LA TRADUCTION DU LUN-IU
PAR M. MARSBMAN.
C'EST vers la fin du XVI e siècle et dans la première moitié du XVII e , qu'on a commencé h avoir en Europe des notions exactes sur l'histoire, les mœurs et la littérature des Chinois, et Ton en est principalement redevable aux missionnaires portugais, espagnols et italiens de celte époque , Gabriel Magaillans , Alvare Semedo , Prosper Intorcetta , Martin Martini et autres. D'abord rivaux de ces hommes estimables , les missionnaires français l'emportèrent bientôt sur eux par le nombre et l'utilité des ouvrages qu'ils publièrent sur la Chine. Les travaux des PP. Bouvet, Gerbillon, Lecomte, Prémare et Parrenin, inspirèrent en France un vif intérêt pour tout ce qui concernait cet empire. Cet intérêt s'entretint et s'accrut encore dans le cours du dernier siècle par les ouvrages des PP. Mailla , Dnhalde, Amiot, Cibot, etc. Si l'engouement pour les Chinois qui s'empara alors des gens du monde, devint pour eux une source nouvelle de modes et de ridicules , il en résulta peut être qu'on donna une plus grande attention aux recherches de Fourmont,
de Deguignes et de Deshauteraies; ces savans furent à peu près les seuls parmi les Européens en état de puiser dans les originaux, des documens historiques et littéraires sur la plus ancienne et la plus considérable de toutes les nations de l'Asie; et l'Allemagne, malgré les Essais d'André Muller, de Mentzel, de Spitzel et de quelques autres, n'eut à nous opposer que le seul Bayer, dont les meilleurs ouvrages encore ne sauraient soutenir la comparaison avec ceux des philologues français. L'Histoire générale de la Chine , la collection des Mémoires des missionnaires français de Peking, la traduction du Chouking, l'Histoire des Huns, la Description de la Chine et de la Tartarie, sont, de l'aveu même des étrangers , des ouvrages de premier ordre, qui nous assurent la gloire d'avoir ouvert la route aux savans des autres nations, et fait connaître la Chide a l'Europe.
Les savans anglais, auxquels les langues de l'Hindouslan offraient un vaste sujet d'études , et une moisson abondante de faits , d'une utilité directe pour le commerce de leurs compatriotes, n'avaient hasardé jusqu'à présent qu'un bien petit nombre d'excursions dans la littérature de la Chine. Depuis J. Webb qui, en 1669, chercha à établir que la langue chinoise était la langue originelle et primitive, je ne connais parmi les savans anglais que le seul Th, Hyde qui se soit livré à l'étude de cette langue avec quelque succès; encore ses travaux en ce genre demeurèrent -ils sans résultats importans.
Le célèbre W. Jones, qui avait, en fait de littérature orientale, encore plus d'ambition que de capacité, dut a regret laisser sans l'aborder une branche de littérature
si propre à faire briller son imagination ; niais , par ce qu'il a diVen différentes occasions des Chinois et de leurs livres, on peut facilement jugera quel point il était resté étranger à ce qui les concernait. Enfin , au commencement de ce siècle, au moment où les savans français regrettaient en la personne de Deguignes un littérateur regnicole qui ne laissait pas de successeur, et dans celle d'Amiot, le dernier et le plus laborieux des missionnaires de Pekîng, on n'avait encore publié en Angleterre aucun livre sur la littérature chinoise qui fut l'ouvrage d'auteurs anglais, et tout ce qu'on y possédait en ce genre se réduisait à des traductions, des extraits ou des compilations dont la matière était empruntée le plus souvent des mémoires de nos missionnaires ou des Lettres édifiantes.
C'est donc depuis un petit nombre d'années seulement que le commerce anglais ayant prévalu à la Chine , et les missionnaires protestans ayant voulu tenter d'y succéder aux catholiques, on a commencé, à Londres et à Calcutta, à s'occuper sérieusement de la langue chinoise et à donner des traductions des ouvrages les plus im portans. On doit à sir George Staunton, fils du secrétaire de l'ambassade de lord Macartney, uue version anglaise du Taï Thsing liu li, ou Code des lois des MandcJious , ouvrage très-remarquable en lui-même, quoiqu'il ait déjà été en Europe l'occasion d'un assez grand nombre de conjectures hasardées sur la législation des Chinois et l'esprit de leur gouvernement. Un autre ouvrage d'une utilité moindre peut-être pour les Européens, mais qui aurait exigé une connaissance encore
plus profonde de la langue, est la. traduction de l'Évangile Saint-Marc, en chinois faite par les missionnaires du Bengale, à l'usage de ceux de leurs collègues qui cherchent à pénétrer dans la province de Canton. M. Morrison doit être occupé de travaux du même genre, comme on le voit dans Tavant-propos mis à la tête d'un petit recueil de ses opuscules, publié à Londres en 1812 \ où il est désigné comme ayant rédigé une version chinoise des actes des A pâtres d'après une version catholique et postérieurement , l'Évangile selon saint Luc, fruit de son travail particulier 3 . Les opuscules dont je parle doivent aussi être ajoutés à la liste de ces ouvrages qui prouvent l'intérêt que les Anglais commencent à prendre à cette partie de la littérature orientale : on y trouve une traduction du Livre des trois Caractères (San tseu king), du Taï-hio, et quelques fragmens qui peuvent servir d'exercices pour les commençons. Mais le plus important , sans contredit, de tous les livres que les Anglais aient encore publiés sur cette matière, c'est l'édition des Œuvres de Confucius, avec une version et un commentaire en anglais, dont le premier volume , publié à Sirampour par M. Marshman, va devenir l'objet de quelques observations \
1 Voyez le tom. I Je ces Mélanges , pag. i et suiv.
a Sous le titre de Horct Sinica , Translations front the popular littérature of the Chinese , in-8°. Ce petit volume , devenu d'une très-grande rareté, a été réimprimé par M. Montucci à la suite de son Parallèledes deux Dictionnaires projetés , etc. Londres, 1817, in-4°.
3 Voyez des détails beaucoup plus exacts que ceux qu'on pouvait avoir à cette époque sur les travaux des missionnaires anglais, dans le lom. I , p;ig. 14 ; et dans ce volume môme , pag. i3a et suiv.
4 The works of Confucius , containing the original lext with a transla-
Tout ce que j'ai dit précédemment se trouve si pleinement confirmé par M. Marshman , dans sou épître dédicatoire, adressée à lord Minto, gouverneur général de l'Inde, que je ne puis m'empêcher de iranscrire ici ses paroles :
« Le texte original de cet ancien et vertueux philo- » sophe (Confucius), dit-il, est en ce moment présenté » pour la première fois aux lecteurs anglais , sous une » forme qui, à ce qu'on espère, non-seulement donnera » une idée de la littérature chinoise, mais facilitera Tac- » quisition de cette langue si curieuse et si difficile , à » laquelle les circonstances ajoutent chaque jour de l'im- » portance et de l'intérêt. Il a été remarqué par feu sir » William Jones, d'illustre mémoire, que c'est à nos » voisins les Français que nous avons jusqu'à présent été » redevables de presque toutes les tentatives faites pour » éclaircir la langue et la littérature de la Chine. Néan- » moins, les intérêts de la nation anglaise, aussi bien que »> son honneur littéraire, semblent demander que nous » fassions aussi tous nos efforts pour cultiver cette bran- » che de littérature. »
Le premier morceau qui s'offre aux lecteurs dans ce volume est une Vie de Confucius , traduite du chinois et recueillie dans ses ouvrages. Les détails biographiques qui s'y lisent sont effectivem ent tirés d'une vie de Confucius extraite du Sse ki, qu'on a coutume de placer dans les éditions chinoises des quatre Livres motion. Vol. I st to which is prtfixed a dissertation on the chinese language and characters ; by J. Marshman. Seront pore , printed at the mission press. 1809 , grand in-ij 0 . de xxxix — exiij et 725 pages.
raux , à la tête du Lun-iu qui est le troisième de ces livres. M. Marshman y a seulement joint quelques notes et des renvois au Lun-iu, livre où , comme tout le monde sait, sont rapportés un grand nombre de traits relatifs à Confucius et à ses disciples. Mais ce petit morceau, dont le père Intorcetta nous avait déjà donné un fragment et que le P. Noël a inséré tout entier dans les six livres classiques % ne contient rien qui ne soit bien connu , et ne saurait surtout entrer en comparaison avec l'excellente Fie de Confucius, composée par le père Amiot, et qui occupe la plus grande partie du tome XII des Mémoires concernant les Chinois.
De la Vie de Confucius, l'auteur passe à l'examen de ses ouvrages; il dit un mot des King, qui peuvent en un certain sens lui être attribués, et dont le cinquième même est tout entier de lui. 11 expose ensuite en peu de mots le contenu des Sse chou, ou quatre livres classiques du second ordre. Mais tous ces objets sont rebattus pour ceux des lecteurs qui sont un peu familiarisés avec l'histoire littéraire de la Chine , et peu intéressans pour ceux à qui elle est étrangère ; et comme M. Marshman n'ajoute aucun fait important aux détails qui se trouvent rapportés dans les mémoires de nos missionnaires , je crois inutile de faire une critique détaillée de cette partie de son travail , et je me bornerai à un petit nombre d'observations détachées.
La première partie du Chou king, suivant cet écri-
* FHa Confucii, dans la'Collection de Thevenot, et dans le Confucius S inarum philosophus.
a Sinensis impcrii libri classici sex. pag. 76 83.
vain, a rapport à la dynastie lu , qui renferme seulement deux empereurs, Yao et Chun. En premier lieu, M. Marshman eut dû ne faire commencer, conformément à l'usage général établi, les vingt-deux dynasties impériales de Chine qu'avec le règne de lu, successeur de Chun, et considérer isolément les empereurs précédens , dont le règne ne peut être qu'improprement désigné par le terme de dynastie, puisqu'ils n'établirent pas leurs familles sur le trône , au moins suivant l'opinion commune. D'un autre côté, il a tort de ranger ensemble Yao et Chun sous la dénomination de dynastie lu, puisque ce nom n'appartient qu'à la famille de Chun, et que celle de Yao est appelée Thang par les Chinois.
Le titre du Lun-iu, dont l'auteur explique le premier caractère par converser ou parler, et le second par répliquer ou répondre, ne signifie réellement que discours, ou entretiens, par une sorte de reduplication de synonymes assez commune en chinois. — M. Marshman dit du Lun-iu que c'est, avec le Tchhun-thsieou, le principal ouvrage de Confucius : il s'exprime à peu près de la même manière au sujet du Meng-tseu. Or, il y a de l'impropriété à parler ainsi du premier de ces livres , où Ton trouve beaucoup de détails sur la mort de Confucius et ses funérailles, et plus encore du dernier dont l'auteur, Meng-tseu, naquit plus de cent ans après ce philosophe.
M. Marshman présente une analyse détaillée du Luniu, le troisième des quatre livres moraux ou classiques du second ordre, qui est celui dont il publie la première partie dans le volume dont nous nous occupons, et dont
il promet la fin pour le volume suivant. 11 entre ensuite dans une discussion chronologique destinée à fixer l'époque de Confucius, et par suite celle de Yao et des autres empereurs dont il est parlé dans les King. Les calculs dont il s'appuie et les résultats approximatifs auxquels il arrive paraîtront peut-être un peu singuliers à ceux qui savent que toutes ces époques , surtout celle de Confucius, sont aussi bien démontrées et déterminées aussi rigoureusement que celles des événemens les mieux connus de l'histoire ancienne, et que pour celles qui sont douteuses, on a des moyens de, vérification beaucoup plus positifs que ne peuvent l'être des évaluations en nombres ronds de la durée des dynasties. Quant aux personnes qui n'ont pas été satisfaites par les discussions de Fréret, Mailla, Amiot, Cibot et autres, elles pourront trouver dans un ouvrage du P. Gaubil, resté inédit jusqu'à présent, mais qui est sur le point d'être publié les questions sur la chronologie chinoise, traitées avec plus de profondeur que n'a pu y en mettre en passant M. Marshman.
Cet auteur rend compte des motifs qui Pont dirigé dans son travail sur le Lun-iu de la manière suivante : (c Pour le curieux admirateur de l'antiquité, dit-il, cet » ouvrage se recommande de lui-même , en ce qu'il lui » présente le célèbre sage chinois, exactement tel qu'il » parut aux yeux de ses disciples, tant en public que » dans sa vie privée. Il peut aussi servir à donner une » idée des coutumes chinoises, a peu près aussi invaria-
1 Traité de la Chronologie chinoise f dans le tome XVI des Mémoires concernant les Chinois , actuellement sous presse. (Il a paru en 18 1 4 )•
ASIATIQUES. a85
» bles par leur nature que celles des Hindous, et que » nous avons ici occasion de contempler dans leur ori- » gine. Néanmoins, le traducteur reconnaît franchement » que sa principale raison pour entreprendre cet ouvrage, » a été l'espoir de faire connaître à ses compatriotes la » nature de la langue chinoise. 11 lui a paru si fort à dé- » sirer de leur rendre cette langue accessible (tant pour » ouvrir la route à une recherche approfondie de la litté- » rature et des écrits anciens des Chinois, que pour l'in- » troduction ultérieure parmi ces derniers de ces décon- » vertes dans les sciences qui distinguent si éminemment » le monde occidental, et surtout des saintes écritures » dans leur pureté et leur excellence), qu'il a regardé » comme un devoir sacré de marquer avec le dernier soin » chacun des pas qu'il avait faits lui-même, et d'en lais- » ser ainsi à découvert les traces à ses compatriotes , de » manière à ce que toute personne qui le désirerait, pût » suivre le même sentier sans fatigue, et recueillir en » peu de mois ce qui lui avait coûté des années de re- » cherches patientes et laborieuses. Au reste, comme au- » cun moyen ne semblait proportionné à celte fin, si ce » n'est celui de donner le texte de quelque ouvrage es- » timé , avec une traduction aussi littérale que possible , » et une explication des différens caractères, cet ou- )> vrage (le Lun iu) se recommandait pour cet objet par » la double considération qu'il contenait un portrait en- » lier et fidèle du célèbre sage chinois, et qu'il était un » de ces ouvrages capitaux qui ont, pendant des siècles, » servi de modèle de style à tous ceux qui ont pré-
» tendu aux charges les plus élevées de l'empire chi- » nois »
La description qu'il fait ensuite des renvois et des signes de concordance établis entre les différentes parties de son travail, ne pouvant être utile qu'à ceux qui auront le livre et qui voudront en faire usage , je la passe ici sous silence, et je dirai du matériel de l'édition ce qui me paraîtra nécessaire en examinant plus bas la version du Lun-iu. « Quant au style de la traduction , dit l'au- » teur lui-même, il sera facile de juger que le plan de » l'ouvrage excluait toute recherche de liberté ou d'élé- » gance. C'eût été à la vérité une tâche beaucoup plus » facile de donner une traduction libre, mais c'eût été » s'éloigner entièrement du dessein d'un ouvrage élé- » men taire, dont l'objet est de donner, autant que cela » est praticable, l'exacte signification de chaque carac- » tère chinois. »
M. Marshman réclame l'indulgence des lecteurs pour les imperfections de son ouvrage , en leur rappelant qu'il avait à assurer le sens particulier de chaque mot, et cela sans avoir le secours d'aucune traduction précédente. On ne sent jamais mieux les difficultés de cette espèce que quand on a eu soi-même à lutter contre elles ; et sous ce rapport, personne plus que moi ne devrait fermer les yeux sur les défauts de la nouvelle traduction. Mais la dernière partie de l'excuse de M. Marshman avait grand besoin d'une explication qu'il nous donne dans la note suivante : « Après que le traducteur eût considérablement
1 Life of Confucius , pag. xxxiv.
» avancé ce volume, un ami lui fit présent de Duhalde, >» et il apprit dans le même tems qu'une partie ou la » totalité de cet ouvrage avait été faite par quelques » missionnaires catholiques. Comme une simple traduc- » tion ne contrariait pas son plan, il continua l'ouvrage, » et il se serait trouvé très-heureux de profiter de ce se- » cours additionnel ; mais tous ses efforts pour se le pro- » curer demeurèrent sans effet. Il regarde néanmoins » comme un acte de justice de reconnaître l'assistance » qu'il a reçue, tant de M. Lassar, que de plusieurs Chi- » nois instruits dans leur langue maternelle. La recon- » naissance ne lui permet pas non plus de passer sous » silence les bons offices qu'il a reçus du P. Rodriguez, » de la mission catholique, arrivé dernièrement de la » Chine , où il a résidé près de vingt ans , et dont les » connaissances dans le chinois et les langues savantes » paraissent également profondes. Entr autres services » dont le traducteur est redevable à sa politesse , il faut » placer la communication d'un Dictionnaire chinois- » latin manuscrit (où l'on donne aussi la prononciation » mandarinique). Ce Dictionnaire est l'ouvrage de la » mission catholique de Peking, et probablement le ré- » sultat de plus de quatre-vingts ans de travail et d'ex- » périence, puisqu'il a été commencé avant l'année 1724. » Il a eu seulement le regret de n'avoir pas obtenu cet » inestimable trésor assez tôt pour diminuer en rien le » travail de la traduction de ce volume, dont plus de >» sept cents pages étaient déjà imprimées. Mais la satis- » faction qu'il éprouva, en trouvant à l'examen que le » sens dans la traduction s'accordait avec celui qui était
» assigné à chaque caractère par les missionnaires ca- » tholiques, est telle quelle peut plutôt se concevoir » que se décrire l . »
J'ai transcrit cette note qui nous apprend la méthode que cet auteur a suivie dans son travail, afin d'appuyer le jugement que j'aurai bientôt à porter sur sa traduction, de la considération du peu de secours dont il a pu disposer, et de l'espèce de ces secours. Il est peut-être assez remarquable qu'un ecclésiastique anglais , qui se destinait apparemment à la mission de la Chine, n'ait pas été mieux instruit de ce qu'on avait fait avant lui sur la langue de cet empire; qu'il n'ait eu connaissance des ouvrages de Fourmont et des missionnaires que par les citations de M. Hager, comme il le remarque lui-même a ; qu'il n'ait vu qu'après avoir fait sa traduction l'ouvrage de Duhalde qui semble être devenu son oracle, puisqu'il le cite pour la chronologie, pour le contenu et le titre des livres classiques, et pour la prononciation des caractères; qu'enfin il n'ait appris que très-récemment que son travail sur les livres de Confucius avait déjà été exécuté en tout ou en partie par les missionnaires catholiques, tandis que le Lun-iu dont il s'est particulièrement occupé, a été publié une première fois en latin avec le texte dans X édition de Goa, une autre fois dans le Confucius sinarum philosophus , et une troisième fois dans les livres classiques du P. Noël. Ce peu de connaissances bibliographiques , qui doit sans doute s'attribuer à ¥4loignement où vit l'auteur, et à la difficullé des relations
1 Life of Confucius , pag. xxxviij.
2 Dissertation on the Chine se , rte, |>. ij , et ailleurs.
qu'il aura conservées avec l'Europe, loin d'affaiblir le mérite de ses travaux , doit à mon avis y ajouter encore, puisqu'il a fait, sans le secours des livres , et avec autant de peine que les premiers traducteurs, une version trèsestimable d'un ouvrage assez difficile. Nous verrons , en examinant cette version, qu'elle porte des caractères incontestables de la manière dont elle a été rédigée.
La vie de Confucius est suivie d'une Dissertation sur les caractères et les sons de la langue chinoise j renfermant des tables des caractères élémentaires (clefs), et des monosyllabes chinois. Une Dissertation grammaticale est par sa nature un objet fort peu susceptible d'analyse , et comme j'ai déjà indiqué le contenu de celle-ci dans un ouvrage où j'ai passé en revue les principaux travaux des Européens sur la langue chinoise je ne répéterai pas le jugement que j'ai cru devoir en porter.
Les règles qu'il établit sont pour la plupart assez exactes, et un petit nombre seulement auraient besoin d'être rectifiées ou développées ; mais la langue du Lun-iu n'est pas*ctlle des livres modernes , encore moins celle de la conversation et des usages vulgaires, et pour ces objets, la nouvelle grammaire est tout à-fait insuffisante. L'auteur la termine par une notice du Dictionnaire impérial ou Khang-hitseutian, et à l'occasion du nombre de caractères que contient cet ouvrage (environ 56,ooo), il prouve, par un calcul que je ne crois pas inexact, que les caractères chinois véritablement en usage excèdent à
1 Plan d'un Dictionnaire chinois , cliap. iv , p. 69 et suivantes: et citkssus, p. 13a.
peine le nombre des mots grecs, latins ou anglais compris dans les Dictionnaires de Scapula , d'Ainsworth ou de Johnson. On peut ajouter que nous avons probablement perdu une grande quantité de mots îles -langues grecque et latine, techniques ou autres , avec les ouvrages des auteurs qui les avaient employés, et qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous; et qu'à l'égard des mots anglais, quoique le Dictionnaire de Johnson en offre environ 4o,5oo, il est bien éloigné d'être complet, puisque M. Croft s'est engagé à en donuer près de 68,000 dans le nouveau Dictionnaire qu'il a promis au public. En ôtant du Iu-phian lui-même, que Ton regarde comme un des dictionnaires chinois les plus riches , les caractères obsolètes , les noms historiques et géographiques, et les variantes purement orthographiques, je ne crois pas qu'il en restât plus de 3o à 4o,ooo, et c'est aussi là ce que contiennent les dictionnaires classiques les plus estimés.
Venons à présent a la traduction du Lun iu, qui est la partie essentielle et la plus considérable du 70 1 unie , et à laquelle les objets précédens ne se rattatfcnj qu'indirectement et à titre d'accessoires. Dans l'intention où était le traducteur de publier un livre qui fut utile à ceux qui voudraient étudier le chinois, il ne pouvait adopter un plan meilleur que celui qu'il a choisi : conservant telles qu'elles sont dans l'original les divisions du livre en chapitres ou kiouaiij sections ou tchang , et tsieï ou paragraphes, il rapporte d ? abord le texte de chacun de ces derniers , écrit en gros caractères hing ou cursifs. Chaque caractère est accompagné d'un chiffre ou nu-
méro, et de sa prononciation selon le dialecte de Canton , à laquelle M. Marshman joint quelquefois dans les commencemens la prononciation mandarinique, quand elle diffère beaucoup de la première. Vient ensuite la traduction littérale en anglais , sur les mots de laquelle sont placés des chiffres correspondaus aux caractères. La construction anglaise , plus libre ou moins régulière que la nôtre, permet plus facilement de s'accommoder à Tordre des mots et à la phraséologie chinoise. Une glose, dont la substance est ordinairement tirée des commentaires de Tchu-hi et de quelques autres , se trouve après la traduction , et éclaircit ce qu'elle peut avoir d'obscur, à la manière chinoise , c'est-à-dire, par des notes historiques mêlées de définitions et de paraphrases philosophiques. Dans une quatrième partie intitulée Remarques sur les caractères, l'auteur ajoute ses propres observations et de nouveaux éclaircissemens à l'analyse des caractères qu'il décompose en clefs , avec une attention qui va souvent jusqu'à la minutie. Telle est la méthode que M. Marshman a suivie pour chaque paragraphe. La version littérale et les explications qui en sont les développemens m'ont paru généralement assez exactes pour donner une i(îée juste de l'esprit de l'original ; mais je crois que l'auteur, a réussi moins heureusement à rendre la lettre , même dans la métaphrase : c'est ce dont quelques exemples pris à l'ouverture du livre pourront convaincre les lecteurs.
Au chapitre 1", section i rr , § 3, on lit dans le texte ces paroles de Cunfucius : Yeou pheng tseu youan fang lai, pou-yi lo-liou ? « Si un ami vient à vous d'un
» pays éloigné, n'est-ce pas pour vous une chose agréa- » ble? )> M. Marshman se conforme à ce sens dans sa traduction ; mais dans ses Remarques , il ajoute que le mot pheng 9 ami, signifie peut-être ici un admirateur ou un disciple. Le plaisir dont parle Confucius en cet endroit consisterait donc, suivant le nouveau traducteur, à voir arriver des pays lointains un grand nombre de disciples et d'admirateurs. Or, c'est bien là le sens qu'a adopté le P. Noël 1 ; mais ce sens est évidemment erroné. Pheng n'a jamais signifié que compagnon , ami , et Confucius est si loin d'argumenter en cette circonstance du plaisir que la vanité peut trouver dans le nombre des disciples venus de bien loin pour entendre un philosophe célèbre, que dans le paragraphe qui suit immédiatement, il donne au contraire de grandes louanges au sage qui sait apprécier l'opinion des autres hommes à sa juste valeur. La phrase dont il s'agit , est purement métaphorique. « Etudier, dit-il , à la phrase précédente, » et parvenir à la vertu par un long exercice , n'est-ce » pas une chose délicieuse ? De même , voir arriver » près de soi nu ami qu'on a long-tems attendu ; n'est-ce » pas un grand bonheur ? »
Le troisième paragraphe du même article offre un contresens plus grave : Jin pou tchi, continue Confucius, eut pou wen , .pou-yi kiun-tseu-hou ? mot à mot: Homines nescire,et non indignari , nonne sapientis (est)? M. Marshman traduit: Un homme sans connaissances , et ( pourtant ) sans envie , n est-il pas un homme honorable (un sage ) ? Mais il aurait dû remarquer que
1 Libri classici sex, p. 83.
Jin, dans les livres de Confucius, se prend ordinairement pour les hommes en général, et que ce mot est bien ici le sujet de pou tchi, nescire , mais non pas de pou wen, non indignari, dont il est séparé par la particule adversative eul. On ne dirait pas , d'ailleurs , un ignorant, Jin pou tchi, mais pou tchi-tehi Jin, ou mieux encore, wou tchi-tchi Jin, en écrivant le premier tchi avec un autre caractère que celui qui se trouve ici- £nfin le sens aurait pu préserver le traducteur de cette méprise; car il n'était pas naturel de croire que Confucius, qui venait de vanter les plaisirs de l'étude, pût chanter si tôt la palinodie, et faire l'éloge de l'ignorance. Joignez à cela , qu'en supposant que le mot de wen pût avoir ici l'acception d'envie , ce serait une louange singulière à donner à un homme peu instruit , que de dire qu'il est sans envie, puisque les hommes d'une instruction médiocre n'ont pas coutume de regarder le savoir comme un bien assez précieux pour être envié. La version est donc fautive en cet endroit ; mais ce qui est plus étonnant, c'est quele commentaire exprime plus positivement encore ce sens erroné, et que M. Mars h m an y cite, d'un auteur qu'il nomme W\ un-see, des paroles qui ne peuvent aucunement s'accorder avec le sens que j'ai donné ci-dessus. Ce sens est pourtant sûr: il a été adopté par le P* Noël, les auteurs de la Version mandchoue des Quatre livres Font suivi 1 , et Teng-thouï-an , dont j'ai le commentaire en ce moment sous les yeux , l'explique de manière à ne laisser aucun doute : Jin pou tchi, dit-il ,
1 Voici les lermcs de cette version ; Niyalma sarakô sente horsakà oLsi : mou ambasa sais a wakà.
Jin, fan tchi tchoung Jin , choue te kouang; pou tchij chi pou tchi ou tchi hio. m Dans cette phrase , » Jin pou tchi, Jin est une expression vague, pour les » hommes ; pou tchi, nescire > c'est ne pas connaître » les progrès que nous avons faits dans l'étude \ » Le sens est donc : Vivre ignoré ou méconnu des autres hommes, et ne point s'en indigner, n'est-ce pas la marque d'un esprit supérieur, un caractère digne du sage ?
On lit au chapitre V une phrase que l'auteur anglais rend à peu près de la manière suivante : « En recevant » le sceau royal , le sage ( Confucius) pliait le corps , » comme s'il eût été incapable de soutenir un pareil » fardeau ; il le tenait aussi haut que les mains sont » élevées dans le salut, et aussi bas que s'il l'eût remis » à un autre, exprimant de la crainte dans son maintien » et remuant ses pieds avec lenteur, comme s'il eût été » prêt à broncher. » Ce passage demande quelques corrections ; le texte ne porte pas en recevant le sceau royal, mais tenant la tablette honorifique , tchi koueï. Anciennement, à la Chine, les princes ou vassaux du premier, du second et du troisième ordre , qui avaient le titre de Koung , de Heou et de Pe , recevaient de l'empereur, pour marque de leur dignité, une tablette de forme oblongue sur laquelle était écrit le titre qu'ils obtenaient. C'est de cette tablette, qu'on appelait Koueï, que Confucius était chargé par son maître , le roi de Lou y qui l'envoyait en ambassade. Par respect pour le prince , Confucius, dit le Lun-iu , marchait le corps incliné ', comme s* il n eût pu vaincre la pesanteur du Koueï
■ Thseng pou sse chou kiang yi pi tchi , tome II.
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s'il avait à élever cette tablette , il le faisait en appliquant ses deux mains contre sa poitrine ( ce qui est une manière de saluer); s'il avait à l'abaisser, il semblait quil remettait quelque chose à quelqu'un ; son teint était altéré comme celui d'hommes qui combattent; il traînait ses pieds à terre comme s'il se fût appuyé sur quelqu'un, etc.
Il y a fort peu de phrases dans le volume de M. Marshman, qui ne présentent de semblables inexactitudes, légères à la vérité, mais trop nombreuses pour être l'effet de la seule inattention. Les bornes d'une analyse s'opposent à ce que je multiplie les exemples et les discussions de ce genre, qui d'ailleurs exigeraient, pour être de quelqu'utilité , l'emploi des caractères originaux. 11 suffit qu'en général le sens soit assez bien rendu, et que les critiques ne puissent tomber que sur les détails. L'utilité du travail de M. Marshman n'en est pas diminuée, puisque que ceux qui voudront en faire usage seront, après l'avoir bien étudié, en état de le rectifier eux-mêmes.
Les caractères du texte sont écrits par une main habile, et je crois même chinoise ; ils ont été gravés assez correctement , pour la plupart. 11 est néanmoins échappé quelques incorrections qui sont, en chinois, de véritables fautes d'orthographe , et qui consistent dans l'omission ou dans l'addition de quelques traits. Plusieurs des premières doivent sans doute être attribuées à la rupture des bois sous la presse ; mais cette excuse , dont quelques-uns des devanciers de M. Marshman ont déjà abusé, ne peut s'appliquer a la totalité de ces caractères défec-
tueux , dent plusieurs ont bien certainement été gravés tels qu'ils sont, non plus qu'à ceux qui ont un trait de trop. La grosseur du module adopté pour cette édition rend ces sortes de fautes plus frappantes ; elles échapperaient dans des caractères plus petits.
M. Marshman annonce qu'il a fini la seconde partie du Lun-iUj et à la manière dont il en parle , on peut juger qu'il l'a déjà mise sous presse , et qu'à l'instant où j'écris , elle a déjà dû paraître à Sirampour \ Je ne doute point que ce travail n'ajoute beaucoup à sa réputation , si, comme on a tout lieu de le penser, les études auxquelles il a dû se livrer pour le terminer lui ont rendu plus familière la langue des King, et sur tout l'histoire et la géographie de la Chine auxquelles il avoue qu'il était resté presqu' étranger. Je ne puis , en terminant cette analyse, que le féliciter de ce qu'il se trouve dans un pays voisin de la Chine , à portée d'en tirer une foule d'éclaircissemens , et de se faire aider par les naturels. Quelle utilité n'ont pas tirée de leur commerce avec les Pandits et les Brahmanes , les W. Jones , les Wilkins , les Colebrooke , les Carey et tous ces illustres membres de la Société de Calcutta , qui , après être parvenus à entendre le samskrit , en ont facilité l'intelligence aux savans de l'Occident! S'ils étaient restés en Europe, avec le peu de secours qu'on y possède pour les langues orientales , leurs ouvrages auraient peut-être un mérite plus grand , sous le rapport de la difficulté vaincue ; mais ils seraient
1 Au Heu de continuer sa traduction de Conjfucius , M. Marshman a publié f en 1814 1 sa Claris sinica , ouvrage sur lequel on a vu un juge, ment, ci-dessus, p. i3a.
certainement moins parfaits et surtout moins authentiques , ou plutôt il est probable que le monde savant attendrait encore les traductions de l'Hitopadès, des Instituts de Menou , du Bhagavat-Gita , de TAmara Kocha , et ces Recherches asiatiques qui assurent aux Anglais , par rapport à THindoustan , le mérite que je revendiquais pour les Français , par rapport à la Chine , en commençant cette critique.