‹ Mélanges bibliographiquesChapitre 31 sur 45 · A MARQUISE DE SÉVIGNÉ. — LAVOISIER. CREBILLON · texte numérisé non relu

A MARQUISE DE SÉVIGNÉ. — LAVOISIER. CREBILLON

La première vente d'autographes, avec catalogue descriptif, faite à Paris par un libraire sous les auspices d'un commissaire-priseur , est celle des doubles de la collertion de M. Villenave, au mois de mai 1822. Jusqu'alors on avait bien quelquefois vendu des recueils d'autographes parmi les livres et les manuscrits d'une bibliothèque, comme cela eut lieu aux ventes d'Adry, de Courtois et de Germain Garnier; mais c'est à M. Villenave que revient l'honneur d'avoir fait le premier catalogue et la première vente d'autographes. Le libraire-bouquiniste PIu-

(l) Ces Lettres, adressées à M. Jacques Charavay, savant expert en matière d'autographes, et à son fils, M. Etienne Charavay, élève de l'École des chartes, ont été publiées dans leur excellente revue liUéraire et critique, intitulée : L'Amateur d'autographes, en 1865-66.

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quet, qui avait sa boutique au n« 10 de la rue de Tournon et qui recevait souvent la visite de Villenave, lui persuada de tenter l'essai de cet encan d'un nouveau genre : l'essai ne réussit pas; le catalogue ne trouva qu'un bien petit nombre d'amateurs; les autographes se vendirent fort mal, et Villenave fut trop heureux d'en voir rentrer une partie dans ses cartons.

Il y avait pourtant, dès cette époque, à Paris et en province, des amateurs et des collections ; mais ces collections étaient singulièrement restreintes, et les amateurs, sans faire grand cas de la valeur intrinsèque des autographes, n'y attachaient d'importance qu'en raison de- l'intérêt historique et littéraire de ces pièces inédites. J. Dusaulchoy, poëte, romancier et historien, qui possédait une collection de cette espèce, nous donne une idée de l'indifférence qu'on avait généralement pour l'autographe en lui-même^ quand il nous raconte, dans sa Mosaïque historique^ littéraire et politique (Paris, Rosa, 1818, 2^ vol. in-12), la destruction d'un recueil de lettres de M™® de Sévigné :

« Il existait entre les mains de M. le marquis de C... (Coligny?) deux volumes de lettres de M"'° de Sévigné. Lorsqu'il se vit près de mourir, il appela auprès de lui son héritier, et il le força de brûler, en sa présence, ces manuscrits précieux. Toute représentation fut inutile : « J'ai donné ma parole d'honneur, dit le marquis de C...., que cette

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correspondance périrait avec moi. Elle contient un grand nombre de faits et anecdotes dont la publication affligerait plusieurs maisons considérables de la Provence et du Dauphiné. » Il fallut obéirj et le feu dévora, dans quelques instants, des lettres qui feraient les délices de tous les siècles. Deux de ces lettres seulement échappèrent à la surveillance du marquis de C... Je les ai eues longtemps, et il me serait, je crois, possible de les avoir encore a ma disposition. D'après les regrets que m'a souvent manifestés M. le comte de C... d'avoir été obligé de remplir Tordre de son cousin, j'ai lieu de croire que si celui-ci se fût contenté de le prescrire par testament, son héritier se serait écrié, comme Auguste :

Frangatur polius legum veneranda potestas Quam tôt congestos noctesque diesque labores Hauserit una dies....

et que son ingénieuse délicatesse lui aurait suggéré les moyens de pouvoir, sans offenser personne, faire pour la mémoire de son illustre parente ce que firent Varius et Tucca pour celle de Virgile. »

L'ouvrage auquel j'emprunte cette citation est oublié, après avoir été dédaigné; on ne le connaît pas même de nom, et son auteur, qui était homme d'esprit et assez bon poëte, se trouve à jamais enseveli dans les catacombes des dictionnaires biographiques. Je ne vous parlerai donc pas de J. Dusaulchoy, auquel vous conserverez un souvenir sympathique ?i cause de sa collection d'autographes , mais je vous

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dirai quelque chose de ceux qu'il a publiés dans son ouvrage. Pourquoi ne transcrirais-je pas les plus curieux?

Je me garderai bien, par exemple, de prendre un ingénieux pastiche, la lettre d'un comte d'Harnouville au comte de ***, datée du 30 décembre 1669, lettre dans laquelle le prétendu comte d'Harnouville fait un récit très-circonstancié de la première représentation du Britannîcus ^ ùe Racine. Ce récit ne présente pas trop d'anachronismes, et il prouve que Dusaulchoy était versé dans l'histoire littéraire du XVIF siècle. Je laisse de côté une lettre fort intéressante, et qui paraît authentique, de Voltaire à l'abbé Desfontaines, en date du 14 novembre 1735, ainsi qa^inc longue et curieuse note de Collé sur le Barbie?' de Séville ^ de Beaumarchais, note autographe de quatre pages, écrite en tête d'un exemplaire de cette comédie. Je me contenterai aussi d'indiquer une lettre de J. J. Rousseau, adressée de MontLiorency à sa bonne Jacqueline, qui avait pris soin de son enfance et qui vivait à Genève en 1761.

11 faut encore s'abstenir de citer plusieurs lettres qu'on ira chercher dans le livre même, entre autres une jolie lettre en vers et en prose de Collé à une jeune veuve, des vers inédits de Gabrielle d'Estrées, tracés de sa main sur la garde d'un beau volume manuscrit qui lui appartenait, etc. Je me bornerai à extraire de l'ouvrage de Dusaulchoy la dernière lettre que l'illustre Lavoisier écrivit à un de ses pa-

renls, nommé Devilliers, la veille du jour où il monta sur l'échafaud révolutionnaire , et une charmante lettre, pleine de gaieté et de malice, publiée d'après Tautographe de Crébillon le tragique.

Voici d'abord Lavoisier :

(i J'ai obtenu une carrière passablement longue, s'jrtout fort heureuse, et je crois que ma mémoire sera accompagnée de quelques regrets, peut-être de quelque gloire. Qu'aurais-je pu désirer de plus? Les événements dans lesquels je me trouve enveloppé vont probablement m 'éviter les inconvénients de la vieillesse. Je mourrai tout entier : c'est encore un avantage que je dois compter au nombre de ceux dont j'ai joui. Si j'éprouve quelques sentiments pénibles, c'est de n'avoir pas fait plus de bien, c'est de n'avoir pas fait tout celui que je projetais pour ma famille, c'est d'être dénué de tout, et de ne pouvoir lui donner, ni à elle, ni à moi, ni à vous, aucun gage de mon attachement et de ma reconnaissance.

« Il est donc vrai que l'exercice de toutes les vertus sociales, des services importants rendus à la patrie, une longue carrière utilement employée pour le progrès des arts et des connaissances humaines, pour le bonheur de l'humanité, ne suffisent pas pour préserver d'une fin sinistre et pour éviter de périr en coupable !

(c Je vous écris aujourd'hui, parce que demain il ne me serait peut-être plus permis de le faire et que

c'est une douce consolation pour moi de m'occuper de vous et des personnes qui me sont chères dans ces derniers moments. Ne m'oubliez pas auprès de ceux qui s'intéressent à moi; que cette lettre leur soit commune... C'est vraisemblablement la dernière que je vous écrirai.

(( LaVOISIER. ))

Hâtons-nous, pour dissiper l'impression douloureuse que nous laisse cette lettre d'un innocent, condamné à mort , hâtons-nous de transcrire la joyeuse épître du célèbre auteur d'Atrée et Thyeste. On lit sur Fenveloppe de cette lettre autographe :

Clarissimo illustrissimo viro Baraux

In celeberrima Parlsiensi curia

Advocato prosaico.

t< Paris, 20 octobre 1733.

a J'allai hier chez vous, pour vous tenir, à mon ordinaire, de mauvais discours: heureusement, vous ne vous y trouvâtes pas, ni votre cuisinière non plus. Je ne m'étais pourtant pas défié que vous fussiez hors de chez vous, ayant vu, du coin de la rue, nombre d'ânes a votre porte. Je les pris d'abord pour des cliens, mais je reconnus bientôt qu'ils n'avaient à faire qu'au cheval du docteur. Ils enlevaient du fumier qui puait comme tous les diables. Être infecté et ne vous pas trouver sont deux choses fort désagréables. Pour éviter au moins l'une des deux, mandez-moi, mon cher avocat, si vous trou-

verez bon que je parasite aujourd'hui chez vous à dîner? Adieu, prosier, je suis de tout mon cœur, « Votre très-humble et très-obéissant serviteur, « Crébillon le Sage. :«

Voyez, voyez, Seigneur, quelle est ma retenue ! 11 ne tenait qu'à moi d'offrir à votre vue Des vers, dignes enfants du Galimalhias : J'en fais ainsi souvent qui ne me coûtent pas. Mais, après tout, Monsieur, je reviens k la prose; Je sais à quels dangers le blond Phœbus expose, Pour aller sottement caresser les neuf Sœurs : ^^ 'envions point, ami, le laurier des auteurs. La réputation, quelque bien qu'on en dise, Est pour des gens d'esprit une haute sottise. Buvons, dormons, mangeons, et ne travaillons pas Pour un bien qui ne vient qu'après notre trépas. Dans le sein de Bacchus, bravons la renommée : Le plaisir est certain, tout le reste est fumée I Lorsque la mort viendra nous conduire aux enfers, Que nous servira-t-il d'avoir fait de beaux vers? D'avoir eu vers pompeux, sur la tragique scène, Fait pâlir le soleil et pleurer Melpomène? Du moins, lorsque le temps a fini nos plaisirs, Il nous en reste encor de tendres souvenirs.... A ne me point flatter, ces vers sont exécrables. Mais quand je veux, j'en fais de bien plus misérables.

« Parbleu! je vous envoie la un bel échantillon de poésie! »

Nous craignons bien que M. Hachette ne fasse pas entrer les œuvres de Crébillon dans sa belle collection des Grands Écrivains français ; mais je me fais un plaisir néanmoins de lui offrir, comme un en cas, cette plaisante lettre, qui ne ferait pas tort, ce me semble, aux tragédies du rival de Voltaire.

CRÉBILLON, BOILEAU DESPRÉAUX ET CîlARLEVAL.

La lettre que je vous avais adressée pour vous mettre sur la trace de quelques pièces autographes qui étaient entre les mains de J. Dusaulchoy, en Î818, celte lettre m'a valu une épître flatteuse, et trop flatteuse, de la part d'un des lecteurs ordinaires de votre intéressant Amateur d'autographes. Cet aimable et spirituel correspondant veut bien se souvenir que, dans le Catalog^ie analytique des autographes, la plupart relatifs à Vhistoire de France, qui ont été vendus sous mon nom en 1810, j'ai donné le premier spécimen d'un véritable catalogue raisonné. Ce catalogue, en effet (et la préface en fait foi), n'a pas eu d'autre objet que de proposer un modèle de rédaction pour les catalogues d'autographes. Le modèle a été généralement adopté depuis, et, grâce à moi peut-être, les catalogues d'autographes, rédigés avec autant de soin que d'érudition, sont devenus de précieux recueils de renseignements historiques.

Je regrette de ne pouvoir publier ici la lettre dans laquelle on veut bien m'accorder ces éloges bienveillants; mais je répondrai à cette lettre obligeante, en faisant biDn accueil aux observations qu'elle ren-

ferme au sujet d'une nouvelle édition à faire des œuvres complètes de Crébillon. C'est M. Hachette qu'il faudrait persuader; c'est M. Adolphe Régnier qu'il faudrait séduire, pour obtenir que Crébillon prît son rang dans la belle collection des Grands Écrivains de la France. Espérons que MM. Hachette et Ad. Régnier ne l'ont pas condamné et repoussé sans appel. Il y a de très-fortes raisons à invoquer dans l'intérêt de la cause des tragédies de notre Eschyle, et nous croyons que cette cause n'est pas encore perdue, malgré l'arrêt de la Harpe et de quelques autres critiques ; car, jusqu'à présent, Crébillon a gardé sa place parmi les Classiques français.

Dans le cas où les éditeurs des Grands Écrivains de la France se décideraient à réimprimer les œuvres de Crébillon, M. B*** pense, comme moi, que la correspondance familière de ce poëte tragique avec ses contemporains devrait être recueillie pour la première fois. Mais où trouver cette correspondance? Les lettres de Crébillon, dont j'ai signalé l'importance littéraire, sont fort rares. On en rencontre çà et là quelques-unes dans les catalogues d'autographes. Celle que possédait M. de Soleinne (n° 64 de ses Autographes) nous montre Crébillon exerçant son rôle de censeur royal, à la date du 2 juiUet 1745 : il s'adresse au lieutenant de police, sans doute, pour lui soumettre les réflexions que suggère la lecture d'un opéra-comique de Panard.

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Vous nous aideriez, Monsieur, à découvrir les autres lettres qui ont passé dans les ventes d'autographes et qui sont conservées chez les amateurs : je doute fort qu'on puisse en rassembler plus de dix ex autographo^ comme disaient les savants éditeurs du XVI^ siècle ; mais on en trouverait davantage dans les recueils imprimés, et surtout dans les journaux du temps. M. Taschereau n'en a-t-il pas inséré plusieurs dans son excellente Revue rétrospective?

tn attendant, et pour encourager les recherches, je vais vous faire connaître une lettre très-curieuse qui est enfouie dans le Mercure de France de l'an XII (tome XV, p. 315). C'est encore le censeur royal qui écrit au lieutenant de police, ou bien à un ministre, relativement à une pièce de théâtre. L'abbé Seran de la Tour avait traduit de l'anglais une tragédie intitulée Caliste ou la Belle Pénitente j et l'avait fait recevoir à la Comédie-Française; mais le censeur ne voulait pas en autoriser la représentation. Voici la lettre qui fut trouvée à la Bastille, le M juillet 1789, et que J.-A. Jacquelin communiqua au journal, en se déclarant un des admirateurs de Crébillon, car l'auteur de Pihadamiste et Zénobie avait encore un bon nombre d'admirateurs en 1804.

<t Monsieur,

« La pièce que j'ai l'honneur de uous enuoyer m'expose à mille persécutions, surtout de la part de

M^^« Gaussin, qui s'y intéresse beaucoup, et qui ne manquera pas de lui chercher des protecteurs à la Cour; mais je ne donnerai pas d'approbation, que uous n'ayez pris la peine d'examiner ce manuscrit. Il règne dans cet ouvrage un esprit d'aduilère qui révolte; Taulheur a beau l'honorer du nom de tragédie, le fonds n'en est pas moins uilieux. L'exemple de Phèdre que l'on appelle au secours ne justifie rien : la scène de Phèdre est en plein paganisme, et celle-ci en pleine catholicité. Il y a d'ailleurs dans cette tragédie un mélange de religion payenne et chrétienne qui mérite une attention particulière, des traits de jansénisme, selon le style protestant. On s'appuie sur l'autorité delà traduction, et c'est précisément ce qui doit arrêter. Je crois qu'il ne seroit pas prudent et qu'il seroit même dangereux d'ouurir davantage les uoies de notre théâtre à celui des Anglois, et je crains qu'on ne l'y ait déjà que trop introduit. Rien n'influe tant sur les mœurs que le théâtre : celuy des Anglois est plein d'audaces et de maximes qui ne coniiiennent point au nôtre, et si uous daignez m'en croire, c'est par la Belle Pénitente y qui est le véritable nom de cette pièce, qu'il faut faire main basse sur le théâtre anglois. Il n'est pas scéant à notre nation, après auoir produit Corneille, Racine et Molière, d'aller ainsi gueuser chez les Étrangers. Comme je suis harcelé de moment à autre, je vous supplie très-humblement, Monsieur, de uouloir bien me donner uos ordres le plus promptement

qu'il sera possible. C'est sur eux seuls que j'approuuerai.

(c Je suis, avec un profond respect, Monsieur,

« Votre trés-humble et très-obéissant serviteur,

« Crébillon.

« Ce 17 avril 1751. »

N'est-ce pas une particularité piquante de notre histoire littéraire, que cette proscription du théâtre anglais par Crébillon, qui se faisait ainsi l'exécuteur des hautes œuvres de Voltaire? Au reste, le lieutenant de police fut moins exclusif que le poëte tragique : il autorisa la représentation de la Belle Pénitente, et la tragédie de l'abbé Seran de la Tour, représentée le 27 avril 1750, ne fut jouée que cinq fois, en dépit des traits de jansénisme que le traducteur avait ajoutés à l'original anglais.

La correspondance de Crébillon n'est pas la seule addition que je voudrais voir dans ses œuvres. Sa première tragédie, la Mort des Enfants de BriUiis, dont il jeta le manuscrit au feu, pourrait, ce me semble, renaître de ses cendres. J'ai trouvé aussi quelques pièces de vers, vivement tournés, d'un trèsbon style, qu'on ne lirait pas sans plaisir à la suite des tragédies de Crébillon. Combien de variantes à recueillir dans les éditions originales de ces tragédies réimprimées quinze ou vingt fois sous les yeux de l'auteur!

Les éditions de nos Classiques oni été faites, la plupart, avec une incroyable négligence; c'est là ce qui a déterminé M. L. Hachette à entreprendre sa collection des Grands Écrivains de la France. Je puis offrir, à l'appui de Topinion exprimée par M. L. Hachette, un exemple assez remarquable de Tinsuffisance des anciennes éditions. N'est-il pas étrange qu'une lettre de Boileau à Racine, que Cizeron-Rival avait publiée parmi les Lettres familières de MM. BoileaU'Despréaux et Brossette (Lyon, Louis Rosset, 1770, 3 vol. in-18, tome 111, p. 83), ait été omise dans les éditions de Boileau comme dans celles de Racine! Je transcris cette lettre, qui paraîtra nouvelle, quoique mise au jour depuis quatre-vingttreize ans :

« Comme je n'avois point eu de vos nouvelles, Monsieur, je me suis engagé à une autre partie que celle que vous m'avez proposée. Pour les épigrammes (1), il n'y a plus de mesures à garder, puisque, grâce à l'indiscrétion, ou plutôt à l'envie de me faire valoir, de notre illustre ami, elles sont maintenant dans les mains de tout le monde. D'ailleurs, on n'y fait plus à présent que des critiques que je ne sens point et qui sont par conséquent fort mauvaises. Car, à quoi je reconnois une bonne critique, c'est quand je la sens et qu'elle m'attaque par l'endroit dont je

(1) « Ce sont celles qui sont cotées XLIII et XLlVdans ses (Euvres, édition de Paris, 1747. » Note de Cizeron-Rival.

me défiois. C'est alors que je songe tout de bon à corriger, regardant celui qui me Ta faite comme un excellent connoisseur, et tel que le censeur que je propose en mon Art poétique, en ces termes :

Faites choix d'un censeur solide et salutaire, Que la raison conduise et le savoir éclaire, Et dont le crayon sûr d'abord aille chercher L'endroit que l'on sent faible et que l'on veut cacher.

« Du reste, je m'inquiète peu de toutes ces frivoles objections qui se font d'ordinaire contre les bons ouvrages naissants. Cela ne dure guère, et Ton est tout étonné souvent que l'endroit que l'on condamnoit devient le plus estimé. Cela est arrivé sur ces deux vers de ma Satyre des Femmes :

Et tous ces lieux communs de morale lubrique Que Lully réchauffa des sons de sa musique,

contre lesquels on se déchaîna d'abord, et qui passent aujourd'hui pour les meilleurs vers de la pièce. Il en arrivera de même, croyez-moi, du mot de luhricilé, dans mon épigramme sur le livre des Flagellans (i), car je ne crois pas avoir jamais fait quatre vers plus sonores que ceux-ci :

Et ne sauroit souffrir la fausse piété, Qui, sous couleur d'éteindre en nous la volupté, Par l'austérité même et par la pénitence, Sait allumer le feu de la lubricité.

(1) « Livre que M. Boileau le Docteur avait fait imprimer k Paris, chez AnissoD, en 1700. » Note de Cizeron-Uival.

« Cependant M. de Termes ne s'accommode pas, dites-vous, du mot de lubricité? Eh bien! qu'il en cherche un autre. Mais, moi, pourquoi ôterois-je un mot qui est, dans tous les dictionnaires, au rang des mots les plus usités ? Où en seroit-on si on vouloit contenter tout le monde?

Quid dem? qiiid non don ? Rennis, tu, quod jubet aller.

Tout le monde juge et personne ne sait juger. Il en est de même de la manière de lire. Il n"y a personne qui ne croye lire admirablement, et il n'y a presque point de bons lecteurs.

« Je suis,

« Votre très-humble, etc.

« De sp BEAUX.

a A Paris, 1693. »

Ne soyez point surpris, Monsieur, si toutes mes préférences sont acquises au grand siècle de Louis XIV. Je me plais à vivre avec les personnages de ce tempslà, en lisant leurs lettres, dans lesquelles je crois les entendre parler eux-mêmes. C'est une espèce de monomanie, c'est un fétichisme, si vous voulez, que je partage avec l'ingénieux et charmant auteur des Causeries d'un Curieux, avec M. Feuillet de Couches, qui tressaille de joie à la vue d'un autographe de tel ou tel grand écrivain de la France.

A côté des grands écrivains, le siècle de Louis XIV nous présente une foule de poètes et de prosateurs qui, pour n'être classés qu'au troisième ou qua-

trième ordre, n'en ont pas moins de charmes pour les amis des lettres, et principalement pour les amateurs d'autographes. Malheureusement, les pièces écrites de la main de ces demi-illustres ne se rencontrent guère, et, pour n'en citer qu'un seul exemple, je vous demanderai si Charleval a jamais figuré dans les catalogues d'autographes. Charles- Jean-Louis Faucon de Ris, seigneur de Charleval, qui composait de si jolis vers et qui écrivait en prose comme Saint-Évremond, mais qui ne voulut jamais publier ses œuvres, prétendant que le titre d'auteur ne convenait pas à un gentilhomme, a pourtant laissé quelques lettres fort dignes d'être conservées. Le Fèvre de Saint-Marc ne les connaissait pas, quoiqu'il se soit fait l'éditeur des œuvres de ce poëte galant et précieux. Hélas! je n'ai pas à vous montrer les autographes de ces lettres: il n'en existe qu'une copie dans un manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal. Je les transcrirais toutes, s'il s'agissait d'incorporer Charleval dans les Grands Écrivains de la France. Mais il faut se borner, même en fait de bonnes choses, et voici seulement une lettre, sur les Essais de Montaigne. Vous voyez bien. Monsieur, que j'ai à cœur de faire une politesse à notre infatigable Montaignophile, M. le docteur Payen, qui ne se pendra pourtant pas pour avoir oublié Charleval parmi les fanatiques de Montaigne.

c< A Monsieur de Varillas.

u Le jugement que vous faites, Monsieur, de la personne et des écrits de Michel de Montaigne est digne de votre érudition et de votre discernement, et l'on n'y peut rien censurer que le bien que vous dites de moy.

« Vous estes le premier qui aués trouué les véritables raisons pourquoy Montagne s'est rendu si agréable à ses lecteurs.

« 11 a écrit sans ordre, à la vérité, et Ta fait auec un grand art en passant d'une matière à l 'autre comme par manière de conuersalion, et en cela je croy que c'est son humeur qui lui a fourny l'inuention.

« Le père Malbranche, qui veut subjuguer les esprits, n'approuue pas ses raisonnements qui ne sont pas poussés jusqu'au bout; mais, n'en déplaise à son slile dogmatique, il a beau décrier Montagne, cet autheur paroistra toujours un amy de bonne compagnie qui entretient le lecteur, et l'autre un régent qui les instruit magistralement.

ce Si Montagne a parlé de luy, il a suiuy son projet, qui est de montrer l'homme en public et en particulier, mais moins au dehors qu'au dedans.

ce II n'est pourtant pas excusable, après auoir dit dans la préface que son Hure estoitun liure de bonne foy, d 'auoir voulu cacher à la postérité qu'il eut esté

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conseiller au Parlement de Bordeaux, Paul de Foix ne s'estant pas cru deshonoré de la mesme charge au Parlement de Paris, et en cela je croy que Balzac n'est pas mal fondé : il luy reproche qu'il s'habilloit quelques fois tout de vert et quelques fois tout de blanc, ce qui marquoit quelque bisarerie de se vouloir distinguer par des choses si petites.

« Auec tout cela, outre touttes les louanges que Justus Lipsius luy donne, le Père Paul fit traduire le chapitre de l'Amitié, de françois en italien, pour renuoyer à deux sénateurs qui s'enlreaimoient uniquement.

« Il ne sera pas difficile de fermer la bouche aux déuois qui veulent qu'on ne lise que des liures de spiritualité, puisque Montagne dit qu'il tient pour absurde et pour impie tout ce qui se rencontrera d^ns ses écrits contraire à la créance de l'Église ca- :Lholique, apostolique et romaine, dans laquelle il veut viure et mourir.

(( Tous ceux à qui j'ai montré vostre discours sur le sujet de Montagne m'en ont paru très-satisfaits, et c'est avec impatience qu'ils attendent aussy bien que moy vos sentiments sur le Père Paul et le chancelier Bacon.

ce La seule crainte d'estre importun est cause. Monsieur, que je m'abstiens de vous demander à tout moment ce que vostre impression de Charles Neuf ne vous permet peut-estre pas d'acheuer si tost.

ce Je suis, etc. «

Après Charleval, après Montaigne, il faut tirer réchelle et renvoyer les amateurs au prochain volume des Causeries d'un Curieux.

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