‹ Mélanges asiatiques;Chapitre 18 sur 31 · CHEZ LES CHINO IS · texte numérisé non relu

CHEZ LES CHINO IS

PàUMI les connaissances qui occupent les veilles des lettrés de la Chine, on n'a pas coutume de placer l'étude des langues étrangères: il semble que cette branche importante de la philologie , peu en honneur dans l'Orient, devrait être encore moins cultivée à la Chine que partout ailleurs, à cause de la haute estime que le peuple de cet empire a pour sa propre langue, et du mépris qu'il porte à tout ce qui est étranger. Ce mépris, fondé sur l'orgueil national , est presque toujours chez les nations comme chez les individus, en raison inverse des lumières; et les détracteurs du peuple chinois n'ont pas manqué de le supposer chez lui encore plus opiniâtre et

1 Cette dissertation , composée il y a long-tems, est le premier écrit où Ton ait fait mention de l'étude du samskrit à la Chine, sous le nom de langue Fan. C'était alors une chose entièrement nouvelle que de voir l'idiome des Brahmanes cultive' par les lettrés; car aucun missionnaire n'en avait jamais parlé. Cette petite dérouverte fit recevoir avec indulgence le morceau qui la contenait. En le reproduisant dans ce recueil , on j a ajouté tous les faits du môme genre qu'on a pu découvrir dan» l'espace de quatorze années.

plus aveugle qu'il ne Test réellement. La vérité est pourtant que ce sentiment étroit et exclusif n'est pas moins , en Chine qu'en Europe, étranger aux véritables sa vans, et à tous ceux qui veulent connaître avant de juger. Je me bornerai pour le moment à démontrer cette assertion quant à l'élude des langues qui, ainsi que j'espère le faire voir, a été favorisée par le gouvernement, et cultivée par les lettrés; je trouverai la preuve de ces faits dans Ténumération des travaux qui slnl venus à notre connaissance, et qui ne forment probablement qu'une petite partie de ceux que les Chinois ont exécutés.

Au nombre de ces travaux , qui peuvent faire honneur à l'érudition chinoise , je ne dois pas placer les différens ouvrages latinstchinois qu'on doit tous à des missionnaires, et qui n'ont guères servi d'ailleurs à répandre la connaissance de la langue latine, si ce n'est peut-être parmi un très-petit nombre de,néophytes, chez lesquels encore elle doit se borner à l'intelligence des prières et de quelques parties du Catéchisme. Toutefois , il y a eu des Chinois qui avaient assez bien appris le latin et -quelques autres langues d'Europe , pour lire les ouvrages d'Occident, et pour écrire eux-mêmes d'une manière intelligible. De ce nombre était Hoang \ le maître de chir- Tiois de Fourmont. Les essais de traduction et l'ébauche d'un dictionnaire chinois-latin, qu'on a de sa main, prouvent qu'il savait assez le latin pour que ses explications pussent être utiles. On assure qu'il y avait, dans ces dernières années, à Batavia, un Chinois qui lisait et parlait le français, et qui avait même réuni, dans sa bi-

1 Mqrt en 17 »G. Voyez le Journal Asiatique , tom. H , pag. 1 26.

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bliothèque, les principaux monumens de notre littérature. Un Américain, qui avait fait quelque séjour à Canton , m'a dit qu'il avait connu dans cette ville un Chinois, nommé Li-sian-seng , ou le docteur Li, qui savait l'anglais et le portugais, et qni récitait par cœur les vers de Virgile , At regina gravi, etc. Un fait plus certain , c'est que quelques disciples de nos missionnaires ont entrepris de faire passer dans nos idiomes des morceaux plus ou ru oins étendus, écrits dans leur langue maternelle. J'ai sous les yeux la traduction latine d'un petit roman ou conte moral, écrit de la main d'un Chinois nommé Abel Yen, de Peking : le latin n'en est pas fort régulier '; mais, malgré les solécismes et les barbarismes dont il est rempli, on peut suivre le sens, et il serait d'autant plus facile de faire passer en français ce morceau, qu'il est extrait du vingt -sixième livre d'une collection de nouvelles dont on possède l'original à la Bibliothèque de l'Arsenal.

Le soin que les Mandchous , devenus maîtres de la Chine, ont eu de faire passer dans leur langue les bons ouvrages de leurs nouveaux sujets, les Mongols, placés dans les mêmes circonstances, l'avaient pris avant eux : dès le règne de Khoubilaï khdn , Hiu-heng surnommé Tchoung-ping 2 , célèbre lettré chinois, traduisit, en

1 Voici quelques lignes de ce singulier manuscrit : Nobilis filia Ça siao kie passa verecundiam ad vindicandum pùstea. — De vino cognas citur homo quid vuit intus corde, quid a mat, movet passioncs , potest solvere tristiam (sic), delere mestitiam, sed nocet œlati, facit hominem prudentem in stultum , mutât faciem mansuetam in tyrannam , uno verbo est medicina cogens hoininum (sic) ad insaniam. Ma c verba hortantur ut hommes eu m tempérant ta bibant vinum.

* Kouang-iuki, L. VI , à la Bn j pag. ag de l'édition de i6îo.

langue mongole, un abrégé d'histoire et de chronologie dont l'empereur recommanda la lecture à ses sujets mongols f , jusqu'alors peu curieux d'une pareille occupation. Ce fondateur de la dynastie des Youarij sentant la supériorité que la culture des lettres donnait aux Chinois vaincus sur le peuple conquérant lui-même, chercha à répandre parmi ses sujets naturels le goût de l'étude et la connaissance des belles-lettres; il appela et encouragea les savans de tous les pays a ; et fit traduire en mongol les meilleurs livres des nations qu'il avait soumises. Il avait lui-même assez bien appris le chinois pour étudier les Kingj et il avait donné à son fils Tchinkin une éducation tellement chinoise , que ce jeune prince engageait tous ses officiers à lire les King en chinois, et à laisser la les livres mongols qui , disait-il , étaient peu propres à les instruire 3 . Les princes mandchous n'ont pas eu la même candeur. Disciples timides et serviles imitateurs des Chinois, ils s'imaginent avoir surpassé leurs modèles. Je me propose d'examiner dans une autre occasion s'il y a quelque fondement dans leurs prétentions. ,

Il y a en chinois des dictionnaires et d'autres livres destinés à ceux qui veulent apprendre la langue mon-

1 Ifist. gêner, de la Chine , tom. IX , pag. 3ao , note, Traite de Chronologie du P. Gaubil, part. 11 , pag. 1 65.

a Bibliotft. Orient., au mot Coblaicaan.

3 Hist. génér. de la Chine, tom. IX, pag. 4*5. J'ai complété cet aperçu des travaux littéraires entrepris fous la dynastie des Mongols île la Chine , en donnant une revue bibliographique des ouvrages publiés par les ordres des successeurs de Khoubilaï. Voyez Reeh. sur les Langues

tari arc s, tom. I, pag. 197 à 31 3.

gole : de ce nombre est sans doute le Meng-kou yun lio , ou Abrégé de la prononciation mongole dont il est fait mention dans le Tching-tseu-thoung K L'idée d'un dictionnaire bilingue, par ordre de matières, fut d'abord appliquée au mongol , et exécutée à la fin du XIV siècle % sous le premier empereur de la dynastie chinoise des Min g. Les relations que les Mongols ont conservées avec la Chine depuis leur expulsion de ce dernier pays , font même qu'on y imprime encore des livres à leur usage , soit qu'on les destine aux Mongols qui habitent au nord de la muraille, soit qu'ils servent à ceux qui sont répandus en assez grand nombre dans l'empire, enrôlés dans les bannières 3 , ou exerçant différens emplois. C'est ainsi qu'on a traduit en mongol un recueil d'ouvrages d'astronomie, la plupart rédigés par nos missionnaires , et dont la réunion , composée de seize volumes d'un grand format, est un des plus beaux livres tartares que possède la Bibliothèque du Roi.

On a également fait passer en mongol les Maximes de V empereur Khang-hi, avec le commentaire de son fils Young-tching 4 . On a aussi traduit en langue mongole le dictionnaire chinois-mandchou, sous le titre de Khan-ni arakha Mandchou Mongou gisoun-ni boulekou bitkhe > ou Miroir des mots des langues mon-

1 Tom. I , Tching-tseu tbotwg yin teng chou mou. 3 Rech. sur les Langues tortures, tom. I, pag.

3 Mandchou gisoun-ni boule hou bitkhe, Class. des Charges, Ord. des Bannières , art. i.

* Je dois à l'amitié' de M. le baron Schilling une copie manuscrite, faite en 1806, de celte précieuse traduction.

dchoue et mongole, fait par (l'ordre de)/' empereur '. Par-là on n'a fait, pour ainsi dire, que recomposer l'ouvrage original, sur le modèle duquel avait été calqué le dictionnaire mandchou; puisque, ainsi qu'on l'a vu précédemment, la rédactio n du dictionnaire mongol-chinois remontait à une époque beaucoup plus ancienne que rétablissement de la dynastie des Mandchous. Il existe des éditions de ce même ouvrage où l'on a réuni le chinois, le mandchou, le mongol et le tibétain. Dans un autre recueil plus remarquable encore , mais exclusivement consacré à des notions d'histoire et de géographie, on a ajouté aux articles de ces quatre idiomes les équivalens dans les langues et les caractères des Olet (Calmuques), et des Hoeï-tseu (Persans de là Boukharie). M; le baron Schilling de Canstadt possède ces différens ouvrages, et il est bien à désirer qu'il puisse exécuter l'intention qu'il a conçue de s'en servir pour donner à l'Europe savante un dictionnaire polyglotte, chinois, mandchou, mongol et tibétain. V' . / -

Mais les Mongols sont un peuple trop voisin de la Chine , et l'on doit avoir à Peking trop de moyens d'é* tudier leur langue , pour que les travaux dont elle*est l'objet puissent être regardés comme des ouvrages d'érudition ; les ouvrages vraiment singuliers, en ce- qu'ils passent de beaucoup les bornes assignées parafe préjugé européen à la critique orientale , sont ceux qu'il importé de faire connaître en ce moment. • i «

Parmi ces derniers, le plus considérable dont nous

1 Peking, 1718, suivant l'indication qu'en donne M. Klaproth. Voy. Rech. tart. , tom. I, pag. aai , noie.

ayons connaissance est dû aux soins de Tching-tsou, vulgairement appelé Young-lo , troisième empereur de la dynastie des M ing. Ce prince , jaloux de connaître enfin le* nations éloignées dont il recevait journellement les hommages, jugea à propos, en 1407, de fonder quatre bureaux où les élèves du collège impérial étaient admis pour s'exercer à la traduction. On y enseignait d'abord huit langues ; savoir : le tatar ou mongol , le jou-tchi ou tartare oriental , le tibétain , le samskrit , le hoeï-hoeï ou persan de la BouLharie, l'ouïgour, le mian^tian ou langue d'Ava, et le siamois. En 1426, les docteurs de l'Académie impériale du Han-lin examinèrent les élèves qui s'adonnaient à l'étude des langues étrangères. Cet examen fui souvent répété depuis, et les élèves qui s'y distinguèrent obtinrent la préférence pour les places d'interprètes, d'envoyés, et autres, où la connaissance des langues étrangères pouvait être utile ou nécessaire. En 1770, le nombre des interprètes fut fixé pour chacun des pays avec lesquels l'empire entretenait des relations. 11 y en eut sept pour les Tatars ou Mongols, et dix ans après on en nomma un huitième ; on en établit sept i puis huit, pour les Turcs musulmans ; sept et ensuite neuf > pour les Jou-tchi; deux, pour les Ouïgours ; cinq, puis six , pour les Tibétains ; un , pour les Mongols du Kokenoor, et ainsi pour les autres pays à proportion. Les Mandchous , après s'être rendus maîtres de la Chine , ne tardèrent pas à faire, des langues étrangères, l'objet d'une étude diplomatique. En 1644 » ^ rétablirent les Sse yi kouan , ou les quatre bureaux de traduction , en y formant dix sections ; aux huit idiomes , dont on a parlé

plus haut, on ajouta le Pa-pe et le Pe-yL On y mit pour président un Han-lin qui avait sous lui cinquantesix régens ou professeurs. L'année suivante, on nomma trente interprètes pour les langues des peuples tributaires. En 1659 , on supprima les deux sections qui s'occupaient du mongol et du jou-tchi , vraisemblablement parce que ces deux idiomes étaient trop répandus pour qu'on eût besoin à l'avenir de former des interprètes ; les Mongols étaient partout mêlés aux Mandchous , et le jou-tchi ou ancien dialecte des Kin , avait une analogie marquée avec le mandchou. Sous Khang-hij le Sse jri kouan prit une extension qui a fait croire au P. Amiot que l'institution de ces bureaux datait du règne de ce prince \ Il fit choix d'un certain nombre de jeunes gens instruits qu'il envoya avec ordre de s'y

établir, d'en étudier soigneusement les mœurs , les langues , le gouvernement , d'examiner les productions naturelles et les objets d'industrie et de commerce. Ces émissaires remplirent parfaitement les vues àeKhang-hi, et lui rapportèrent, au bout de plusieurs années, sur tous ces objets, des mémoires qui furent déposés au Lipou , ou ministère des rites , et dont le résultat fut publié a , par ordre de l'empereur, en seize volumes 3 , dont

■ L'exposé qui précède rectifiera les notions peu exactes que le père Amiot a données â ce sujet II a paru, pour la première fois, avec quelques détails que je supprime ici , dans mes Bech. sur les Langues tartans , tom. I , pag. a 18.

a Vers Tannée 1696.

3 L'exemplaire manuscrit de la Bibliothèque royale contient dix-sept tomes , le Vocabulaire Si/an ou tibétain étant divisé en deux parties. On possède à Pétersbourg d'autres copies du môme ouvrage , également manuscrites , mais incomplètes.

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huit sont des vocabulaires de différentes langues étrangères , en caractères originaux , avec l'interprétation de chaque mot et sa prononciation approximative en caractères chinois; les huit autres volumes sont des pièces ou adresses dans ces différentes langues, aussi accompagnées de leur traduction en chinois. Un exemplaire de ce manuscrit, ouvrage curieux , que le P. Amiot trouva moyen de se procurer, fut envoyé en France par ce missionnaire avec la traduction des vocabulaires qu'il fit en latin d'après le chinois, et qu'il écrivit de sa main à côté de chaque mot ; les adresses , traduites en français par le même missionnaire, ont été l'objet d'un savant Mémoire sur les peuples qui ont été ou qui sont actuellement tributaires de la Chine Je ne répéterai pas le contenu de ce mémoire, et je me contenterai d'ajouter ici quelques particularités qui ont échappé à son respectable auteur.

Le premier des huit vocabulaires et le volume d'adresses qui y correspond, sont écrits en langue persane et en caractères arabes; ils sont intitulés Hoeï-hoeï-chou , ou Livre des Mahométans. Les noms de pays dont il est question dans les adresses n'ont été lus par le P. Amiot que d'après la prononciation chiuoise où ils sont assez altérés, et c'est ce qui fait qu'il ne les a pas reconnus; l'original persan les présente dans leur pureté : les pièces sont sous le nom du Malek (Mo~li-ko) de Misr {Misse-eul) ou d'Egypte; des princes de Tourfao , de Kamil

ou Hami, de Samarkand, de la Kaba ( Thian-fang) ou

1 ljQscrc dans le tom. XIV de.s Mémoires jgoMitiumt les Chinois.

la Mecque, de Damischk (Ti-mi-cke) tni Damas, et du pays de Basra (Peï-sse-le.)

Il ne faut pas prendre a la lettre ces pièces adressées à l'empereur en persan, sous le nom d'un malek d'Egypte, dans un tems où l'Égypte n'avait point de malek , et de pays où la langue persane n'est point en usage. Il peut y avoir là quelque petite supercherie de la part des envoyés de l'empereur, qui n'auront pas, je crois, pénétré plus loin que la Boukharie, et qui auront pris sur eux les hommages des pays plus éloignés. Il est pourtant assez curieux de voir des lettres en persan datées de Tourfan et de Kamil, et l'usage de cette langue répandu dans la Tartarie jusqu'aux frontières chinoises ; la proximité de ces dernières, et la quantité d'officiers de l'empereur qui résident dans cette partie de l'Asie, ne laissent aucun doute sur l'authenticité de ce fait, dont on trouve l'explication dans le musulmanisme que les peuples y professent, et qu'ils ont, selon toute apparence, reçu des Persans K

Au reste, des personnes habiles dans la connaissance de la langue persane m'ont confirmé dans l'idée que je m'étais formée de l'exactitude du Vocabulaire Hoeïhoeï, circonstance qui fait à la fois l'éloge de l'auteur chinois qui l'a rédigé, et celui du P. Amiot qui l'a traduit en latin d'après le chinois. Mais il n'en est pas de même des documens que ce respectable missionnaire a réunis sur le musulmanisme , d'après les auteurs chinois;

1 Postérieurement à la publication de ce Mémoire, M. Klaproth a compotJ sur les Boukhares, ou Persans orientaux , une dissertation qui a été insérée dans le Journal Asiatique , loin II , pag. i54-

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ils sont bien loin d'approcher de l'exactitude de ceux que je trouve consignés dans le Tching kiao tchin thsiouan \ ou Fraie Collection sur la droite loi, qui est un traité de la religion de Mahomet en chinois, et que je compte faire connaître par quelques extraits d'autant plus curieux que personne , je crois , n'a encore soupçonné l'existence de livres musulmans en langue chinoise \

Le second vocabulaire est Si : fan > ou tibétain ; les relations entre la Chine et le Tibet sont si fréquentes, sutout depuis que l'empereur a su réduire les officiers du Dalaï-lama , et ce pontife lui-même, au rôle de simples vassaux de l'empire, qu'il n'est pas difficile à Peking d'acquérir une entière connaissance de la langue tibétaine. Le vocabulaire dont il s'agit ici est en caractères dfV oumin ou cursifs , fort aisés a lire , et de plus ils sont accompagnés de la prononciation en caractères chinois.

Le troisième est en langue et en caractères turcs, dits Ouïgours , du nom de la tribu qui les a fait connaître aux autres, et de qui les Mongols les ont empruntés. On a tant écrit sut les Ouïgours, dans ces derniers tems (i825), qu'il serait bien superflu de rentrer ici dans les discussions dont ce peuple est devenu l'objet, notamment de la part de MM. Klaproth et Schmidt. Ce qui est certain, c'est que le vocabulaire dont nous parlons est intitulé Recueil des mots de la langue de Kao-tchhang ;

1 La première édition de ce livre est du mois de mars 164* ; la seconde du 4 septembre i65j.

a Le livre dont il est ici question appartenait à M. l'abbé deTersan. Il a cesse d'être à ma disposition à la mort de ce respectable ecclésiastique-

que le nom chinois de Kao-tchhang est rendu dans le vocabulaire même, par celui de Ouïgour, et que les mots qu'on y lit , au nombre de neuf cent quatorze, sont , a bien peu d'exceptions près , du turc pur, appartenant à ce dialecte qu'on a nommé ouïgour, ou turc oriental

Le quatrième est celui du pays de Mian-tian , ou de la partie orientale du Pégu ; il existe une identité parfaite entre ce vocabulaire et l'un des dialectes des Birmans , dont on voit des échantillons dans les Recherches Asiatiques 2 . J'aurais peu de choses à ajouter sur les vocabulaires Siouan-lo ou siamois, Pe-yi et Pa-pe thsi~ fou, ou des huit cents épouses ; je remarquerai seulement que ces deux derniers sont des dialectes plus ou moins rapprochés de la langue parlée des Chinois \ écrits avec des caractères particuliers qui ont de l'analogie avec les autres alphabets de l'Inde ultérieure. La situation des contrées où l'on parle ces deux langues est peu connue; elle répond, suivant les cartes chinoises 4 , à la frontière S.-O. de la province de Yun-nan, et il y a dans cette province des officiers et des tribunaux chargés du soin des affaires de ces petits états et de plusieurs autres.

Les livres en langue Si-thian , faisant partie de la

1 On peut s'en assurer en examinant le Vocabulaire que M. Klaproth a publië dans la 3* édition de son AbharuUung ùber die Sprache und Schrift der Uiguren, et à la suite de son Perzeichniss , etc. Paris, i8ia, in-fol.

■ Asiat. Hes. f tom. V, pag. 219 et suiv.

3 M. Klaproth a classé ces deux dialectes dans le voisinage de la langue siamoise, Asia Polyglotta, pag. 364-

* Kouang-iu-ki , L.01 , pag. a3; Mém. Chin. , tom. XIV, pag. aoa.

collection que nous analysons, méritent une tonte autre considération; le P. Amiot n'en ayant dit qu'un mot et le peu qu'il en dit étant fort inexact. Si-thian ou ciel occidental est un des noms sous lesquels les Chinois comprennent les cinq royaumes Yin-tou ou de l'Hindoustan \ Les deux volumes sont effectivement en samskrit et en caractères dévanagaris^ très-gros , mais assez altérés et difficiles à lire. Le plus considérable a pour titre : Si-* thian tchin chi mingking, Véritable Livre classique indien ; il est composé de quarante-quatre feuilles présentant chacune douze groupes samskrits exprimés par autant de caractères chinois ; c'est là ce que le P. Amiot a pris pour un vocabulaire 3 ; mais ces groupes sont des syllabes et non des mots, rangées perpendiculairement, et rendues chacune par un ou plusieurs caractères chinois d'une prononciation approchante, et sans interprétation. Ces syllabes réunies forment un fragment d'un Pourana, dont la fin manque , ainsi que le commencement. Cette circonstance fâcheuse nous empêche de connaître le nom de ce Pourana; le fragment dont il s'agit commence par une phrase incidente : Alors > etc. Le second volume n'est qu'une répétition incomplète de ce qu'on voit dans le premier; avec cette différence que les syllabes samskrites et les prononciations chinoises sont sur des pages distinctes.

Des renseignemens si positifs sur un fait aussi singulier demandent un autre garant que moi : je les dois,

1 Mém. Chin., tora. XIV, pag. 9.

2 Kouang-iu-ki , L. *4 > pag. ia.

5 Mém. Chin. , tora. XIV , pag. 9.

ainsi que d'autres remarques non moins précieuses, dont j'aurai bientôt l'occasion d'enrichir cette dissertation, à la complaisance de l'ingénieux et élégant traducteur <k Medjnoun et Léïla.

Ainsi donc , grâce aux soins de l'empereur Khang-hi, les savans chinois ont été mis en état de prendre une notion suffisante de langues sur la plupart desquelles nous n'avons en Europe que de bien faibles renseignemens. Les vocabulaires chinois, quoique courts, sont cependant assez r tendus pour servir d'objets de comparaison entre les idiomes, et l'excellent choix des mots les rend même propres à donner une connaissance élémentaire des langues dont ils sont l'exemple.

Avant d'aller plus loin , il est bon de remarquer, à la louange de ces vocabulaires, que les caractères étrangers y sont assez exactement imprimés,. à en juger au moins par le tibétain et le turk-ouïgour. Le persan seulement et le dévanagari, ont des formes un peu altérées, plus nombreuses et plus méconnaissables encore dans le der^ nier. L'exactitude des autres ne surprendra pas ceux qui savent que les graveurs chinois qui préparent les planches pour l'impression , sont fort indifférens à l'espèce de caractères qu'ils ont à exécuter; copistes scrupuleux et serviles, leur soin se borne à évider avec attention les

blancs de la feuille manuscrite qu'ils collent sur le bois; aussi, qu'ils ayent à graver des caractères chinois, des lettres européennes ou asiatiques, comme ils ne savent pas lire les uns plus que les autres, leurs planches sont également le fac-similé le plus exact des manuscrits qu'on leur a livrés. C'est pourquoi l'on peut juger de la beauté

de l'écriture d'un auteur ou de son copiste, même sur l'imprimé. Les livres latins gravés en Chine sont une preuve de cette exactitude, et los signatures des jésuites qui terminent quelques-uns de ces livres sont une chirogmphie aussi parfaite qu'on la puisse désirer.

C'est à l'aide de matériaux rédigés , comme ceux que je viens de décrire, avec une scrupuleuse attention, que les Chinois sont en état d'établir, entre les différentes langues, des comparaisons qu'on serait assez porté à croire exclusivement réservées à l'érudition européenne ; les exemples en sont même fréquens : ainsi l'empereur Khian-loung, parlant de la difficulté qu'on éprouve à rendre avec des caractères chinois le son des mots étrangers, cite celui de ciel dans les langues mandchou, mongole, tangutaine ou tibétaine , et musulmane ou persane Le dictionnaire Tching-tseu-thoung et même le Tseu'tian de l'empereur Khang-hi présentent beaucoup de comparaisons de ce genre, sur lesquelles je reviendrai dans un moment. Les livres chinois contiennent des vocabulaires des langues de nations actuellement détruites, et dont, sans ce secours, il serait impossible d'assigner exactement l'origine et les rapports. L'Histoire du Japon (Ji-pen ki) , renferme un dictionnaire japonais assez étendu; la Description de Camboge, un petit vocabulaire cambogien; l'Encyclopédie japonaise, des vocabulaires mongols, coréens, indiens, du pays de Yezo , etc. ; le Tseu~hio-tian , un glossaire de la langue des Khi-tan, et un autre de celle des Jou-tchi. Ce der-

1 Préface de i'Ernp. , morceau cité par Lan g lès , Alph. Mandch., 3* éiîit. , pag. 85.

nier, publié par Vîsdelou et reproduit par Langlès % avec les mots mandchous correspondans , prouve jusqu'à l'évidence l'identité de langage; et par conséquent la communauté d'origine entre les Tartares qui sont actuellement maîtres de la Chine, et les Kin ou Altunkhansj subjugués an XIII e siècle, par Tchingkis-khan. J'ai trouvé la citation d'une traduction du dictionnaire chinois intitulé Eul-ya , dans la langue des Tangutains , ou de la dynastie qui avait pris le nom de Si-hia (Chine occidentale.) Il est probable qu'avec plus de recherches, on trouverait un plus grand nombre de ces vocabulaires ; et de quelle utilité ne serait pas la découverte d'une suite de mots Jeou-jan ou Hioung-noUj par exemple, pour la solution des questions historiques auxquelles ces nations ont donné lieu?

De toutes celles qui subsistent encore à présent en Asie, il n'y en a point qui ait eu de plus grandes relations littéraires avec la Chine que la nation indienne , dont les livres ont été portés dans cet empire avec la reli gion de Bouddha. Aussi n'est-il pas de langues étrangères qui ait été plus étudiée et mieux connue à la Chine que le samstrit. Je trouve la démonstration de ce fait curieux et entièrement inconnu jusqu'à présent (181 1), dans les nombreuses citations de livres hindous qu'on rencontre à chaque instant chez les auteurs chinois , et dans l'existence d'ouvrages et spécialement de dictionnaires en langue samskrite imprimés en Chine et à la manière chi-

1 Suppl. à la Bibl. Orient, , in-fol. , pag. 257.

2 Dans la troisième édition de V Alphabet de cette dernière langue , pag. 38.

T. II. Iy

noise, c'est-à-dire avec planches de bois et sur papier d'écorces d'arbres, vulgairement appelé papier de soie. Je dois apporter les preuves de ces deux particularités.

Le dictionnaire Tching-tseu thoungj l'un des meilleurs que possèdent les Chinois , et celui de tous qui contient les recherches les plus profondes et l'érudition la plus variée, me fournira des exemples de la première, je veux parler des citations des livres hindous : au mot Ho , feu ', je trouve un passage du Po-lo-mi-to-king, ou Livre sacré du Paramita \ Il n'y a nul doute que ce livre ne soit un livre de quelque autorité, et qu'il ne soit traduit du samskrit en chinois. On trouve à l'ouverture du même dictionnaire des passages extraits et cités d'ouvrages intitulés: Lang-kia-king , ou Livre sacré de Lanka ou Cejlan i ; Livre sacré des fleurs de Njmphœa 4 ; Livre sacré des Diamans et des trois Rubis V Explication de la Religion de Fo *; le Livre des Prières à réciter pour la peine de mort 1 \ etc. ; toutes dénominations étrangères au génie de la langue chinoise et au style ordinaire des livres , et énoncées comme faisant partie des livres ou de la doctrine Fan , c'est-à-dire Indienne. Que Fan doive être entendu par Indien, en voici les preuves : fan , dit le Tching-tseu

1 Cl. 86.

a Pâramitâ , aller au-delà , passer de l'autre côtt ( , terme mystique qui signifie se dégager des liens de l y existence , sortir de l'individualité'.

3 Tch. ts. Th., et IVenrhian-thoung-khao , L. sa6, passim.

* Lian-hoa-king , au mot ho, feu. Cl. 86.

5 Kin-kang son tchou king , au mot Tan. Ibid.

6 Au mot Tan. Cl. 73 , tr. it.

7 Tching-fa nian tchou king, au mot Ko. Cl. 95, \r. 5.

thoung est le titre de la postérité de Feou-thou dans le Si-iu 1 ou les pays occidentaux , et Feou-tfiou est la famille de Chekia ou Bouddha a , ou suivant Ma-touanlin', qui l'écrit un peu différemment, un des noms de Bouddha lui-même 3 . Un dictionnaire, dont je parlerai plus bas 4 , rend les mots de Maha-Brahma par ceux de Ta fan thian, le grand esprit fan. Le Traité des Monnaies étrangères , que j'ai entre les mains 5 , présente une pièce de monnaie qui est marquée de caractères fan , et que pour cette raison l'auteur dit n'avoir pas pu lire; mais celte dernière particularité ne prouve que son peu d'érudition personnelle, car il avoue aussi n'avoir pu déchiffrer les inscriptions des monnaies thoufan ou tibétaines 6 . Tun-soiij cité dans cet endroit même, en dit autant des monnaies des Chefi et des Sou-le dont les inscriptions sont aussi en caractères fan, Siu-chi ajoute que toutes ces monnaies, c'est-à-dire celles des Thoufan, des Sou-le, des Che fi, et celles qui sont en caractères fan , ont entre elles la plus grande analogie.

V Histoire des trois Royaumes 1 rapporte que dans celui de Tou-po on fait de la monnaie avec des feuilles de cuivre, d'argent et d'étain, et qu'il en faut soixantequatre pièces pour une once ou liang. Le rédacteur de l'Encyclopédie Loui chou san tsaï thou hoeï dit que

1 Au mot Fan. Cl. 75, tr. 7.

2 Au mot Thou. Cl. 3i, tr. 11.

3 Wen-hian-thoung-Ahao , L. aa6, pag. I.

4 Man , han t si-fan tsiyao , t. a.

5 Loui-chou san tsaï thou hoeï, t :\ t L. a , p. 33.

6 Ibid. , p. 3a.

7 San tchao houe sse , citée la même.

2Go MÉLANGES

les monnaies de ce royaume sont marquées de caractères fan. La situation du Tou-po est marquée par les géographes au milieu de la mer du S.-O., comme voisine du Po-ni \ Le tome V du Fang-chime ping, recueil précieux d'objets d'antiquité 2 , le Fan-chi me youan, le Si-thsing kian y autres recueils du même genre , présentent, au milieu d'une suite de miroirs avec des inscriptions, plusieurs monumens de ce genre avec des légendes en langue et en caractères samskrits très-reconnaissables,mais difficiles à lire. Au nombre de ces miroirs j'ai remarqué un sceau nommé Seng-pao, ou sceau des prêtres, qui est désigné comme étant en anciens caractères fan : koufan tseu; à la vérité, ces caractères ne ressemblent à aucune espèce d'alpbabet indien actuellement connu; mais, placés au milieu d'inscriptions indubitablement samskrites, il est impossible de les rapporter h un autre genre de caractères.

Tchin-chi; cité par Ma-touan-lin , dit qu'il y a, dans la langue fan, douze voyelles et trente consonnes avec cinq tons, le dental, celui des dents de devant, le lingual , le guttural et le labial. Si ces particularités ne sont pas de la dernière exactitude, celle au moins qui est relative au nombre des voyelles désigne assez clairement un des alphabets de l'Hindoustan.

Le dictionnaire Tching-tscu thoung ne se borne pas à citer ainsi des ouvrages hindous traduits en chinois : il joint assez souvent aux articles désignant des objets physiques ou de première nécessité, la synonymie en langue

1 Kouang-iu-Ai. L. x$ , p. II.

a En trente volumes grand format.

fan 3 ce qui suppose l'usage d'un dictionnaire de cetle langue où la prononciation des mots serait exprimée en caractères chinois. Pour établir cette synonymie , il employé ordinairement la formule suivante : Yeou fan chou.,., tseuyun.... item, linguœ fan Dictionario.... hoc signijicat.... ou d'autres analogues *.

Après les raisons que j'ai rapportées , il me paraissait démontré que la langue fan n'étaitautre qu'un des idiomes de l'Hindoustan ; mais il restait encore à déterminer quel était cet idiome; ce quine pouvait se faire qu'en comparant les mots fan avec ceux de la langue samskrite et des autres qui sont en usage dans l'Inde. Une telle comparaison exigeait une connaissance approfondie de la littérature indienne; je me suis donc adressé pour cet objet à la seule personne de France, que la connaissance du samskrit et l'étude des monumens écrits en cette langue aient mis en état de le remplir : M. Chézy a bien voulu examiner le vocabulaire de mots fan que j'avais extraits du Tchingtseu-thoung. Il y a reconnu les mots samskrits rendus d'une manière très-imparfaite quant au son , mais fort exacte quant au sens; et dans ce résultat, qui fixe incontestablement l'identité du samskrit et de la langue fan, et ajoute un intérêt considérable à la découverte de celle-ci , on ne sait lequel on doit le plus admirer, ou de l'érudition peu commune de l'auteur chinois , ou de la

1 J'ai ajoute à tous ces faits un grand nombre de particularités du même genre, et qui toutes mettent hors de doute le point que j'ai voulu établir, dans mes Recherches sur Us Langues tartares y tom. I , pag. 3^2. J'ai trouvé les renseigne mm s les plus positifs à ce sujet dans le Dictionnaire théologique samskrit- chinois, intitulé San tsang fa sou , dont on a vu des extraits, tom. I de ces Mélanges , pag. 147»

sagacité du philologue européen , qui a su rétablir dans leur véritable orthographe des mots aussi corrompus que ceux qu'on va voir par la nature de la prononciation chinoise.

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