‹ Mélanges bibliographiquesChapitre 34 sur 45 · VOLTAIRE — BEAU.M ARC HAIS. BUFFÛX · texte numérisé non relu

VOLTAIRE — BEAU.M ARC HAIS. BUFFÛX

l'abbé CHÉRîER.

La correspondance de Voltaire est déjà bien volumineuse, surtout dans les éditions de Dalibon et de Beuchot; mais elle ne le sera jamais assez au gré des admirateurs de ce prodigieux monument de goût d'esprit, de raison et de génie. Voltaire, l'immortel Voltaire, revit tout entier dans cette correspondance, où il a éparpillé, à son insu, tous les éléments de son œuvre littéraire et philosophique. Il existe plus de six mille lettres imprimées dans l'édition de Beuchot, et ce savant voltairomane disait, avec connaissance de cause, qu'on en trouverait sans doute encore autant à publier. On en trouvera du moins beaucoup d'autres, outre celles que MM. Foisset et de Cayrol ont rassemblées depuis, et nous ne devohs pas nous laisser décourager par le nombre de lettres inédiles, ou plutôt non encore recueillies, qui s'of-

frent à nous de toutes parts et qui n'attendent qu'un nouvel éditeur. Dieu fasse que cet éditeur soit bientôt à l'œuvre! Dieu fasse que M. Hachette donne place à Voltaire dans sa magnifique collection des Grands Écrivains de la France î

Voici Textrait d'une lettre que Voltaire écrivait de Ferney aux auteurs du Journal de Paris, sous la date du 2!2 décembre 1776, lorsque Saulereau de Marsy, qui avait obtenu un privilège pour ce journal, Feut informé de cette prochaine publication :

(( Le plan de votre journal, Monsieur, me paraît aussi sage que curieux et intéressant. Mon grand âge et les maladies dont je suis accablé ne me laissent pas l'espérance de pouvoir produire quelque ouvrage qui mérite d'être annoncé par vous.

« Si j'avais une prière à vous faire, ce serait de détromper le public sur tous les petits écrits qu'on m'impute continuellement. 11 est parvenu, dans ma retraite, des volumes entiers, imprimés sous mon nom, dans lesquels il n'y a pas une ligne que je voulusse avoir composée. Je vous supplierais aussi, Monsieur, de vouloir bien, par un mot d'avertissement, me délivrer de la foule de lettres anonymes qu'on m'adresse. Je suis obligé de renvoyer toutes ces lettres dont le cachet m'est inconnu. Cet avertissement, inséré dans votre journal, m'excuserait auprès des personnes qui se plaignent que je ne leur ai pas répondu : je vous aurais beaucoup d'obligation.

(c Je ne doute pas que votre journal n'ait beaucoup de succès. Je me compte déjà au nombre de vos souscripteurs. »

Ce fragment de lettre est imprimé dans le premier numéro du Journal de Paris (mercredi 1" janvier 1777), et ce n'est pas la seule lettre de Voltaire qu'on trouve dans la suite de ce journal, sans compter une foule de pièces de vers publiées sous son nom et dont la plupart n'ont pas été recueillies.

Quand on est avec Voltaire, on ne s'en sépare pas volontiers. Je citerai encore un billet de lui, qu'on n'irait pas déterrer dans un petit livre de Félix Nogaret, intitulé : La Terre est un animal (Paris, veuve Lepetit, 1805, in- 18, fig.). L'auteur de VAristenèle français, comme se qualifiait lui-même ce poëte ana~ créonlique et muscadin, avait adressé à Voltaire une épître à Buffon sur Thistoire naturelle; il lui disait, dans sa lettre d'envoi, datée de Versailles, 20 novembre 1771 :

« Pour faire disparaître d'innombrables aspérités de l'opuscule que j'ose mettre sous vos yeux, il m'aurait fallu cette lime douce que vous avez empruntée de Virgile et de Racine, et qui vous sert à polir tous vos travaux. Mais vous ne la prêtez à personne. Voilà de l'égoïsme. Monsieur; cachez bien vite ce gros péché : soyez indulgent, vous le devez, puisque vous refusez de prêter vos outils. »

Voltaire fut indulgent, malgré le mauvais goût de cette lettre ridicule, et il fit une réponse polie, qui devait lui coûter d'autres billets du même genre, qu'on a insérés dans sa correspondance pour donner satisfaction à l'amour-propre de VAristenète français.

« Ferney, 15 décembre 1771.

« Mon grand âge, monsieur, et la perte presque entière de ma vue, ne m'ont point empêché de vous lire et d'être infiniment sensible au mérite qui brille dans votre ouvrage. Vous êtes presque le seul qui avez su joindre le goût de la poésie à celui de Thistoire naturelle. Je vous félicite sur ce beau succès dans les deux genres; mon triste état m'a fait renoncer à l'un et à l'autre : vos talents me servent de consolation.

a. Voltaire, »

Félix Nogaret n'avait pas manqué d'envoyer aussi son épître sur Ihisloire naturelle au comte de Buffon, qui l'avait inspirée. Cet envoi fut accompagné d'un billet en prose et en vers, plus étrange encore que celui qui s'adressait à Voltaire : « Vous refusez le titre de comte, lui disait-il, je le retranche. J'irai plus loin, je vous parlerai comme à Dieu et au grand Turc; vous savez qu'on les tutoie. » Buffon poussa la politesse aussi loin que possible, en répondant à cette lettre hétéroclite.

« iMontbard, le 14 août 1771.

(( J'ai lu avec plaisir, Monsieur, votre épître sur l'histoire naturelle; mais vous m'en auriez fait encore davantage en resserrant les éloges que vous voulez bien me donner. L'honneur que vous me faites appartenait à quelqu'un qui en fût plus digne. Je n'en suis pas moins reconnaissant, et je vous prie de croire que cette préférence ne perd rien de son prix.

« Vous avez répandu de l'enjouement sur un sujet naturellement sérieux, et vous l'avez traité en enfant qui chérit tendrement son père. Je ne doute nullement que le public ne le lise avec plaisir et n'applaudisse au goût vif que vous annoncez pour l'histoire naturelle.

i< Le tableau que vous faites du mépris du faste, ce que vous dites du choix et du petit nombre de vos amis et de la frugalité de votre table, annonce la paix de l'âme, la modération des désirs et tous les sentiments qui rendent un homme estimable.

a A mon retour à Paris, je serai charmé de vous voir. Recevez, en attendant, les nouvelles assurances de ma reconnaissance et des sentiments d'estime avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

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