leurs, par l'aveu de Fourmont lui-même 1 , qu'il avait entre les maîns la grammaire du P. Varo a , et un assez grand nombre d'autres ouvrages grammaticaux, à n'y pas comprendre même la Notitia linguœ sinicœ du P . P rémare, dont îl s'est fort de'fendu d'avoir eu connaissance avant la composition de la sienne 3 . J'avais reculé devant l'idée d'accuser Fourmont de plagiat et d'infidélité ; mais comme il y avait là-dedans quelque chose que je ne comprenais pas , je m'étais réduit a supposer qu'il avait quelquefois grossi les difficultés de la langue et dissimulé quelquesuns des secours que lui fournissaient ses prédécesseurs, pour relever encore l'importance de ses travaux si estimables par eux-mêmes , s'ils avaient été véritablement le fruit de la persévérance et de la pénétration.
La lecture de la grammaire du P. "Varo m'a donné la clef des cavillations de Fourmont, de son langage mystérieux, de ses réticences, et de ses expressions ambiguës. Cet ouvrage , dont il n'existe peut-être pas maintenant quatre exemplaires sur le continent, a toujours été d'une grande rareté. Fourmont, qui le possédait, se persuada sans doute que l'édition en était anéantie, ou du moins
1 Gramm. Sin. , p. xxv.
a Composée en espagnol au commencement du dix-huitième siècle revue peu de tems après par quelques missionnaires franciscains , gravée sur bois par le père Placide de Vais , et imprimée à Canton en !7o3 , avec une courte méthode pour faire et écouter les confessions , par le P. Basile de Glemona , de l'ordre des Frères Mineurs. Un vol. gr. in-8°.
3 Voyez dans le catalogue de ses ouvrages et à la fin des Meditationes, différentes pièces relatives à cette grammaire , et à la Notice du P. Prémare. QueWeque soit l'autorité de ces pièces , il reste toujours un fait bien singulier à expliquer : c'est l'extrême ressemblance des deux ouvrages, ressemblance qui porte jusque sur les détails et le choix des exemples , au dire de Fourmont.
îl agit comme s'il eût eu cette assurance. Il traduisit en français d'abord, puis en latin, le travail du missionnaire espagnol , sans se permettre d'y apporter d'autre changement que quelques additions de fort peu d'importance; et après s'être fait un mérite de ce chef-d'œuvre auprès de ses amis, de ses confrères et de ses protecteurs, il se hasarda a le lancer dans le public en y inscrivant son propre nom, et en effaçant celui du véritable auteur. On conçoit a peine qu'un savant, un homme grave, un académicien ait été capable d'une pareille témérité. Ce que l'on ne conçoit guère mieux, c'est que cette témérité ait été si long-tems heureuse, et que, durant près de cent ans, ni les admirateurs de Fourmont, ni les envieux que lui avait faits sa réputation, ni les ennemis que lui avaient attirés ses procédés acerbes et pédantesques , n'aient été conduits à une découverte qui devait lui enlever tout à la fois la reconnaissance des hommes studieux , et l'estime des honnêtes gens.
Pour que cette découverte eût lieu, il aurait suffi que le hasard eût fait tomber sous les yeux de quelqu'un de ceux qui ont tenté d'aborder l'étude du chinois , l'un des exemplaires de YArte de la lengua mandarina qui ont échappé a la destruction. Rien n'est plus aisé que de reconnaître la ressemblance, ou pour parler plus exactement ,Tidentité des deux ouvrages ; le plan général n'est pas seulement le même dans l'un et dans l'autre; le nombre des divisions et des subdivisions y est égal, et Fourmont n'a pas même pris la peine ou la précaution d'en déranger l'ordre ou d'en changer les titres. Il n'a pas non plus songé a choisir d'autres exemples , et ceux
qu'avait réunis le P. Varo reparaissent dans l'ouvrage de son traducteur, composés du même nombre de mots dans le même arrangement, et accompagnés des mêmes explications. Une seule différence s'observe, et loin de justifier Fourmont, elle achève au contraire de montrer la source où il avait puisé sa fausse science. Le missionnaire avait écrit les phrases chinoises en lettres latines: son copiste voulut y joindre les caractères originaux, et se réglant d'après les prononciations de Varo , il chercha les mots dans un dictionnaire alphabétique. Mais comme dans les vocabulaires de cette espèce on voit réunis les uns à côté des autres tous les signes écrits qui répondent à un même son , il se trouva dans l'embarras, toutes les fois que les indications fournies par le sens laissaient quelqu'incertitude, et souvent, au lieu de choisir le caractère qui convenait à la phrase, il en prit un autre qui n'avait de commun avec celui-là que la prononciation. Les fautes de ce genre sont très-nombreuses dans la Gmmmatlca Sinica, et il suffirait de trois pour que l'on pût prononcer avec certitude que l'auteur qui les a commises ne travaillait pas sur des livres chinois, mais sur l'ouvrage d'un Européen, où les mots étaient écrits en lettres européennes, et transcrits à la manière des Espagnols.
Fourmont raconte qu'un certain missionnaire dontnous avons déjà parlé, le P. Horace de Castorano, avait de son côté composé une grammaire , et qu'en la comparant avec la Gmmmatica Sinica^ tous deux avaient été frappés de la ressemblance extrême qu'offraient les deux ouvrages. « Convenientiam inter nos quant fieri poterne maximam , dil-il , sumus admimti ; quoad grammatit. n. 8
corn dwisio ctiam eadem 1 . Et ailleurs : Quod mivati ambo sumusy non solum de re summâ j sed in ipsis etiam ùinWsac titulorum numéro collatis , convenere et gmmjnatica ejus et mea, ita ut divisio earum prorsus eadem *. En rapportant ailleurs cet aveu de Fourniont 3 , je ne pus m'empêcher de penser qu'un autre rapprochement eût sans doute fait cesser l'étonnement des deux grammairiens, si cet étonnement avait pu être sincère de leur part ; car cette grande analogie de la grammaire dn P. Horace avec celle de Fourmon t , était pour moi une forte raison de supposer que Tune , comme l'autre , devait être la copie de celle du P. Varo. Ce soupçon s'est pleinement confirmé depuis que j'ai pu prendre connaissance de l'ouvrage du P. Horace de Cas torano ; celui-ci , après s'être procuré a la Chine un exemplaire de l'opuscule de Varo, l'avait sans doute juge' de bonne prise, et dans la transcription qu'il en avait faite de sa main, il avait substitué son nom à celui de l'auteur. Peut-être au moins n'aurait-il pas persisté dans ce plagiat, s'il eut eu l'intention de livrer l'ouvrage à l'impression. Au reste, comme il était plus versé que Fourmon t dans la connaissance des caractères , il avait commis moins de méprises en les rétablissant dans sa copie ; et sous ce rapport , il eût été plus difficile de démontrer la petite ruse à laquelle il s'était laissé entraîner.
Au reste cette grammaire, objet de tant de débats et de supercheries , est en elle-même un ouvrage d'un mérite
1 Prœfat ad. G ranimât Sinic. , p. xxx.
1 Prœfat. Méditât, Sinic. , p. xiv.
* Élemens de la Gramm. Chin., préface , p, xir.
ASIATIQUES. Iï5
fort médiocre. Le jugement que j'en porte s'applique également à l'original du P. Varo, aux traductions de Fourmont et du P. Horace, et peut-être à une troisième édition du même livre, dont la Bibliothèque du Roi possède un manuscrit, et qui doit être celui qui passait sous le nom du P. de Montigny, et dont Fourmont a beaucoup parlé. La grammaire qui forme le fonds de tous ces ouvrages n'était destinée qu'à faire connaître les règles du Kouan hoa> ou de la langue mandarin, telle que les gens instruits la parlent à la Chine, et surtout à mettre les missionnaires en état de prêcher en chinois et d'exercer les autres fonctions de leur ministère. Dès-lors on n'y doit pas chercher les principes du Kou~wen, ou de la langue des King, ni du TV en-tchhang ou des compositions oratoires; et effectivement, après avoir bien étudié cette grammaire, on peut être fort étonné, en ouvrant un livre, et surtout un livre ancien , de n'y trouver ni les marques des cas et des tems, ni les particules , ni le système phraséologique exposé par Fourmont. C'est une autre langue, pour laquelle on aurait besoin d'une autre grammaire. On peut donc apprendre à parler chinois avec l'ouvrage de Fourmont, mais il est à peu près inutile pour l'intelligence des livres. En second lieu, pour enseigner le Kouan hoa ou la langue parlée, Varo a adopté une méthode calquée sur nos grammaires d'Europe; or, quoique le style Kouan-hoa soit plus riche en formes grammaticales 1 et en signes propres à marquer les rapports des mots et des phrases que le Kou w en et le TV en tchhang, et qu'en cela il se rapproche davantage des autres langues, c'est mal proportionner les moyens au but, et augmenter
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les difficultés au lieu de les alléger , que de donner des paradigmes de déclinaisons et de conjugaisons modelés sur ceux des grammairiens latins, au lieu d'une simple exposition de l'usage des particules. C'était là une des principales observations que faisait contre la grammaire de Fourmont, un missionnaire que le duc d'Antin avait chargé de l'examiner 1 et qui ne connaissant pas le travail de V aro, critiquait celui de Fourmont qu'il prenai* pour un ouvrage original. « Bien loin de commencer par les élémens du chinois, dit ce missionnaire , et de se faire «colier, M. Fourmont a voulu être maître avant d'avoir été disciple. Le premier usage qu'il a fait des instructions du sieur Hoangz été de composer une grammaire, comme il le dit dans le catalogue de ses ouvrages , page 47 » et jusqu'à présent il s'est appliqué à composer des grammaires et des dictionnaires chinois. C'est ce qu'aurait pu faire M. Fourmont après avoir passé dix ou douze ans en Chine, toujours appliqué à l'étude du chinois avec d'habiles maîtres : il a commencé par où il devait finir. » Et plus loin : « J'ai fait tout ce que j'ai pu pour éviter l'examen de cet ouvrage, surtout après que M. de Montigny l'eut approuvé. Je suis persuadé , comme je l'ai dit ci-dessus, que cet ouvrage ne peut être bon qu'à empêcher d'apprendre le chinois à ceux qui voudront s'en servir» Rectifions ce qu'il peut y avoir d'outré dans ce jugement en
1 II se nommait Guigue : Deguigues, qui parle de lui , dit qu'il ne savait que la langue parlée, et qu'il n'entendait rit-n aux caractères , L'examen de la grammaire de Fourmont , dont la Bibliothèque du Roi possède l'original 7 prouve que ce jugement est trop sévère, et que Guigue connaissait assez la langue écrite , pour relever un grand nombre d'erreurs de différons genres dans le travail de Fourmont.
disant seulement que la grammaire de Fourmont présente l'exposition de règles presque étrangères à la langue des livres; nous ne craindrons pas d'être démentis par ceux qui ont fait du chinois l'objet d'une étude littéraire.
Les premiers essais de Fourmont avaient inspiré de grandes espérances, même aux missionnaires de la Chine, et le P. Prémarc , qui entretenait avec le docte académicien un commerce de lettres très-assidu , ét qui ne laissait échapper aucune occasion de lui procurer d'utiles secours , s'empressa de seconder ses efforts en lui transmettant le résultat de ses propres observations. Tel fut le motif qui lui fit composer sa Notitia linguœ sinicœ. Fourmont qui eût dû recevoir un pareil présent avec une vive reconnaissance, le vit arriver au contraire avec un déplaisir qu'il ne songea pas même à dissimuler. Le fruit de ses peines allait être perdu, si le public se persuadait qu'il pût devoir quelque chose à l'ouvrage de son ami; et, au lieu d'étudier cet ouvrage, tous ses soins se bornèrent à faire constater, par des gens qui ne savaient pas le chinois , la différence extrême qu'il y avait entre les deux traités, et la supériorité de celui qu'il avait lui-même rédigé. Le premier point était facile à. établir ; pour le second , Fourmont seul , et des personnes tout-à-fait étrangères à ces études, pouvaient y voir quelqu' ombre de vraisemblance. On ne peut lire , dans les écrits de Fourmont, sans une surprise mêlée de quelque commisération, le récit naïf de ses agitations à la nouvelle de l'arrivée de la Notitia du P. Prémare, et le détail de ses démarches et de ses précautions , dictées par un amour-propre inquiet et une vanité chagrine.
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Pour achever de démontrer que son travail n'avait rien de commun avec celui qui venait d'arriver de la Chine, il entreprit de faire de ce dernier une critique en forme , et par une délicatesse assez étrange il l'adressa , tout en la rendant publique , à celui même qui avait composé l'ouvrage pour lui faciliter l'accès des livres chinois \ « Que » pensez-vous vous-même, lui dit-il, de la division gé- » nérale de votre livre , mon très-cher ami ? Elle n'est as- » surément pas très-philosophique.... Vous détruisez de » la main gauche ce que vous avez voulu élever de la » droite : à quoi donc servira votre Notice?... Je vous » ai excusé autant que je l'ai pu; mais j'ai perdu ma » peine.... Certains hommes doctes trouvent que votre » ouvrage manque de méthode, qu'il est tronqué, non » pour ne pas avoir été achevé, mais parce que les choses » essentielles y sont passées sous silence.... Tout ce que » vous dites de quelques verbes et particules leur semble » superflu. Ce qui abonde, leur dis-je, ne vicie pas. » Mais ils voudraient que vous eussiez été plus concis ; » en cela je ne suis pas tout-à-fait de leur avis, etc. «
Prémare , s'il put voir cette longue diatribe entremêlée de termes de bienveillance et de protestations d'amitié , dut être un peu surpris de la singulière marque de reconnaissance qu'il recevait pour un livre qu'il avait pris la peine d'écrire en faveur de son ami. Mais celui-ci nous avertit lui-même que Prémare dut recevoir, dans les dernières années de sa vie, la lettre qu'il lui avait écrite, et qu il ne lui fut pas possible d'y répondre. Le savant mis-
1 Epistola ad Premarum, 173a. In prcefat. ad Gratnrnat. Sinic. , p. xvij.
sionnaire était mort quand la critique fut imprimée , et ce fut tout le prix qu'il retira de la peine qu'un travail de si longue haleine , un ouvrage si important sous tous les rapports, lui avait coûté. Sa mémoire même n'en reçut aucun lustre, jusqu'au moment où je m'occupai de classer et de faire connaître les manuscrits du Cabinet du Roi relatifs à la littérature de la Chine. Je trouvai le précieux ouvrage de Prémare, après un siècle d'oubli* exposé à toutes les causes de destruction qui menacent spécialement les livres écrits sur papier de mûrier, quand on n'en prend pas un soin particulier. Je me fis un devoir de venger la mémoire de notre savant compatriote , de l'indifférence injuste avec laquelle on avait accueilli sa plus estimable production 1 ; et si , comme j'ai maintenant lieu de l'espérer, la Notitia linguœ sinicœ vient à être livrée au public, j'aurai encore à me féliciter d'avoir appelé l'attention même des étrangers sur un des ouvrages qui font le plus d'honneur à la France , à la mission de. la Chine , au zèle et aux lumières des savans religieux auxquels cette mission est redevable de tant d'éclat
Je n'entrerai ici dans aucun détail sur le traité du P. Prémare : on peut voir, dans les ouvrages auxquels j'ai déjà renvoyé, le jugement que j'ai cru devoir en porter, et on en retrouvera le précis dans la vie de Prémare a . De toutes les critiques de Fourni ont , il n'en est qu'une seule à laquelle un juge équitable et désintéressé voulût souscrire. La Notitia linguœ sinicœ est remplie de trop
1 Voyez la préface des Élémens de la langue chinoise, y. ix, xviij , xix, et l'article Prernare dans la Biographie universelle, t. XXXVI» p> 4 1 * * Cette vie fera partie du dernier volume de ces Mélanges.
d'observatiolis particulières, et ne contient pas assez de vues générales. L'ouvrage est surchargé d'exemples qui rentrent quelquefois les uns dans les autres, et l'on y chercherait en vaîn ces règles qui soulagent la mémoire, et ces principes qui satisfont la raison en faisant ressortir ce qu'il y a de commun et d'essentiel dans un grand nombre de phrases analogues. En un mot, l'auteur semble avoir perdu de vue l'ensemble pour s'être attaché trop minutieusement aux détails. Mais ces défauts tiennent sans doute à la rapidité avec laquelle l'ouvrage a été composé, et Fourmont qui, selon la bienveillante intention du P. Prémare, devait profiter de cette rapidité, était le dernier qui fût en droit de lui en faire un reproche. Si le P. Prémare eût eu le tems de reprendre son travail, et de méditer sur les procédés d'une langue dont il avait si bien acquis l'intelligence, il y a tout lieu de croire qu'il aurait découvert ce principe de la valeur de position, qui est la clef de toute la grammaire chinoise. Ce principe, enseigné par un homme aussi habile cent ans plus tôt, eût dissipé ces ténèbres et débrouillé ce chaos qui ont si long-tems abusé et rebuté les meilleurs esprits.
Après le jugement que j'ai cru devoir porter des ouvrages de Fourmont, il n'est pas nécessaire que je parle de l'abrégé de grammaire inséré dans la compilation de Duhalde 1 , ni surtout de quelques essais du même genre rapportés par Barrow 2 et d'autres voyageurs ; car il n'en est presque aucun qui , de retour d'un voyage en Chine,
>In-4«,UI,p.*7g. ' a T. I , p. 44° et s "i v -
ne se croîe ohligé de donner à ses lecteurs une idée de la langue de cet empire, et qui n'imagine s'être acquitté de ce devoir en copiant tant bien que mal quelques lambeaux de Fourmont ou des missionnaires. Si les voyageurs ne mettaient dans leurs relations que ce qu'ils ont eux-mêmes observé , en écartant tout ce qui se trouve ailleurs et ce qui est généralement connu, au lieu de trois ou quatre volumes, ils se réduiraient le plus souvent à un petit nombre de pages; mais leurs ouvrages seraient plus goûtés des gens instruits, tjue fatiguent la répétition des mêmes choses , et cette continuelle attention à apprendre à tout le monde ce que personne n'ignore.
On trouve dans la dissertation de Deshauterayes sur les langues 1 , un article fort bien fait sur le chinois, avec une explication des deux cent quatorze clefs. Des renseignemens non moins curieux sur la paléographie se trouvent consignés dans une lettre du P. Mailla au P. Souciet insérée par Deguignes à la fin du Chou-king du P. Gaubil a . La lettre du P. Amiot 3 à l'occasion du paradoxe deNeedhamsur les hiéroglyphes égyptiens, contient aussi des détails et des réflexions curieuses sur les anciens caractères, et le mémoire sur l'origine des différentes sortes de caractères chinois employés dans l'éloge de Moukden \ inséré par le même auteur à la suite de sa traduction du poème de Khian-loung , n'est pas non plus sans intérêt. Les tomes VII et VIII des Mémoires Chinois ren
1 Encyclop. élément, de Petity , t. II , deuxième partie , p. 6^4 -066. * Pages 380-398.
3 Lettre de Pékin, etc. Bruxelles, «773. In-4°. — Re'imprimée dan» le t. I des Mémoires sur les Chinois.
4 T'iog. de Mouhd. , p. 137.
ferment deux dissertations du P. Cibôt qui peuvent donner, des caractères chinois, une idée plus juste que d'autres traités plus volumineux. Enfin, les Remarques philologiques de M. Montucci, le dernier ouvrage publié sur cette matière , occuperait un autre rang dans cette énumération, si je n'y avais pas suivi l'ordre chronologique. Beaucoup d'erreurs y sont rectifiées; l'auteur, ne sacrifiant rien à l'autorité, a osé avoir raison même coufre les missionnaires, et si le ton qu'il a quelquefois donné à ses assertions lui a attiré quelques attaques , il a montré par la manière dont il a su les repousser, qu'il n'avait rien avancé à la légère , et il s'est même assuré l'estime de ceux de ses adversaires qui n'avaient en vue que l'avancement des lettres et l'amour de la vérité
Précisément à la même époque, M. Marshman publiait dans l'Inde le texte de la première partie du Lun-iu, accompagné d'une traduction et d'un commentaire en anglais, et précédé d'une dissertation sur la langue chinoise et ses caractères \ Ce n'est point ici le lieu d'examiner la version du Lun-iu , et je me propose d'en faire l'objet d'une notice particulière. Mais quelques réflexions sur la dissertation préliminaire doivent naturellement trouver
1 Je ne parle pas ici des ouvrages de M. Klaproth , parce que cet habile philologue paraît s'être peu occupe' des difficultés qui hérissent rentrée de la littérature chinoise ; il a mieux aimé mettre à profit la connais" sanoe qu'il a acquise du chinois pour éclaircir des points d'histoire et de géographie , et s'avancer à grands pas dans la route que d'autres se chargeaient d'applanir.
* The Works of Confucius , with a translation , vol. I, to which is prefixed a dissertation on the chinese language and characten , by J. Marshman. Serampore , printed at the Mission press. 1809, gr. in-4°.
place dans ce paragraphe, destiné à la critique des ouvrages élémentaires et grammaticaux sur le chinois.
L'auteur commence par des considérations sur la nature des langues en général, et des écritures soit alphabétique ou symbolique, soit imitative : ce sont ses expressions. Il s'étend très-longuement sur les avantages respectifs des unes et des autres, sur le rapprochement des clefs ou caractères primitifs des Chinois , considérés comme élémens des caractères , avec les syllabes qui sont les élémens des mots des autres langues , sur le nombre de ces caractères primitifs et sur leur groupement ; il distingue quatre classes de caractères en tant que composés d'une seule clef, de deux , de trois , de quatre ou d'un plus grand nombre. Ses idées sur la métaphysique du langage sont justes, mais quelquefois obscures comme celles d'Harris dont il aime à invoquer le témoignage. D'ailleurs, le genre d'analyse auquel il soumet les caractères dans cet article « a bien été employé par Tching-jirij Hiuchitt autres philologues systématiques ; mais il me paraît peu propre à éclairer les lecteurs sur la véritable nature de la langue chinoise; et je crois que le philologue anglais y a acordé une trop grande place dans sa dissertation.
M. Marshman admet le système des deux cent quatorze clefs sans en indiquer aucun autre : il semble qu'à la manière de Fourmont il l'envisage comme la base de la lan~ gne, et le tableau encyclopédique des signes destinés à représenter par eux-mêmes les idées premières, et par leur groupement les combinaisons et les modifications des idées secondaires. Mais quoique, dans cette notice même, je
me sois déclaré en faveur des deux cent quatorze clefs, à cause des avantages qu'elles présentent pour la recherche des caractères , je ne puis nTempêcher de remarquer que ce serait une grande erreur de les regarder comme les signes abstraits et primitifs, d'après lesquels un deep divan , comme le dit l'auteur anglais, aurait construit les caractères chinois. Loin que ceux-ci aient été formés par des philosophes suivant des règles abstraites et un système arrêté sur les deux cent quatorze clefs, ce sont au contraire les deux cent quatorze clefs qui ont été extraites des caractères par certains lexicographes, pendant que d'autres , suivant un autre mode d'analyse, en reconnaissent les uns soixante, les autres trois cent, quatre cent quarante-cinq, ou même un plus grand nombre.
Dans la seconde partie , M. Marshman traite des sons de la langue chinoise , d'après le Tseu-tian , qu'il cite toujours sous le titre de Dictionnaire impérial. Ce qu'il dit sur les consonnes et les voyelles est conforme à la méthode adoptée dans ce dictionnaire, où ces objets sont traités avec détail , et s'il faut le dire , avec un trop grand détail, une simple table des monosyllabes chinois pouvant facilement tenir lieu de toutes les règles analytiques qui y sont exposées, et que les Chinois n'ont établies que parce qu'ils n'avaient pas , comme nous, des lettres pour y suppléer. M. Marshman n'oublie pas la conformité observée par W. Jones entre l'ordre syllabique des Chinois et celui des Hindous ; il donne même quelques développemens à cette idée, mais il ne rend point raison de ce fait singulier : la seule explication qu'il propose, qui est que
ce système aurait été donné aux Chinois parlesTartares 1 , me paraît si extraordinaire , et les raisons dont il se sert lui-même pour la réfuter, si faibles en comparaison de celles que pouvait suggérer une idée aussi contraire à la vraisemblance, qu'elles ne sauraient manquer d'étonner dans un ouvrage aussi recommandable.
Il parle ensuite des tons qu'il met comme tous les auteurs les plus récens, au nombre de quatre ; du nombre des mots prononcés qu'il porte à deux mille cent soixantedix-huit, età quatre mille cinquante, en admettant une distinction assez délicate des sons en ouverts et fermés; de la prononciation mandarine, à laquelle il préfère le dialecte de Canton , le plus important pour un Anglais, dit-il, et celui que ses compatriotes ont le plus d'occasions de parler. Tous les mots chinois qu'il cite sont en conséquence prononcés à la manière de Canton et orthographiés à l'anglaise, ce qui les rend à peu près méconnaissables pour un lecteur français accoutumé à la prononciation mandarine et a l'orthographe de son pays.
Dans sa troisième partie, l'auteur traite de la grammaire, suivant une méthode analogue à celle de Fourmont, mais plus simple et plus conforme au goût chinois. Ses exemples sont tous empruntés du Lun-iu; et dans un petit nombre de cas seulement il fait remarquer quelques différences entre le style de ce livre, celui des commentaires et la manière de parler usitée dans la conversation. 11 n'établit au reste nulle part l'existence des trois systèmes
1 On first observing //, the thougtit occurred to the tvrifer that it might possibljr hâve or/ginated with the présent dynasty , and the idea of it have been borrowed front the Tartar System of letters. Dissert. p. xl.
phraséologiques. Je ne m'arrêterai pas à discuter ici quelques endroits où M. Marshman ne me paraît pas avoir saisi le véritable sens des mots ou la construction des phrases ; je me contenterai des observations suivantes* Ni ( manda r. niu , cl. 38. ) ne se prend pas pour le pronom de la seconde personne absolument, et comme, signifiant femelle, fille », mais comme variante du caractère jou ( cl. 85. tr. 3 ). Cette phrase Koueï-iu, koueï-iu, 'ou tang-tchi siao tseu, doit s'entendre ainsi : Retournez y retournez, en/ans de ma compagnie , et' non comme le metM. Marshman : Retumhome, return home, my company of Utile ones a , ce qui ferait de la particule tchi la marque d'un génitif postposé, absolument étranger au génie de la langue chinoise. Tsaï ( cl. 32* tr. 3 ) n'exprime jamais le passé du verbe être, ni *Wûi ( cl. 87. tr. 8 ) une sorte de gérondif 3 : le premier signifie inesse , versari, et le second esse, existere , sans aucune distinction de tem. 11 est étonnant qu'un savant en état de traduire le Lun^iu ait pu croire un seul instant que iu ( moi, cl. 6. tr. 3 ) était le cas oblique du pronom de la première personne 4 . Ce petit nombre de remarques suffira pour le moment. J'en pourrai faire quelques autres en examinant dans une autre occasion la version du Lun-iu.
1 The second personal pronoun is expressed in a few instances in this volume, by the character Née, which properly signifies a female. Dis», pl. lxxxiv.
2 Ib. , p. lxxxvj.
3 Choy (Tsaï) is o/ten used to expresse the past tense of the verb is. , • the character wy (Veï) , too , mlthough generally used as a hind of ge~ rund, etc. , ib. , p. cj.
* Jb. , p. lxxxiij.
Au reste, M. Marshman paraît avoir eu peu de secours littéraires dans ses études chinoises : il ne cite aucun ouvrage élémentaire, et ne connaît Fourraont et les Mémoires des missionnaires que par les citations de M. Hager r ; ce n'est qu'après qu'il eut fait une grande partie de son travail qu'un de ses amis lui montra l'ouvrage de Duhalde 2 ; c'est de l'autorité de ce compilateur qu'il croit devoir s'appuyer pour déterminer la première année du règne de Khang-ki 3 > et pour distinguer les noms de quelques empereurs, d'avec ceux des dynasties auxquelles ils appartenaient 4 . Enfin l'auteur avoue lui-même qu'il n'a eu que le secours de quelques Chinois instruits pour apprendre leur langue 5 , ce qui explique assez bien la nature des connaissances dont il fait preuve, connaissances à la fois solides et entièrement dénuées de tout appareil d'érudition.
C'est en mettant à contribution ces différens ouvrages, sans négliger trop les anciens, mais surtout sans oublier de recourir aux originaux et d'y vérifier tous les faits un peu imporlans , qu'on pourrait rédiger l'introduction à la langue chinoise dont je parlais au commencement de ce paragraphe. Sans avoir la prétention d'asservir à mes idées particulières le savant qui se chargera de composer cet ouvrage, je crois utile de rappeler en peu de mots les principaux objets qui devront y trouver place.
On donnerait une idée générale de la langue chinoise ,
1 Ib. , p. ij et xxij.
* Life of Confucius , p. xxxviij.
3 Jb. t p. xxiv.
4 Ib. , p. ciij.
5 Life of Confucius , p. xxxviij • Dissert. „p1. lxxxix , cl ailleurs.
et Ton montrerait en quoi précisément elle s'éloigne de toutes les autres langues. Considérant d'abord isolément les mots qui la composent, on établirait d'une manière claire la distinction de la langue parlée et de la langue écrite. La première, pauvre et fort imparfaite, est celle d'une tribu à peine civilisée; elle consiste en un petit nombre de sons continuellement répétés et qui fatiguent l'oreille : on peut l'apprendre comme les autres langues en quelques mois, si l'on se trouve au milieu de gens qui la parlent. L'autre, riche en expressions, et formée d'après des principes savans, sert de moyen d'intelligence à une nation de philosophes : elle se compose d'une foule de symboles dont les combinaisons varient à l'infini, et qui satisfont l'esprit et l'imagination à proportion de l'étude plus ou moins approfondie qu'on en a faite. On ferait sentir cette différence par des exemples accompagnés d'un commentaire.
Pour épuiser d'abord ce qui concerne la langue parlée, on donnerait la liste des mots qu'elle contient; on expliquerait les quatre tons, l'accent guttural ou aspiré, les différentes prononciations provinciales , etc. On ferait voir comment un petit nombre de mots servant à prononcer un grand nombre de caractères , ceux-ci se groupent nécessairement en séries homophones, d'où peuvent résulter un grand nombre d'équivoques dans la lecture. On ferait voir que ces équivoques s'évitent en accouplant des mots synonymes ou antithétiques. On prouverait par des exemples qu'ily a en chinois beaucoup de mots polysyllabiques qui s'écrivent avec plusieurs caractères \ Enfin, on ex-
1 Voyez ci-clrssus , p. f»7«
pliquerait les rapports artificiels que les Chinois ont établis entre leur langue et leur écriture; comment dans beaucoup de circonstances ils restreignent quelques signes symboliques à n'exprimer que des sons, et comment, à l'aide du Thsieï\ ils savent distinguer des consonnes et des voyelles , et se faire une sorte d'alphabet.
Passant à la langue écrite , on rechercherait son origine, les plus anciens monumens qui nous la présentent, les idées qui ont présidé à sa création , ou d'après lesquelles on a procédé à sa réformation. On ferait l'histoire des différentes écritures, on en donnerait des exemples, et l'on montrerait comment, en changeant de formes, les caractères, d'abord représentatifs des choses, sont devenus symboliques et de convention; comment, par l'altération des traits primitifs, certains d'entre ces caractères ont perdu leur force, tandis que d'autres, successivement traduits de style en style , ont conservé les racines qui font leur énergie. On en déduirait la nécessité d'étudier la paléographie chinoise, si l'on ne veut perdre beaucoup de traditions intéressantes, la trace des idées anciennes, et le sentiment des beautés qui brillent dans les King.
On ferait connaître les différentes espèces d'analyses que les Chinois modernes dtit fait subira leurs caractères, soit pour les expliquer, soit pour les ranger dans les dictionnaires : d'un côté la doctrine des Lou-chou, de l'autre les systèmes variés de clefs adoptés par les lexicographes; on balancerait le mérite de ces systèmes , et l'on se déciderait pour celui qui présenterait le plus d'avantages.
Envisageant ensuite les mots chinois, non plus comme T. 11. 9
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signes isolés, maïs comme se réunissant pour former des propositions , on considérerait les trois systèmes phraséologiques des Chinois : le Kou-wen ou la langue des King, presque entièrement dénué de signes grammaticaux, faisant peu d'usage du grouppement des mots, et tirant toute sa force du choix des images ; le FFen-tchhang ou la langue des livres, où se trouvent plus de particules et de mots composés, où les phrases sont plus compliquées et mieux liées; le Kouan-hoa ou la langue mari" darine , presque semblable aux autres langues, riche en termes grammaticaux. Pour ces trois langues il faudrait trois grammaires; mais on les enseignerait mieux encore dans un Traité des particules , où Ton marquerait avec soin les règles qui sont communes et celles qui sont particulières a l'un des trois systèmes. Des exemples viendraient à l'appui, et devraient être choisis de manière à ce que les mêmes propositions, écrites d'abord en Kou-wen, d'après Confucius et ses disciples, fussent ensuite reproduites avec les formes que les modernes emploient, à peu près comme l'ont fait les jésuites dans leur Courte relation \
Tels sont les objets élémentaires dont on devrait trouver l'exposition dans l'introduction à la langue des Chinois. Quelques-uns ont déjà été enseignés dans les ouvrages que j'ai examinés précédemment. Mais s'ils étaient réunis dans un seul traité^ et convenablement développés,
* B revis rclaiio eorum çucr spectant ad dtclarattonem Sinarum imperatoris Kham-hi , etc. , Pekini , 1701 , in~4° imprime à la chinoise. On trouve dans ce volume vingt-huit sentences dentés chacune dans le style populaire, dans celui des lettrés, et d'après le texte des livres canoniques.
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je crois qu'on en tirerait une grande utilité pour l'étude du chinois, et que l'ouvrage qui les contiendrait, joint au dictionnaire dont j'ai donné plus haut l'esquisse, pourrait tenir lieu de tout autre livre élémentaire , et mettre , dans l'espace de peu d'années , tout homme un peu studieux en état de lire et d'entendre les livres chinois, de quelque époque qu'ils soient, en quelque style qu'ils soient conçus, et de quelque matière qu'ils traitent. C'est a quoi l'on ne parviendrait jamais que trèsdifficilement à l'aide des seuls dictionnaires des missionnaires, quelque bons qu'ils soient, et tant qu'on sera obligé de rechercher les documens grammaticaux et littéraires disséminés dans vingt volumes, de les comparer, de les discuter, avant d'aborder seulement les élémeus de la langue.
Au moment où le morceau qu'on vient de lire était mis sous presse pour la première fois, MM. Marsh m an et Morrison s'occupaient, chacun de leur côté, de remplir la lacune que je faisais remarquer. L'examen de leurs ouvrages va bientôt montrer en quoi ils se sont écartés des vues que j'avais exposées , et fera connaître les raisons qui m'ont décide à venir moi-même, après tant d'autres, proposer mes idées particulières sur la nature de la langue chinoise et sur la meilleure manière de l'enseigner. Mes Eie'mens, offrant le résumé d'une dictée éprouvée par l'expérience de huit années , ont paru en 1822. La théorie nouvelle qui en fait la base, est, dans cet ouvrage, la seule chose sur la. quelle j'ose appeler l'attention des philosophes. Quanta l'utilité dont il peut être pour l'étude pratique de la langue, c'est aux personnes qui s'en sont servies à en rendre le témoignage, et je désire qu'elles l'expriment hautement et avec sincérité.
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