‹ Mélanges asiatiques;Chapitre 20 sur 31 · D'UNE ÉNIGME CHINOISE · texte numérisé non relu

D'UNE ÉNIGME CHINOISE

M. Morrison, dans son Dictionnaire anglais-chinois, donne, au mot enigma (part. III, pag. 142), la transcription d'une énigme chinoise dont le sens doit se tirer de la forme accidentellement donnée à certains caractères. Il n'y a joint aucune explication, parce que, dit-il, les personnes versées dans le chinois la comprendront aisément. Effectivement , cette énigme n'est pas très-difficile à deviner, mais il faut quelques détails pour la rendre généralement intelligible. On la trouvera sur la planche lithographiée ci-jointe. Elle consiste en douze caractères diversement altérés pour indiquer un sens différent de celui qu'ils auraient s'ils étaient écrits correctement. A côté de chaque caractère, j'ai mis, à gauche, le signe correct; et à droite, la valeur nouvelle qu'il acquiert en chinois par l'effet des changemens qu'on lui a fait subir.

N° i.Ye , nuit. Ce caractère est fort allongé ; il faut entendre je tehhang, une longue nuit.

N° 2. Tching, oreiller, traversin. Ce caractère est couché horizontalement , houng telùn, l'oreiller étant mis en travers.

N° 3. Yi t pensée. Ce signe composé renferme l'image

de cœur, qui est ici déplacée et rejetée à gauche , jri sin waï, le cœur de yi dérangé ', pour le cœur et les pensées troublées.

N° 4- Youéi \ , lune, écrit obliquement siejroueïj la lune inclinée (à l'horizon).

N° 5. Keng , veille , répété trois fois, son keng , trois veilles, pour à la troisième veille.

N° 6. Khaï , ouvrir. On n'a écrit que la moitié de ce caractère qui est formé de l'image de porte ; men pan khaï , pour la porte à moitié ouverte,

N° 7. Ming, vie, écrit en raccourci, touan ming, la vie courte.

N° 8. Kin, maintenant, renversé, tao kin; mais le mot qui exprime le sens de renversé , tao, signifie aussi jusque , jusque maintenant, jusqu'à présent.

N° g. Sin, croire. Dans ce caractère doit entrer l'image de bouche; on l'a supprimée : c'est donc sin sans bouche, wou kheou sin, nulle nouvelle.

N° 10. Kan, foie, l'organe de l'ame, tracé d'une manière très-allongée, kantchlmng, sentimens prolongés , éternels.

N° 1 1. Wang, espoir, écrit en deux parties séparées , wang touan , espoir interrompu, détruit.

N° 12. Laï, venir. Ce caractère doit contenir deux fois l'image d'homme, mais on Ta omise, ce qui fait un laï sans homme , wou fin laï, c'est-à-dire, personne ne vient.

On voit qu'il y a à proprement parler douze énigmes ou logogryphes, et que chaque signe altéré est le sujet d'une petite phrase qui s'applique et au signe altéré , et

à un autre objet qu'il faut deviner. 11 en résulte les quatre vers su i va us , qui sont réguliers :

Ye tchhang, houng tchin, yi sin waï ; Sfeyoueï, san keng, men pan khaï ; Touan ming, tao kin cvou kheou sin , Kan tchhang , wang touan , wou jin laï.

« Dans une longue nuit, couché sur l'oreiller, mon cœur est trou-

» blé de pensées.

» La lune s'abaisse, on est à la troisième veille; ma porte est à

» moitié entr'ouverte.

» La vie est courte ; jusqu'ici je n'ai pas de nouvelles. » Mes sentimens sont durables , mais j'ai perdu l'espoir; personne

» ne vient. »

Rien n'est plus commun que cette espèce de giiphe , où Ton fait allusion à la forme des caractères , considérés avec ou sans altération. Puisque j'en suis venu à parler de ces bagatelles difficiles , difficiles nugœ , j'en donnerai quelques autres exemples. Dans le caractère se (Pl. , n° i3), volupté, la partie supérieure ou la tête ressemble au caractère qui signifie couteau (n° i4)î de là l'expression tao-theou (n°* i4et i5), tête en couteau, qui signifie voluptueux.

On demande quelle est la cbose que Thang (n° i6, l'empereur Yao) et lu (n° i , l'empereur Chun) avaient, et que cependant Yao (n° 18) et Chun (n° 19) n'avaient pas ; que les dynasties de Chang (n° 20) et de Tcheou (n° 21) avaient, et que leurs fondateurs Tang(n° 22) et Wou-wang n'avaient, pas; qui se trouve dans l'ancienne littérature (Kou-wen , n° 24 ), et qui n'existe pas

dans la nouvelle (Kin-wen); on répond : la bouche , (n° 26), qui se trouve dans les noms de thang, de iu, de change de tcheou , et dans le mot kou, et qui ne se trouve pas dans les mots yao, chun, tchingj wou, kin.

Du haut en bas, de droite à gauche, deux debout, deux couchés , en tout, quatre croix et huit têtes : c'est le caractère Tsing (puits, n° 27), qui satisfait à ces conditions. Remarquez qu'il y a une double équivoque, parce que le caractère qui a la forme d'une croix signifiant dix , on peut lire quarante-huit têtes.

Quel est le caractère qui a quatre bouches et un dix? Quel est celui qui' a quatre dix et une bouche ? Le premier est thou (carte, n° 28) , le second pi (fin, n° 29.)

11 y a un caractère qui est l'objet d'un jeu semblable : un trait de plus, il est froid (ping, glace, n° 3i). Deux traits de moins , il est petit (siao , n° 32) ; changez un trait, c'est du bois (mou); redressez-le, c'est un ruisseau (tchhouan.) Ce caractère est chouï (eau, n° 3o). Il y a un autre petit conte au sujet du même caractère : Deux bossus se tournaieut le dos ; un mauvais plaisant vint dresser une perche entr'eux, et dit: Voilà de Veau. La raison de cette impertinence se voit dans la forme du caractère choui

En voilà assez sur ces puérilités, dont je n'aurais jamais dit un mot s'il ne s'était présenté une occasion d'en parler une fois pour n'y revenir jamais. Ces allusions à la forme des caractères n'ont aucun sel pour nous , et il est même difficile de les faire bien comprendre; sans

1 Dictionnaire du P. Basile , pag. 343.

cela j'aurais pu en offrir de moins insignifiantes. Les Chinois ont aussi des énigmes proprement dites, dans lesquelles il entre un peu plus d'invention. Ce sont des définitions qu'on laisse incomplètes à dessein , pour que le lecteur puisse suppléer ce qui y manque. Par exemple : Qu'est-ce qui distingue clairement la succession des affaires, et qui se souvient nettement des paroles des hommes? — L'histoire. — Qu'est-ce qui suit un homme à cent lieues , habite avec lui , n'a besoin ni de thé ni de riz, ni de fleurs, ne craint ni l'eau ni le feu, ni les armes, et disparaît quand le soleil est couché? — L'ombre. — Qu'est-ce qui est tourné vers le nord quand vous regardez vers le midi, qui s'afflige et se réjouit avec vous ? — Un miroir, etc. Les plus difficiles parmi ces bagatelles sont celles où Ton fait entrer des allusions à des traditions ou à des anecdotes peu connues , ou des substitutions de mots homophones. Ce sont les turlupinades du dix-septième siècle, et les calembourgs du dix-neuvième. Les Chinois ont de ces recueils, comme ils en ont ftana , de rébus, de quolibets, et de mille autres sortes de, futilités. Sur ce point même , ils peuvent soutenir la comparaison avec les Européens.

11 y a à la Bibliothèque du Roi un petit volume chinois qui a appartenu au séminaire des missions étrangères. C'est un recueil d'énigmes , en chinois Ya-mL Fourmont a traduit le titre : Histoire de Y a-mi , et a vu dans l'ouvrage un roman dialogué, est enim ex eorum génère quœ nos Romans dicimus, sed per dialogos et personas, quo modo sunt comœdiœ. C'est de la même manière qu'il a rendu Phi-pa ki , histoire de

laguhare, par histoire de Pi-pa; Sisiang ki, le pavillon occidental, par histoire de Si-siang; Iu-kiao-li, les belles lu et Li, par histoire de Iu-kiao; Hao kieoutchouan, l'union bien assortie, par histoire de Haokieou. Il faisait ainsi des noms propres imaginaires de tout ce qu'il n'entendait pas. Les titres des livres chinois étaient pour lui autant d'énigmes , et il ne lui est pas arrivé souvent d'être heureux à les deviner.

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