ATTRIBUÉE A L'EMPEREUR IU
De toutes les recherches auxquelles peuvent se livrer les personnes qui ont acquis l'intelligence de la langue chinoise, il n'en est guères de plus intéressantes , il n'en est point d'aussi difficiles que celles qui ont rapport aux anciennes écritures autrefois en usage à la Chine. La discussion de ce qui regarde ces anciennes écritures, et le petit nombre d'inscriptions dans lesquelles on les retrouve, soit sur des rochers , soit sur des vases de cuivre ou d'autres matières, est si épineuse et demande une si grande connaissance de la langue et des antiquités chinoises, qu'il n'y a, même en Chine, qu'un très -petit nombre de lettrés du premier ordre qui puissent s'en occuper.
L'inscription de lu j l'un des monumens les plus antiques de l'art d'écrire chez les Chinois, puisqu'elle remonte à près de quarante-un siècles; cette inscription, que M. Hager a, le premier, fait connaître en Europe \
1 D'abord , et sans explication, dans son Exploitation 0/ ihe elementary Characters 0/ the Chinese; London, î8oi , in-fol. ; et depuis dans son Monument de In; Paris, î8oa, in-fol.
a paru à M. Klaprolh pouvoir être l'objet d'un nouveau travail ». Persuadé de Pautbenticité de cette inscription que M. Hager avait attaquée, il a pris pour l'établir le seul moyen que lui fournît la critique; mais un moyen qui exigeait une connaissance approfondie de la langue chinoise en général, et une étude particulière des anciens caractères.
L'auteur commence par un catalogue raisonné des ouvrages chinois dont il s'est servi pour ses recherches ; les meilleurs livres historiques et géographiques, les dictionnaires les plus* estimés ont été mis à contribution. La liste dont il s'agit comprend douze pages et les noms de quinze ouvrages chinois, avec une courte notice littéraire sur chacun d'eux. Elle est suivie de l'inscription elle-même en caractères antiques , accompagnée de la traduction en nouveaux caractères , telle que les Chinois la donnent et telle que l'auteur l'a extraite du Hou-koimn" toungtchioxi delà description de la province Hou-kouang: cette traduction, en caractères modernes , difTere pour deux ou trois mots de celle que M. Hager a donnée d'après le P. Amiot; mais la version allemande de M. Klaprolh s'éloigne beaucoup de celle qu'on trouve dans l'ouvrage de M. Hager; et nous devons convenir que la première, calquée fidèlement sur l'original, présente un sens clair et simple qui la rend préférable à l'autre.
L'auteur passe à l'histoire de l'inscription de lu, et prend de là occasion de rappeler les passages des anciens livres chinois sur l'événement qui adonné lieu à poser cette
1 Chin lu pat lehbig Inschrift des Yu , ùbersetzt und erklaert ron Julius von Kbproth. — Berlin , 1811 ; in-4°de 5o pages
inscription , et de citer ceux des livres chinois modernes qui parlent du monument lui-même. La plupart de ces passages sont pour la première fois extraits et traduits des ouvrages chinois
Le Commentaire philologique qui vient ensuite, est la partie la plus savante de l'ouvrage, et malheureusement celle qui est le moins susceptible d'analyse. Reprenant chacun des caractères de l'inscription en particulier, M. Klaprolh fait voir, contre l'assertion de M. Hager et du P. Cibot, que les formes antiques ont un grand rapport avec les modernes; c'est-à-dire que, suivant à travers les différentes espèces de tchouan et d'autres écritures anciennes, la dégradation successive tles caractères , depuis ceux de l'inscription qui remontent au vingt-troisième siècle avant notre ère, jusqu'à ceux qui sont en usage actuellement, il en prouve l'identité ou la conformité d'une manière qui, pour la trèsgrande majorité des caractères de l'inscription , paraît incontestable. Le résumé de cette comparaison est présenté d'une manière synoptique dans un tableau qui termine le volume ; les tchouan ou caractères anciens de la dynastie des Tcheou , y servent de terme moyen ou d'anneau qui lie les caractères de la traduction mo ierne h ceux de l'inscription, lesquels n'ont pas à présent moins de 4°^9 ans d'antiquité.
Les amateurs de philologie orientale regretteront, dans
1 On remarquait en t8n cette circonstance comme un mc'rite singulier dejapart d'un auteur qui n'avait pas entrepris le voyage de la Chine. La chose est maintenant devenue si commune, qu'on a , pour ainsi dire, cessé d'y faire attention i et rien ne prouve mieux les étonoans progrès qu'a faits , en si peu d'années , cette hranclie des études orientales.
ce savant ouvrage , que par suite d'un système dont les bases sont excellentes , mais dont les applications ne sont pas sans inconvénient, l'auteur ait adopté pour les mots chinois une orthographe nouvelle qui les défigure au premier coup-d'œil. Sans les caractères qui partout heureusement accompagnent les mots chinois cités, on aurait peine à reconnaître dans le Schu-ginn , le Chouking, et dans Chia, le nom de la première des vingtdeux dynasties, Ilia; le Chaï-bian ne rappelle pas d'abord le Haï-pien, ni l)shenn~dsu-tunn , le Tchingtseu-toung.
Nous n'ignorons pas que cette orthographe a pour but de distinguer, comme font les Mandchous, les lettres simples de celles cjui sont aspirées , par exemple le p doux qui se rapproche du ô, du /; aspiré , et le th du t qui ressemble au d. Mais nous croyons qu'il eût peut-être été convenable d'indiquer ces nuances de prononciation par des marques placées sur les lettres, comme l'a fait Fourmont, il nous paraîtrait fâcheux que chaque nation adoptât, pour écrire les mots chinois, un mode particulier d'orthographe, et nous pensons qu'il vaudrait encore mieux que les écrivains de tous les pays s'accordassent à suivre un même système d'écriture pour les mots chinois, celui des Portugais, par exemple, quoique présentant d'ailleurs tant d'imperfection \
1 Depuis ce tems , il est arrive, comme j'en témoignais la crainte en cet endroit , que chaque nation d'Europe a voulu appliquer son système particulier de prononciation et d'orthographe à l'expression des mots chinois. Je dois avouer que les missionnaires français avaient les premiers donné l'exemple de sYloigner de l'orthographe portugaise, et ce parti qu'ils avaient pris a du être suivi par ceux de leurs compatriotes qui
Quoi qu'il en soit, l'ouvrage de M. Klaproth est sans contredit un des plus intéressans qui aient paru depuis long-teras en Europe sur la littérature chinoise; il justifie pleinement la réputation que déjà son auteur s'était faite par îles ouvrages moins considérables, mais qui tous prouvaient une rare connaissance des langues chinoise et mandchoue ; il montre enfin que le hasard ne pouvait mieux placer qu'entre les mains de M. Klaproth la collection si précieuse de livres des deux langues qu'il possède.
s'efforçaient de marcher sur leurs traces. L'orthographe allemande , introduite pour la première fois par M. Klaproth , dans son Commentaire sur l'Inscription de lu, s'est reproduite avec quelques variations dans les ouvrages subséquens du môme auteur. Les Russes , faisant usage d'un alphabet particulier, ont été naturellement conduits à adopter un système tout différent , et il en est résulté que ceux qui ont voulu traduire des morceaux empruntés à des voyageurs ou à des interprètes de cette nation, sans être à portée de recourir aux originaux chinois, ont été absolument hors d'état d'y reconnaître les mots ou les noms les plus familiers aux autres Européens. On en doit dire autant de la nouvelle orthographe de M. Morrison; cette dernière est peut-être même la plus irrégulière de toutes. Il sera maintenant beaucoup plus aisé de retrouver le son des termes chinois dans les dictionnaires du pays, que de les distinguer sous ces travesti ssemens européens qui les rendent absolument méconnaissables.