DICTIONNAIRE CHINOIS — ANGLAIS
En annonçant Pavant-dernière livraison du tome I er du Dictionnaire chinois-anglais par clefs , que le docteur Morrison a publiée en 1820, nous avons fait part à nos lecteurs du projet qu'avait l'auteur de donner en une seule livraison un dictionnaire inverse , c'est-à-dire, dans lequel les mots anglais, arrangés dans Tordre alphabétique, serviraient à trouver les mots et les phrases qui leur correspondent en chinois. C'est cette partie de son travail que M. Morrison vient de faire paraître , après un intervalle plus court qu'on n'aurait osé l'espérer, mais aussi sous une forme plus resserrée et avec une étendue moins considérable que ne semblaient l'annoncer et les expressions de l'auteur, et les développemens nombreux , et les digressions de toute espèce auxquels il s'est livré dans les premières parties de son ouvrage.
C'est sans doute une difficulté considérable que de rendre, dans un dictionnaire, les mots d'une langue étrangère de manière à en faire saisir les sens primitifs et secondaires, les acceptions propres et métaphoriques, les valeurs différentes et les nuances particulières. Toutefois on a pour ressource, dans ce cas, les définitions, la faculté de réunir des termes synonymes ou presque synonymes, dont l'accumulation tient lieu de l'expression exactement correspondante au mot qu'on veut expliquer, et par-dessus tout, de faire sentir la valeur
1 Part, m, Macao iSaa, un vo}. in-4° de 480 pages.
exacte par des passages empruntés aux auteurs ou à la langue commune ; mais cette difficulté n'est rien auprès de celle qu'on éprouve en voulant donner dans cette langue étrangère des équivalens à tous les mots de sa langue maternelle. C'est une simple traduction qu'on a à faire dans le premier cas ; c'est véritablement dans l'autre un idiome étranger qu'il faut écrire ou parler. C'est alors qu'on sent dans toute leur étendue les différences qui existent chez les hommes dans la manière d'exprimer leurs pensées , de les grouper, de les combiner, de les revêtir de formes particulières. La difficulté va souvent i jusqu'à l'impossibilité, et l'on est étonné , dans tout ouvrage de ce genre, en comptant le nombre des termes simples qùi sont nécessairement rendus par des périphrases. Or, tout exemple d'une pareille substitution constate un défaut d'accord dans la pensée même, une sorte d'infériorité d'un côté ou de l'autre , et un esprit exempt de préjugés reconnaîtra facilement que cette infériorité est souvent réciproque , et qu'autant il manque d'expressions à un peuple pour rendre les mots de notre langue, autant il s'en faut que nous puissions, à notre tour, expliquer dans notre langue les termes de l'idiome de ce peuple. La conclusion qu'on pourrait tirer de ce fait, c'est que les notions morales ou métaphysiques, les tropes, les images, produits de l'imagination, doivent s'altérer plus ou moins en passant d'une langue dans une autre, et que chaque peuple a un fonds d'idées intraduisibles, et qu'il ne peut communiquer à un autre sans recourir aux périphrases, moyen embarrassant, insuffisant, et souvent impraticable.
Le défaut d'accord dont nons venons de parler est peu sensible dans les langues de peuples voisins , qui ont ensemble des rapports multipliés, et par conséquent beaucoup d'idées communes. On pourrait le croire nul , avec une attention médiocre, et si Ton se contentait d'approximations, en considérant, par exemple, un de ces dictionnaires où les mots anglais et français, ou français et allemands, sont successivement rapprochés et expliqués les uns par les autres ; mais rien n'est plus frappant dans un dictionnaire anglais-chinois, tel que celui que nous annonçons, que cette multitude de mots simples en anglais, qu'il a fallu définir ou rendre en chinois par des expressions composées , faute de terme qui pût les représenter exactement. Si le dictionnaire était bien fait, on pourrait assurer, dans tous ces cas, que l'idée exprimée par le mot anglais n'est pas du nombre de celles qui se présentent naturellement à un Chinois. On serait ramené à la même opinion toutes les fois qu'on trouverait des expressions improprement nommées synonymes , rendues par un seul et même terme ; toutes les fois encore qu'on verrait des familles de mots complètes dans la première langue , et réduites à une ou deux expressions dans la seconde, ici le verbe, le nom d'agent, le nom d'action , l'adjectif verbal , le nom abstrait, marquant toutes les phases ou tous les rapports d'une même idée; là un seul mot plié successivement à toutes ces fonctions, quoiqu'il n'en remplisse naturellement qu'une seule. C'est, je le répète, parla comparaison de
deux idiomes aussi éloignés l'un de l'autre, que paraît t. ii. 14
dans tout son jour la différence immense qui existe entre les deux peuples qui les parlent. Cette réflexion, qui se présente d'elle-même à la vue du nouveau volume de M. Morrison, doit surtout être présente à l'esprit de ceux qui le jugeront et qui seraient tentés de considérer comme des omissions de l'auteur les imperfections qui tiennent à la nature du travail qu'il a entrepris.
Le volume dont il s'agit contient quatre cent quatrevingts pages, et, selon un calcul approximatif, entre six et sept mille mots anglais , sans compter les expressions composées qui se trouvent rangées dans les articles principaux. Sur ce nombre, il y a beaucoup de mots qui manquent d'équivalens directs, et qui ne sont rapportés que pour donner occasion de placer une phrase où l'idée qu'ils expriment est introduite ; beaucoup d'autres qui sont étrangers a l'anglais comme au chinois , tels que jonque , mandarin , bonze , kalpak , khan , koran , tael, mas , condorin; d'autres qui expriment des idées tellement nouvelles ou particulières aux Européens, qu'on n'a pu faire autre chose que d'avertir que le terme correspondant manquait, ou de le remplacer par une phrase forgée à plaisir, tels que compagnie (marchande), y «r/, kaléidoscope y abracadabra ; enfin une grande quantité de noms latins d'êtres naturels, comme plantes , oiseaux , poissons , etc. Ce qui appartient réellement au fonds de la langue anglaise se trouverait réduit de près d'un tiers, si l'on supprimait toutes ces classes de mots : c'est là pourtant tout ce que l'auteur a pu rendre de son idiome maternel, après tant d'années de résidence dans un pays dont il s'est attaché surtout à apprendre la langue , dans la vue
de remplir les fonctions d'interprète près le comité choisi de la Compagnie des Indes.
Suivant la remarque que nous avons déjà faite en annonçant d'autres livraisons du même ouvrage, M. Morrison ne s'est pas attaché à un système de rédaction fort régulier. Plusieurs de ses articles sont excessivement courts; d'autres, au contraire, allongés par des additions qu'on pourrait déclarer superflues , s'ils ne contenaient parfois des renseignemens utiles , quoique déplacés. Au mot calendrier (kalendar) , se trouve l'extrait incomplet du calendrier de la première année Tao-kouang y qui a commence le 3 février 1821. Au mot fleur (Jlower), on voit une liste de cent quarantehuit noms de plantes , distribuées d'après les mois de l'année où elles fleurissent; au mot porcelaine , un long détail sur la fabrication et le commerce de la porcelaine ; et au mot Jésuite, l'épitaphe de S. François Xavier.
C'est une véritable richesse dans ce dictionnaire que l'addition d'un si grand nombre de noms d'êtres naturels, animaux ou végétaux, et de productions minérales, mis en rapport avec les synonymies européennes. Quoiqu'on pût désirer de les trouver disposés dans un meilleur ordre, on ne saurait refuser beaucoup de reconnaissance aux auteurs qui , profitant de leur séjour dans les pays orientaux, et des études auxquelles ils se sont livrés en Europe, nous rapportent de l'Asie, non pas seulement des échantillons sans noms, comme font trop souvent les naturalistes, ou des noms sans échantillons , comme l'ont fait plus souvent encore des voyageurs peu instruits, mais les uns et les autres réunis , les oiseaux et les in-
sectes, les graines ou les plantes sèches , accompagnés des dénominations qui leur sont attribuées dans leur patrie, et à l'aide desquelles on peut rechercher dans les livres les détails de culture , de mœurs , d'usages de tout genre qui s'y rapportent. Pour la Chine , nos missionnaires avaient trop négligé ce genre de secours, parce que le hasard avait voulu qu'au milieu de tant d'hommes instruits ou profonds, de philologues, d'historiens, d'antiquaires , de mécaniciens , de géomètres et d'astronomes, il ne se rencontrât pas un seul naturaliste. Aussi tout ce qu'on trouvait dans leurs livres et jusque dans leurs meilleurs dictionnaires, c'était, ou des explications qui n'apprenaient rien, comme nomen herbœ, nomen drboris , avis , piscis , ou des descriptions qui ne valaient guère mieux,parce qu'elles étaient tronquées ou mal traduites, et séparées des figures qni, dans les livres chinois, en sont le complément indispensable. M. Morrison , dans ses dernières publications, s'est écarté de cette marche vicieuse : il a donné , autant qu'il lui a été possible , l'appellation linnéenne qui correspond à la dénomination chinoise , et il nous apprend que le travail qui a servi de base à ces rapprochemens a été fait par MM. J. Reeves , membre de la société royale de Londres , et J. Livingstone , docteur en médecine. C'est un véritable service que ces deux naturalistes auront rendu à tous ceux qui s'efforcent de tirer des livres chinois des notions exactes et précises sur les arts mécaniques , la géographie physique et la pharmacopée. 1
Un morceau assez curieux par son objet a été mis par M. Morrison à la tête de son volume : c'est une explica-
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tion en chinois du système alphabétique des Européens , sous ce titre, Ying-kùJi koue tseuiu siao y in, Petite introduction à la connaissance des lettres du myaume d'Angleterre. Il est dit dans cette petite dissertation que les genres d'écriture usités dans l'univers ne sont pas au nombre de moins de deux cents, mais qu'ils offrent beaucoup de différences , soit quant à la méthode de lecture , soit quant aux formes des lettres. ... Au fond pourtant ils se réduisent à deux , l'un qui représente les sons des mots, et l'autre qui en exprime le sens. Parmi les premiers on cite les caractères fan, ou samskrits , ceux des Mandchous, ceux des Ying, ou Anglais, et ceux des autres royaumes occidentaux et de l'Europe. Quant à ceux qui expriment le sens des mots, ce sont les anciens caractères du royaume de Yi-tchi-pi-to (Egypte), et les caractères anciens et modernes de la Chine. On serait assez embarrassé de déterminer la préférence à accorder à l'un de ces systèmes , qui ont leurs avantages et leurs inconvéniens. Les caractères qui peignent le sens , n'expriment pas les sons, et cependant il faut que la mémoire retienne les uns et les autres. C'est un défaut incontestable. D'ailleurs cette faculté représentative du sens ne s'applique pas aux idées conçues par l'esprit, indépendamment de l'existence des choses. Ceux qui désignent les objets matériels ont, d'un autre côté, un grand avantage.... On donne ensuite les vingt-six lettres Ying, sous les deux formes, c'est-à-dire, les grandes et les petites lettres , avec une série de caractères chinois qui en représentent à peu près le son , y a , pi, si, ti, yi,fou, tchi, etc., et, comme l'on voit,
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d'après la prononciation anglaise. Ces lettres , ajoute-ton , ont été anciennement employées par les peuples du pays de Lo-ma (Rome) , et servent aussi aux royaumes de Fa-lan-si ( France) , de MUi-kian ( Arae'rique) , de Po-eul-tou-khi^ Portugal), quoique les langues de tous ces pays diffèrent beaucoup en tr 'elles. Ce petit morceau, dont l'auteur n'a pas donné la traduction , nous a paru assez bien écrit en chinois. C'est de cette manière , à ce qu'il nous semble, mais peut-être avec moins de brièveté, qu'il faut s'y prendre pour communiquer à un peuple, dans sa propre langue, des notions qui lui sont tout-à-fait étrangères. 11 est fort difficile de définir les lettres en faisant usage des caractères cbinois, et d'expliquer ce que c'est que l'alphabet dans une langue qui est en grande partie étrangère à la représentation des sons. Plusieurs auteurs chinois, qui ont traité de cette matière, à l'occasion des alphabets indiens ou tartares, et l'empereur Khang-hi lui-même en exposant les règles de la prononciation chinoise, se sont très-mal expliqués, et n'ont pu donner a leurs lecteurs que des idées confuses. Il ne faudrait pas se prévaloir de ce fait pour mettre l'alphabet au-dessus de l'écriture figurative : car ceux de nos écrivains qui ont parlé des caractères chinois, ne se sont en général exprimés ni plus clairement, ni avec plus d'exactitude.
Les imperfections du volume que nous examinons, et dont nous avons parlé précédemment, ne doivent pas être jugées à la rigueur; elles étaient comme inévitables dans la grande et importante entreprise de M. Morrison, et l'on peut plutôt s'étonner qu'il n'en ait pas laissé
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glisser un plus grand nombre, au milieu d'une masse si volumineuse d'explications et de définitions, résultat de tant de recherches, de traductions et de comparaisons. Malheureusement , il paraît que l'auteur est comme accablé du poids de tant de travaux, et l'on ne saurait en être surpris quand on pense qu'en sept ans il a donné deux parties entières de son grand dictionnaire triple , et environ le cinquième de la troisième partie, formant en tout près de trois mille pages grand in-4°, sans parler de sa grammaire et de quelques autres ouvrages moins considérables. La prodigieuse patience qu'il lui a fallu pour un si grand ouvrage , pourrait bien être épuisée. « Son » dictionnaire, dit-il, n'a pu être achevé avant que plu- » sieurs de ceux qui s'étaient d'abord intéressés à l'auteur » et à l'ouvrage ne fussent descendus dans la tombe, et » l'ardeur qui l'avait soutenu jusqu'ici dans l'exécution » d'une tâche fastidieuse , telle que la traduction et la » compilation des mots, n'anime plus son sein. Il s'est » pressé de finir cette partie , et il en usera de même à >» l'égard de ce qui reste à composer de la première. » 11 serait bien fâcheux que le découragement annoncé par cette phrase influât sur la manière dont M. Morrison terminera son dictionnaire par clefs, le plus important, sinon le plus usuel des trois qu'il a entrepris à la fois. Nous serions bien fâchés de voir se réaliser les prédictions qui ont été faites en Europe , lors de l'apparition des premières parties de ce beau travail 1 , et d'après lesquelles il faudrait trente années à M. Morrison pour l'achever
1 Allgtnuine Litteratur-zeitung , febr. i8i8,n. aget3o.
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tel qu'il Ta commencé. Nous sommes persuadés que l'auteur même de ces prédictions partagerait notre regret, et qu'il ne souhaite rien tant que de les voir démentir par l'événement.
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