HOFFMANN
Je vous ai déjà communiqué deux lettres de Charleval, l'une adressée à Varillas, l'autre à madame la
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marquise de S. (L'oracle a-t-il prononcé, et savonsnous maintenant s'il faut lire dans cette initiale le nom de madame de Sablé ou celui de madame de Sévigné?), et tous les fins gourmets de la littérature du XVIP. siècle en ont fait chère lie. En effet, une lettre de Charleval, de cet émule de Saint-Évremont, de ce poète philosophe et galant, ce n'est pas une médiocre aubaine; car on n'en connaissait pas une seule, ce me semble. Celle qui a figuré dans la vente Monmerqué, en 1837, et qui a été vendue 4 fr. (4 fr. une lettre de Charleval!), puis revendue ailleurs 3 fr. 05 c , me semble avoir été payée encore plus qu'elle ne vaut.
Eh bien , je vais vous donner une nouvelle lettre, la dernière, hélas 1 que je possède, de mon aimable Charleval, et je la puise tout bonnement à la même source que les deux premières : Bibliothèque de l'Arsenal, Mss. iP 265, in-8°, Belles-Lettres. Cette lettre est adressée à madame de la Sablière, dont le nom ne se trouve indiqué que par les initiales : A M. D. L. S. ; mais il n'y a pas de doute possible sur ce nom, et l'on peut même assurer que la lettre doit être datée de 1685, à lépoque où madame de La Sablière, négligeant La Fontaine et son chat pour les Incurables et pour des œuvres pies , passait des bras de l'amour dans ceux de la pénitence. Charleval n'avait pas le cœur d'aider à la conversion de la dame ; il ne se décidait donc pas à lui parler une autre langue que celle des bureaux d'esprit. Écoutez.
« Vous souvient-il, Madame, qu'il y a quelques jours que vous me fîtes rhonneur de me dire, à l'Arsenal, que vous auriés plaisir d'entendre deux personnes merveilleuses, dont l'une a atteint la perfection du chant et l'autre du clavessin :
Pour jouir de leurs talens,
Les dieux desccndroient en terre,
S'ils esloieut cncor galans.
« Vous les entendrez lundy prochain, si vous me voulés faire l'honneur de venir chés moy, sur les quatre heures. La commodité d'y voir M"^Ma duchesse de Sully, dont je regretteray toute ma vie le voisinage, que je suis prest de perdre,
« Quelque malade que vous soyés de vostre hospital : ce qui est à un point, que tous vos amis aprehendent que vostre passion pour les Incurables ne vous en fasse augmenter le nombre.
a On s'étonne que vous ayés pu faire habitude de tant d'objets languissants et malpropres, plus dignes de vos charités que de vostre présence.
« Ce n'est pas que cette facilité d'humeur, avec laquelle vous savés accommoder tant de mérites opposés, ne vous persuade que vous estes au-dessus des devoirs dont vous vous acquités fort bien ; que vostre esprit est moins fortifié par l'accoustumance à voir souffrir, que par l'exemple des stoïques, qui soulageoient les maux d'aulruy, sans les partager et sans se rendre, par pitié, misérables de sa misère.
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« Ce discours paroistroit estrange, s'il estoit écrit à une dame qui u'eust qu'une simple teinture de philosophie, mais je scay que vostre arae, instruite à fond de la vieille et de la nouvelle, est très capable de les mettre en usage et d'en faire son proffit.
« II se fait chés vous un concours de philosophes et de courtisans, qui est très propre à instruire les uns et à polir les autres.
« Les auteurs du règne de Charles IX avoient rendu la cour tellement pédante, que les dames de ce tems-la mesloient des mots grecs dans les poulets et dans les conversations.
« Vostre commerce produit un effect tout contraire : nos sçavans tiendront aussy bien leur place dans le cabinet que dans une bibliothèque.
(.( Mais je m'aperçois que la liberté de ma plume m'emporte où je ne voudrois pas aller, et que je suis prest de tomber dans la loquacité athénienne. Pour l'éviter, je finis, en vous supliant très humblement de ne pas manquer à l'assignation, et de me croire vostre, etc. »
Je vous le demande , si l'autographe de cette lettre, j'entends un bon autographe, dûment vérifié et authentiqué, tombait du ciel sur la table du commissaire-priseur, les enchères iraient-elles au delà de 3 fr. 05 c, voire de -4 fr. ? Je ne possède pas, je n'achète pas d'autographes; mais je vous affirme
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qu'une lettre de Charleval, qui ne fut pas môme académicien, se vendrait plus de cent francs.
Voici maintenant un personnage célèbre, dont les autographes sont innombrables, mais ne se vendent pas fort cher, Louvois Ce fougueux et terrible ministre écrivait nuit et jour; il y a, seulement au Dépôt de la guerre, trente volumes in-folios écrits ou corrigés de sa main ; il y a, en outre, dans dix bibliothèques, d'autres correspondances politiques de ce grand homme d'État. Cependant, je crois qu'on trouverait peu de lettres analogues au billet suivant. C'est, Dieu lui pardonne, une lettre d'amour.
Je copie cette lettre dans les correspondances de la marquise d'Huxelles ( Bibl. de l'Arsenal, Mss. n° 350, Belles-Lettres), et j'ai peine à concevoir qu'elle ait été conservée par cette dame^ à qui elle était adressée. La marquise d'Huxelles, qui, de galante s'était faite dévote, aura cédé sans doute à un mouvement de vanité, en faisant savoir urbi et orbi que le marquis de Louvois avait été son amant. La lettre en laisse deviner plus qu'elle n'en dit, et pourtant elle dit positivement que Louvois réclame de cette dame un rendez-vous^ qu'il lui paye d'avance; jugez-en.
« A Sainl-Gcrmain, le 23.
« J'ay signé vostre ordonnance et ay chargé M. du Fresnoy de vous la porter. J'ay passé chez vous pour vous dire que je vous aimerois autant à descouvert
que je Tavois fait en masque, pour peu que vous voulussiez m'aimer aussi de votre costé. Si j'avois moins d'affaires, je vous irois revoir, mais comme je ne pense pas rentrer à Paris, je vous supplie, si vous venez à Saint-Germain, de m'en faire avertir, afin que je puisse apprendre de vous à quoy je vous puisse estre bon et vous demander les occasions de mériter cette amitié que vous me voulez bien accorder^ que j'estime autant que vous pouvez le désirer. Je vous donne le bonsoir et suis vostre trèsobéissant serviteur.
« DE Louvois )i
La marquise d'Huxelles, fille du président Nicolas de Bailleul et veuve du marquis de Nangis, François de Brichanteau, avait épousé en secondes noces Louis-Charles du Blé, marquis d'Huxelles ; elle mourut en 1712, âgée de 86 ans. Les sottisiers du temps racontent ses galanteries et ses dévotions. La lettre de Louvois est d'autant plus piquante, que rhistoire n'avait donné qu'une seule maîtresse, Mme Du Fresnoy, à ce cheval de labour, comme le nommait son premier commis, le mari de cette dame. Ladite lettre nous apprend que, sous Louis XIV aussi bien que de nos jours, les places et les pensions se payaient en monnaie galante, avec ou sans alliage.
De ministre à prince il n'y a que la main. Les premiers qui ont écrit de jolies lettres sont rares : l'épée leur sied mieux que la plume. Kn voici un
qui fut de TAcadémie française et qui était digne d'en être, Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont. Ce fut presque un abbé, puisqu'il écrémait les plus riches abbayes de France; c'était surtout un admirable homme, très-libertin, très-gai, très-spirituel. La lettre suivante en fera foi. Elle est adressée au comte de Billy, gentilhomme de la chambre, et elle précède de six ans l'époque où Louis de Bourbon-Condé fut élu académicien par les gens de lettres de l'Académie.
« Ce 11 février 17 i9.
« Eole, suivi des aquilons furieux, ravageoit encore nos vallons, quand la fièvre impitoyable vous força d'abandonner Melpomene, Terspcicore, Talie et les Marionnettes. La prévoyante seignée, le secourable émétique et la sage rhubarbe vous rendront sans doute brillant de corps, pétillant d'esprit, au vœu de la troupe qui a un extrême besoin de vous pour pouvoir commancer les répétitions des jeux prémédités pour le Carême prenant. Polichinel vous appelle à son secours, dame Gigogne vous attend à sa toilette, et le grand Mamoubatchoulicacaca, dit le père Duchemin, n'a qu'un cri après vous. Votre tante s'arrache une boucle du chignon chaque fois qu'elle pense qu'elle est éloignée de son neveu; elle y pense cent fois dans les vingt-quatre heures; c'est cent boucles qu'il lui en coûte par jour : elle n'en n'a que mille à son chignon; voilà huit
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jours que vous estes absent. Ce sont donc déjà huit cents boucles qu'elle s'est arrachées. Il ne luy en reste plus que deux cents. Si vous estes encore deux jours absent, vous trouverez la pauvre Mathurine chauve comme un chien turc. Mais parlons de nos menuets; j'assemble actuellement les virtuoses, les corno primo, corno secondo, violino sello, violeta, violino, clarinettes, aubois, trompette marine, flajolet, contrebasse, fifres, timbales, viel, guimbarde, flutte douce, flutte à l'oignon, chalumeau, cornemuse, musette^ castagnettes, tambourin, trombonne, orgues, orgues de Barbarie, timpanon, harpe, clavessin et épinette, pour exécuter vos divins menuets, dont l'on va tirer les partitions nécessaires pour leur exécution. Ils seront aussi tripudiés ce soir par Mlles Leduc, qui mettront chacune une paire de souliers neufs exprès pour cela, et il vous sera mandé tout de suite le plaisir que les oreilles et les pieds auront eu à s'abandonner aux charmes mélodieux de la gracieuse mélodie dont vous venez d'orner nos concerts et nos danses. Le soleil échauffoit à peine nos colteaux, quand nous avons reçu ce généreux don de votre part; il est à peine a la moitié de sa course, que nous vous en faisons nos trèshumbles remerciements. La lune à peine remplacera l'astre du jour, que nous jouirons des charmes de vos présents, et nous ne cesserons d'en jouir que quand cet astre des ténèbres disparaîtra de notre orizon. « L. B. »
Cette jolie lettre, dans le genre bouffon, est tirée d'un assez gros recueil de lettres autographes et inédites du môme prince. Ce ne sont pas des titres académiques, il est vrai, mais ce sont d'agréables badinages. On voit que Louis de Bourbon-Condé, général d'armée et abbé titulaire de plusieurs abbayes, était musicien, sinon tout préparé a entrer dans la chapelle du pape, puisqu'il entretenait au moins une danseuse de l'Opéra.
Restons dans la musique, s'il vous plaît. Je trouve dans les Quatre Saisons du Parnasse (Été, 1805), recueillies par Fayolle, qui aimait les autographes et surtout les lettres inédites, une lettre d'Hoffmann, le très spirituel critique du Journal de VEmpire, dont on a publié les œuvres complètes en dix volumes in-8", sans y comprendre sa correspondance, un vrai trésor d'anecdotes et de malices. La lettre suivante^ adressée à M. Fayolle, renferme des particularités intéressantes sur Grétry.
<' Paris, le i2 pluviôse an XIII.
« Monsieur,] 'élois il y a quelques jours au foyer des acteurs du théâtre de l'Opéra Comique, où les musiciens se rassemblent avant de descendre à l'orchestre. Grétry vint, les musiciens le reçurent avec des claquements de mains et des bravos. Ils fermèrent la porte du foyer, en disant: « Jurez-nous, notre père, de nous faire encore un opéra? » Grétry leur dit :
<c Mes amis, je suis très-sensible à l'accueil dont vous m'honorez; mais, avant tout, il faut me confier un bon poëme. » Il fut se mettre au coin de la cheminée; moi, je m'assis derrière lui, et j'entendis qu'il disoit a son voisin : « Il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde. Vous voyez le plaisir dont je jouis ce soir; eh bien ! ce matin, on m'a lu les passages qui me regardent dans les Mémoires de Marmontel, et j'en ai conservé un mal d'estomac affreux. » J'ai cherché, Monsieur, les passages dont Grétry est affecté, et je vais y répondre. Je ne suis pas comédien, mais je suis parfaitement du secret de la comédie.
« 3!armontel lui reproche son ingratitude, après l'avoir fait connoître. II est de mauvaise foi, car Grétry ne Ta pas abandonné. Il avoit d'abord composé six morceaux du Connaisseur, qui fut refusé , et comme Marmontel le dit lui-même; mais ce qu'il ne dit pas, le voici : Il fit les Statues, en quatre actes. Grétry, ne doutant pas que ce poëme ne fût reçu, en fit deux actes, qu'il jeta ensuite au feu, le poëme ayant été refusé après deux échecs. Marmontel fit le 3Iari sylphe : même refus de la part des comédiens; il fit le Sigishé, qui eut le même sort. Alors Marmontel se fâche, dit que les comédiens sont des ignorants, des bêtes, annonce à tout le monde qu'il ne veut plus rien faire pour eux. C'est alors que Grétry travailla avec d'Hel et Sedaine. Il est clair qu'il ne fut point ingrat envers Marmontel. Il dit, dans un autre endroit, que les musiciens ont la fatuité de croire qu'ils peu-
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vent faire de bonne musique sur de mauvaises paroles, et que Grétry (avec de l'esprit) la possède au suprême degré. Ouvrez, Monsieur, les Essais sur la musique^ de Grétry; dix fois il dit le contraire, et dix fois il exalte les talents de Marmontel, auquel il ne cesse de manifester sa reconnaissance. A quoi donc attribuer cette tiédeur pour Grétry, avec qui il a eu tant de succès, et celte chaleur pour Piccini, jusqu'à faire un poëme à sa louange? N'en doutons pas', c'est que la musique de Grétry a été préconisée dans les journaux, dans la Correspondance de la Harpe, et toujours elle a été regardée comme supérieure aux paroles. Dans une épître, Rulhières a dit ;
Mais, comme uu faible enfant, bronchant dans ia carrière. Il fil choix de Gréiry pour tenir sa lisière.
(( Lorsqu'on ûonn?i Zémîre et Azor^le public disoil : « La musique est la belle, et le poëme est la bête. » On avoit tort peut-être, mais le musicien n'en étoit pas responsable. Avec Piccini, Marmontel jouit de plus d'égalité; excepté Didon, qu'on donne rarement, aucun de leurs ouvrages n'est resté au théâtre. Ah ! monsieur Marmontel, fallait-il en imposer ainsi, sur le bord de votre tombe? Fallait il, dans le cours de vos Mémoires, flétrir Tàme de cent et cent personnes qui ne peuvent plus donner de larmes à vos cendres? « J'ai l'honneur de vous saluer. H.
(( P. S. J'oublie de vous dire que Marmontel se
ravisa après quelque années. Il fit le Dormeur éveillé pour le Théâtre-Italien. Il fut reçu avec acclamation. Clairval s'écria : « Quelle musique notre Grélry va faire là-dessus ! » Marmontel se leva gravement et dit : (c C'est le grand Piccini qui fait la musique. — Tant pis pour vous, Monsieur! tu dit une petite voix de femme qui était derrière les rangs. Après deux ou trois représentations, on sait que le Dormeur ne se réveilla plus. »
IN 'est-ce pas la une jolie lettre-anecdote? Je suis bien sûr que, dans la dernière édition des Mémoires de Marmontel, l'éditeur n'a pas réimprimé cette lettre parmi les pièces justificatives. Qu'est-ce qui connaît les Qualrc Saisons du Parnasse? Qu'est-ce qui sait le nom de Guillaume Hoffmann?... « Ah! Monsieur, s'écriera quelqu'un, parlez pour vous; nous ne sommes pas des ignorants, et nous avons lu ses Contes fantastiques. »
Notabene. M. P. A. Labouchêre, dans la lettre qu'il vous adresse en date du 30 juin 1864, me fait un appel public, auquel je répondrai, je l'espère, de manière à ouvrir les yeux des plus aveugles en matière de faux autographes. Je m'étonne seulement que M. Labouchêre ne sache pas encore que beaucoup de faux autographes, qui datent de 1839 et 1843 surtout, circulent et ont circulé parmi les collections. Je fais des vœux, par exemple, pour que M. Labouchêre n'ait pas dans la sienne les fameuses
lettres de Rabelais, de Talbot, de Triboulet, de etc. Est-ce que les faux autographes font tort aux bons? Les billets de banque sont-ils tombés en discrédit, parce que de faux billets de banque ont été fabriqués avec tant d'art que la Banque a changé très-malheureusement Tancien type de ses billets? Dieu me garde de vouloir décourager les amateurs d'autographes : ne suis-je pas, n'ai-je pas toujours été^ au contraire, Texcitateur et le défenseur de cette noble et intelligente passion des autographes? J'ai dit qu'il y avait de faux autographes, peu trompeurs, il est vrai, mais, en revanche, assez ridicules. Je l'ai dit et je le prouverai, si M. Labouchère veut bien m'accorder du répit jusqu'au 15 septembre. Que Dieu me prête vie, et l'on ne dira pas de ma promesse : Oh! le bon billet qu'a M. Labouchère l Je commencerai parce pauvre Molière et par son (/^yfs du théâtre des Machines aux Tuileries, devis qui ne me fait guère penser aux joyeux devis de Bonaventure des Periers.
Ayez la complaisance d'édifier M. Labouchère sur ma légèreté^ qui m'empêche de corriger les épreuves des épîtres que je vous envoie sans les relire. Demandez-lui tout bas s'il avait relu sa lettre? Non, car il ne l'eût pas envoyée.
i^S-i m:élanges bibliographiques.