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UNE LETTRE DE PIMPETTE

La Correspondance de Voltaire s'ouvre par quatorze lettres d'amour, adressées à M'^^ Dunoyer. C'est à la mère de cette demoiselle, à M'"^ Dunoyer, née Anne -Marie Petit, rédactrice de la Quintessence des nouvelles^ feuille périodique qui paraissait tous les cinq jours à La Haye, c'est à sa vanité littéraire et peut-être à son goût pour les belles-lettres, que nous devons la conservalion.de la correspondance de l'amant de sa propre fille : elle publia elle-même ces quatorze lettres dans ses Lettres historiques et galantes. Grâces lui en soient rendues , quoique la réputation de M"^ Dunoyer en ait pu souffrir!

Nous saurons à fond l'histoire de ce premier amour et de ce premier roman du jeune Arouet, quand M. Desnoiresterres aura mis au jour celle curieuse et intéressante biographie , à laquelle il travaille depuis dix ans, et qui nous fera bien connaître pour la première fois la vie privée de l'illustre auteur de la Henriade et de la Pucelle. Nous y trouverons certainement le commentaire le plus

ample et le plus lumineux des quatorze lettres à W^ Dunoyer. En attendant, contentons-nous de ce que tout le monde sait. En 1713, le jeune Arouet, âgé de vingt ans à peine, fut placé par son père, en qualité de secrétaire, auprès du marquis de Châteauneuf, ambassadeur de France en Hollande. Arouet eut Toccasion de se rencontrer avec M™^ Dunoyer, qui s'occupait de littérature, écrivait en prose et en vers, et faisait des gazettes satiriques. Il ne vit que la fille de cette dame, Olympe Dunoyer, dite Pimpette; il en devint épris, et une liaison secrète s'établit assez vite entre eux.

On a prétendu que M°^« Dunoyer avait favorisé cette liaison, dans Tespoir de faire épouser sa fille par le jeune Arouet, qui passait pour riche et qui dépensait à La Haye plus d'argent que son père ne lui en envoyait. Quoi qu'il en soit, Olympe Dunoyer, que l'exemple et les conseils d'une mère galante avaient dressée à la galanterie, se jeta de tout cœur dans les bras du secrétaire d'ambassade : il y eut échange de lettres, rendez-vous de jour et de nuit ; l'audacieuse Pimpette, déguisée en cavalier, osait même venir à l'hôtel de l'ambassade rendre visite à son cher Arouet. La mère fut avertie , enferma sa fille, alla se plaindre à l'ambassadeur, et, peut-être contrairement à son objet, fit renvoyer à Paris le galant dont elle voulait faire son gendre.

Quatorze lettres de Voltaire, voilà ce qui nous reste de celte aventure romanesque, qui avait pro-

bablemeiit enfanté tant de lettres amoureuses. Il n'en est que quatorze qui aient trouvé grâce devant la douleur et le ressentiment d'une mère, forcée de reconnaître que sa fille n'était pas une vertu irréprochable. Elle aura détruit toutes les autres, cette gazetière, qui s'en tenait, par état, à la Quintessence des nouvelles scandaleuses. Mais les lettres que sa fille avait écrites à Arouet, et qu'elle aurait dictées elle-même si l'on en croit plusieurs biographies de Voltaire, que sont-elles devenues, ces lettres que Voltaire a eu le bon goût de ne pas livrer à la curiosité de ses innombrables lecteurs ? On ne dit pas qu'elles existent, et on n'en cite point le moindre fragment. Cependant en voici une, que nous aurions désiré pouvoir reproduire avec son orthographe fantastique et naïve :

a Dans l'incertitude où je suis si j'aurai le plaisir de te voir ce soir, je t'avertis que ce n'étoit pas M. de la Bruyère (1), qui étoit hier chez nous. C'est une méprise de la cordonnière, qui nous alarma fort mal à propos. Ma mère ne se doute point que je t'ai parlé, et, grâce au ciel, elle te croit déjà parti. Je ne te parlerai point de ma santé; c'est ce qui me touche le moins et je pense trop à toi pour avoir le temps de penser à moi-même. Je t'assure, mon cher cœur, que si je doutois de ta tendresse, je me ré-

(l) Premier secrétaire de l'ambassade de France.

i'îï MELANGES BlBLIOGPwVPHlQUES.

jouirois de mon mal; oui, mon cher enfant, la mienne seroit trop à charge, si je n'avois la douce espérance d'être aimée de ce que j'ai de plus cher au monde.

<i Fais ce que tu pourras pour que je te voie ce soir : lu n'auras qu'à descendre dans la cuisine du cordonnier , et je le réponds que tu n'as rien à craindre, car notre faiseuse de Quintessence (1) te rroit déjà à moitié chemin de Paris. Ainsi, si tu le veux, j'aurai le plaisir de te voir ce soir; et si cela ne se peut pas, permets-moi d'aller demain à la messe de l'hôtel ( de l'ambassade ). Je prierai ». de la Bruyère de me montrer la chapelle : la curiosii éest permise aux femmes ; et puis, sans faire semblant de rien, je lui demanderai si l'on n'a pas encore de tes nouvelles et depuis quand tu es parti. Ne me refuse pas cette grâce, mon cher Arouet, je te le demande au nom de ce qu'il y a de plus tendre, c'est-à-dire au nom de l'amour que j'ai pour loi. Adieu, mon aimable enfant : je t'adore et je te jure que mon amour durera autant que ma vie.

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