PLAN D'UN DICTIONNAIRE CHINOIS
APRÈS avoir, dans les paragraphes précédens, fait connaître les principaux dictionnaires chinois rédigés par les
1 C'est le même ouvrage qui, depuis , a été imprimé par les soins de M. Deguignes, eu un volume de 1200 pages , format grand in-folio.
Européens et balancé leur mérite avec les défauts qu'on peut y relever, je vais tracer le plan d'un travail qui, réunissant les avantages de tous, serait nécessairement préférable a chacun de ces ouvrages en particulier. C'est en faisant usage des travaux des missionnaires qu'on parviendrait à les surpasser, et la gloire qu'ils se sont acquise es préparant d'excellens matériaux pour un dictionnaire chinois, ne serait nullement ternie par celle à laquelle pourrait prétendre l'homme laborieux qui viendrait à bout d'élever ce monument en l'honneur de la littérature chinoise.
Il me semble qu'on devrait choisir pour base l'un des dictionnaires originaux que les Chinois estiment le plus, le Tching tseu thoung par exemple, ou le Khang-hi tseu tian , qui , avec moins de variété offre le mérite d'une composition plus méthodique et plus régulière. On y prendrait la série des caractères dont le nombre s'élève à plus de trente mille ; l'on pourrait , au moyen de quelques additions, le porter à quarante mille, qui formeraient comme le fonds de la langue chinoise et le noyau auquel se rattacheraient les objets dont je vais parler.
On placerait sous chaque caractère sa forme antique et les dégradations variées qu'elle a éprouvées par l'effet du tems jusqu'à sa forme actuelle. Le Tching tseu thoung donne assez ordinairement cette série chronologique, mais en caractères trop petits et trop confusément imprimés. Il y a à la Chine des vases de cuivre, des ting ou tripodeSj des cloches, des tables de pierre, etc., dont les inscriptions ont été réunies par les Chinois dans des T. ii. 7
ouvrages destinés à les expliquer. Mous avons d'ailleurs en Europe plusieurs dictionnaires chinois consacres aux caractères antiques , et qui fourniraient d'abondans matériaux pour l'objet dont il s'agit. On pourrait prendre pour modèle dans cette partie de l'ouvrage le travail que M. J. Klaproth a exécuté sur l'inscription de lu , et au moyen duquel il a si bien démontré la conformité des caractères de ce monument avec les tchhouan ou caractères anciens des différens âges.
Après les formes anciennes des caractères, on placerait les variantes d'orthographe dont ils sont susceptibles. Plusieurs caractères s'écrivent communément dans le style manuscrit avec quelques traits de moins , rarement avec quelques traits de plus , quelquefois avec des clefs différentes; souvent même un caractère s'abrège d'une manière qui le rend méconnaissable , et de quinze ou vingt traits dont il doit être composé, se réduit à cinq ou six. J'ai dit plus haut quel usage les Chinois faisaient de ces abréviations, et combien il était nécessaire de les connaître pour entendre les livres ordinaires. Je dois ajouter que beaucoup de caractères homophones s'emploient les uns pour les autres , et, quoique ayant chacun un sens particulier, se prennent cependant pour variantes les uns des autres : source abondante de contre-sens et de méprises contre lesquels un bon dictionnaire doit mettre en garde. Le Haïphian j le Thoung wen to et le Yunjro suppléeraient pour cet objet à l'insuffisance des dictionnaires classiques. Je ne saurais proposer de meilleur modèle pour la manière dont devrait être traitée cette partie du dictionnaire, que l'article tsaï donné par M. Mon-
luccî 1 comme un spécimen de la manière dont îl entendait rédiger son grand vocabulaire.
On joindrait aux caractères leur prononciation en lettres françaises, non pas seulement suivant la langue mandaline , mais aussi suivant celles de Tchang-tcheou ou du Foukian, de Kouang-toung , ie'u4n-nan, avec tout ce qu'on pourrait se procurer des patois de la Chine et de la langue des peuples qui se servent des caractères chinois. On noterait aussi avec soin ce qui nous reste des anciennes prononciations des caractères, surtout à une époque antérieure au séjour des empereurs chinois dans le Kiang-nan. On tire quelques lumières sur ce sujet de la considération des rimes dans quelques odes anciennes du Chi-king; et d'ailleurs les lexicographes chinois n'ont pas autant négligé l'étymologie qu'on pourrait le craindre, de la part de gens accoutumés à peindre des idées plutôt que des sons.
On rapporterait ensuite les caractères synonymes, les opposés et les définitions en chinois d'après le Tseu tian, avec une interprétation latine, pour laquelle ou se servirait avec avantage du Han tseu si yi et d'autres manuscrits des missionnaires, en les revoyant avec soin et en en disposant les différentes parties conformément à l'ordre adopté par les meilleurs philologues chinois. On placerait, immédiatement après, les expressions complexes , en caractères chinois, avec leur prononciation et leur explication. Le dictionnaire Chincheo 3 en fournirait un grand nombre; on en trouverait beaucoup aussi dans le Thsing
1 Audi altérant parient , p. 6.
a Ci-dessus , N° 3.
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wen kian ou dictionnaire chinois-mandchou , ainsi que dans les autres dictionnaires chinois , qu'il faudrait dépouiller, et Ton compléterait cet objet en ajoutant les caractères aux phrases que les missionnaires rapportent dans leurs différens ouvrages.
11 serait indispensable d'ajouter à chaque caractère au moins une phrase ou un exemple pour chacune de ses acceptions. Le Tseuweï, le Tchingtseu ihoungtl le Tseu tian fournissent de semblables exemples; mais on aurait besoin de vérifier toutes leurs citations et d'y joindre des renvois circonstanciés. Les auteurs ou rédac-
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phrase, d'indiquer le livre d'où ils l'ont tirée, le Mengtseiij par exemple, le Lun-iiij le Thoung-kian > etc. Il faudrait marquer avec soin le livre, le chapitre et l'article où se trouve la phrase citée , et renvoyer même à la page d'une édition convenue ; il n'est plus permis d'imiter le vague des citations de Fourmont, qui cite Confucius , p. 42, 1 n. 4 l i sans dire de quel livre de Confucius il veut parler, ni de quelle édition il se sert. Au moyen de ces précautions, on serait toujours eu état de vérifier les explications des caractères et de prendre une idée juste de la manière dont ils sout employés par les bons auteurs. Ou ajouterait d'ailleurs une astérisque à ceux qui se trouvent dans les King ou les anciens livres, et l'on auraitparlà, d'un seul coup d'œil, la langue des lettrés, telle que Ta employée l'école de Confucius, et la collection des véritables caractères classiques.
Enfin il faudrait que les différens tons , les différentes
1 Gramm. Sin. , p. 67.
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prononciations , les acceptions variées d'un même mot fussent soigneusement distinguées, et qu'à chaque seclion on marquât les variantes et les synonymes; car tel caractère qui peut se prendre pour un autre en un certain sens, ne le pourra pas dans tel autre sens , et c'est ce qu'il est essentiel de déterminer.
Je ne me dissimule ni les difficultés, ni la vaste étendue du plan que je propose, et je crois même qu'il exigérait peut-être le travail de plusieurs personnes ; mais ce n'est que quand il aura été rempli qu'on possédera un dictionnaire vraiment complet, d'une égale utilité pour le commerce et la littérature, et qu'on pourra entendre les livres de toutes les dynasties, et sur toutes les matières , sans avoir recours aux dictionnaires originaux.
Pour bien exécuter un pareil dictionnaire , il serait nécessaire de relire, la plume et le pinceau à la main, les King , les Sse chou , les livres classiques du second ordre , les philosophes de toutes les écoles , les livres historiques, les romans, les encyclopédies, les polygraphes, etc. Ce travail serait long sans doute, mais de quelle utilité ne serait-il pas pour celui même qui s'y livrerait! Quels trésors il amasserait , tout en parcourant ces chefs-d'œuvre de la littérature chinoise , et qu'il serait amplement dédommagé de l'emploi de ses veilles! La composition d'un dictionnaire excellent en deviendrait pour lui le moindre résultat. Une connaissance parfaite de la langue et des meilleurs livres, l'éclaircissement d'une foule de points difficiles en histoire et en géographie, de nombreux et importans sujets de mémoires sur les antiquités, la philosophie, les sciences et les arts delà
Chine, voilà des récompenses capables de tenter, indépendamment d'aucun autre motif, tout étudiant un peu zélé. La seule certitude de publier un jour le fruit de se* efforts serait pour lui un encouragement nécessaire ; car il serait peu naturel de se livrer à un travail aussi considérable , sans être assuré du dédommagement qui peut séduire un homme de lettres, l'idée d'être utile aux autres , et de léguer à ses successeurs le produit de ses propres travaux.
Je ne crois pas avoir besoin de rappeler ici toutes les raisons qui me font préférer l'ordre des clefs à celui des tons et de l'alphabet européen , et parmi les différens systèmes de clefs, celui qui en contient deux cent quatorze , à ceux où l'on en trouve un moindre ou bien un plus grand nombre. Il suffira d'observer que puisqu'on ne peut retrouver les caractères dans un dictionnaire tonique qu'à l'aide d'une table par clefs , ce serait faire un ouvrage presque inutile que de publier le premier sans cette appendice indispensable. Que si l'on veut réunir les avantages des deux systèmes et faire imprimer un dictionnaire par tons avec son index , je n'y vois aucun inconvénient, et l'ouvrage n'en aura que plus de mérite mais si Ton veut opter et ne donner que l'un des deux systèmes , il n'y a point à balancer sur le choix, et l'on doit incontestablement adopter l'ordre des clefs.
C'est d'après mon opinion particulière que j'ai porté à quarante mille le nombre des caractères qui devraient se trouver expliqués dans le dictionnaire chinois-latin dont j'ai tracé le plan , et je ne dois pas dissimuler qu'un nombre beaucoup moins considérable a paru suffisant à
plusieurs savans. « Pour l'avancement de la littérature » chinoise, dit M. Klaproth *, il suffirait qu'un gou- >» vernement ou quelque riche particulier fît imprimer » un dictionnaire de huit ou dix mille caractères avec » une interprétation latine , dans lequel les phrases se- » raient écrites, non comme dans les dictionnaires des » Jésuites , en lettres latines, mais en caractères chinois. » M. Montucci ne paraît pas très-éloigné de ce sentiment; mais quelque déférence que je doive aux lumières de ces habiles philologues, j'ose dire qu'ils ont considéré les difficultés de la langue chinoise, moins par ce qu'elles sont en elles-mêmes , que par le peu de peines que des personnes douées de dispositions particulières peuvent avoir pour les surmonter. En pareil cas, on est quelquefois mauvais juge par trop d'habileté , et c'est aux moins instruits qu'il appartient de décider avec connaissance de cause, de la nature et de l'étendue des secours qui leur sont nécessaires. Pour moi , qui fais habituellement usage des dictionnaires dont j'ai donné plus haut la description, tout en reconnaissant qu'ils peuvent suffire pour l'intelligence des livres ordinaires de géographie, d'histoire ou de philosophie , j'avoue que j'ai souvent étéarrêté , principalement en lisant des livres d'arts ou de sciences , par des termes techniques , ou par des mots ordinaires pris dans un sens technique , et qui non-seulement ne se trouvent pas dans les vocabulaires des missionnaires, mais manquent encore assez souvent dans le Tseu-tiarij le Tching tseu thoung, et autres dictionnaires tout chinois. D'ailleurs on ne peut , même en tra-
' AUgemeine litltralur Zeitung , 10 mai 181 1.
duisant les livres historiques, accorder une confiance implicite aux dictionnaires chinois-européens les plus parfaits , sans risquer d'être assez souvent induit en erreur : c'est une chose qu'attesteront tous ceux qui en ont fait usage , et qui ont voulu s'enfoncer un peu dans la littérature chinoise. M. Klaproth pense que pour éviter ces inconvéniens « il suffirait de faire venir de » Canton une centaine d'exemplaires du dictionnaire » Tseu J weï qui est à bon marché , et de les donner avec » le Dictionnaire chinois-latin, dont on ne débiterait » probablement pas un plus grand nombre d'exemplaires. » Les mots qu'on ne trouverait pas dans celui-ci, conti- » nue-t-il , on les chercherait dans le Tseu 'weï, et l'on » traduirait leur interprétation chinoise. » Je ne sais si cet expédient serait très-praticable, mais je crois qu'il vaudrait mieux encore incorporer dans le dictionnaire chinois-latin la substance du Tseu 'weï y et surtout du Tseu tian , et qu'en faisant ce travail une fois pour toutes, on sauverait à ceux qui par suite apprendraient la langue, une grande perte de tems, beaucoup de peine, et probablement aussi un grand nombre d'erreurs. La question, comme on voit, se réduit à savoir s'il vaut mieux donner au public un dictionnaire tout fait, qu'un dictionnaire à faire , et s'il est bon de laisser aux commençans à surmonter des difficultés considérables, quand on pourrait les leur sauver, en publiant un ouvrage plus complet et mieux approprié à leurs besoins.
On pourra m 1 adresser quelques objections sur les autres objets que je voudrais insérer dans le dictionnaire. La connaissance des caractères anciens, par exemple, n'est
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pas nécessaire pour entendre les livres ordinaires , ni même les King et les autres ouvrages de l'antiquité , qui tous ont été traduits en caractères modernes, et ne s'impriment plus à présent que de cette manière ; mais ces caractères anciens se retrouvent sur d'anciens monumens et des monnaies, et s'emploient même encore aujourd'hui pour les sceaux, certaines inscriptions et d'autres objets de fantaisie par lesquels on peut se trouver arrêté, si l'on n'a pas le secours d'un livre où ils soient expliqués. D'ailleurs, et cela est bien plus important, c'est par l'analyse de ces anciens caractères qu'on peut arriver à l'étymologie d'un grand nombre de caractères modernes, retrouver leur signification primitive, et parvenir ainsi, par une connaissance approfondie de leur composition, à sentir dans les Ki?igàts beautés de style et des allusions intéressantes perdues pour ceux qui n'ont étudié que l'écriture vulgaire. Dans les caractères chinois ordinaires , les changemens qu'on a dû faire aux différentes parties qui les composent pour les réduire a n'occuper qu'un carré donné, ceux qu'on n'y a que trop souvent apportés par pur caprice ou par le soin frivole d'une plus grande élégance, dérobent quelquefois le sens original , et font perdre le fil des métaphores toujours ingénieuses et quelquefois très-relevées, que les anciens avaient en vue. Ce n'est que par la lecture des meilleurs ouvrages publiés sur les Loti chou , du Choue-wen et d'autres traités de ce genre, qu'on peut découvrir la valeur primitive de certains caractères, et c'est en ce sens que l'étude des caractères anciens est indispensable pour l'intelligence des caractères modernes.
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Reste la considération des frais , qui seraient énormes s'il fallait graver en bois tous les caractères (jue demanderait chaque partie du plan que j'ai tracé. Mais il serait, je crois, possible de les réduire beaucoup par certains procédés, et dût-on, d'ailleurs, réunir sur des planches de cuivre tous les caractères chinois , et imprimer seulement les explications , la publication d'un pareil ouvrage n'entraînerait pas plus de dépenses qu'une foule de collections de gravures qui n'ont pas autant d'utilité, et qui ne trouvent pas un plus grand nombre d'acheteurs que n'en aurait celui-ci. Au reste, si l'on croit que la publication d'un pareil ouvrage serait une mauvaise spéculation , je n'ai rien à dire , car je ne prétends pas faire ni proposer de spéculation, mais seulement présenter les moyens de mettre la littérature chinoise au niveau des autres parties de la littérature orientale , et tracer le plan d'un Thésaurus linguœ sinicœ, qui serait pour le chinois ce que les travaux des Etienne, des Forcellini, des Castel et des Meninski sont pour les langues grecque, latine, arabe, turque et persane '.
1 Peu de mois après la composition de cet opuscule , on vit paraître à Canton les premières livraisons d'un ouvrage qui semblait être l'exécution du programme qu'on vient de lire. L'analogie était si frappante qu'on avait quelque lieu d'être surpris que deux hommes de lettres qui n'avaient pu s'entendre , se fussent rencontrés de cette manière. On verra plus bas , dans les articles consacrés à l'examen des différentes parties du dictionnaire de M Morrison , quelles causes ont empêché que ce bel ouvrage ne remplît tout-â-fait les espérances qu'on avait pu en concevoir.