‹ Mélanges asiatiques;Chapitre 11 sur 31 · SUR UN OUVRAGE DE M. MARSHMAN · texte numérisé non relu

SUR UN OUVRAGE DE M. MARSHMAN

INTITULÉ CLAV1S S1NICA.

LORSQU'UN ministre, animé d'un véritable zèle pour la gloire littéraire de la France, proposa a Sa Majesté, en i8i4> d'étendre à deux idiomes célèbres de l'Asie l'enseignement que le Collège royal offrait déjà pour les autres langues savantes, un de ses motifs fut le désir d'ouvrir à nos compatriotes une route nouvelle dans un genre de littérature qui, jusque-là, avait semblé réservé à nos voisins , et de ranimer en même tems le goût d'une autre littérature qui, depuis deux cents ans, faisait, en quelque sorte, partie de notre domaine. Les Français presque seuls avaient cultivé la langue chinoise ; mais peu de Français avaient fait de véritables progrès dans le samskrit. On voulait que nous pussions entreprendre une pacifique conquête, en conservant, si j'ose ainsi parler, nos anciennes possessions; possessions légitimement acquises par d'honorables travaux, mais que les sa vans étrangers pouvaient nous enlever, si nous ne redoublions de zèle pour les défeudre.

La colonie anglaise , que des vues religieuses et coin merciales ont conduite sur les bords du Gangeet aux

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extrémités de l!Asie, semble s'être proposé de justifier la prévoyance du monarque et celle du ministre : chaque jour , de nouveaux ouvrages, recommandables par leur importance et leur étendue, viennent réveiller notre émulation, en attestant sa laborieuse activité. Les grammaires , les dictionnaires , les traductions des livres orientaux en anglais, et de nos livres saints dans les langues de Mnde et de la Chine, sortent en foule de ces presses dont la multiplicité, ou même la seule existence dans le pays des Brahmanes , est un des phénomènes de notre tems. Les difficultés typographiques semblent ne pas exister pour les Anglais de Tin de : vingt corps de caractères avaient été gravés à grands frais; à peine étaient-ils terminés, qu'ils ont été jugés imparfaits, et gravés de nouveau. Il n'y a pas d'année qu'on ne voie publier à Sirampour deux ou trois de ces ouvrages , dont chacun, en Europe, demanderait dix années : et nonseulement ceux qui ont fait, des différens idiomes de l'Inde, l'objet de leurs études, soutiennent dignement la réputation des Jones, des Colebrooke et des Wilkins , mais ceux qui, s'ouvrant une carrière jusque-là peu fréquentée de leurs compatriotes, ont choisi la littérature des Chinois pour sujet de leurs veilles , peuvent dès a présent rivaliser avec les Varo, les Diaz et les Glemona.

Entre ceux-ci, l'on doit distinguer un missionnaire baptiste, établi depuis vingt-sept ans a Sirampour, M. J. Marshman , auquel on doit une traduction en chinois des Evangiles selon S. Marc et selon S. Jean, et une édition de la première partie du Lun-m, l'un des livres moraux de l'école de Confucius, avec une version

anglaise. A la téte de ce dernier ouvrage , dans les exemplaires que l'auteur a publiés en 1809, se trouvait une dissertation grammaticale sur la langue chinoise. Cette dissertation, déjà fort étendue , a depuis été reprise par M. Marshman , qui , en y faisant beaucoup de corrections et d'additions , l'a changée en une véritable grammaire, et l'a fait paraître, il y a deux ans, sous le titre de Cla* vis Si nie a \ Cet ouvrage, encore très-peu répandu en Europe, m'a paru d'une assez grande importance pour mériter une analyse un peu détaillée : ce sera un moyen d'étendre et de rectifier ce qui a été dit plus haut 2 de la dissertation de M. Marshman.

Dans sa préface , M. Marshman rend compte des se* cours qu'il a trouvés pour ses études. Au commencement , il n'avait à sa disposition ni grammaire ni dictionnaire ; il ne connaissait pas même les ouvrages de Fourmont : mais il fut puissamment secondé par M. Lassar, qui , suivant ce que j'apprends d'ailleurs, est un Arménien établi en Chine, où il a, pendant dix-sept ans, étudié le chinois sous les meilleurs maîtres. M. Marshman saisit toutes les occasions pour témoigner sa reconnaissance à M. Lassar, ainsi qu'à M. Manning, savant anglais, qui avait résidé pendant plusieurs années à Canton pour y apprendre la langue, et au maître chinois de ce dernier, qui avaitfait ses études à Peking, et auquel M. Marshman

■ Clayis Sinica , or EUmens of chinese grammar , with a preltmi-

nese, and an appendix containing tht Ta-hyoh qfConrucius , mth a translation; by J. Marshman, D. D. Se rampa rt , at tht mission press , i8t»4. Un gros vol. gr. in-4° de plus de 600 pages, a Ci-dessus, p. ia3.

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s'avoue redevable de beaucoup de renseignemens utiles. Lui-même a , comme on voit , étudie la langue chinoise suivant la méthode des Chinois : c'est sans doute la plus sûre ; mais ce n'est ni la plus courte ni la plus analytique. m

C'est un (ait actuellement bien connu , que les Chinois ont deux langues très-différentes, non-seulement sous le rapport de la construction et du style, mais encore sous celui de la grammaire. Chacune de ces deux langues a ses expressions particulières pour rendre les mêmes idées; les mêmes rapports ne sont pas marqués, dans Tune et dans l'autre, par les .mêmes particules. L'une, qui ne parle qu'aux yeux , est a peu près inintelligible pour l'oreille; l'autre, qui est faite pour être parlée, ne peut être qu'imparfaitement rendue par l'écriture. On ne saurait employer celle-ci en écrivant, si ce n'est pour les romans, les comédies et les autres compositions légères. Si l'on voulait faire usage de l'autre dans la conversation, on se rendrait encore plus ridicule qu'on ne le serait parmi nous en parlant en vers, ou en transportant dans l'usage ordinaire de la vie les périodes de Bossue t ou de Fénelon. A ces deux langues on doit en ajouter une troisième qui tient, Jusqu'à un certain point, le milieu entre elles , mais dont l'emploi est borné aux compositions oratoires. Le système de cette dernière est mixte , et l'on en prend une idée suffisante en étudiant les deux premières : quant à celles-ci, il est indispensable de les séparer dans l'enseignement On l'a vu précédemment, Y A rte de la lengua Mandarina et la GrammaticaSinica ne font connaître que la langue parlée. LelVPré-

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marc , dans sa Notitia linguœ sinicœ , traite séparément du style des livres et de celui de la conversation , et son ouvrage est réellement composé de deux grammaires. Les Chinois n'ont besoin d'apprendre que l'idiome antique, qui est pour eux une sorte de langue savante; l'autre est au contraire leur langue maternelle ; ils ne Pétudient point; ils l'apprennent en entendant parler. Les règles, d'ailleurs, en sont très-simples, et la seule difficulté qu'elle présente consiste dans la multiplicité des îdiotismes. •

Maintenant , on pourra être surpris de ne trouver, dans l'ouvrage de M. Marshman, aucune trace de cette distinction essentielle, fondamentale. L'auteur a négligé d'avertir ses lecteurs que sa grammaire , presqu'uniquement rédigée d'après les plus anciens monumens de la langue, ne pouvait offrir que les règles d'un idiome savant, d'une véritable langue morte, qui ne s'écrit plus, qui ne se parle point, qui ne s'est peut-être jamais parlée. Or T c'est sans doute une chose très-importante que de bien entendre les livres classiques, et tous ceux qui ont été composés avant l'incendie des livres. Mais cet avantage n'est pas le seul qu'on se propose en étudiant le chinois : on veut aussi lire les livres modernes , dont le style diffère beaucoup de celui de l'antiquité; on veut entendre la langue familière qui n'a point d'analogie avec ce dernier. 11 est nécessaire, au moins, qu'un Européen soit prévenu qu'il lui restera quelque chose à faire , quand il entendra les King, pour avoir l'intelligence des ouvrages modernes, et plus encore , s'il veut savoir la langue vulgaire. L'auteur anglais blâme Fourmoiit de n'avoir

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jamais cité les livres où il puisait ses exemples : cela lui eût été fort difficile ; car, le plus souvent, ce ne sont pas des livres qui les lui ont fournis. L'auteur même auquel il les empruntait les avait pris dans la langue parlée, pour laquelle Son séjour au milieu des naturels lui avait procuré de nombreux matériaux. Quant h M. Marshman, je dois convenir qu'il rapporte de tems en tems quelques phrases qui appartiennent à des auteurs de notre siècle, ou au style familier : mais il s'en faut beaucoup qu'elles soient en assez grand nombre pour faire connaître ce dernier, même pour en donner une idée tant soit peu exacte.

On a tant parlé des clefs chinoises en Europe, que ce sujet rebattu y est maintenant connu des personnes mêmes qui n'ont pas, du reste, une notion précise de la nature de l'écriture chinoise. On ne croit plus , comme Pavait enseigué Fourmont, qu'un certain nombre de signes, imaginés par les inventeurs de l'écriture, aient été réunis , d'après des règles constantes et raisonnées , pour former tous les caractères. On a senti qu'une marche si régulière n'était pas celle que suivaient les inventions humaines; et les nouveaux renseignemens qu'on a tirés des livres chinois, ne nous font plus voir dans les clefs que le résultat d'une analyse opérée dans des tems bien postérieurs à l'invention des caractères, et d'une manière variable, suivant les différens auteurs qui l'ont exécutée. Le petit nombre des secours littéraires dont M. Marshman a pu s'aider, explique comment ce savant a été conduit à présenter les deux cent quatorze clefs comme étant les élémens des caractères, et le système

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qui eu résulte, comme la base unique de toute l'écriture chinoise.

On doit vraisemblablement attribuer à la même cause les doutes que M. Marshman témoigne sur la véritable nature des premiers élémens de l'écriture : il a peine à y voir une imitation de la forme des objets matériels, et il cite quatre signes, ceux qui désignent la tête, la main, le cœur et la bouche , dans lesquels, suivant lui, on ne voit pas même une représentation éloignée des parties dont ils rappellent l'idée. Mais on sait qu'en effet, dans l'écriture moderne , la ressemblance que les images pouvaient avoir avec les objets figurés, a complètement disparu. C'est dans l'écritùre antique nommée Tchouan , qu'il faut chercher cette ressemblance ; et les signes cités par M. Marshman, si l'on examine leur forme primitive» se trouveront être des dessins grossiers, mais pourtant reconnaissàbles , d'une bouche, d'un cœur, d'une main.

Ces caractères figuratifs , que les Chinois nomment images , forment la première des six classes auxquelles peuvent se rapporter tous les caractères. En parlant de ces six classes , l'auteur anglais , qui n'a pu consulter la judicieuse exposition qu'en ont donnée nos missionnaires dans différens ouvrages , a laissé échapper quelques notions inexactes, provenant, à ce qu'il paraît, de la difficulté qu'il trouvait à s'entendre avec ses maîtres. Ainsi, par exemple, il rend par les mots feint ou fabriqué le nom de kia-tsie que les Chinois donnent aux caractères pris dans un sens métaphorique : kia-tsie signifie emprunté. Il ne définit pas d'une manière satisfaisante les

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caractères indicatifs , qui , suivant les grammairiens , sont destines à représenter ce qui n'a pas de forme. En rapportant des exemples de cette espèce de signes , il analyse d'une manière un peu hasardée les mots chang et hia {supérieur et inférieur), mots qui ne se composent pas, comme il l'imagine, de la figure d'un homme placée tantôt au-dessus et tantôt au-dessous d'une ligne horisontale, mais d'un simple point dont le changement de position indique ou la supériorité ou l'infériorité, de cette manière, — — . Enfin il présente la nombreuse classe des caractères où le son est écrit à côté de l'image, sous un jour absolument faux. Il pense que le mot kiang, qui signifie grand fleuve, où l'on voit l'image A' eau , jointe au signe de la syllabe koung, n'est formé de cette manière que pour exprimer, par le son kiang, le bruit que fait l'eau en roulant avec violence ; que le mot ho (rivière), où l'on trouve la même image d'eau, jointe à un groupe qui se lit kho , rend par cette composition le son cFune rivière dans son cours. En un mot, il fait, de cette espèce de caractères, des onomatopées, et c'est évidemment s'en former une idée erronée. On a voulu représenter dans l'écriture les mots préexistans de la langue parlée, kiang, ho; et pour cela , on a pris des élémens dont la prononciation était déjà fixée, koung, kho, et on y a joint une image qui détermine le sens : mais on n'a jamais songé à rendre par-là un son ou un bruit quelconque. Ce que l'auteur ajoute, que la classe en question, jointe à une autre classe de composés , contient un peu plus de trois mille caractères, fait voir qu'il n'en a pas une notion bien

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exacte. La seule classe des caractères où le son est in* diqué , comprend plus de la moitié de la langue; car elle renferme les noms de presque tous les êtres naturels , et une foule d'autres, qu'il était difficile de figurer d'une autre manière.

Cependant il est une observation que je ne puis me dispenser d'ajouter a ces critiques : c'est que si M. Marshman paraît quelquefois avoir mal saisi le sens des explications qu'il a recueillies de la bouche de ses maîtres, presque toujours, dans les considérations qui lui sont propres, il est ramené par le raisonnement à des idées plus saines. Souvent il ajoute aux notions qu'il doit à autrui, sous la forme de simples conjectures, des corrections qui ne font pas moins d'honneur à son jugement qu'à sa modestie. On doit placer au nombre des idées qui lui appartiennent, et qui peuvent justifier le titre de Clavis Sinica que porte son ouvrage, celle de ramener par l'analyse les caractères composés à un certain nombre de groupes générateurs, différens des clefs, mais qui, combinés avec elles , portent en composition la prononciation qui leur a été affectée, ou une prononciation approchante. Ce mode d'analyse, dont fauteur anglais n'a pu trouver d'exemples dans aucun livre imprimé, doit se présenter naturellement à l'aspect d'un dictionnaire tonique. Fourmont l'avait entrevu, et c'est ce qu'il appe- . lait analogie dans les caractères. D'autres auteurs ont projeté de faire graver séparément la liste de ces groupes, dont la connaissance, jointe a celle des clefs, mettrait tout d'un coup les étudians au fait du mécanisme de l'écriture chinoise. Mais M. Marshman ne doit à personne

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sa manière ingénieuse et nouvelle de considérer les groupes composés, puisque de simples mentions sont tout ce qu'on trouve sur cette matière dans des livres qui, peut-être même, ne sont pas venus a sa connaissance. On a seulement sujet de regretter qu'au lieu de publier une liste complète de ces élémens qu'il a découverts, il se soit borné à quelques exemples trop peu nombreux. On pourrait aussi critiquer la classification compliquée, et peut-être superflue, qu'il a établie pour les groupes. Une métaphysique un peu alambiquée, et plutôt nuisible qu'utile dans des matières déjà obscures par elles-mêmes, met quelquefois les considérations de M. Marshman hors de la portée d'un lecteur peu attentif, ou peu familiarisé avec le sujet. L'énoncé le plus simple des faits est ce qu'il faut aux commençons, qui ne risquent pas au moins d'accueillir des idées fausses, ou de s'en former eux-mêmes d'erronées. Le reproche d'obscurité qu'on a souvent fait a Fourmont, peut parfois s'adresser au nouveau grammairien , qui semble se plaire un peu trop dans les conceptions abstraites, et dans des subtilités plus ingénieuses que solides.

Une dissertation sur le colloquial médium, ou la langue parlée des Chinois , se joint à celle que M. Marshman a consacrée à l'exposé des principes de l'écriture; et ce n'est pas la partie de son ouvrage où l'on remarque le plus de clarté. La raison en est qu'il a suivi, presque pas à pas, l'introduction qu'on lit à la tête du dictionnaire de Khang-hL Si l'on trouve peu d'avantage à se conformer aux Chinois dans la méthode qu'ils ont adoptée pour l'enseignement de leur propre langue, on gagne

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moins encore à les prendre pour guides dans une matière où la nature de leur idiome jette nécessairement beaucoup d'obscurité. Comment , en effet, parler de prononciations, de voyelles, de consonnes, de diphthongues, quand on n'a pas même l'usage des lettres? Comment appliquer des images ou des symboles à l'analyse des sons? A la vérité, l'écriture chinoise n'est pas aussi complètement éloignée de la nature des autres écritures qu'on a coutume de le supposer; mais pourtant la peinture directe des idées en fait la base, et il serait infiniment plus facile d'exprimer, avec les caractères chinois , toutes les opérations de l'entendement humain, que de représenter d'une manière tant soit peu exacte le son de ce seul mot, entendement. Aussi le traité de la prononciation, en chinois, qu'on trouve dans le premier volume du Tseu-Uan* est-il à peu près inintelligible. M. Marshman, qui l'a traduit et commenté, eût fait mieux , à mon avis , en traitant à notre manière de la prononciation des sons chinois; il fallait les recueillir immédiatement par l'oreille, et les transmettre le moins mal possible sur le papier; l'auteur avait, pour cette opération, tout ce qui lui était nécessaire : un maître du pays, une oreille exercée, un esprit juste, et les lettres de notre alphabet.

Quant aux variations de la langue parlée , sur lesquelles il a réuni un petit nombre de renseignemens , il paraît n'avoir pas eu à sa disposition les livres où ce sujet est traité avec le plus de clarté; tel est, par exemple, l'Histoire de l'écriture (Tseu hio tiari), en 80 volumes , ouvrage qui fait partie d'une grande collection

imprimée sous le règne nommé Khian-loung. On y voit consignées , avec un détail suffisant, et expliquées par des exemples , les différentes révolutions que la prononciation des caractères a subies depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos jours; les altérations successives d'un même mot sous toutes les dynasties , et ses altérations simultanées dans toutes les parties de l'empire ; les mots locaux ou provinciaux rassemblés en forme de vocabulaires 1 ; en un mot, une foule de documens très-précieux pour les Chinois , et intéressans même pour les philologues européens. Cette collection eût pu fournir à M. Marshman , s'il l'eût connue, un grand nombre de faits particuliers, et les moyens de rectifier quelques-unes de ses considérations générales.

Les grammairiens chinois ont consacré trente-six caractères à servir d'exemple de tous les sons initiaux usités dans leur langue; et ces sons que, pour abréger, nous nommons consonnes j et que M. Marshman appelle initial powersj sont arrangés dans un ordre constant et systématique. En examinant cet arrangement, l'auteur anglais y remarque avec surprise la plus grande conformité avec celui qui est adopté pour l'alphabet samskrit. D'où vient cette similitude ? Ces deux systèmes ont-ils une origine commune ? Des deux nations , quelle est celle qui peut avoir emprunté à l'autre? L'examen de ces questions occupe long-tems M. Marshman. Après avoir

1 Ces sortes de mots s'appellent en chinois ,fang yan 9 expressions lo~ cales. La môme dénomination s'applique aux termes des idiomes de certains peuples qui font usage des caractères chinois, quoiqu'ils parlent une langue différente , comme les Coréens, les Annamites et les Japonais

prouvé d'une manière bien convaincante, mais, à mou avis, non moins superflue, que le système chinois ne peut venir, ni de l'alphabet hébraïque , ni du phénicien t ni du grec, ni de celui des Aghwans, qui ont bien adopté des lettres correspondantes à celles du samskrit, mais qui n'ont jamais eu de rapport avec les Chinois ; ni des Jésuites , qui ont été à la Chine , mais qui ne savaient pas le samskrit; après avoir accumulé une foule darguraens, dont quelques-uns semblent fort extraordinaires, rapporté et comparé tous les alphabets du monde , discuté ce qu'ils peuvent avoir de commun avec le système chinois, et ce qu'ils ont de particulier, M. Marshman conclut en déclarant bien constatée l'identité de l'alphabet samskrit, et de celui que se sont fabriqué les grammairiens de la Chine ; mais , quant à la question de priorité, il déclare que l'une et l'autre hypothèses lui paraissent offrir les plus grandes difficultés, et qu'il croit devoir laisser la décision à des critiques plus exercés dans ces matières. Il insinue pourtant que des deux suppositions la plus vraisemblable lui paraîtrait celle qui ferait dériver du système alphabétique indien celui que les Chinois ont adopté.

Je croirais avoir à me reprocher une sévérité déplacée, si j'essayais de jeter de la défaveur sur une décision présentée avec tant de réserve. M. Marshman s'exprime dans tous ses ouvrages d'une manière si pleine de candeur et de modestie, que ses erreurs mêmes inspirent du respect , en manifestant toujours son amour pour la vérité. Ici pourtant , je ne puis m'empêcher de remarquer que la discussion même qu'il entame repose tout entière sur

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«ne erreur de fait, et qu'il agite une question qui n'en est pas une. On peut s'en rapporter aux Chinois , quand ils avouent les emprunts qu'ils ont faits aux étrangers. Or, voici comment eux-mêmes répondent aux doutes de ^ M. Marshman :

« Jusqu'à la dynastie des Han, nos lettrés n'ont point )) connu le système des sons radicaux, ni l'art d'en dis- » tinguer trente-six , qui sont comme les mères des au- » très : eette invention nous est venue de l'Occident \ » Ce sont les religieux indiens qui l'ont fait connaître à » notre empire ; ils voulaient nous enseigner leurs doc- » trines et leurs traditions , et c'est ce qui les engagea à » établir ces caractères. Leurs traductions ne leurparais- » saient pas suffisantes, parce qu'il s'y trouvait souvent » des mots dont ils ne pouvaient rendre le sens, et dont, » pour cette raison r ils voulaient conserver le son. Nos » prêtres chinois ont retenu cet usage qu'ils avaient pris » des Indiens. Ils ont adopté trente-six caractères qu'ils » ont déterminés comme radicaux (mères), en les distin- » guant en quatre classes. Par-là, on a pu rendre les » sons de tous les objets de l'univers : le cri de la grue, » le sifflement du vent, le chant du coq, l'aboiement du » chien, le fracas du tonnerre, le bourdonnement du » grillon; il n'y a pas jusqu'à la voix de l'homme dont » on ne puisse, avec ce secours, saisir l'articulation et » les trois intonations. Les prêtres étrangers avaient » avant nous cet art admirable , et il était resté inconnu » de nos lettrés. Ce n'est pas que nous n'eussions quel- « que chose de semblable dans nos caractères figuratifs

1 Préface du Dictionnaire de Khang-hi.

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» du son , dont l'invention remonte à l'auguste Thsang- » khieï '. » Voilà, je crois, une réponse plus satisfaisante, et quelque chose de plus positif que tout ce que l'on trouve dans les quarante pages que l'auteur anglais a consacrées à cette discussion. Ceux qui voudront en savoir davantage sur l'époque et les circonstances de cette adoption , pourront avoir recours à Y Histoire de Vécriture , déjà citée précédemment.

' Par cette comparaison du système de prononciation des Chinois avec celui des Hindous, M. Marshman est conduit à examiner ceux qui sont en usage chez des nations qui nous sont bien peu connues, mais sur lesquelles on commence à rassembler aux Indes des renseignemens très-curieux. Je veux parler des nations que quelques-uns appellent hindo-chinoises , race mixte, chez laquelle il serait intéressant d'étudier ce qui appartient aux deux grands peuples auxquels elle sert d'intermédiaire dans tout ce qui tient aux religions, aux sciences, aux institutions politiques , pour se former une idée précise de ce singulier état de demi-civilisation , où l'on trouve à la fois , au milieu d'hommes presque sauvages , des lettrés et des brahmanes, des mandarins et des gymnosophistes. M. Marshman n'envisageant en ce moment que ce qui concerne le sujet de son ouvrage, étudie l'influence que le chinois et le samskrit ont eue sur la formation des écritures usitées pour le tibétain , la langue d'Aracan ou Rukhing , celle du pays de Lao , le barman, le cochinchinois et le tonquinois. La conclusion qu'il

1 Vie du grand Lama Pa-sse-pa , dans fa /ji* livre tîc Y Histoire des Mongols.

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tire des faits réunis dans cette partie de son ouvrage, est que, dans toutes ces contrées, différens systèmes d'écritures dérivés de l'alphabet dévanagari, sont appliqués à des idiomes qui ont plus ou moins d'affinité avec le chinois. La première partie de ce rapprochement ne peut être contestée qu'à l'égard du tonquinois et du cocbinchinois 1 : pour la seconde , elle demande un examen plus approfondi , au moins quant au matériel des mots. M. Marshman explique l'existence d'une langue analogue au chinois, chez les nations de l'Inde ultérieure, en supposant qu'elles ont autrefois été réunies sous une même domination, qui s'étendait depuis les frontières de la Chine jusqu'à celles du Bengale. 11 attribue l'extension de l'alphabet samskrit à l'introduction du bouddhisme, qui en est sans doute la véritable cause; il se jette à cette occasion dans une digression assez longue ; et , s'aidant des lumières que ses compatriotes ont pu tirer des livres samskrits , il cherche à déterminer l'époque de la naissance de Bouddha. Cette nouvelle dissertation, peut-être un peu trop étrangère au sujet principal, prouve, dans mon opinion, une chose : ce n'est pas , à ce qu'il paraît , dans ceux des livres indiens qui ont été lus jusqu'à présent, qu'il faut chercher des renseignemens exacts sur les deux doctrines dès bouddhistes, ni sur l'histoire de leur secte. Si ces renseignemens existent encore quelque part en samskrit , ce doit être dans les contrées où les brahmanes n'ont pas exercé leur influence, dans les monastères des lamas du Tibet, des bonzes de la Chine , ou des talapos de Siam. Voilà les

• Voyez ci-dessus , tom. I , pag. 6J.

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originaux qu'il faut rechercher, si l'on ne veut s'en tenir aux traductions qui en ont été faîtes en chinois , en mongol et en tibétain.

Nous nous sommes laissés entraîner par M. Marshman dans ses intéressantes excursions, et nous reviendrons avec lui à la grammaire chinoise , qu'il nous fait peut-être trop souvent et trop long-tems perdre de vue ; mais , nous éprouvons ici un assez grand embarras : il est plus difficile de rendre compte d'une grammaire, que d'une dissertation historique. Le résultat de celle-ci peut toujours être réduit à un petit nombre de lignes , sur le contenu desquelles il est aisé de se former une opinion : on ne doit au contraire juger l'autre que dans son ensemble. Un grand nombre de règles exactes pourraient , à la rigueur, constituer une mauvaise grammaire, tandis que quelques critiques qui porteraient uniquement sur des objets de détail, ne prouveraient rien contre la bonté d'un ouvrage de ce genre. La nature singulière de la langue chinoise, qui rend, aux yeux de quelques personnes, la nécessité même d'une grammaire problématique, permet du moins de l'envisager sous tant de points de vue diflférens, que l'expérience seule peut faire décider de la préférence à accorder à une méthode sur un autre. Varo et Fourmont ont suivi celle qui est en usage pour les langues d'Europe ; Prémare a mis toute sa grammaire en exemples. M. Marshman s'est rapproché de ce dernier, en extrayant des meilleurs livres un certain nombre de phrases , qu'il analyse ensuite en joignant à chaque caractère sa prononciation transcrite suivant l'orthographe anglaise , et le mot anglais qui y correspond , pour faire

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voir comment le sens particulier de tous ces mots concourt au sens général. Ces traductions, tant libres que littérales, portent en ge'néral le caractère d'exactitude qui convient à des explications données par les naturels. La discussion de quelques passages, où l'interprétation m'a paru moins fidèle , exigerait l'emploi des caractères originaux pour être de quelque utilité, et de grands éclaircissemens pour être intelligible; elle n'offrirait pas aux lecteurs des avantages proportionnés aux longueurs qu'elle entraînerait, motif suffisant pour n'en pas surcharger encore cette analyse déjà trop étendue. Contentons-nous de remarquer que l'auteur a fait disparaître, dans cette édition , plusieurs fautes graves qui déparaient la première, quand il la publia à la tête du premier volume de ses Works of Confucius. M. Marshman a fait un assez bon choix d'exemples ; il les a disposés d'une manière assez méthodique, et commentés avec assez d'exactitude, pour que leur réunion constitue un ouvrage très-utile aux personnes qui veulent étudier la langue de Confucius. J'emploie ici cette expression, parce qu'on ne doit pas perdre de vue que le style antique est le seul qui soit enseigné dans cette grammaire, et que les deux autres n'y sont pas même indiqués.

En parlant des noms de nombre, M. Marshman fait connaître avec quelque détail les différens systèmes de numération employés par les Chinois, et entre autres, les chiffres dont l'usage, borné aux seuls marchands, semble leur être venu par leur commerce avec les Indiens ou les Européens. Ces chiffres , vraiment dignes de ce nom, puisque leur valeur est , au moins en partie, dé-

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terminée par leur position , s'arrangent de gauche à droite; et quoiqu'ils retiennent encore beaucoup de l'imperfection des caractères numériques chinois dont on les a tirés, ils en diffèrent essentiellement par l'emploi du zéro. La machine arithmétique , qui n'a pas un rapport bien direct avec la grammaire , est occasionnellement décrite par l'auteur, qui en donne une figure accompagnée d'un exemple de la manière de s'en servir.

La poésie chinoise, soumise, dans la théorie, aux règles de la mesure et de la rime, ne reconnaît dans le fait que celles de l'allittération. M. Marshman cherche à la faire juger par ses lecteurs, en leur présentant un petit traité de prosodie : sujet neuf, que nos missionnaires n'ont jamais abordé. On conçoit, quand on a étudié les caractères, le genre de beautés qu'un morceau poétique chinois peut offrir aux yeux ; mais je crois qu'il faut renoncer à en chercher aucune dans la répétition toujours monotone des syllabes prononcées , dont le son nasal et abondant en hiatus, ne peut flatter que des oreilles chinoises. Ce que l'auteur ajoute sur les dialectes , et en particulier sur celui qui est en usage à Canton , offre une plus grande utilité, et , autant qu'on en peut juger sans avoir entendu les naturels, une exactitude encore plus rigoureuse.

Enfin , pour fournir aux étudians les moyens de vérifier et d'appliquer les règles qu'il leur enseigne, M. Marshman termine son volume en y insérant le texte entier du Taï-hio , le premier des quatre livres moraux, celui de tous les ouvrages classiques dont le style est le plus simple , et offre à un plus haut degré le caractère propre

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du Kou-wen. Une traduction anglaise presque littérale, suivie d'une analyse minutieuse de tous les carac-

tères qui composent le Taï-hio , sont les secours que l'auteur a réunis , pour en rendre l'intelligence plus facile.

Tous les caractères chinois employés dans cet ouvrage (et ils y sont au nombre de plusieurs milliers), ont été, non pas polytypés , mais gravés séparément en métal , sur des dessins d'une parfaite élégance ; il y en a de quatre grandeurs différentes , ce qui prouve qu'on possède à Sirampour quatre corps, plus ou moins complets, de caractères chinois. Les plus gros se rapprochent beaucoup de ceux dont on s'est servi pour la publication de Y Évangile de saint Jean, traduit en chinois par notre auteur, et publié en ï8l 3, sous la forme d'un volume chinois. Ce sont ceux-là , sans doute , dont M. Marshman fera usage pour sa traduction du Dictionnaire de KhanghiyAï comme on a lieu de s'y attendre, le grand Dictionnaire dont M. Morrison vient de faire paraître à Canton la première livraison , ne détourne pas le premier

de son utile, mais laborieuse entreprise.

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