RESTIF DE LA BRETONNE. — SEBASTIEN MERCIER. — LE MARQUIS DE SADE
La journée sera aux excentriques, si vous le voulez bien. J'en ai trois sous la main , trois qui peuvent compter pour dix, et c'est l'ancien Journal de Paris qui me les fournit avec pièces à l'appui. On ne saurait imaginer'tout ce qu'il y a de correspondances curieuses et singulières dans ce journal.
Je commence par une lettre de Reslif de la Bretonne, publiée le 30 floréal an VIII. A cette époque, le pauvre Restif était bien déchu, quoiqu'il eût
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achevé de mellre au jour son ouvrage le plus extraordinaire : M. Nicolas, ou les Ressorts du cœur humain dévoilés (Paris, 1794-97, 16 vol. in-l2), suivi de la Phiiosophie de M. Nicolas {Ibid., 1796, 3 vol. in-12). Cet ouvrage n'eut pas de lecteurs, mais les critiques et les avanies ne lui manquèrent pas. Aussi, lorsque Restif osa se présenter comme candidat, à la formation de l'Institut national, il fut repoussé par un immense éclat de rire, qu'il n'entendit peut-être pas, tant la vanité lui avait bouché les oreilles et troublé la vue. Il se renferma donc plus que jamais dans la solitude.
11 écrivait toujours, il préparait encore deux ou trois romans, avec la collaboration de la comtesse de Beauharnais, du chevalier de Cubières et de quelques originaux de cette société de ci-devant beaux esprits. Il ne sortait que le soir et il passait la nuit dehors ; il était devenu plus morose, plus sauvage que jamais. Tout le monde le connaissait de vue dans les quartiers voisins de l'île Saint-Louis, où il avait fixé le lieu ordinaire de ses promenades nocturnes, accompagnées de cris, de soupirs, d'exclamations et de gestes désordonnés. C'est ainsi qu'il célébrait les anniversaires de ses innombrables amours. Beaucoup de personnes le croyaient mort, quoiqu'il occupât un modeste emploi dans les bureaux de la police; il se montrait de loin en loin au café qui fait le coin de la place des Trois-Maries, près le pont Neuf; mais il s'enfuyait, la tête basse sous son chapeau à larges
bords, quand il apercevait Sébastien Mercier, qui avait été son ami et son prôneur à charge de revanche. Mercier, qui siégeait au conseil des Cinq Cents, était membre de l'Institut national, et Restif l'accusait de s'être emparé perfidement du fauteuil académique qui appartenait de droit à M, Nicolas.
Ce fut dans ces circonstances que le Journal de Paris publia la lettre suivante :
0 Aux auteurs du journal.
« Je lis, dans votre numéro du 28 floréal, citoyens, que le citoyen Mercier vous certifie qu'il est swr, comme de son existence^ que la lettre insérée dans votre numéro du 2i floréal, où saint Augustin est cité, est de Rétif. Vous savez le contraire. Si le citoyen Mercier n'avoit dit qu'à moi que je suis l'auteur de cette lettre signée P. C. J. G t, je lui au-
rois bonnement, amicalement, répondu que je ne l'ai pas écrite. Mais il me l'attribue publiquement, et il dit, publiquement aussi, qu'il est sûr qu'elle est de moi..., sans doute comme il est sûr que Copernic et Newton se trompent sur la rotation des planètes autour du soleil. Vous connoissez, citoyens, mieux que personne, la vérité sur la lettre signée P. C. J. G .,..t, et je réclame votre témoignage, ne voulant pas me brouiller avec un ami, au fond le meilleur homme du monde. Je ne me flatte pas de posséder aussi bien les ouvrages du citoyen Mercier que le
citoyen P. C. J. G t, dont celte lettre est peut-être
la douzième dans le même genre.
(( J'ai cependant une obligation très-grande au citoyen Mercier, et je le remercie très-cordialement d'avoir informé le public que je ne partage pas ses sentiments sur Newton, sur Descartes et sur Locke, qu'il se propose, dit-on, d'attaquer, et avec lequel il a déji\ eu un tort; ni même sur Voltaire, que j'honore, et avec lequel il en a mille. On dit (mais je ne le crois pas) qu'il va se faire capucin. Je lui observerai seulement que j'ai la conviction qu'il est excellent père, et qu'il ne faut pas que sa future profession (supposé qu'il la fasse) nuise à l^éducation de ses trois filles, jeunes blondes qui seront un jour très-aimables.
(( Je l'assure publiquement de mon amitié, quoiqu'une infidélité du feu journal le Bien informé l'ait fait me traiter d'une manière trop magistrale, pour une lettre où je prenois, contre lui, saiis le connoîlre, le parti du Catéchisme de Saint-Lambert. Je proteste que, depuis cette lettre, je n'ai pas écrit, 'Jï2 floréal an VIII, un seul mot qui lui soit relatif, si ce n'est une lettre particulière où je me plaignois de lui h lui-même.
<( Salut, considération, fraternité,
(c Restif-Labretonne. »
« P. S. Il seroit à souhaiter que le citoyen Mercier m'eût attaqué plus tôt; je n'aurois pas le désagré-
ment de voir mon nom accolé au sien dans une satyre du citoyen Chénier, satyre où je suis qualifié de son acolyte en folie ^ qualité que personne n'a jamais moins méritée que moi. Et, comme les ouvrages des grands hommes passent U la postérité, nos neveux le croiront, si le citoyen Chénier ne change pas ce vers dans les éditions subséquentes. »
La lettre de Restif était amère et dédaigneuse, mais elle frappait juste. Mercier se croyait tout permis, et ses monstrueux paradoxes allaient frappant à tort et à travers toutes les idées reçues, tous les systèmes acceptés, tous les faits les mieux établis. En dernier lieu, il s'était inscrit en faux contre les lois astronomiques reconnues par Copernic, Galilée, Nev/ton et les autres maîtres de la science, et il avait imaginé une théorie planétaire à sa façon. On ne rit plus que de pitié, et P. C. J. Gobet fustigea d'importance, dans le Journal de Paris^ la sottise prétentieuse du nouveau Cyrano de Bergerac. Celui-ci avait cru reconnaître, sous le voile de l'anonyme, la plume de son ex-ami et admirateur Restif. Voici en quels termes il répondit k la lettre de ce dernier, à qui il semblait pardonner quelques boutades de mauvaise humeur :
<c Aux auteurs du journal.
c( J 'accepte le désaveu de Restif-Labretonne, et m'en rapporte à sa conscience, car on ne [ait pas sa con-
science, comme le prétendoit Mirabeau : c'est, selon moi, la plus horrible et la plus fausse des maximes; mais Connois-tol toi-même^ quelle profondeur dans ce mot ! Amis ou ennerpis, à votre conscience, frère !
« Mais pourquoi Restif-Labretonne ne veut-il pas, comme tant d'autres, être taxé, en passant, d'un peu de folie? car la Philosophie de M. Nicolas est là, avec deux cent soixante-dix volumes qui disent des choses!... Ah! Chénier lui-même, je l'en préviens, ne sauroit l'absoudre.
<( Je suis fou, moi ; mais il le faut bien : ils ont pris pour eux toute la sagesse, les sages de nos jours! Puis, je ne suis l'esclave ni des noms ni des autorités. Quel énorme attentat envers ceux qui croyent avoir un nom et faire autorité ! Ensuite, comme dit Helvétius, celui-là est fou qui n'est pas fou de la folie commune.
ce Ces tant gracieuses épithètes, ces répliques ingénieuses, avancent de beaucoup, comme l'on sait, l'examen de la vérité.
(( 0 terrible épigramme ! Je vais me faire capucin. C'est encore là une plaisanterie neuve et fine. Or, il faut savoir que c'est ainsi que les athées, depuis sept ou huit ans, affectent d'appeler les théistes, qui se contentent de gémir sur la cécité de leur entendement et sur ia dégradation de leur être; mais j'aimerais mieux cent fois, en sandales, en besace, les reins ceints d'une corde, adorer, en très-profonde ignorance, ce Dieu qui m'a créé, que de le mécon-
naître en robe de soie et présidant une académie de savants, car ce n'est pas dans les cellules qu'ont germé les plus grandes erreurs.
<c II n'y a point de système extravagant qui n'ait été adopté; cependant sagesse, harmonie, grandeur, tout est plein dans les œuvres de Dieu : il se promène perpétuellement dans ses ouvrages pour en rectifier l'existence et la beauté, en laissant partout des marques de sa bienfaisance et de son amour.
c( Newton m'a paru visionnaire, et l'astronomie, quelque admirable qu'elle soit dans plusieurs de ses parties, n'en est pas moins incertaine dans son ensemble, puisqu'elle n'est au fond qu'une grande fadaise, étrangère à nos devoirs comme à notre bonheur. Qu'on nous permette au moins d'en éloigner le romanesque !
ce Mais, si le système de Newton est faux, cela ne fait de mal à personne; pure curiosité, dispute innocente. Celui de Locke est dangereux, très-dangereux. Quand nous aurons fini avec les newtoniens, nous irons de suite visiter le fétiche des idéologues, la poupée de Condillac, nous rirons. Nous interrogerons ces nouveaux théologiens qui veulent de nos jours ressusciter le ton de l'École; ces idéologistes ou, plutôt, idiologistes^ qui sont venus à l'improviste pour nous enlever ce qui nous restait de la pure doctrine de Socrate, de Platon, de Marc Aurèle, et la morale sentimentale... Ah! les cruels!
« Mercier, Membre de VInstilut national, »
Cette lettre, qui ne manque pas d'élévation de sentiment et même de dignité dans la forme, parut le i prairial, trois jours après une attaque épigrammatique, plus cruelle que les précédentes, dans laquelle Gobet s'amusait encore aux dépens du système de Griffonius. Mercier n'en continua pas moins ses excentricités paradoxales, en avouant que la Grâce l'avait touché, et que, de philosophe sceptique, il redevenait philosophe chrétien. Cet échantillon épistolaire de Mercier prouve qu'il avait fait quelques progrès, au double point de vue de la morale et du style.
Redescendons jusqu'à l'an VI, pour trouver dans le Journal de Paris un homme plus tristement célèbre que Mercier et Restif de la Bretonne; c'est le fameux marquis de Sade, qui écrivit, le 3 thermidor, au Journal de Paris, pour rendre hommage à la mémoire de Jeanne Hachette. Il avait déjà écrit, sur Jeanne d'Arc, une autre lettre que nous n'avons pas encore découverte. Les lauriers de Jeanne d'Arc et de Jeanne Hachette troublaient le somraeH de Justine et de Juliette,
« Av^ auteurs du journal.
ce S'il existe un savant dans le monde auquel on puisse pardonner une faible erreur dans l'histoire des événements de la terre, c'est assurément celui qui met autant de profondeur, de sagacité, de préci-
sion, dans l'histoire des événements du ciel. Occupé d'objets si sérieux, de calculs intéressants et toujours si justes, le citoyen Lalande n'est-il pas excusable de s'être trompé sur le nom de l'héroïne de Ceauvais, quand presque tous les historiens modernes lui tracent la route de cette erreur? Je le prie donc de me pardonner si , bien moins pour relever cette légère faute que pour rendre à l'immortalité le vérital^ie nom de cette héroïne, je prouve évidemment que Jamais cette fille ne porta le nom de Hachette.
« Ayant traité ce sujet dans une tragédie lue au Théâtre-Français le 2-4 novembre 1791, j'ai été prendre les plus exactes précautions pour éclairer les faits historiques qui la concernent. D'après Hainau (sic), Garnier et quelques autres, il fùi devenu tout simple que j'eusse pensé, comme le citoyen Lalande, que cette femme s'appeloit Jeanne Hachette; mais, pour me rendre plus certain du fait, je crus devoir consulter, à Beauvais même, les lettres patentes accordées par Louis XI à l'illustre guerrière de cette ville, et déposées pour lors à la maison commune; je les transcrivis, et elles seront un jour littéralement imprim.ées à côté de ma pièce. Voici ce que Ton trouve dans ces lettres, et ce que je crois devoir placer ici, pour donner à ce que j'établis toute l'authenticité que doit avoir la hardiesse d'un reproche littéraire fait à des savants tels que Garnier, Hainault (5/c), Lalande, etc.
« Après le protocole d'usage, c'est ainsi que Louis XI s'exprime dans les patentes accordées h l'héroïne dont il s'agit : « Savoir faisons que par con • « sidération de la bonne et vertueuse résistance qui u fut faite l'année dernière passée (1472) par notre u chère et bien-aimée Jeanne Laisné, fille de Mathieu « Laisné, demeurant en notre ville de Beauvais, à « rencontre des Bourguignons, etc. »
« En voilà assez pour faire connoître, d'une manière incontestable, le nom de la fille célèbre qui, à la tête des femmes de la ville, repoussa vigoureusement, des remparts de Beauvais, les troupes du duc de Bourgogne. Le reste de ces patentes n'a pour objet que d'accorder à Jeanne Laisné, et à son amant Colin Pilon, les récompenses et les honneurs dus à cette courageuse action.
« Je prie ceux qui voudroient révoquer en doute cette vérité de prendre auparavant la peine d'aller vérifier, comme je l'ai fait, à Beauvais, les lettres patentes que je cite, et ils ne contrarieront plus un fait établi sur d'aussi fortes preuves.
« Sade. »
Cette lettre est, à coup sûr, une des pièces les plus étranges de l'époque. Non-seulement elle nous signale une tragédie reçue au Théâtre-Français, qu'on n'avait pas citée parmi les ouvrages dramatiques de l'auteur, mais encore elle semblerait faire entendre que le marquis de Sade, converti comme Mercier, al-
lait peut-être aussi se faire capucin. Mais, loin de là, cet abominable homme préparait alors une édition illustrée de ce qu'il appelait son évangile : Justine et Juliette. Il faisait dessiner sous ses yeux une suite de sujets choisis et décrits par lui-même, et il s'attachait, avec un soin minutieux, à régler les proportions physiques de ses héros. Nous avons vu les programmes monstrueux qu'il fournissait lui-même à ses dessinateurs.
Au reste, le marquis de Sade s'était tenu aussi tranquille que possible pendant la Terreur; il adressait bien, de temps à autre, des motions incendiaires et sanguinaires à la Convention, mais la Convention passait à l'ordre du jour dès que son nom était prononcé. C'est à peine si l'on daignait accepter ses dons patriotiques. Il conserva son titre de marquis^ malgré lui et à son corps défendant, et l'on peut dire que c'était le seul marquis que la guillotine eût laissé debout sous le règne de Robespierre et de Fouquier-Tinville.
Son superbe château de Lacoste avait été saccagé et brûlé par les paysans, dès les premiers mouvements insurrectionnels de 1790; il s'était bien gardé de reparaître dans le pays, où le souvenir de ses orgies et de ses horreurs se dressait comme un fantôme accusateur. Dans le sac du château, on avait découvert, dit-on, des instruments de torture qui servaient à ses hideuses débauches. En tous cas, on n'épargna pas même la célèbre salle des Clystères,
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dans laquelle un peintre de talent avait couvert les murailles des peintures les plus bouffonnes et les plus saugrenues : c'étaient des seringues de toutes grosseurs à figures humaines, poursuivant, dans une espèce de ronde du sabbat, une foule de... gens à qui elles rendaient les armes. Il n'y a rien d'aussi fantastique dans les mystères de la Dive Bouteille.
Le marquis de Sade n'avait pas quitté Paris depuis que la prise de la Bastille l'avait remis en liberté. Il habitait un appartement très-somptueux et trèsconfortable, dans la rue du Pot de-Fer; il y recevait nombreuse société : des comédiens, des poctes, des inconnus suspects d'allure et de ton. Il avait pris, pour tenir sa maison, une jeune femme, plus gracieuse que belle, qu'il nommait tout bas sa Justine et tout haut son amie. Cette femme se distinguait par la décence de sa tenue et l'élégance de ses manières aristocratiques. On disait, en effet, que c'était la fille d'un noble exilé; mais une tristesse indélébile se peignait sur son visage pâle lorsqu'elle faisait les honneurs de ces réunions où l'on parlait de tout, excepté de politique, et toujours avec convenance et réserve. On jouait quelquefois la comédie, et le marquis excellait dans les rôles d'amoureux, qu'il choisissait d'habitude; il était plein de noblesse dans son maintien et de sensibilité dans son jeu. Mole avait été son maître.
On ne possède aucun portrait, peint ou gravé, de l'auteur de Justine : il avsit la figure ronde, le teint
coloré, les yeux bleus, les cheveux blonds et frisés. C'était ce qu'on appelle un joli homme...
Mais voilà que je vous conte des historiettes, quand je ne vous ai promis que des lettres de personnages historiques et littéraires. Fi du marquis de Sade! Cherchons un sujet plus honnête, sinon plus curieux.