EUROPÉENS
On ne doit Doint accuser les missionnaires si l'Europe est encore dans l'attente d'un dictionnaire 1 qui puisse rendre la littérature chinoise plus généralement accessible qu'elle ne l'a été jusqu'à présent : leurs plus anciens essais en ce genre remontent aux premiers tems de la mission. Le célèbre Matthieu Ricci paraît être le premier qui ait composé un dictionnaire chinois avec une interprétation en langue européenne 2 , à moins qu'on ne veuille donner la priorité à un ouvrage du P. J. Cobo, qui porte
. 1 La première édition de cet opuscule a préce'de' de près d'un an la publication du Dictionnaire chinois latin du P. Basile.
3 Scripsit lingita sinica Calepianum europato-sinicum.
un titre presque énigmatique 1 , et dont aucun exemplaire n'a jamais été apporté en Europe. Kircher , qui parle de l'ouvrage du P. Ricci a , dit qu'il en possédait un exemplaire, et qu'il l'aurait volontiers publié, si l'on eût pu en faire les frais. On doit sans doute regretter que le manuscrit du P. Ricci ne se soit pas retrouvé; mais quant à l'édition qu'en eût donnée Kircher, on peut douter qu'elle eût été d'une grande utilité. 11 faut pour publier un dictionnaire , et surtout un dictionnaire chinois , une grande connissance de la langue, un esprit méthodique, et l'habitude de ce genre de travail , trois choses que l'auteur de la Chine illustrée ne possédait pas à un degré fort éminent.
Le P. Collado , auteur de plusieurs bons livres sur la langue japonaise , est indiqué par Léo Jllatius 3 comme étant l'auteur d'un Dictionnaire de la langue chinoise > avec une explication latine et espagnole , en caractères chinois et latins s imprimé à Rome , i632 , in~4°. Cette indication est bien certainement iausse , quant à l'impression de l'ouvrage ; mais il n'est pas impossible que Collado ait effectivement rédigé un dictionnaire chinois, et l'ait envoyé à la Propagande pour y être imprimé. Cependant il me paraît encore plus naturel de supposer qu'AUatius aura pris pour un dictionnaire chinois, le dictionnaire japonais 4 qui parut effectivement
1 Lingua s in ira ad certam revocata methodum , quatuor ' distinctis characterum ordinibus , gmeralissimis , generalibus , spécifias et indtvidualibus , seu vocabularium sinense.
* Chin. illust. , p. nS.
3 Ap. urban. .
* Dictionarium sive thtsauri linguœ japonicœ compendium. i632, in-4°.
cette année i632, mais sans caractères chinois. Il y a eu une méprise du même genre au sujet d'un dictionnaire en trois volumes, où les caractères chinois étaient ramenés a Tordre des élémens de notre écriture, et que le P. Trigault avait, dit-on, fait imprimer à la Chine, excusum in Sinis. On ajoute que Fauteur avait l'intention d'en faire paraître une seconde édition augmentée de quelques volumes, aliquot voluminum decadibus. Mais l'ouvrage en question n'est autre chose qu'un syllabaire latin-chinois en trois parties, que ce missionnaire a fait graver à la manière chinoise sous le titre de Si fou eul mou tseu % et dont on possède plusieurs exemplaires à la Bibliothèque du Roi. Ce livre ne pouvait être bon que pour des Chinois qui voudraient apprendre a épeler le latin, et l'on peut croire qu'il ne sera jamais d'un grand usage.
Après les troubles qui accompagnèrent la destruction de la dynastie des Ming, et l'établissement de celle des Thsing ou des Mandchous, la mission de la Chine ayant pris un nouvel accroissement et une plus grande consistance, il devint nécessaire de multiplier les ouvrages élémentaires, afin de faciliter aux missionnaires l'exercice de leurs fonctions apostoliques et des emplois qu'ils obtenaient à la cour de Peking. C'est à cette époque que Gabriel Magaillans fit un Traité des lettres et de la langue chinoise , pour ceux qui viennent prêcher dans cet empire. Ce qu'il dit lui-même de ce traité ne suffit pas pour faire connàître si c'était un vocabulaire ou une grammaire. Le P. Alvarez Semedo avait aussi rédigé un diction-
1 Nouv- relat. , p. 91.
ASIATIQUES. 67 naire très-étendu et double, chinois-portugais et portugaischinois , mais la mort l'empêcha d'y mettre la dernière main. On ne sait rien de particulier sur le travail du P. Chr. Herdtrich, dont le grand vocabulaire chinois-latin avait été mis sous presse, suivant Couplet; c'est sans doute pour quelqu'un de ces vocabulaires destinés à l'impression qu'avaient. été rédigés ces index dont on a quelques exemplaires en Europe, et dont deux ont en particulier fixé l'attention de M. Montucci qui les a décrits sous le titre assez singulier de Jumeaux l . Quelque teras après, et sous le règne nommé Khang-hi, le P. Bouvet composa un petit vocabulaire chinois-français qui se trouvait il y a quelques années à la bibliothèque du Mans, et qui a passé depuis dans celle de l'Institut. Le P. Parrenin et plusieurs autres missionnaires français, espagnols ou italiens, s'exercèrent sur le même sujet, et rédigèrent différens dictionnaires plus ou moins estimables, parmi lesquels on doit distinguer un vocabulaire composé par les Pères Prémare et Hervieu , qu'on trouve à la Bibliothèque du Roi à Paris, et une traduction chinoise du V ocâbulario délia Crusca, en 3 vol. in-fol., que possède M. Montucci, un beau dictionnaire latin-chinois-mandchou, pareillement en 3 vol. in-fol. , et celui du P. Fr. Diaz , dont on conserve une copie dans la Bibliothèque de Berlin. Ce dernier, suivant la notice qu'en a donnée Lacroze 2 , contient 5g8
1 The Chinese Tmns : a Parailel, etc. , p. 27 et suivantes.
2 Miscellanea Berolinensia , 1710 , pars 1, p. 84.
Une meilleure description du même livre, a été 'donnée depuis par M. Klaproth (Verzeichniss der Chinesischen Bilcherder Koenigl. Biblioth. zu Berlin, p. 109. On y trouve la préface du P. Diaz, et l'exposition du plan qu'il a suivi.
pages à trois colonnes, et 7,160 caractères rangés par ordre alphabétique et expliqués en espagnol. Les caractères chinois et récriture espagnole y sont également bien peints; mais les explications ne paraissent pas y être détaillées, à en juger par les expressions de Lacroze Je rapporte en note le titre de ce dictionnaire \ J'ignore ce qu'est devenue une autre copie du même dictionnaire du P. Fr. Diaz, revue par le P. Antoine Diaz et d'autres dominicains , et qui appartenait à Fourmont 3 .
C'est encore aux missionnaires qu'on doit rapporter la composition du dictionnaire que le docteur Mentzel rédigea sous la direction du P. Couplet , quand le grand électeur appela ce missionnaire à sa cour pour apprendre le chinois a son premier médecin. Si ce dictionnaire dont M. Montucci s'est servi quelque tems 4 mérite quelque estime, malgré l'état d'imperfection où l'ont laissé ses auteurs 5 , ce n'est pas à Mentzel qu'il en faut attri-
1 Interpretatio .... quœ infra litteras sinenses apposita est , aliquando , paucioribus verbis , nonnunquam pluribus , si forte una eademque littera
f ili ira significal. id. ibid.
2 Vocabulario de letra china , con la explicacion castellana , hecho con gran propriedad y abundancia de palabras , pur el Padre F. Francisco Diaz , de la orden de predicadores , ministro incansable en esto Reyno de China.
3 Médit, sin. , p. i33.
4 Rem. philoL, p. 100.
5 Ce dictionnaire a neuf volumes in-folio : Mais , dit M. Montucci , pour les caractères traduits qu*ony rencontre,
Apparent rari nanti» in gurgitc vasto.
Rltm. philol. p. 154.
Mentzel avait coupé un exemplaire du Tseu W7 , et l'avait colle sur du papier blanc, se proposant d'ajouter les interprétations latines , à mesure qu'il pourrait se les procurer.
buer Tliooneur, car ce savant n'avait pas les connaissances nécessaires pour concourir efficacement à l'exécution d'un semblable travail. J'en juge par l'échantillon qu'il fit insérer à la fin des Ephe'mc rides des curieux de la nature j pour Tannée 1684 Le petit vocabulaire latin qu'il y donne sous le titre de Sylloge minutiarum lexici sinici latino-sinico-characteristicij offre des caractères mal dessinés pour la plupart , et encore plus mal expliqués. Tous ces caractères, d'ailleurs, sont tirés du monument de Si- 'an-fou , et leur interprétation est extraite de la traduction de ce monument faite par le P. Boym, et insérée par Kircher dans sa Chine illustrée. Mentzel même y a conservé les erreurs qui avaient échappé au missionnaire , et n'a pas mis d'explication aux caractères que Boym n'avait pas traduits, ou qu'il avait rendus trop obscurément. Bien plus, Bayer parle 2 d'une édition de ce même vocabulaire qu'il avait vue dans la bibliothèque de Berlin, imprimée par les missionnaires de Péking en très-beaux caractères, sur papier rouge, et, en avertissant que ces deux ouvrages n'en sont qu'un , et ne diffèrent que pour un seul mot, il laisse à d'autres à décider si Mentzel a copié le vocabulaire de Peking, ou si les missionnaires ont jugé digne d'une réimpression l'opuscule de Mentzel : chose assez peu importante en elle-même puisque, quel qu'en soit l'auteur, c'est un travail d'un mérite fort médiocre. Au reste Bayer, qui ayait en fait de littérature chinoise des connaissances plus solides et
1 Trente— six pages in-4°, non paginées. Miscellanea curiosa , etc. Decur. II. Ann 3. novemb. i685.
a Mus. Sin. Tom. L Prcf. p. 61.
plus étendues que Mentzel , a donné depuis lui dans son Muséum sinicum un vocabulaire chinois non moins imparfait Maïs on peut juger par un mémoire sur le dictionnaire Tseu 'weïj inséré parmi ceux de l'académie de Pétersbourg a , qu'il ne manquait pas des connaissances élémentaires , et qu'il aurait pu mettre au jour des ouvrages plus utiles pour les commerçons, s'il eût voulu se presser moins de les publier , et faire choix pour ses gravures d'artistes un peu moins inhabiles 3 .
On ne sait absolument rien de quelques ouvrages du même genre, composés par des missionnaires dominicains , tels qu'un vocabulaire en plusieurs volumes , par le P. Cobo 4 ; une grammaire et un dictionnaire, par le P. Dominique de Nieva 5 , un V ocabularium sinicum facillimum > par le P. Michel de Benavides 6 , un vocabulaire et une grammaire en espagnol, par J. B. Morales 7 , et un vocabulaire avec une grammaire de la langue chinoise populaire en latin , par Fr. Gonçalez de San
1 Ou prétend qu'il a laissé un dictionnaire intitulé Clavis sinica , en plusieurs volumes in-folio. Mais, si comme on l'assure, il avait rédigé cet ouvrage d'après le Danet traduit en chinois parles missionnaires, il ne pouvait être que très-imparfait. Voyez Versuch, die sinesischen Charactere zur universalische Sprache zu gebrauchen, dans le Journ. zur Kunst und Litteratur t de de Miirr. Th. IV.
a De lexico Çugoey. Comment, acad. Petrop. , tom. VI.
3 Bayer reconnut lui-même l'imperfection de son Muséum sinicum. « Musei mei me mine pudet , écrivait-il a Lacrozc , ita in eo /céda sunt
» omnia Sed de retractatione Musei alias serin eugitabimus. »
Epist. la Kal. Fehr. 1736. Thes. epist. Lacroze. Tom. I, p. 62.
* Ce missionnaire mourut en 1592.
5 Le P. de Nieva mourut en 1606.
* Mort en 16 7.
> Mort en 1664.
Pedro *. Tous ces ouvrages sont ou détruits ou ensevelis dans la poussière des bibliothèques , d'où il est maintenant inutile de les tirer.
L'ordre des tems me conduit à parler des travaux du P. Basile de Glemona sur la langue chinoise. Ce père était de la ville de Friuli , et frère mineur de l'Etroite Observance. Il fut envoyé en Chine comme missionnaire , et devint vicaire apostolique de la province de Çhen-si. Peu de tems après son arrivée à la Chine, il composa un premier dictionnaire dans lequel il suivit l'ordre accoutumé des dictionnaires chinois , c'est-à-dire celui des tons et des prononciations. Il y mit une préface, dans laquelle il fit entrer quelques considérations sur les tons comparés à nos notes de musique. C'est une idée peu exacte que les premiers missionnaires ont donnée des tons chinois, qu'on trouve exposée dans l'ouvrage de Kircher a et reproduite ailleurs , et que Fourmont eût pu rectifier avec moins de ménagemens et de restrictions qu'il ne l'a fait 3 . Le P. Basile s'aperçut bientôt que cette comparaison exprimait mal l'effet des tons, et il la supprima dans son second vocabulaire.
Il entreprit celui-ci quand il eut reconnu que le premier qu'il avait rédigé ne convenait pas aux missionnaires nouvellement arrivés à la Chine, et qui voulaient apprendre la langue de cet empire. 11 eut pour secours, dans ce nouveau travail , les vocabulaires de plusieurs missionnaires portugais et espagnols, et quelques die-
' Ce missionnaire n'est mort qu'en 171?.
2 Chin. iUust.f p. la.
s Gramm. sin. , p. 9.
tionnaires chinois qu'il eut soin de citer. 11 suivit une orthographe mixte entre la portugaise, l'espagnole et la française , prenant des unes et des autres ce qui lui paraissait le mieux convenir pour rendre les sons chinois. Le P. Horace de Castorano , qui me fournit ces détails 1 r blâme notre auteur de cette bigarrure ; mais il faut avouer que le P. Basile a formé de ces différens emprunts un tout fort régulier , et que par le soin qu'il a pris de rendre toujours les mêmes sons par les mêmes lettres , et de marquer régulièrement les tons et les aspirations par des signes convenus, les mots chinois sont plus faciles à reconnaître dans son dictionnaire que dans tous ceux dont j'ai connaissance.
« Quant à ce qui regarde l'ouvrage ou le vocabulaire » (litterarium) , ajoute le P. Horace, je dirai qu'aussi- » tôt après mon arrivée à la Chine , je lus plusieurs dic- » tionnaires ou vocabulaires de ce genre , espagnols ou » portugais ; mais dès que j'eus le second dictionnaire ou » vocabulaire du P. Basile (en l'an 1706), et que je » l'eus comparé avec les autres, je trouvai que ce voca- » bulaire était plus parfait et plus savant. C'est pour- » quoi je pense que ce R. P. est digne d'une louange » éternelle, et que son second ouvrage serait tout-à-fait » digne d'être rendu public, si des gens habiles le corri- » geaient et le purgeaient d'un grand nombre de fautes » que la négligence des copistes a laissé glisser, soit dans » les lettres latines, soit dans les caractères chinois. » J'ajouterai à cet éloge ce que m'écrit M. Jules Kla-
1 Parva elttcubratio super guosdam libres sinenses , etc. Manusc. de la bibliothèque de la congrégation de la Propagande.
prolh: « Le Ban tseu siyi (c'est le titre du dictionnaire » du P. Basile), m'a été fort loué, dit-il , par les inter- » prêtes de Saint-Pétersbourg, comme le meilleur de » tous ceux que les missionnaires ont composés. » Ces louanges nie paraissent méritées ; mais cependant le travail du P. Basile n'est pas tout-à-fait exempt de reproches, comme on pourra juger par les considérations suivantes :
En premier lieu , « ce vocabulaire est propre pour les » missionnaires qui veulent apprendre les lettres et les » caractères chinois (je me sers des expressions du P. Ho- » race); mais pour apprendre la langue chinoise on a » besoin d'un autre dictionnaire rédigé d'après une mé- » thode plus commode, tel que celui, continue le même » missionnaire , que j'ai déjà fait avec l'aide de Dieu. » Après un travail et une étude de plusieurs années , j'ai » composé et rédigé, suivant le modèle du dictionnaire » de Calepin, un dictionnaire latin-italien-chinois. » Je mets en note 1 la suite ce passage, qui nous écarterait trop de notre sujet, mais qui contient l'indication de tra-
"il'f?l£*' "*-*'■ * * Labore enim et studio plurium annorum , ad instar Dictionarii Ca~
lepini composui ac d/gessi justum Dictionarium latino-italico~sinicum ,
ac verborum sinensium ad vulgarem et communém loquuti'anurn usum
acrommodatum , sed etiam curn litteris seu characteribus usualibus et
commun thu s s /nie i s , eisdem vocibus et loquutioni e regione superiori cor-
respondentibus. Opus nedum utile , sed et pro novis PP. Missionariis
necessarium , dum uno eddemque opère ac tempore , addiscere possunt et
linguam sinicam et sinicas litteras vel characteres. Cui operi seu Dictio-
nario , etiam grammaticam prœposui ad linguam sinicam facilius addis-
cendam. Parva elucubratio , p.
Le P. Horace de Castorano , de l'Étroite Observance de S. François, était missionnaire à la Chine, et y avait résidé pendant plus de trentetrois ans. L'ouvrage dont j'extrais ces passages est plein de détails inte-
vaux utiles, et qui peut éclairer sur le véritable auteur de quelques dictionnaires latin -chinois anonymes qui se trouvent daus plusieurs bibliothèques.
En second lieu, le P. Basile s'est conformé à l'usage qu'il avait trouvé établi parmi les missionnaires-lexicographes, de n'écrire les expressions complexes et les phrases qui servent d'exemples, qu'en lettres latines dépouillées de caractères. Un tel usage a l'inconvénient de diminuer considérablement l'utilité de cette importante partie du dictionnaire. Je l'ai déjà dit ailleurs 1 , et je ne puis m'empêcher de le répéter encore ici : il ne suffit pas d'avoir l'interprétation isolée des caractères qui composent une phrase pour en saisir le sens général. Beaucoup de caractères chinois sont capables de se grouper deux à d'eux ou en plus grand nombre. Par ce groupement, leur sens particulier et primitif est toujours modifié, souvent entièrement changé. Un assez grand nombre même ne s'emploient jamais seuls, et n'ont un sens que lorsqu'ils sont réunis avec d'autres. Écrire ces expressions complexes, les phrases qui en résultent, et les exemples qui en font sentir la force, en lettres latines sans caractères, c'est tronquer la plus utile partie du dictionnaire; c'est, jusqu'à un certain point, faire, comme l'a dit M. Mon-
ressans , et montre une connaissance assez étendue de la langue chinoise. 11 mériterait d'être publié. »
Fourmont parle dans ses Mèditationes ( Praef. p. xxiv. ) d'un P. Ch. Horace de Castorano (il écrit de Casarano) , revenu delà Chine en 1 ;'>5, après un séjour de plus de trente années dam cet empire. C'est le même missionnaire que celui dont il s'agit ici.
1 Voyez ci-dessus , p. 58-
ASIATIQUES. 75 tucci 1 un travail qui n'épargnera pas la moindre peine aux commençans, et qui en rebutera un grand nombre, puisque pour savoir écrire en chinois les deux tiers du dictionnaire traduit , ils seront obligés à le compulser longtems pour un seul article. « Il faut accompagner les phrases de caractères chinois, ajoute cet auteur, ou les supprimer en entier ; et si on les supprime, combien cet ouvrage sera-til au-dessus du Muséum sinicum de Bayer?»
Un troisième reproche que je ferai au P. Basile, c'est d'avoir interverti l'ordre selon lequel les différentes acceptions d'un même mot sont rangées dans les dictionnaires chinois. Cet objet n'est point abandonné au caprice des lexicographes, et l'on sent bien qu'il n'est point du tout indifférent. Le seul moyen d'avoir une idée nette de la valeur d'une expression, c'est de trouver en première ligne son sens primitif, lequel est ordinairement matériel ou substantif, suivi des acceptions abstraites ou morales et verbales, adverbiales , etc. , et des significations variées que l'usage et le tems ont introduites. C'est ordinairement le Choue-wen qui sert de règle pour le rang à observer dans leur énuraération; mais en Europe, nous pouvons et nous devons nous en rapporter sur cette matière à Tchang-eul-koung > à Met tans en g et aux rédacteurs du Tseu-tian publié sous le règne de Khang-hi.
A ces imperfections, qui sont inhérentes au fonds même du travail du P. Basile, il s'en joint d'autres qui dépendent du matériel de l'exécution, et qui pourraient exposer à commettre de graves et nombreuses erreurs un éditeur peu attentif ou peu habile. L'exemplaire de cet
1 Audi altérant partent , p. 7.
estimable ouvrage que j'ai entre les mains , et dont je donnerai plus bas la description, est un des plus beaux manuscrits que j'aie vus ; il a été écrit dans les annexes I7i4eti7i5, du vivant du P. Basile, et peut-être par lui -même, et c est, suivant une note manuscrite qui se lit sur le frontispice, la copie qui a servi au P. Cerrù r protonotaire apostolique, et l'un des principaux missionnaires de cette époque. Les caractères chinois y sont écrits d'une manière fort élégante et en général assez correcte. Pour Técriture latine, elle est fine, régulière et très-lisible; mais elle contient beaucoup de fautes d'orthographe : on y trouve plusieurs mots coupés en deux parties, d'autres, mal à propos réunis en un seul. On y lit promittere pour permittere, cleligere pour diligere, scalpere au lieu de sculpere, etc. De plus la ponctuation y est mal marquée : l'explication du caractère principal n 1 est souvent distinguée par aucun signe de celle des expressions complexes ou des exemples. Enfin ce manuscrit présente un assez grand nombre d'abréviations , et des abréviations assez difficiles pour arrêter ou tromper souvent une personne qui n'aurait pas une très-grande habitude de la langue et des manuscrits latins. C'est ce qui faisait dire au P. Horace de Castorano, que le livre avait besoin, avant qu'on songeât à le publier, d'être corrigé par des gens habiles, et purgé d'un grand nombre de fautes qui s'y sont glissées par la négligence des copistes.
J'ai cru devoir entrer dans ce détail au sujet d'un ouvrage quia été jugé digne des honneurs de l'impression, et choisi entre tous dans le dessein où l'on était de donner enfin à l'Europe savante un vocabulaire chinois. Plus ce
travail est vanté, plus même il est estimable, et plus il est nécessaire de signaler par une critique sévère les défauts qu'il présente, et ce qui reste à faire pour le porter à la perfection. Je me bornerai à une simple énumération pour les travaux des autres Européens qui ont entrepris des dictionnaires chinois.
Fourmont en avait commence cinq à la fois 1 : le premier, tout chinois et par ordre de tons et de prononciations , n'était à proprement parler qu'une table tonique pour un dictionnaire par clefs. Le second, disposé suivant le même ordre , mais avec des explications latines , ne devait être que la réimpression du premier, augmentée de quelques développemens , et avait été, suivant toute apparence, copié par Fourmont d'après le dictionnaire manuscrit de quelque missionnaire. Le troisième, destiné à l'étude de la langue parlée, devait être fait double, latin-chinois et français-chinois. Le quatrième était un ouvrage historique et géographique, dont l'utilité saus doute eût été très-grande, mais dont l'exécution eût exigé plus de connaissances en fait d'histoire littéraire chinoise que n'en pouvait avoir Fourmont à cette époque. Le cinquième enfin, qui eût été véritablement le dictionnaire, devait être rédigé suivant l'ordre des clefs, et accompagné de tous les accessoires qu'on trouve dans les lexiques originaux de ce genre. Fourmont mourut au milieu de ses travaux , ayant à peine jeté les premiers traits d'ouvrages qui eussent exigé vingt années encore, et ne laissant après lui qu'une tren-
1 Catalogue des ouvrages de M. Fourmont Faîne* , p. 5g.
taîne de portefeuilles, format grand in-folio et fort épais 1 , dans lesquels règne la plus grande confusion , et dont l'on croit qu'il serait impossible de tirer la moindre utilité. N'oublions pas cependant de rendre à Fourmont la justice qui lui est due : il a fait graver d'après ses calques une quantité considérable de caractères chinois, et il a sauvé par-là à ses successeurs un travail long, difficile, aride , et qui eut pu devenir pour eux une occasion de commettre beaucoup d'erreurs.
Deguignes et Deshauterayes ne s'occupèrent pas du dictionnaire , et M. J. Hager a, je crois, le mérite d'avoir le premier réveillé l'attention du public sur cet important objet. A peine avait-il fait les premiers pas dans l'étude du chinois , qu'il conçut le projet de rédiger avec le secours des manuscrits qu'il avait trouvés dans différentes bibliothèques, un autre dictionnaire dont il proposa d'avance la souscription à Londres, en 1800. Il vint ensuite à Paris dans l'intention d'y exécuter son desséin ; mais le tems que lui prit la composition de quelques ouvrages, relatifs à divers sujets d'histoire et de géographie, l'empêcha de se livrer au chinois avec l'attention nécessaire. D'ailleurs, quoiqu'il eût entrepris de publier l'un des dictionnaires manuscrits de la Bibliothèque du Roi , des circonstances indépendantes de sa volonté retardèrent son travail , et il se dédommagea de son inaction forcée , par la publication d'autres ouvrages où se montre une érudition peu commune , mais étrangère à la
a Notice sur les dictionnaires chinois de la Bibliothèque nationale , dam le Magasin Encyclopédique , IV e année, t. H. , p. 19g.
littérature chinoise. M. Deguîgnes le fils, dont on n'avait pas à craindre de pareils écarts, et qui passait pour avoir acquis à Canton , pendant un séjour de dix-sept ans , la connaissance de la langue parlée des Chinois, fut choisi pour remplacer M. Hager, et chargé de faire imprimer en trois ans 1 le manuscrit dit du Vatican , qui est regardé comme le meilleur de tous ceux que possède la Bibliothèque de Paris a , et qui n'est autre qu'une belle copie du Han tseu si ji du P. Basile de Glemona.
Cependant M. Montucci signalait son zèle pour la littérature chinoise, en attaquant, à la manière de l'Àrétin, tous ceux qui paraissaient vouloir s'y faire un nom, et en relevant impitoyablement leurs erreurs. Ses Letters on Chinese littérature , dans lesquelles il avait peu ménagé M. Hager; ses Remarques philologiques sur les Voyages en Chine de M. Deguîgnes le fils, où il prouvait que cet auteur avait puisé dans les mémoires des missionnaires tout ce qu'il avait dit sur la littérature, et n'avait avancé de son chef que des erreurs, son Audi altérant partent, ou Réplique à la réponse de M. Deguîgnes, où il faisait voir d'une manière péremptoire que ce dernier n'avait nullement satisfait aux difficultés qui lui avaient été imposées, et qu'il n'avait pas été plus
1 Le décret qui lui donne cette commission est, suivant M. Deguîgnes, dans sa réponse aux Remarques philologiques , du 20 octobre 1808.
Au reste, c'est de publier un dictionnaire qu'est chargé M. Deguignes, et non pas de le faire , comme il Ta écrit par inadvertance à la première page de sa réponse.
* Ce manuscrit a été rendu à la Bibliothèque du Vatican, avec les autres livres qui en avaient été extraits.
8o MÉLANGES
* heureux dans ses excuses que dans ses récriminations : ces ouvrages et quelques autres , quoique principalement dirigés vers la polémique, montraient une érudition chinoise solide, et faisaient espérer que M. Montncci ne se contenterait pas de détruire, et qu'il voudrait enfin commencer à édifier. Quelques essais de dictionnaires qu'on avait de lui , tant manuscrits qu'imprimés, prouvaient qu'il était en état d'eutreprendre cet ouvrage avec une grande probabilité de succès. Le bruit d'ailleurs s'était répandu parmi les sa vans qu'il faisait graver un nombre considérable de caractères, et qu'il s'occupait à rédiger un dictionnaire chinois sur un plan excellent. On assure à présent que cet auteur habile et laborieux a abandonné son projet; on ne peut que regretter vive-
ment une interruption qui privera les véritables amis des lettres chinoises des secours que M. Montucci pouvait leur offrir.
Je n'ai pas compris dans cette énumération le vocabulaire chinois mis à la fin de la traduction française de la Chine illustrée du P. Kircher, ni d'autres listes de mots encore plus imparfaites données par Barrow , Anderson et quelques autres voyageurs ou philosophes systématiques, qui ont cru devoir présentera leurs lecteurs des échantillons de la langue chinoise. Ces différens vocabulaires, rédigés par des auteurs qui ne savaient pas le chinois, contenant un petit nombre de mots sans caractères , et transcrits d'après des prononciations fautives, n'ont jamais pu être d'aucune utilité. Ayant donc terminé Fexposé de ce qu'il y a de plus important dans les tra-
ASIATIQUES. 8l
Taux lexicographiques des Européens sur la langue chinoise je vais entrer dans un examen plus approfondi en faisant connaître d'une manière particulière les différens dictionnaires chinois que j'ai en ma possession.