SION. SAUMAISE
Je commence par un erratum, qui prouvera que je ne relis pas toujours ce que j'écris, c'est-a-dire que je ne corrige pas mes épreuves. En effet, si j'avais eu sous les yeux le texte imprimé de ma dernière épître, je me serais aperçu d'une étrange confusion, dans laquelle vos lecteurs les plus soigneux et les plus perspicaces auront été bien en peine de mettre un peu d'ordre et de clarté. Je voulais vous citer une lettre du président Hénault, et j'ai intercalé, les yeux fermés, dans mon texte, une lettre de la duchesse du Maine! Je gagerais que M. le comte de Seilhac lui-même, qui connaît mieux que personne la duchesse du Maine, et qui s'occupe de nous réhabiliter cette aimable et spirituelle tripolière, comme il a fait pour ce fripon de cardinal Dubois, n'aura pas reconnu la reine de Vordre de la Mouche à miel^ la fée des Divertissements de Sceaux^ en lisant la jolie lettre anonyme que j'ai tirée d'un manuscrit des œuvres diverses du président Hénault. Cependant M^^« de Launay et M™^ de Chambonnas étaient nommées dans la lettre , comme ces étoiles lumineuses qui brillent par une nuit noire, tout exprès pour diriger un voyageur égaré.
Je ne veux pourtant pas vous faire tort de la lettre du galant auteur de V Abrégé chronologique de Vfdstoire de France; la voici :
« A Madame la duchesse de la Vallière de Chandeu.
« J'ai rhonneur de vous écrire, Madame la duchesse, du lieu du monde le plus singulier, le plus superbe et le plus voluptueux; on croit entrer dans le temple de Genève, et j'y ai d'abord cherché votre statue. C'est un salon que le roi de Pologne a fait bâtir dans le milieu de la campagne; il est soutenu par seize colonnes de portor (sic); les panneaux en sont peints par un rival d'Audran, qui a tâché de le surpasser et qui Tégale souvent. Tout Tameublement est assorti aux peintures : il y a quatr-e appartements qui entrent dans le salon ; on seroit en peine de vous choisir lequel on vous destineroit; et tout le salon est environné d'une galerie découverte, d'où l'on a la plus belle vue du monde, et qui présente tous paysages différents.
« Comment parlerai-je du maîlre De ce liea tout ensemble et royal et champêtre? Trop fortunés sujets qui vivez dans ses lois,
Sans cesse à sa cour, sous vos bois, Les bienfaits h. la main, vous le voyez paroîlre : Il veut vous rendre hr ureux, il ne songe qu'à l'être :
C'est le philosophe des rois. »
Cette lettre se trouve à la page 267 du manuscrit, qui contient, en outre, à la page 315, l'autre lettre,
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cilée plus haut par mégarde, quoi qu'elle soit accompagnée de celte note : a Madame la duchesse du Maine, étant à la ville d'Eu, me fit l'honneur de m'écrire la lettre suivante, n Le manuscrit d'où j'ai tiré ces deux lettres inédites est une copie du XVIII- siècle, faite probablement sur l'original.
Je quitte à regret la société de la duchesse du Maine, pour retourner en arrière, et je tombe au milieu d'une société non moins gaie et non moins brillante, celle de la duchesse de Bouillon Je m y coudoie tout d'abord avec La Fontaine et avec son collègue à l'Académie française Etienne Pavillon. Ce dernier a composé des vers délicieux, dignes de La Fontaine, mais il en est beaucoup dans son bagage littéraire, qui ont été pris, non pas par lui, mais par ses éditeurs, dans le portefeuille du Bonhomme. Les lettres de Pavillon sont des chefs-d'œuvre : vous verrez qu'on ne les réimprimera pas dans ce beau siècle, où tant de petits pédants se prélassent, comme des oies en pâture, dans les steppes arides de l'érudition. Voici toujours, en attendant, une de ces adorables lettres, laquelle na été encore recueillie dans aucune édition de Pavillon, pas même dans celle que Lefèvre de Saint-Marc avait préparée avec tant de soins.
« ^1 Madame de *".
ce Si vous connoissez la force de vos paroles, Madame, vous ne connoissez guère la foiblesse de ceux
à qui VOUS écrivez. Vous avez troublé ma solitude pour six mois, et, comme si vous ne suffisiez pas seule à ce bel ouvrage^ vous vous joignez à d'autres personnes qui ne sont pas plus propres que vous à laisser les gens en repos. Je veux garder un religieux silence à leur égard; je les honore comme je dois, et je ne franchirai pas assurément les bornes de ce devoir. Je vous avouerai pourtant, Madame, que j'aurois été ravi de me trouver à Suze quand vous avez eu cette belle et bonne compagnie. Il y a un siècle que je n'ai eu l'honneur de voir madame la marquise de Segrais; et, quand on l'a eu une fois, je crois qu'on le souhaite toujours. S'il en falloit donner des preuves, le voyage qu'elle vient de faire en France, par complaisance pour M. son mari, qui ne se consoloit pas de son absence, pourroit bien m'en servir; mais je ne crois pas que l'entêtement où je suis là-dessus me fasse aucun procès dans le monde. Je n'ai jamais vu la marquise de Castries ; elle est de ces mérites de tous les lieux et de tous les temps, ûuand je serois venu au monde deux mille ans après elle, je la connoîtrois comme on doit connoître les Eudoxie et les Pulchérie. Il suffit qu'elles aient été : il n'est permis à personne de les ignorer. Je souhaite pourtant que mes yeux aient quelque part à cette connoissance,, pour me dire en secret : « J'ai vécu « de leur temps. » Je neveux point faire assaut d'esprit avec elle; je connais trop ma foiblesse; ce seroit pour elle un triomphe trop aisé , et je crain-
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drois, outre mon esprit, d'y laisser mon cœur, dont je sais qu'elle n'a que faire.
« Pour mademoiselle de Caslries, elle a raison de ne vouloir rien que de parfait : on est en droit de n'aimer que son semblable, et sur ce principe je vous la livre éternellement indifférente. Nous avons ici une mission : vous voyez bien qu'elle me défend de donner carrière à mon imagination ! Nos bons Pères néanmoins ont beau prêcher; dès que je songe à cette belle main que j'ai vue remuer si bien un archet^ il me semble que ces pauvres missionnaires dansent, et peu s'en faut que je ne danse moi-même. Je vous supplie, Madame, d'assurer cette belle personne que ma rossinante ne m'a que trop bien porté. Jaurois été sans doute plus heureux si elle m'avoit jeté deux ou trois fois par terre pour me renvoyer à votre château. Une autre fois j'en croirai mon étoile, et je ne m'aviserai plus de surmonter les obstacles qui s'opposent à mes voyages, etc. »
Etienne Pavillon n'est-il pas un épistolaire de premier ordre ? Et cependant cette lettre, qui nous semble si agréable et si bien tournée, est remplie d'obscurité. C'est affaire à un éditeur futur de la commenter. Le patient et consciencieux Saint-Marc reviendra, s'il le faut, du fin fond des enfers, pour nous offrir ce commentaire. Oh! que c'était le bon temps des éditeurs, celui où vivait Saint-Marc, où il publiait ses éditions critiques de Pavillon, de Chaulieu, de La
Fare, de Chapelle, de Charleval , etc.! Il avait le tact et le flair, il choisissait parmi les pièces anonymes celles qui étaient, qui devaient être de son auteur, et personne n'y trouvait à redire, car alors Gros-Jean ne s'avisait pas d'en remontrer à son curé... Mais où va ma distraction? Elle ne sert qu'à me faire oublier que la lettre de Pavillon que je viens de transcrire, malheureusement déflorée de son orthographe, est i:î]primée à la page 16C d'un recueil périodique intitulé : Variétés littéraires. Littérature légère^ on Recueil de vers, chansons anciennes, contes, tant en prose qu^en vers, tome premier (Paris, 1786^ in-8). L'abbé Coupé était l'éditeur de cet intéressant recueil, qui fut suspendu par suite des événements politiques. On n'imagine pas combien l'Assemblée des Notables et les États généraux ont tué de publications littéraires.
Revenons aux épistolaires, Si votre dictionnairemanuel de l'amateur d'autographes était terminé, je n'aurais qu'à l'ouvrir pour savoir ce que les ventes publiques ont fourni de lettres du maréchal de Gassion. Il me semble que ces lettres sont fort rares. On ignore généralement qu'elles méritent d'être recherchées, à cause de leur admirable style. Ce n'est I>as là ce qu'on rencontre d'ordinaire dans la correspondance des gens de guerre. Le sieur Du Prat, auteur du Portrait du mareschal de Gassion (Paris^ Pierre Bienfait, 1661, in-12), nous apprend que « Ton ne vit jamais rien de plus fort que ce qui sortoit de sa
plume. Si les lettres qu'il a écrites sur le champ en diverses rencontres, ajoute-l-il, estoient présentées au public , elles feroient Tadmiration de tout le monde. » Ce jugement est-il trop favorable? On en jugera en lisant la lettre suivante, adressée à Til- Justre Saumaise :
« Monsieur,
« Je profite de cette occasion pour vous témoigner l'estime que je fais de cet extraordinaire mérite qui vous donne le premier rang entre les savans. Comme le bruit qui se fait icy ne m'oste ny le désir ny le moyen de sçavoir de vos nouvelles, aussi la condition de la vie où je suis ne nrempesche pas quelquefois de faire réflexion sur les vostres : Nous détruisons, vous instruisez ; nous donnons la mort, et, vous, la vie ; nous travaillons pour le périssable, et, vous, pour l'éternité ; nous forçons, et vous persuadez, et employez le raisonnem.ent et la douceur ;i establir de beaux sentiments sur toutes choses. J'ay donné ordre qu'on m'apportast quelqu'un de ces beaux ouvrages que vous avez donnez au public. Les heures de repos que je puis espérer dans le quartier d'hyver, ce me sera un divertissement agréable. Je seray ravy qu'il se présente quelque occasion dans laquelle je puisse vous faire voir que je suis, etc. »
C'est le sieur Du Prat qui nous a conservé celte
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lettre, laquelle sent un peu sa rhétorique. Le maréchal de Gassion, que tous ses biographes nous ont représenté comme un grand caractère et un capitaine intrépide, était, de plus, un très-bon écrivain et sans doute un savant, car les dissertations latines de Saumaise sur les classiques grecs et latins ne sont pas d'une lecture commode et facile. Saumaise n'écrivait presque jamais en français; il s'est donc fait violence pour répondre au maréchal, et sa réponse, qu'on n'irait pas chercher dans le volume de Du Prat, vaut la peine d'être lue, ne fût-ce que par comparaison.
K Monseigneur,
« Nulle raison ne rne pouvoit faire concevoir l'espérance de recevoir un tel honneur, comme je repute eslre celuy qui m'est arrivé par la lettre d'un mareschal de France, mais de monsieur de Gassion. Ce que je veux dire s'entend assez, sans qu'il soit besoin que je m'en explique plus clairement. Tous les honneurs que vous pourrez avoir seront tousjours audessous de cette extraordinaire vertu qui vous rend aujourd'huy admirable à tous les hommes, redoutable aux ennemis de l'Estat, et aimable aux gens de bien, et qui doit estre plus prisée que toutes les grandeurs qu'elle peut vous faire posséder. Pour ce qui est de moy, l'estime que vous en voulez faire et la bienveillance dont il vous plaist m 'honorer, me doivent estre un peu plus grand sujet de gloire qu'à
VOUS le baston que vous portez. Et, sans faire aucune comparaison, que de la condition de vie où vous estes avec celle où je suis : vous excellez autant par dessus ceux qui font le mesme mestier, comme celuy que vous faites est excellent au prix de la vocation où Dieu m'a appelé. Vous faites, et nous disons. Vous faites ce qui mérite d'estre escrit, et quand nous aurions atteint le point de la perfection où nous aspirons, nous ne saurions faire davantage que d'écrire quelque chose qui mérite d'estre leuë. Vous nous fournissez de la matière pour cela, et vos belles actions sont le sujet de nos plumes. Vous agissez, et nous escrivons ; vous instruisez la postérité d'exemples réels d'honneur et de vertu, et nous ne faisons que luy en présenter le tableau. En érigeant des em- Mires, vous donnez aussi des Césars : et ce nom est aujourd'hui plus connu par ce qu'il a fait, que par ce qu'il a sceu ou escrit. Et c'est en quoy je trouve encore que vostre profession a un grand avantage par dessus la nosire. Vous faites le principal de la vostre, et de la nostre l'accessoire : elle vous sert de divertisseinent; quand vous estes las de vostre mestier, le nostre vous délasse. Ce qui vous est un jeu nous est une profession, et nous n'oserions en passer les limites, pour essayer si nous pourrions réussir en la vostre, sans nous rendre ridicules. Vous possédez l'une et l'autre, et vous caressez alternativement la maîtresse et la servante. C'est la différence que je fais entre les armes et les lettres. Dans la seule oc-
cupation que celles-cy me donnent, je voudrois estre assez heureux de vous pouvoir fournir quelque agréable entretien. Et, puisque vous y prenez plaisir, vous trouverez bon que je vous fasse part d'ores en avant de tout ce qui sortira de mon estude. Si je me sentois capable de vous rendre quelque service plus utile et plus important, je ne laisserois passer aucune occasion, sans vous en donner des assurances et des preuves pluslôt en effet qu'en parole. Et m'y porteray tousjours avec la passion que vous sçauriez désirer en celuy qui veut estre inviolablement toute sa vie, Monseigneur,
« Votre très-humble serviteur. »
La lettre est un peu pédantesque, mais d'une bonne langue et d'un grand air. Le maréchal de Gassion fut blessé mortellement au siège de Lens, en 1647, mais il avait eu le temps de recevoir quelque dissertation latine de Saumaise, publiée à Leyde, soit le dialogue de Coma (1045), soit le discours de Pace, etc., ce qui valait bien les vers galants de son ami l'abbé de Pure.