DEUX LETTRES INCONNUES DE VOLTAIRE
On a dit depuis longtemps que nous ne possédions pas la moitié des lettres écrites par Voltaire, quelle que soit retendue de sa correspondance imprimée, qui ne comprend pas moins de 7478 lettres dans l'édition de Beuchot, la plus complète de toutes. Depuis cette édition, achevée en 1 831, on a bien publié 2000 nouvelles lettres dans divers recueils, notamment la Correspondance innlile de Voltaire avec Frédéric II, le président des Brosses et autres personnages (Dijon, Frantin, 1836, in 8); — Lettres inédites de Voltaire (Paris, Didier, 1850, 2 vol. in-8) ; — Voltaire a Ferney , sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha (Paris, Didier, 1860, in-8); — - Le dernier volume des œuvres de Voltaire (Paris, Pion, 1862, in-8); etc..
Nous attendons, nous espérons encore beaucoup d'autres recueils du même genre, qui compléteront successivement cette admirable correspondance , qu'on pourrait appeler le miroir historique, littéraire et philosophique du dix-huitième siècle. Voici qu'on annonce, comme devant bientôt paraître, un volume de lettres inédites de la jeunesse de l'auteur ù'Œdipe et de la Henriade^ recueillies et publiées par M. Baune. 11 est probable aussi que le dossier de
lettres et de papiers de Voltaire, vendu dernièrement IS'iO francs à une vente de la librairie Téchener, fera la base d'une publication analogue.
En attendant ces deux publications, que les Voltairomanes appellent de tous leurs vœux, voici deux lettres qui, pour avoir été déjà imprimées, n'en sont pas moins inconnues, et qui méritent pourtant de sortir de l'oubli où elles reposent. Irait-on, par exemple, chercher cette jolie lettre en vers et en prose à M''" de Launay, qui était alors devenue baronne de Staal, dans un affreux bouquin intitulé : la Macédoine à la Rumfort^ journal de littérature et de bienfaisance?
« l'aris,... décembre 1732,
« J'ai été extrêmement flatté, Mademoiselle, de l'honneur de votre souvenir ; j'en ai conclu tout de suite qu'il fallait bien que je valusse quelque chose, pour mériter d'occuper même le plus petit recoin dans une mémoire aussi bien garnie que la vôtre.
Celle tête ne s'emplit pas De chiffons, ni de babioles, Et, comme celles de nos folles, N'est grenier à nicher des rats; Mais logis meublé, haut et bas, Plus orné que palais d'idoles, Où sont rangés, sans embarras, L'astrolabe et les falbalas, El l'éveutail et le compas; Où, sous bons et sûrs cadenals, Sont trésors plus chers que pistoles; Ces précieux et longs amas
De -vérités de lous états ;
Cette richesse de paroles,
Sans le clinquant des hyperboles,
Ces tours heureux et délicats,
Qui font, des riens les plus frivoles,
Des choses dont on fait grand cas.
u Sans entrer dans un inventaire plus exact de tous vos biens meubles et immeubles, je vous dirai que j'ai trouvé, dans votre lettre à M. deFormont, les raisonnements les plus solides sur le libre arbitre, joints au badinage le plus charmant.
« Vous me prouvez plus que jamais qu'une certaine délicatesse, qui se sent mieux qu'elle ne se définit, fait le caractère de vos esprits et comme la marque de l'ouvrier, qui distingue le style des femmes d'avec le nôtre :
Un des Quarante peut arranger un volume;
Quelquefois le bon sens fait un livre précis, C'est là le sort de nos esprits :
Mais, chez nous, comme en vos écrits ,
Seie aimable, l'Amour tienl-il toujours la plume?
« Nous avons quelquefois votre solidité . mais presque jamais votre finesse : vous savez donner à la philosophie des grâces qui la parent :
Vous prêchez pour la liberté, Bien mieux que Locke en son grimoire;
Mais, prouvant à votre auditoire
Le droit du choix, si contesté,
Vous l'entravez, en vériié, Car qui peut ne pas vous en croire?
(i Dans vos mains les matières les plus abstraites prennent le ton amusant et persuasif. »
Far malheur, celle jolie lettre ne paraît pas être complète. Il est bon de remarquer qu'on n'en trouve qu'une seule, adressée à M^^'' de Launay, dans toute la correspondance imprimée de Voltaire, et elle est loin de valoir celle-ci, que nous a conservée la Macédoine. Quant à ce petit ramassis , dont Villiér, ex-capitaine de dragons de la reine, élait Tédileur, il se vendait à l'établissement d'utilité sociale et de bienfaisance, rue de la Sourdière, n^ io ; nous en connaissons quatre volumes in-18, publiés en Tan VIII.
La seconde lettre de Voltaire que nous signalons aux futurs éditeurs de cet immortel écrivain est renfermée dans un recueil plus estimable, mais assez rarement consulté aujourd'hui, le Lijcee français^ dont le cinquième volume a paru par livraisons en 1820, C'est dans ce volume que nous trouvons cette lettre , communiquée par de Labouïsse, d'après une ancienne copie envoyée à ;\Ime (le vouldy, dame et chanoinesse de Poulangis. Voltaire l'adresse à son médecin, dit Labouïsse, mais je ne saurais dire le nom de ce disciple d'Esculape. Est-ce Helvélius, père de l'auteur du livre de VEspritl Est-ce Vernage? Qu'importe! Je vais faire comme mon devancier, je vais transcrire, sans m'embarrasser de cela.
« Cirey, le 27 aoûl 1735.
a. Je vous suis très-obligé, Monsieur, de votre recette, et encore plus du plaisir que m'a fait votre visite. Votre société me paraît aussi désirable que vos consultations. Heureux les malades qui vous ont pour médecin, et les gens très-sains qui vous ont pour ami. M "^ la marquise du Châtelet aime trop Tesprit, le savoir et le mérite, pour ne pas souhaiter de vous voir souvent, vous et monsieur votre frère. Elle ne songe à avoir des appartements commodes dans son château, que pour y attirer des personnes comme vous. Je partage ses sentiments et j'y joins celui de la reconnaissance. Je fais mille compliments à monsieur votre frère. Les gens de lettres qui aiment la vertu et la liberté de penser sont amis avant de s'être vus.
« Je suis bien véritablement. Monsieur, voire, etc. . .
« Voltaire. »
Labouïsse annonce qu'il possédait plusieurs autres lettres inédites de Voltaire ; mais nous ne voyons pas qu'il les ait données au public.
Si, pour le passe-temps de nos vieux jours, nous avions le plaisir et l'honneur de pouvoir publier une nouvelle édition des œuvres complètes de Voltaire, nous voudrions y ajouter trois ou quatre mille lettres autographes et deux volumes de poésies fugi-
tives, qui errent çà et h\ dans les recueils et les journaux du XVIII^ siècle, comme les Ames des morts sur les rives de l'Achéron.