BUFFON
Cette réponse, assez peu digne de l'illustre auteur de VHistoire naturelle, n'a pas été connue de son
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pelil-neveu, M. Nadaud de Biiffon, qui Ta omise dans ia Correspondance du célèbre écrivain. Nous inclinons à penser que Nogaret y a laissé des fautes qui lui appartiennent en propre, et nous Timprimons sous sa responsabilité, comme il la donne à la page 106 de La Terre est un animal. Au reste, les lettres de Buffon sont souvent d'un style commun et incorrect.
Il n'en est pas de même des lettres de Beaumarchais, qui n'écrit pas une liere sans y mettre son cachet. On ne devra pas négliger de réunir ces lettres, aussi curieuses que remarquables, dans les œuvres complètes de l'auteur. Nous donnerons ici une lettre, tout à fait inconnue^ adressée à Restif de la Bretonne.
» « 7 frimaire an V.
<( En effet, mon pauvre Nicolas, vous aviez oublié de m'indiquer votre demeure, et je ne savais où vous prendre; mais ce que vous ne savez pas, c'est que le diplôme honorable qui m'a rendu à mon pays après trois ans de proscription, en attestant les idées de justice qu'adopte le Gouvernement actuel, n'^a pas réparé le pillage, la dilapidation entière d'une fortune considérable. Depuis cinq mois que je suis revenu, je n'ai, sur tous mes capitaux et mes arrérages échus, touché que trois louis et demi. J'ai perdu, mon ami, le plus touchant plaisir de mon aisance, la possibilité d'obliger, du moins jusqu'à des temps
moins désastreux. Je souffre, j'attends et j'espère. C'est toujours bien fait d'espérer! Mais, auprès d'un luxe effréné, voir une misère effroyable! ceux qui étaient derrière les fiacres, insulter du fond des voitures tous ceux qu'ils en ont fait descendre, en déshonorant les grands mots de liberté^ d'égalitéy les lois, la morale publique! Il faut être bien philosophe pour voir tout cela de sang-froid!... Je vous aime et ne puis vous aider.
« Beaumarchais. »
Aucun éditeur de Beaumarchais n'était allé chcTcher cette lettre à la page 3075 de Monsieur Nicolas, ou le Cœur humain dévoilé, tome sixième, 2« partie (Paris, chez la veuve Marion R., rue du Fouare, n^ 16, à l'entresol, 1797, in-1^2). A la page 3187 de ce même volume, Restif la Bretonne raconte les relations qu'il avait eues avec Beaumarchais, et le parallèle qu'il veut établir entre l'auteur du Mariage de Figaro et lui, sous les noms de Pertinax et de Bellemarche, est un des passages les plus singuliers de ce très-singulier ouvrage. Ce parallèle est trop long pour que nous le citions tout entier, quoiqu'il mérite d'être conservé comme un mémorandum de l'orgueil de l'auteur du Pornographe; il se termine ainsi :
« Tous deux bravent également le mépris insolent de leurs contemporains les auteurs, dont aucun ne les vaut. Ni l'un ni l'autre n'est de l'Institut natio-
nal , avec dix fois plus de titres qu'il n'en faut. Tous deux sont timides, en paraissant audacieux. Tous deux ont peint la nature telle qu'elle est... Voilà les ressemblances; et voici les différences : l'un a toujours été heureux avec la fortune, l'autre toujours malheureux, ce qui vient plutôt des circonstances que de l'adresse. Enfin, pour tout dire en un mot sur la situation de ces deux hommes contemporains, tous deux eurent une Sara, mais l'un est Crésus et l'autre est Irus. »
Restif la Bretonne était un original de telle espèce que l'histoire littéraire en fournit très-peu qui puissent lui être comparés. 11 en est un pourtant qui doit être mis à son niveau, mais qui malheureusement n'est pas encore bien connu, c'est l'abbé Chérier. Cet abbé sans abbaye est mentionné dans les biographies, qui ne nous apprennent pas ce qu'il était, et qui se contentent d'indiquer quelques-uns de ses ouvrages, notamment le célèbre Poîissonniana. La bibliographie prouvera, quelque jour, que cet abbé Chérier était l'auteur de la plupart des facéties libertines, ordurières , carnavalesques, fantastiques, joyeuses et plaisantes, qui parurent à Paris, à Troyes et à Rouen, dans les premières années du XVIII^ siècle. Cet abbé, fripon, ivrogne et mauvais sujet, avait commencé sa carrière d'écrivain facétieux par le libelle du Chapeau pointu, qui le fit mettre à la Bastille, par ordre du lieutenant de police Voyer d'Ar-
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genson. Le burlesque de l'histoire, c'est qu'on cherche partout un exemplaire de ce Chapeau pointu et qu'on ne le trouve nulle part. On a donc lieu de croire que ledit Chapeau pointu ne fut jamais imprimé. Quoi qu'il en soit, l'abbé Chérier fit la paix avec Voyer d'Argenson et fut nommé censeur royal : pendant plus de quarante ans il censura, sous le nom de Passari, toutes les drôleries qui s'imprimèrent avec privilège du roi.
Mais nous n'avons pas à faire la biographie de l'abbé Chérier; nous avons dit seulement quelques mots sur son caractère, pour faire comprendre celte incroyable lettre, dont le brouillon, chargé de ratures, se trouve dans le Sottisier de l'abbé de Choisy, autre abbé de même force (tome I"' de ce Sottisier manuscrit, à la Bibliothèque de l'Arsenal, B.L.,n*'83, i vol.in-4''). Ce brouillon ne nous fait pas connaître le nom de la personne h qui la lettre fut adressée, et nous supposons que c'était l'abbé de Choisy. Dans cette lettre, monument de la plus monstrueuse calomnie, on voit que l'abbé Chérier composait luimême les vers satiriques qu'il attribuait à Jean- Baptiste Rousseau pour le perdre. Les fameux Couplets ne seraient-ils pas de ce coquin d'abbé?
On en jugera par la lettre suivante, que sa date rend plus précieuse encore, car elle nous révèle la véritable cause des haines et des hostilités qui poursuivirent J. B. Rousseau après sa sortie de France. Ce fut une espèce de conspiration occulte contre le
pauvre exilé, et Tabbé Chérier était un des meneurs de celte odieuse conspiration.
« 19 nov. 1714.
« Monsieur,
« On fit, il y a quelque temps, des vers contre M. le premier président, que l'on voulait attribuer à Rousseau. Samuel Bernard déclara même, dans un repas qu'il donnoit, que Rousseau en estoit Tautheur et qu'il le tenoit de bonne part. Rousseau, piqué contre Samuel Bernard, en a fait le portrait dans une épître qui n'a pas encore paru tout entière. Voici ce que l'on en a retenu.
« Rousseau dit, en parlant du -char où les poètes sont conduits par les Muses et par Apollon :
Or est monté depuis peu sur leur char Un échappé d'Ismaël et d'Agar, Qu'on connoîl tel à sou teint judaïque, A son trafic, à sa mine hébraïque.
Par grand malheur, un esprit si pervers S'est introduit chez la gent porle-vers, Et l'autre jour, d'un ton d'énergumène, 11 s'escria, la chose est trop certaine : (■' Haro, 3Iessieurs, sur ce joly garçon ! Je le soutiens, il a fait la chanson. » Qui te l'a dit, race de Marviochée?
0 nation justement reprochée.
Qui les chresliens, par fausse trahison, Juge tousjours sans droit et sans raison!
« 11 y a maintenant neuf maréchaux à Marly, qui
ne conviennent point à la jeunesse féminine de la cour. On a fait là-dessus une chanson, dont les rimes ne paraissent pas des plus riches. Elle est sur l'air des Triolets :
Tant de niaréchaux à Marlj !
C'est mettre les dames en souffrance.
Pourquoy les voulez-vous punir Par neuf niaréchaux k Marly ?
Si quelqu'un d'eux vous a servy, N'a-t-il pas eu sa récompense?
Tant de maréchaux k Marly, C'est mettre les dames en souffrance.
« J'ai rhonneur d'être avec respect, « Monsieur, (t Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« L'abbé Chérier. »
Chérier, qui s'intitulait le Chimérographe de V Académie des jeux olympiques, ne se borna pas à faire la guerre à J. B. Rousseau avec l'arme de la calomnie : il ne cessa de s'acharner contre Piron, dont il censurait les pièces de théâtre avec la plus insigne mauvaise foi. 11 n'était jamais plus content que quand il avait fait interdire une de ces pièces, en la donnant comme dangereuse pour les mœurs ! Il faut lire l'intéressant article que le savant M. Guessard a consacré à notre abbé^ dans la Bibliothèque de VEcole des Charles, en analysant plusieurs de ses lettres inédites. Nous n'en avons pas fini avec l'auteur du Polissonnïuna et de l'Homme inconnu. Ses autographes
nous retomberont bientôt sous la main. C'est là le trop fidèle miroir où s'est conservée la vilaine image (le l'abbé Chérier.
BENSEUADE. — PIROiN. — LE PRESIDENT HENAULT.
FRANÇOIS DLGHESNE.
Votre recueil a pris un véritable intérêt littéraire et historique depuis que vous vous êtes décidé à y donner une place importante à la publication d'un choix de lettres inédites, que vous fournissent abondamment les ventes d'autographes confiées aux soins intelligents de votre frère. Les amateurs commencent à comprendre que les originaux de ces lettres ne perdent rien à celte publication, qui leur donne un certificat d'authenticité, pourvu qu'ils soient bien authentiques: car le texte d'une pièce fabriquée par un faussaire ne supporte jamais un examen sérieux. C'est vous dire que je m'inscris en faux contre une dixaine de lettres qui ont figuré dans des ventes récentes.
Continuez donc à nous donner des matériaux pour l'histoire, surtout pour l'histoire de la Révolution, que vous connaissez si bien ; moi, je continuerai à extraire des livres et des journaux anciens une foule de lettres, qui, pour avoir été imprimées çà et là, n'en sont pas moins ignorées, et qui peuvent venii/
compléter heureusement les œuvres de nos écrivains du XVII« et du XVIIF siècle.
Je commence par une lettre de Benserade, que j'emprunte au Pietour des pièces choisies ou bigarures curieuses (Emmerich, chez la veuve de Renouard Varius, 1687, in-12, p. U4).
«.4 Monsieur le Cardinal Le Camus^ sur sa promotion.
« Monseigneur,
« Il faut avouer que Sa Sainteté et vostre Eminence se font grand honneur Tune à Tautre. On ne s'attendoit pas icy de vous trouver sur la liste des Cardinaux, et le Pape nous auroit bien moins surpris s'il vous eust mis dans les litanies que dans le sacrécoliége. Il n'auroit, en cela, tout au plus qu'anticipé sur la fonction de quelqu'un de ses successeurs. Il n'y a rien de si pur, de si net, que vostre promotion, rien de si désintéressé que nos complimens. Vostre pourpre n'ajouste guère à nostre vénération, et nous irons toujours à vous, comme l'on s'adresse aux saints. Pour les Cardinaux, on ne les prie plus, le temps en est passé. Combien y a-t-il^ pour mes péchez^ que nous nous sommes perdus de veue^ en prenant tous deux des routes si opposées, et que nostre commerce est interrompu? Quelle joye de renouer avec vous par un si bel endroit! Car j'espère que nous aurons bientost l'honneur de vous voir icv.
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Cette nouvelle dignité ne vous détourne point du ciel, quoiqu'elle vous raproclie un peu de la terre; et vous estes trop rigide en tous vos derniers devoirs, pour ne pas rendre très-humble grâce au Roy et luy marquer ce que vous luy devez, sur la bonté qu'il a eue de laisser faire le Pape.
Cl Je suis avec un profond respect, « Monseigneur,
a De vostre Eminence « Le très humble et très obéissant serviteur.
« Benserade. »
Isaac de Benserade était un des plus beaux esprits de son temps; il faisait merveille dans les ruelles et il excellait à parler le langage précieux; mais il écrivait mieux en vers qu'en prose, et surtout avec plus d'élégance et de facilité. On trouve quelques-unes de ses lettres dans des recueils imprimés; il y en a d'inédites dans les recueils manuscrits de Conrarl; mais les éditeurs de ses œuvres, recueillies après sa-mort, en 1697, n'ont pas jugé que ces lettres méritassent de voir le jour. On verra, d'après l'échantillon précédent, s'ils ont bien ou mal jugé.
Encore un auteur dont les lettres avaient été négligées jusqu'à ces derniers temps : Piron. M. Honoré Bonhomme, à qui nous devons une très-bonne édition des Œuvres inédites de l'auteur de la Mciromanle (Paris, Poulet-Malassis, 1859, in-1"i), n'a pas eu de peine à nous prouver que Piron avait plus
d'esprit, plus de talent, et surtout plus de cœur, ei prose qu'en vers. Je dirai même tout bas, dussé-j( troubler un peu Tindulgente sympathie de Téditeur pour son poëte, que les vers de Piron sont en général mauvais, sinon détestables, tandis que sa prose, du moins dans ses lettres, a quelques qualités de franchise et de bonne humeur. Je crains bien cependant que la lettre suivante ne confirme pas tout à faitce jugement, qui s'applique aux lettres intimes publiées par les soins de M. Honoré Bonhomme. Voyez plutôt.
u Lettre de Plron à M. Le Fèvre^ neveu de M. Lamothe^ en lui envoyant ses œuvres.
« Du 8 février 1-59.
«Personne assurément n'eut plus de droit que vous, Monsieur, au premier exemplaire de mes Œuvres; mais, vous le savez, dans le temps de la distribution, votre santé étoit en tel état que le médecin, chez vous, fermoit la porte au poêle, l'opium étant en effet alors pour vous la drogue du monde la moins de saison. Le soin constant que j'ai eu de m'informer d'une santé si chère aux honnêtes gens me vaut enfin l'heureuse nouvelle que j'attendois impatiemment. M. l'abbé Trublet m'apprend que vous vous portez à merveille, et sur le champ j'envoie mon livre au relieur. En cas que la chose ait mérité que vous me fissiez l'honneur d'y songer, ne m'imputez donc pas une inattention qui seroit impardonnable. Ma Muse vous dira le reste. Voyez, s'il vous plait, à la tête du
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premier volume, et, quand vous aurez lu son complément, fourrez-moi dans un petit coin de votre bibliothèque, le plus bas que vous pourrez, au-dessous de M. votre oncle, dont je fus et suis toujours le plus grand et le plus sincère admirateur, comme aussi je suis et serai toute ma vie, avec toute la considération possible, de son neveu bien aimé le très-obéissant serviteur... »
J'ai rencontré par hasard cette lettre dans Mo?i petit portefeuille (Londres, 1774, in-i2, en deux parties), où elle accompagne des vers de Piron, que je me dispenserai très-volontiers de citer. Le pauvre Piron avait de l'esprit, mais ne savait pas sa langue, n'en déplaise à l'Ode \i Priape.
De Piron au président Hénault il n'y a qu'un pas. Ils étaient contemporains, ils se connaissaient, ils soupaient souvent ensemble chez madame Du Deffant et chez madame Geoffrin. Ils faisaient l'un et l'autre des pièces de théâtre, quoique celles du président n'aient jamais été représentées qu'en société, au bénéfice de ses amis. Les lettres dudit président ont le mérite de nous introduire dans cette société polie et spirituelle, dont il était un des coryphées. Voici la lettre (1) que nous tirons d'un manuscrit de ses OEuvres diverses^ Bibliothèque de l'Arsenal, n® 352 de la
(l) Cette lettre, intercalée ici par suite d'une confusion expliquée plus loin, est de la duchesse du Maine au président Hénault. Voyez l'Erratum ci-après,' pag. 2!2.
classe des Belles-Lettres, in A"". Elle servira de pièce justificative à ses Mémoires, publiés récemment avec un merveilleux bouquet de fautes d'impression.
« Vous voyez que je pratique les préceptes de l'Évangile, qui ordonnent de rendre le bien pour le mal, et, quand on a reçu une soufflet, de tendre Tautre joue. Vous ne m'avez donné aucun signe de vie depuis mon départ, et je vous donne de mes nouvelles. Il est vrai que j'ai mandé à M^'« de Launay de vous faire quelques reproches de ma part, mais tout cela aboutit à vous écrire la première.
(( C'est ainsi qu'un chrétien se venge et se courrouce. Enfin, M. le Président, j'ai vu la mer et la sui: venue chercher, qui pis est. Il est vrai que je ne mt suis point embarquée dessus : je laisse ces grands exploits aux amazones d'Estrées et Chambonas.Je me contente de jouir de la mer en terre-ferme. Je vais sur les jetées voir le flux et reflux, et c'est tout autant qu'il m'en faut. Ah ! que j'ai souffert de tribulations depuis que je suis sortie de mon village! Je crois être passée tout d'un coup de l'âge d'or dans le siècle de fer. Au lieu du son de la musette et du chalumeau, auquel je suis accoutumée, j'entends le bruit des tambours, des timbales et des trompettes; à la place des danses paisibles de nos bergers à l'ombre des ormeaux, on me donne le spectacle de voir crever des bombes et combattre des frégates. Enfin, au lieu de couronnes de fleurs, de guirlandes et de ro-
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niances chantées en mon honneur, on me salue a grands coups de canon. Je crois franchement, M. le président, que vous ne vous accommoderiez pas mieux que moi de ces marques de respect effrayantes. J'ai grande impatience de revoir mes dieux Pénates; je ne donnerois pas la moindre de mes brebis pour tous les troupeaux de Neptune, ni mes bergers pour Prothée et les Tritons. On sert à ma table des monstres marins, et, tandis que mesdames d'Estrées et de Chanibonas attaquent généreusement un esturgeon plus grand que moi, je les regarde avec terreur et me réduis modestement à la chétive solicoque. Je crois qu'on trouve ici qu'il y a une grande différence de moi à la grande Mademoiselle, qui étoit une virago et qui n'avoit peur de rien. Mais que faire? Il ne dépend pas de soi de se changer, et, comme dit rÉcriture, nous ne pouvons pas ajouter une coudée à notre taille. Il n'est pas plus en notre pouvoir de nous rendre braves, quand Dieu nous a créés poltrons, n'est-il pas vrai, M. le président? Par exemple, je suis sûre que vous sentez bien que vous n'êtes pas le maître de devenir un homme exact et régulier. Sur ce, je finis ma lettre, que peut-être vous ne trouverez que trop longue. »
Il est temps de clore ma missive, en souhaitant qu'elle vous paraisse courte, et je terminerai par une très-belle et trés-précieuse lettre historique, dont j'ai trouvé le brouillon autographe dans un manuscrit de
la Bibliothèque de l'Arsenal, que je voudrais vous désigner par son titre et par son numéro, mais je m'aperçois que j'ai négligé de prendre cette double indication, et j'aurais peut-être bien de la peine à retrouver maintenant le volume qui renferme ce document si neuf et si intéressant pour l'histoire deFrance. Je m'accuse ici de légèreté, et pour me punir, je vais me condamner à chercher l'original du texte, que je publie dès à présent. Cette lettre a été écrite lejour même du fameux combat du faubourg Saint-Antoine, où le maréchal de Turenne, qui commandait les troupes du roi, remporta la victoire sur le prince de Condé. François Duchesne, fils de Fillustre savant André Duchesne, et continuateur des ouvrages de son père, est l'auteur de ce récit, adressé à quelque grand personnage de la Fronde.
{( Du mardy 2 juillet 1052.
a Après le combat donné à la porte Saint-Antoine entre les troupes de M. (Mazarin?) et celles de M'Mes princes, lequel dura quasi tout le jour, je m'en allay, sur les huict heures du soir, au palais d'Orléans, pour en apprendre des particularités; et comme j'étois dans la chambre où monseigneur le duc d'Orléans mange d'ordinaire, un cavalier, qui retournoit de ce combat et qui faisoit un récit particulier de ce qui s'y estoit passé, tenoit ses auditeurs attentifs à sa narration, et moy entre autres, qui l'escoutois discourir avec plaisir, tant à cause qu'il sembloit dire
la vérité fort naïfvement que parce qu'il louoit fortement la générosité des Parisiens, quMI disoit s'y eslre comportez en gens de cœur, de courage et d'expérience, lorsque S. A. R. , sortant de chez Madame et voyant un peloton de gens habillés de noir, demanda tout haut, sans néanmoins s'adresser plustôt à l'un qu'à l'autre, si nous estions des bourgeois de Paris; mais, comme j'estois le plus proche de sa personne, et qu'il me voioit en face, au moien de deux flambeaux de cire blanche qu'un valet de chambre portoit devant luy, je luy répondis que j'avois l'honneur d'en estre un. Sur quoy, m'aiant demandé de quel quartier, et moy aiant pris l'occasion pour me faire reconnoistre^ et répondu que j'estois de la rue de la Harpe et que je m'appelois Duchesne, historiographe du Roy et très-humble serviteur de S. A. R,, il me parla en ces termes : u Estes-vous le fils de feu M. Duchesne, ce grand homme? » Et lui aiant dit que j'estois son fils aîné, il me repartit : (c J'ay bien du regret de la mort de M. vostre père, car toute la France y a perdu. » Alors je pris la parole, et luy aiant dit que, si mon visage n'estoit cognu de S, A. R., j'estimois au moins que mon nom luy estoit cognu ; surquoy il me respondit, en ces termes, avec un gracieux souris : a S'il ne m'estoit pas cognu, je ne vous parlerois pas comme je vous parle. » En suite de quoy il me quitta pour rentrer chez Madame. Alors, voulant voir souper S. A. R., afin qu'à Tadvenir elle recognut facilement mon visage, et d'aullant mieux qu'il n'y
avoii personne, ce soir-là, qui me peult empescherde mettre proche d'elle, parce qu'elle avoit envoyé tous ses officiers ou du moins la plus grande partie visiter les blessés de considération, et leur faire compliment de sa part; comme on eut servy et que S. A. se fut mise à table, elle me recognut et me parla de plusieurs choses, et entre autres, parlant du combat, dit tout hault, en me regardant : u La France se peult vanter d'avoir aujourd'huy perdu cent officiers de considération, et pour qui? pour un estranger! » Puis, immédiatement après : « M. de Tarente a faict merveilles, car, quoy qu'il fût environné de plus de soixante des ennemys, luy cinquiesme il s'est dégagé, et, sans avoir perdu pas un de ses cavaliers et sans estre blessé, il s'est dégagé de la presse et en a tué plus de dix de sa main. » Je respondis alors à S. A. R. que, le prince de Tarente aiant l'honneur d'estre parent de M. le Prince, il ne pouvoit manquer ni de courage ny de cœur. Puis, au mesme temps, S. A. R., faisant réflexion sur les désordres de l'Estat causez par le retour duC. M. (Cardinal Mazarin), me dit encore ces mots : « Quand je songe aux ravages et aux pilleries qui se sont faictes et se font journellement aux environs de Paris, le cœur me saigne, et je porte avec plus d'impatience et de desplaisir les pertes que font les bons serviteurs du Roy, et qui sont habitans de la bonne ville de Paris, que je ne ferois celle de tout mon bien. «Puis, faisant encore réflexion sur ce combat du faubourg Saint-Antoine, après avoir répété
qu'il estoit bien honteux que les François s'entr'égorgeassent les uns les autres pour un estranger, me dit que M. de Thurenne n'estoit pas si généreux que César, parce que César crioit à tous momens à ses soldats dans la bataille de Pharsale : Parce civibus, et qu'au contraire le raareschal de Thurenne faisoit donner sur les bourgeois de Paris, qui lui dévoient estre plus chers que toute sa milice, puisque ce sont les bons serviteurs du Roy et qui font toute sa grandeur. Après quoy, s'estant levé de table et se retirant, il eut la bonté de me dire : (c Adieu, I\FDuchesne. »
Je recommande cette magnifique lettre à Téminent historiographe de la Fronde, à M. Cousin, qui la fera entrer comme une perle inestimable dans l'écrin de ses travaux historiques. Quant à vous, monsieur le directeur, je vous prie de remarquer que cette lettre ou plutôt ce brouillon vient à Tappui d'une thèse que vous avez eu raison de soutenir contre des sceptiques mal avisés, savoir que la plupart des bons écrivains du XVIP' siècle faisaient des brouillons ou des copies de certaines lettres qu'ils écrivaient et qu'ils voulaient garder. Par exemple, je puis certifier que j'ai eu sous les yeux trois copies également autographes d'une lettre de Pellisson, relative à son abjuration publique.
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