‹ Mélanges bibliographiquesChapitre 32 sur 45 · CHARLEVAL, FONTENELLE, JOSEPH SAURIN ET LA DUCHESSE DU 3IAINE · texte numérisé non relu

CHARLEVAL, FONTENELLE, JOSEPH SAURIN ET LA DUCHESSE DU 3IAINE

Puisque je liens cet aimable Charleval, dont raffolaient les beaux esprits du XV1I« siècle, je ne veux pas le lâcher encore, ne vous déplaise, et je vais vous donner une seconde lettre, empruntée au même manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal, où j'ai découvert déjà une si belle lettre relative à Montaigne. Celle-ci ne concerne plus Montaigne, par malheur; c'est tout simplement une dédicace adressée à une grande dame, à il/™" la marquise D. S., en lui envoyant un choix que l'auteur avait fait de ses poésies galantes et fugitives.

Si le savant Le Fèvre de Saint-Marc avait eu sous les yeux ce recueil des œuvres choisies de Charleval, il se fût épargné bien des peines et des erreurs pour rechercher les vers qu'il pouvait attribuer à son poëte favori parmi les innombrables pièces anonymes qui furent publiées alors ou qui restèrent manuscrites. Il est probable cependant que le recueil offert par Charleval à M"^^ la marquise D. S, n'était

pas celui qui se trouvait dans les mains de son neveu M. le premier président de Ris-Charleval : cet illustre paresseux, comme l'appelle Vigneul de Marville, était bien homme à faire deux copies de son petit testament littéraire, lui «. que les muses, suivant l'expression de Scarron, ne nourrissaient que de blanc-manger et d'eau de poulet. »

Mais quelle est cette marquise D. S., à qui Charleval dédie et envoie son livre? C'est la marquise de Sablé, dira M. Cousin; c'est la marquise de Sévigné, dira M. Ad. Régnier. Quant à nous, nous n'osons rien dire, en présence de deux juges si compétents et si partagés; nous nous bornerons à citer la lettre :

« A Madame la marquise D. S.

« Je ne sçaurois, Madame , vous donner une plus grande marque du pouvoir absolu que vous aués sur moy, qu'en vous confiant mes petits ouvrages de poésie, que mes plus particuliers amis n'ont jamais pu tirer de mes mains.

ce Ce n'est pas qu'une chose de si peu de valeur mérite que l'on en soit auare, mais il me semble que les faneurs des muses, non plus que celles des dames, ne doiuent point estre rendues publiques, et qu'un honeste homme en peut faire son plaisir et non pas sa vanité.

« S'il est vray, ce qu'un sage de l'antiquité af-

firme, que les pensées des amans ne sont autre chose que les songes d'un homme qui veille, n'est-ce pas honte à moy d'avoir resué si longtemps, et n'ai-je pas sujet de me reprocher tant d'heures perdues en ces occupations vaines?

« Mais, nous auons beau dire, notre étoile nous emporte, et maintenant, encore que les années m'ayent délivré de la tirannye des plaisirs, cette même étoille ne me permet pas d'opposer la moindre excuse à vos commandements.

ce Voicy donc, Madame, les vers que vous désirés avec tant d'empressement : vous y verres, comme dans un tableau, une jeunesse insensée et l'histoire secrette d'un cœur agité par la tempeste des passions dans un âge qui ne se sert de sa raison que pour authoriser ses folies.

(c Je joins à ces fleurs de mon printemps quelques fruits de mon automne. S'ils sont à vostre goût, je me pourray vanter d'avoir esté une fois en ma vie content de mon esprit.

ce L'idée que vous m'auez donné du vostre est si grande, qu'elle m'en laisse une perpétuelle admiration. 11 faut que le Ciel vous ait esté bien libéral de ses trésors, car la nature toute seulle n'est pas assez riche pour nous faire tant de biens.

« Jamais l'on n*a porté le mérile si loin. Vostre esprit est charmant, Tostre cœur est fldelle, Et pour estre adorée il n'estoit pas besoin Que TOUS fussiés si belle ! »

Un autre délicat, un esprit de la même trempe, un poëte de la même école ou plutôt de la même ruelle, Fontenelle, a écrit des chefs-d'œuvre épistolaires. Mais que sont-ils devenus? Pourquoi ne les a-t-on pas réunis à ses œuvres complètes, si volumineuses et si peu dignes d'arriver toutes à la postérité? Ces lettres, nous n'en doutons pas, auraient sauvé peut-être son bagage poétique. En voici une qui fera juger du reste.

Cette lettre a été imprimée, pour la première fois, dans un ouvrage périodique intitulé Variétés litté' raîres, qui paraissait en 1786 et qui n'eut pas de succès. L'abbé Coupé était le rédacteur ou plutôt le compilateur de ce recueil , divisé en plusieurs catégories distinctes. La lettre en question a été classée parmi les Anecdotes, traits curieux, intéressants^ etc., tome P'", p. 235. Elle est adressée au gros marquis^ c'est-à-dire au marquis de La Fare, qu'on avait surnommé ainsi à cause de son embonpoint.

Il paraîtrait que le gros marquis avait plaisanté quelque peu sur la résurrection des morts au jugement dernier, en disant que la terre ne serait point assez grande pour contenir tous ces ressuscites. Fontenelle, en sa qualité d'auteur de la Pluralité des Mondes^ se chargea de résoudre le problème qui lui était soumis, et il écrivit cette lettre badine au marquis de La Fare :

« Vous qui imaginez toujours mieux que per-

sonne, vous doutez aussi avec plus d'esprit que les autres gens : je suis charmé de votre embarras sur rimmense espace qu'il faudra un jour pour contenir ensemble tous les hommes qui, n'ayant existé que successivement depuis la Création, n'ont pas laissé d'occuper une grande partie de l'univers.

« De la taille dont vous êtes, comment ne pas craindre cette presse? Si chacun devoit y tenir autant de volume que vous, je craindrois à mon tour de n'avoir pas mes coudées franches. En attendant, j'ai crû qu'après vous, il sieroit bien d'avoir aussi un embarras, et voici le mien.

(( Lorsqu'il plaira à l'Être suprême de rendre à chaque esprit le corps qu'il aura autrefois animé, ainsi qu'il nous le promet dans ses Écritures, comment faudra-t-il qu'il s'y prenne? Nos corps ne sont composés aujourd'hui que des débris de ceux de nos pères; les mêmes matériaux qui ont servi à former ceux qui ne sont plus seront un jour employés à la composition de ceux qui ne sont pas encore. Le Seigneur a créé une fois pour toujours une certaine quantité de matière, qui n'est ni augmentée ni diminuée, à laquelle il ne sera rien ajouté et sur laquelle le néant n'a plus aucun droit.

« Cette matière a été divisée en éléments ; ces éléments circulent, pour ainsi dire, et vont de la composition d'un cheval à celle d'un homme, et de celle d'un homme à celle d'un arbre, et ainsi des autres. C'est précisément la jonction de ces éléments qui

fait un corps; la manière dont ils sont joints fait la différence d'un corps avec un autre, et les proportions ou l'équilibre plus ou moins observés dans chaque composition décident uniquement de sa durée.

<c Ces éléments, quoiqu'ils soient faits pour concourir ensemble, en tout et partout, vont pourtant à s'entre-détruire : celui d'entre eux qui domine dans un corps sème bientôt la division parmi les autres, et les force enfin à une séparation dont il n'y a que ce qu'on appelle la forme qui soit la victime, car la matière, c'est-à-dire les éléments, sont bientôt déterminés à se rejoindre, quoique différemment de ce qu'ils étoient : comme ils s'entre-détruisent, ils s'entre-déterminent aussi ; et voilà toute l'économie des destructions et des productions qui se font à chaque instant, et que le vulgaire ignorant prend pour anéantissement et création.

« Or, comment fera le Seigneur pour rendre contemporains tant d'hommes qui n'ont eu chacun un corps que parce qu'ils semblent avoir pris leur temps et leurs mesures pour se le céder les uns aux autres? Certainement il n'en créera pas de nouveaux ; cela établi, je n'y sais qu'un expédient, et cet expédient, Monsieur, va nous tirer d'embarras, vous et moi.

« Si nous ressuscitons tous un jour, il est constant que nos corps ne seront plus sujets aux nécessités de cette vie, et ne se ressentiront plus de

l'intempérance des climats et des saisons : insensibles donc au froid et au chaud, nous n'aurons plus besoin ni des eaux pour nous rafraîchir et humecter, ni du soleil pour nous échauffer et purifier. Exempts que nous serons de la nécessité de manger, la terre, cette mère libérale et commune, va nous devenir inutile. Les collines, retraites de la plupart des animaux faits pour l'usage de Thomme mortel, les montagnes , ces dépositaires avares des trésors que la cupidité nous rend nécessaires, tout cela va aussi être de trop pour des immortels désintéressés. Les cieux et leurs luminaires n'auront plus d'heures à nous marquer, et nous n'aurons plus que faire de leur lumière inégale, dans un temps où l'Auteur du jour daignera lui-même nous éclairer. En sorte que, vu l'inutilité de toutes ces choses et autres contenues dans l'espace, il faudra qu'elles cessent d'être ce qu'elles sont : l'ordre et l'harmonie de l'univers seront bouleversés et confondus; tout, généralement, deviendra un tas de matière, une masse informe, un chaos et une confusion, ainsi que le tout étoit au premierjour de la Création.

« Ne croyez-vous pas. Monsieur, que le Créateur trouvera dans tous ces matériaux de quoi faire autant d'hommes qu'il lui en faudra? Et l'espace dont nous étions en peine s'y trouvera aussi de reste, puisqu'alors même il n'y aura dans le monde que ce qui y est contenu à l'heure que nous parlons. Le nombre des hommes y sera infiniment plus grand, à

la vérité, mais aussi plus de forêts , plus de bâtiments, plus de montagnes, plus de rochers, etc. Comme la matière ne composera plus que des hommes, l'espace n'aura plus aussi que des hommes a contenir. Que si, malgré toutes ces précautions, la Hiatière venoit alors à manquer, Thabile ouvrier en seroit quitte pour faire les corps plus à l'épargne que le vôtre. En cas de besoin, vous avez de quoi fournir à quatre. A vous parler confidemment, je ne désespère pas de vous voir la taille aussi fine que celle que vous aviez autrefois. Là, M. le duc de Roquelaure aura un nez, et M. le duc d'Estrées n'en aura qu'un; et si les esprits d'un certain ordre sont aussi rares qu'ils le sont de nos jours, et qu'il en faille pourtant, je vous en connais pour vos voisins ; cela soit dit, sans vous alarmer.

« Je ne sais encore si les dames conserveront leur sexe dans ce bouleversement universel, ou s'il n'y aura que celles qui auront bien vécu, auxquelles il sera accordé la forme d'un homme. Je m'informerai de leur sort au premier long entretien que j'aurai avec mon Génie; mais si ce qu'il m'en apprendra n'est pas à leur avantage, ne vous attendez pas, Monsieur, qu'il m'arrive jamais de vous en faire part. »

Dans ce badinage, Fontenelle s'est montré aussi fin et aussi léger qu'un savant peut l'être : il a étayé ses plaisanteries avec de très-bons raisonne-

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ments scientifiques. Fontenelle était plus capable que personne de réconcilier la science avec la littérature.

Une lettre de savant me tombe sous la main ; elle est d'un autre style, et il n'est plus question de badinage, puisque le pauvre savant qui récrivit à >!"'« Voisin, femme du chancelier de France, était alors en prison, accusé d'être l'auteur des fameux couplets satiriques qui furent, plus tard, attribués, avec plus de raison, à J. B. Rousseau. Quoi qu'il en soit, voici la lettre que le savant géomètre Joseph Saurin, membre de l'Académie des sciences, adressait, en 1712, à M™^ la chancelière, pour implorer sa protection.

« Madame,

« Quoique j'aie le malheur de n'être connu à la Cour que par les affreuses idées qu'a données de moi un cruel ennemi, j'ose me jeter à vos pieds, et j'implore votre justice contre la protection même que vous avez accordée à mon accusateur. Il en fait ici un cruel abus contre moi : elle prévient les juges. Que ne peut point contre un homme de ma sorte la protection d'une personne de votre rang, qui joint encore à cette élévation les plus grandes lumières et la plus haute réputation de piété? Et quel regret, Madame, n'auriez-vous pas si vous reconnaissiez, par la suite, que cette puissante protection a servi à

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opprimer un innocent? J'ose le dire avec la confiance et le courage que donne à un homme de bien le témoignage de sa conscience, on vous expose à ce danger.

((. Il ne s'agit pas ici de justifier M. Rousseau, il s'agit de me rendre coupable et de me perdre. Je laisse, Madame, à votre sagesse et à votre piété à juger si vous me connaissez assez pour ne pas douter que je ne sois un scélérat que vous pouvez sans scrupule accabler sous le poids des plus vives sollicitations Nous sommes sous les yeux de Dieu, le souverain juge, devant qui toute la grandeur humaine se dissipe; pesez donc en sa présence ce que j'ai l'honneur de vous représenter.

ce Si vous examinez les démarches où vous ont engagée les artifices et les fausses larmes de celui qui me persécute, j'ose attendre. Madame, d'un cœur comme le vôtre, droit, grand et généreux, plein de bonté et de religion, que vous réparerez le mal qu'ils m'ont fait, ou que vous suspendrez à l'avenir votre protection, dans l'incertitude où vous devez être à mon égard.

« Un jour , Madame, vous en serez davantage éclaircie; vous serez indignée de la surprise que l'on vous a faite, et vous plaindrez l'infortune d'un philosophe, d'un géomètre, dont le caractère de l'esprit a toujours été fort éloigné du goût de la poésie ; qui se vit en prison pour des vers infâmes contre ses plus particuliers amis, et contre lui-même, accusé

d'en être l'auteur par celui même à qui toute la terre les attribue, poëte satirique de profession, et, de notoriété publique, mon accusateur. Mon respect pour la considération qu'il a surprise auprès de vous ne me permet pas d'en dire davantage.

« Je suis, avec tous les sentiments d'une profonde vénération, Madame, etc. »

Cette belle lettre, aussi inconnue que si elle était inédite, a été imprimée dans un recueil périodique intitulé le Radoteur^ que Cerfvol et Nougaret publiaient à Paris en 1777, comme un u ouvrage recueilli dans le portefeuille de plusieurs gens de lettres d'un mérite reconnu ». Voy. tome II, p. "lOo. Ce recueil, absolument oublié, nous offre quelques autres lettres intéressantes; nous en extrayons encore une, pour être agréable à M. le comte de Seilhac, qui, après nous avoir donné un ouvrage si neuf et si curieux sur le cardinal Dubois, se propose de mettre au jour les correspondances du duc et de la duchesse du Maine. Voici une lettre de la duchesse au duc de Vendôme, écrite à l'occasion de la victoire que ce général avait remportée en Espagne au mois de décembre 1710.

« S'il m'était aussi facile de faire une belle lettre, comme il vous est aisé de rétablir les rois, je vous dirais. Monsieur, les plus belles choses du monde sur la grande nouvelle que nous venons d'apprendre, mais il s'en faut bien que je n'aie cette heureuse facilité. Je me souviens d'ailleurs fort à propos du

proverbe qui dit : A grands seigneurSypas de paroles. C'est pourquoi je vous dirai plus laconiquement que personne, que vous êtes Thomme du monde le plus comblé de gloire, le plus aimable , le plus aimé de tous les honnêtes gens et de votre famille, entre tous ceux qui la composent. Faites-moi Tamitié de croire, Monsieur, que personne ne surpasse ma sensibilité pour vous. »

Je m'arrête ici, pour qu'on ne dise pas de mes citations : A radoteur^ radoteur et demi.

CHAPELAIN, BOSSUET, SENECE , ARMAND DE BOURBON, PRINCE DE CONTf.

Les lettres de Chapelain ne sont pas rares, quoique leur valeur vénale soit encore Irès-élevée, surtout quand la pièce est belle et intéressante. C'est que le bonhomme Chapelain avait des correspondances suivies avec les plus illustres de la France et de l'étranger. Mon savant collègue, M. Rathery, a publié récemment, dans le Bulletin du Bibliophile^ un excellent et curieux article où il nous donne la liste des correspondants ordinaires de l'auteur de la Pucelle^ au nombre de quatre-vingt-cinq, sans compter ceux que Chapelain désigne sous les titres collectifs de di-

verses darnes^ cardinaux, ducs, pairs^ maréchaux de France, etc. Les lettres à lui écrites par tous ces personnages étaient conservées, chacunes en liasses, à l'époque de sa mort; quant aux siennes, il en avait soigneusement gardé copie, et cette copie, faite par lui-même^ ne formait pas moins de six volumes in-4". Ce précieux recueil est aujourd'hui en la possession d'un des membres les plus éminents de l'Académie française, M. de Sainte-Deuve; malheureusement, le volume, correspondant aux années 1641-1663, a été détruit ou égaré.

Quelques lettres de Chapelain se trouvent imprimées çà et là, et Ton doit regretter qu'on n'en ait pas mis au jour un plus grand nombre, car, malgré l'enchevêtrement et l'obscurité de son style lourd, elles témoignent de son bon sens, de son savoir et de sa passion pour la littérature en général ; en un mot, elles lui font plus d'honneur que les douze chants de son poëme ridiculement célèbre. Le volume que Fr. D. Camusat a extrait de cette immense correspondance, et qu'il a fait paraître sous ce titre : Mélanges de liltérature tirés des lettres manuscrites de Chapelain (Paris, Briasson, 1726, in-H), ne suffit pas pour nous faire apprécier le caractère, l'esprit et le talent de cet estimable chancelier du Parnasse, il existe un petit livret, absolument inconnu et presque introuvable, où l'on a recueilli plusieurs lettres de Chapelain fort remarquables, adressées à Gevartius, à Vossius et à Colomiès. Ce dernier est l'édi-

leur dudit livret, intitulé : Lettres de la Eeyne de Suède et de plusieurs personnes (s. 1. ni d., mais imprimé en Hollande vers 1669, petit in-l2 de 72 p.).

Voici une lettre de Chapelain à M. Colomiès; elle renferme des particularités très-intéressantes sur les Décades perdues de FHistoire romaine de Tiie- Live.

« Monsieur,

(c Je ne doute point que vous n'ayez reçeu la réponee que je fis à votre lettre aussy tost que je Teus reçeiie il y a quelques mois, et que vous n'en soyez demeuré aussy satisfait que je le fus de vôtre obligeant souvenir et de la part que vous m'y donniez de vos études et des choses que vous aviez prestes à publier. Depuis, j'ay appris de M. de La Motte Le Vayer, que vous aviez fait imprimer quelqu'un de ces ouvrages, dans lequel vous m'aviez allégué pour témoin de la perte que nous avions faite, en nos jours, de ce qui manque à l'édition commune de Tite- Live, comme le tenant de moy. Je vous le puis avoir dit, en effet, comme à beaucoup d'autres, non pas pour avoir veumoy-mesme les batoirs faits de vieilles membranes qui contenoyent les Décades perdues, mais pour l'avoir appris d'un fort homme d'honneur, il y a près de quarante ans, qui avoit esté gouverneur de feu monsieur le marquis de Rouville, dont le fils est encore en celte Cour; qui m'assura, par

tout ce qui peut faire croire une vérité, qu'estant avec son pupille en une de ses terres proche de Saumur, et le voulant faire exercer à la longue paume, il avoit envoyé acheter des batoirs àSaumur : desquels considérant le parchemin, il luy sembla voir, en la pluspart, des titres latins de la huitiesme, dixiesme, onziesme Décades de cet autheur , ce qui luy donna une grande curiosité de sçavoir ce qui en estoit. Il fut donc chez le mercier qui les avoit vendus, de qui il sceut que l'apoticaire de l'abbaye de Fontevraud, ayant trouvé dans une chambre de cette abbaye une haute pile de volumes en parchemin en un coin, et ayant lu en plusieurs que c'esloit l'Histoire de Tite-Live, il les demanda à l'abbesse d'alors, comme estant un livre qui estoit là de nul usage, à cause qu'il estoit imprimé et que ces parchemins là luy pourroyent estre de quelque utilité. L'abbesse les luy accorda sans peine, et il les vendit à ce mercier, qui en fit faire une multitude très-grande de batoirs, dont il luy fil voir encore plus de douze douzaines, sans ceux qu'il avoit déjà débitez et envoyez au loin, ceux qui lui restoyent portant par cy par là les mesmes titres et paroles latines qui justifioyent les mesmes choses des Décades perdues que les premiers qu'il avoit fait acheter. J'ay esté bien aise, Monsieur, de vous confirmer par ce détail ce que je vous en avois dit en gros, afin que vous ayez de quoy justifier que vous ne m'aviez pas allégué sans fondement, en cette

rencontre. Continuez cependant vos travaux, et obligez le public de vos richesses, pour vôtre gloire et son instruction.

« Je suis, avec beaucoup de passion et d'estime, « Monsieur, « Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« Chapelain, n

«Paris, ce 12 septembre i6G8. »

On connaissait quelque chose de cette lettre curieuse, mais je ne me rappelle pas l'avoir vue citée en entier. On sait que Chapelain était un aussi mauvais écrivain en prose qu'en vers : il faut lui passer la forme, en faveur du fonds. Le petit recueil qui nous a fourni cet extrait renferme trois lettres de Balzac, qu'on ne trouve pas dans ses œuvres imprimées; ces lettres, adressées à Du Puy, abbé de Saint-Sauveur, roulent sur la mort de son illustre frère, Pierre Du Puy : «: C'estoit, dit Balzac, un bien universel dans le monde qui n'est pas barbare. Il n'y a personne qui sache lire qui ne soit obligé de le pleurer. En mon particulier, j'avois receu une infinité de faveurs de celte âme bienfaisante. Au dernier voyage que je fis à Paris, je connus ses richesses, et me sentis de sa libéralité. II m'ouvrit son cœur, en m'ouvrant son cabinet... »

Je signalerai encore, dans ce recueil si peu connu et si digne de l'être, deux lettres de Colbert, que le savant et infatigable M. Pierre Clément, de l'Institut,

n'a peut-être pas encore réintégrées dans la Correspondance générale du grand ministre de Louis XIV: l'une, datée du 21 janvier 1G63 , est adressée à Gevartius, greffier de la ville d'Anvers; l'autre, de la même date, à Vossius.

Vous avez donné, dans votre utile journal, qui n'est pas destiné exclusivement aux amateurs d'autographes, une analyse bien précieuse de toutes les lettres importantes de Bossuet qui ont passé dans les ventes publiques depuis quarante ans. Cette analyse, quoique fort étendue, paraîtra courte à tout le monde, et j'entends par tout le monde, hélas! la petite coterie, de plus en plus restreinte , des ftdèles de la grande littérature française. Il y a toujours, dans la moindre page de Bossuet, une belle phrase, une expression notable. Voici une lettre, certainement inédite, que j'emprunte à un recueil de copies, que la maréchale d'Huxelles avait fait faire d'après des originaux, qui n'existent probablement plus. (V. ce recueil à la Bibliothèque de l'Arsenal, mss., B. L., n'' 152, in-4, relié en chagrin noir.)

« Monseigneur l'Évesque de Meaux à la mère du Saint- Sacrement, prieure après la mort de la mère Agnès.

(.(. Nous ne la verrons donc'plus, cette chère mère ! Nous n'entendrons plus de sa bouche ces paroles, que la charité, que la douceur, que la foy , que la

prudence dictoienl toutes et rendoient toutes si dignes d'estre prisées! C'estoit cette personne sensée, qui croyoit a la loy de Dieu, et à qui la loy estoit fidelle : la Prudence estoit sa compagne, et la Sagesse estoit sa sœur. La joye du Saint-Esprit ne la quittoit pas. Sa balance estoit toujours juste et ses jugements toujours droits. On ne s'égaroit point en suivant ses conseils : ils estoient précédez par ses exemples. Sa mort a esté tranquille comme sa vie; et elle s'est réjouie au dernier jour. Je vous rends grâces du souvenir que vous avez eu en moy à cette triste occasion. J'assiste avec vous en esprit aux prières et aux sacrifices qui se feront pour cette âme bénie de Dieu et des hommes ; je me joins aux pieuses larmes que vous versez sur son tombeau, et je prends part aux consolations que la foy vous inspire. »

Nous n'avons pas pris la peine de chercher quelle était la mère du Saint-Sacrement ^ encore moins la mère Agnès; mais les éditeurs de Bossuet nous suppléeront, s'ils vont prendre cette lettre dans le manuscrit où elle se trouve avec un ou deux opuscules du même personnage. On publie, en ce moment, trois éditions des œuvres complètes de Bossuet : la première, par les soins des prêtres de Tlmmaculée Conception de Saint-Dfzier (Bar-lc-Duc, imprimerie et librairie de Guérin, grand in-8,, à 5 colonnes^); la seconde, conforme à celle de Versailles, mais revue

et corrigée (Lyon, impr. et libr. de Pélagaud, gr. in-8* à 2 col.), et la dernière, d'aprùs les imprimés cl les manuscrits originaux, purgée des intercalalions et rendue à Tintégrité du texte, par M. F. Lâchai (Besançon, impr. Outhenin-Chalandre ; chez Vives, àParis,in-8). Cette dernière, qui paraît digne des plus grands éloges, remplacera sans doute celle que M. Hachette voulait entreprendre pour sa collection des Grands Écrivains de la France. Nous pensons qu'on y joindra deux lettres inédites qui ont paru cette année à Besançon (impr. Bonvalot, in-8° de 15 pages). On n'oubliera pas non plus les lettres autographes, inédites, qui ont été vendues, en 1865, dans la troisième vente de livres anciens et modernes, rares et précieux, provenant de la librairie J.Joseph Techener père. Au reste, la correspondance de Bossuet est encore en partie inédite; si volumineuse qu'elle soit, on doit désirer qu'elle puisse paraître en entier, car l'Aigle de Meaux écrivait ses lettres particulières avec ses meilleures plumes.

De Bossuet passons au conteur, utile dulci. Nous avons vu figurer, dans les catalogues d'autographes, des vers, mais non des lettres de Senecé. Lesœuvresde ce charmant poëte ont été réimprimées, avec des augmentations considérables, d'après les manuscrits originaux, dans la collection elzévirienne de Jannet, par les soins de MM. Emile Chasles et Cap ; mais on n'y rencontre pas, ce me semble, cette jolie lettre écrite au rédacteur du Mercure de France^ Antoine de La Roque :

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'< Lettre de M. Senecé, premier valet de chambre de la feue reine, (Mercure, mai 1727.)

« Mâcocr, le 4 œay I72T.

a Pendant cinquante ans que MM. de Vizé et Buchet ont travaillé à la compilation du il/efCMre,je leur ai toujours envoyé de tems en tems des pièces de ma façon, dont ils témoignoient faire quelque cas et qu'ils inséroient dans leurs recueils. Après la mort du dernier, je n'ay point entretenu de commerce avec ceux qui leur ont succédé. Mais, depuis que j'ay reconnu avec combien de succès vous vous appliquez à cet agréable employ, l'envie m'a pris de me remettre sur les rangs. Vous trouverez peut-être que c'est bien lard, et qu'un homme de quatre-vingtquatre ans aura peine à badiner de bonne grâce, mais Anacréon n'en avoit guères moins quand il composoil ces galantes poésies qui font encore après trois mille ans l'admiration des esprits les plus délicats. Si vous trouvez la comparaison trop honorable pour moi, vous en rabattrez tout ce qu'il vous plaira, pourvu que vous ayez l'indulgence de pardonner mes amusemens à un homme qui cherche à se faire vivre par le grand préservatif d'une innocente joye.

V Sur la fin du mois de mars dernier, je me trouvay dans une compagnie de dames pleines d'es-

prit et de mérite, où Ton chanta quelques vaudevilles. L'une d'entre elles dit qu'elle ne trouvoit aucune invention si jolie que celle des triolets qui se chantoient pendant les guerres de Paris, parce qu'il faut bien de Fartifice pour faire entrer trois fois avec justesse le même vers dans un petit couplet. Je leur fis sur le champ le premier de ceux que je vous envoyé, dont je pris le sujet dans une gelée qui, la nuit précédente, avpit brûlé la fleur de tous les fruits à noyaux. Mon couplet fut approuvé, et je fus condamné, par plusieurs belles bouches, à en faire d'autres. Enfin la rigueur me fut tenue si grande qu'ayant satisfait à cette ordonnance pour le mois de mars, il fut dit que j'en ferois autant pour tous les mois de l'année. J'ai obéi à cette condamnation pour éviter la contrainte que mes juges pouvoient exercer sur moi. Et vous trouverez avec cette lettre la manière dont je m'en suis acquitté pour les trois premiers mois. Si vous trouvez que cela mérite de tenir quelque place dans vos recueils, je continuerai à vous envoyer la suite, et peut-être quelques ouvrages plus sérieux. »

Senecé (Antoine Bauderon de) avait quatre-vingtquatre ans quand il écrivit celte lettre; il vécut encore dix ans, tant il est vrai que l'esprit conserve. Les trois triolets de Senecé sont intitulés : la Gelée (Vabricots, les Inégalités du mois d'avril^ Guerre de mai. On les ira chercher, si l'on veut, dans le Mer-

cxire^ où Ton trouve bien autre chose que des triolets.

Ce n'étaient pas seulement les poètes et les littérateurs de profession qui écrivaient de belles lettres dans ce grand siècle de Louis XIV, où Ton appelait honnête homme quiconque tenait bien une plume. I-es princes pouvaient alors, comme de simples académiciens, aspirer à ce titre d'honnête homme. Un de ces princes, Armand de Bourbon-Conti, frère de la belle duchesse de Longueville, faisant la guerre en Espagne, dans Tannée 1655, écrivait sous sa tente cette lettre, que je déclare un chef-d'œuvre de fine raillerie et de bon style : l'illustre historien de la duchesse de Longueville, M. Cousin, ne me démentira pas.

« Feu M. le prince de Conti à M. le duc de la Piochefoucauld.

« Au camp de Saint-Jordv, ce- 17 sepSembre (l65b).

a Quoyque j'eusse résolu de faire réponse à vostre lettre et de vous rendre grâces de vostre souvenir, j'ay présentement la teste si pleine de Gourville, que je ne vous puis parler d'autre. Comment, 3Ionsieur, ce diable-là a esté à l'attaque des lignes d'Arras? Sa destinée veut qu'il ne se passe rien de considérable dans le monde qu'il ne s'y trouve, et toute la fortune du royaume et de M. le cardinal

n'est pas assez grande pour nous faire battre les ennemis s'il n'y joint la sienne. Cela nous épouvante si fort, M. de Candale et moy, que nous sommes muets sur cette malière-là. Sérieusement, je vous supplie de me l'envoyer bien viste en Catalogne, car, comme j'ay fort peu d'infanterie, et que^ sans infanterie ou sans Gourville, on ne sçauroit faire de progrès en ce pays, je vous auray une extrême obligation de me donner lieu, en le faisant partir promptement, de faire quelque chose d'utile au service du roy.

(( Si je manque de cavalerie, la campagne qui vient, je vous prieray de me l'envoyer encore, car, sur ma parole, la présence de Gourville remplace tout ce dont on manque. Il est en toutes choses ce que les quinolas sont à petite prime, et, quand j 'auray besoin de canons, je vous demanderay encore Gourville.

« Au reste , je vous garde un commentaire assez curieux que j'ai fait des lettres que M'"'' de Longueville a écrites à M™^ de Chastillon.

« Je prétends vous le dédier, et ainsi, devant que de le faire imprimer, je veux qu'il ait votre approbation. Ce sera à nostre première veue. En attendant, je vous supplie d'estre persuadé que je suis pour vous comme je dois dans les termes de nostre traité.

« Armand de Bourbon, v

« Nous marchons après-demain, pour aller attaquer une place en Cerdagne, appellée Puicerda. J'attends Gourville pour en faire la capitulation. »

Où est-elle cette fine fleur de malice épistolaire ? L'original, Dieu le sait; mais la copie, qu'on peut dire certifiée conforme, a été conservée, par bonheur, dans un recueil de lettres et autres pièces tirées des papiers de la marquise d'Huxelles, à la Bibliothèque de l'Arsenal, mss.B.L., n^ 359, in-4.°, relié en chagrin hoir.

La marquise, de galante qu'elle était, devint dévote et resta bel esprit : Dieu merci 1 elle ne brûla pas lettres et portraits.

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